L’HOTEL BIRON DÉCHU.—UNE TRIBU DE LOCATAIRES. ART ET ESPIONNAGE.

Avec l’entrée d’un liquidateur, du coup l’hôtel Biron chut dans un exceptionnel bran. A grand tapage, une horde accourut pour installer ses poux dans tous les coins et recoins de l’hôtel. Il s’était agrandi. Les sœurs avaient bâti de nombreuses annexes. C’était d’un déplorable ensemble; mais il ne convenait pas de s’en prendre à elles, seulement aux maçonniers du règne de Louis-Philippe.

Pendant des jours et des jours, des ivrognes velus coltinèrent jusqu’à l’hôtel Biron le douteux amas des mobiliers sordides. Par la grande porte de la rue de Varenne, on vit passer des sommiers défoncés, des chaises cassées, des matelas qui perdaient leurs tripes, des pots égueulés, des cages d’oiseaux, des vases infâmes. C’était le peuple qui emménageait dans la première cour, dans l’annexe à locatis sise alors sur la gauche de la façade principale.

Le liquidateur avait fait le vide; il le remplissait avec des fonds de composts.

C’était, indubitablement, un sérieux appoint pour le fameux milliard!

Nous nous souvenons, nous, de ces aimables emménagements opérés à coups de gueule, avec des vociférations, avec des tombereaux d’insultes. Une marmaille geignait, des chiens hurlaient; à celle-là et à ceux-ci, pour se distraire, on leur caressait les reins.

HOTEL BIRON.
FAÇADE SUR
LE JARDIN

C’est cela qui est pour nous gravé, quand nous nous reportons à ce bien louable moment. Jamais l’époque ne retrouvera un plus complet épanouissement! Ce fut, vraiment, une apothéose du «peuple souverain», un unique gala d’ivrognes! Les beaux temps de la Révolution revivaient par ces mégères qui s’invectivaient, par ces galope-chopines qui hoquetaient en poussant des charrettes. Pendant ces heures-là, le liquidateur, égayé, souriait.

Il ne loua que plus tard l’hôtel même, que protégeait alors une grille. C’était le «morceau» royal.

A ce moment, une autre horde se précipita. Tout ce que Paris recelait d’Autrichiens, de Turcs et d’Allemands s’abattit en trombe dans les chambres, heureusement dépouillées de tous ornements, de l’hôtel Biron.

Tout fut pris d’assaut, excepté la rotonde du rez-de-chaussée et la chapelle.

La douce France vécut alors d’enviables heures. Ces nouveaux hôtes, déclarés peintres ou sculpteurs, en réalité espions, travaillèrent avec un soin extrême pour le roi de Prusse. Ils s’efforcèrent bien de donner le change; ils exposèrent certes leurs basses-œuvres; et ils offrirent des «thés artistiques» à des Parlementaires et à des Français de cercles; mais, le plus clair de leur temps, ils le passaient dans leurs ambassades respectives; et, au sortir de ces profitables entretiens, ils pétaradaient, les bons sires; ils multipliaient les questions et les enquêtes; ils devenaient féroces dès qu’ils avaient avalé le mot d’ordre de leur empereur!

On les laissait si libres, il est vrai! Le soir, quand, leur belle journée accomplie, ils se délassaient de leurs travaux divers, quels ricanements explosaient sur le balcon, d’où l’on domine le jardin! Ce qu’elle était vilipendée, la benoîte France, si accueillante aux étrangers, à toute la clique des ostrogoths et des visigoths! Ce qu’on la bafouait, la terre hospitalière aux welches et aux détrousseurs de grandes routes! Le liquidateur, cette bonne âme, n’avait, du reste, de tendresse que pour ces espions, retenant de leurs doigts crochus et de leurs dents pourries la délicate proie; peintres et sculpteurs devisaient là-haut dans la majesté du dôme des Invalides; peintres et sculpteurs bassement médiocres, et tellement que, maintenant qu’ils sont balayés, l’hôtel Biron, parfois, sue encore leur ordure putride.

Et les jours s’écoulaient; et personne ne protestait contre cette affectation de l’hôtel Biron. Aussi bien, l’État ne savait que faire de cet hôtel, qu’on lui avait garanti intéressant, et qu’il n’avait acheté que parce que M. Aristide Briand l’avait voulu.

Car il faut que l’on sache (tant d’erreurs courent encore à ce sujet), que c’est à l’actuel président du Conseil que l’on doit l’achat de l’hôtel Biron, de ses dépendances et de son parc. Les affiches de vente étaient déjà apposées quand M. Briand survint, et, avec sa vigilante clairvoyance, fit acquérir par l’État, pour une somme singulièrement minime, un beau spécimen de l’architecture civile du XVIIIe siècle, un vaste parc, et une annexe si importante, au fond de ce parc, que, depuis, le lycée de jeunes filles Victor Duruy a pu s’y installer.

Les seuls devis relatifs à une telle installation faite ailleurs (achat de terrains et construction des bâtiments), eussent nécessité toute la somme consacrée à l’achat global de l’hôtel Biron (hôtel proprement dit, parc et annexe Victor-Duruy). On voit par là que tout véritable homme de gouvernement n’a pas forcément la tête à l’envers, comme tel turbulent rhéteur promu à la fonction de premier Ministre!

Mais, l’hôtel acheté, la comédie commença.

Qu’allait-on faire de cette acquisition?

Serait-elle dieu, table ou cuvette? Mystérieux et angoissant problème!

Pendant de longs mois, on le tourna et on le retourna dans tous les sens. Puis le problème chut de lui-même dans les cartons les plus hermétiques de l’Administration.

Tous les ans, un rapporteur du budget dit des Beaux-Arts l’en tirait, toutefois, pour ânonner d’insuffisantes rengaines; et, tour à tour, le bavard proposait d’installer dans l’hôtel Biron le ministère de la Justice, un music-hall ou... le palais des souverains (en oubliant, naturellement, que les rois catholiques ne mettraient jamais les pieds dans ce bien pris à l’Église).

Et les jours passaient; et l’on ne trouvait décidément rien, touchant cette encombrante acquisition.

La horde des locataires ne se plaignait naturellement pas de cet état de choses; et les espions, eux, se croyaient revenus au beau temps de Blücher.

C’est alors qu’un sculpteur se présenta et loua la rotonde du rez-de-chaussée.

Ce sculpteur, c’était Rodin.

L’HOTEL BIRON ENFIN RÉHABILITÉ.—ON EN EXPULSE LES
LOCATAIRES.—DÉMOLITION DES ANNEXES.

Enfin, l’hôtel Biron, du fait de cette auguste présence, était réhabilité.

Bientôt, on ne répéta même que ceci: «Rodin s’est installé à l’hôtel Biron»;—et l’on oublia peu à peu les autres locataires.

Rodin était venu, lui, à son tour, rue de Varenne, parce que, depuis longtemps, il se trouvait très à l’étroit dans ses ateliers de la rue de l’Université, au dépôt dit des Marbres. Le formidable labeur que depuis tant d’années il s’imposait, avait accumulé tant de statues et tant de bustes, que lui et ses praticiens ne pouvaient plus bouger, surtout quand ils s’aventuraient dans l’atelier où se dresse la Porte de l’Enfer.

Dès son arrivée à l’hôtel Biron, Rodin fut conquis par les salles hautes, spacieuses, par le sauvage décor du parc; et, bien qu’il sût l’existence même de l’hôtel menacée, il se jeta de nouveau dans le travail, avec la frénésie qui est toute sa vie.

Bientôt, il occupa tout le rez-de-chaussée de l’hôtel. Mais la précarité de son installation était absolue; la vigilante Administration savait, à tout instant, rappeler que, du jour au lendemain, Rodin et les autres locataires pouvaient recevoir leur congé.

Un jour, même, tous les occupants, y compris Rodin, furent avisés qu’ils avaient à se chercher ailleurs un autre gîte. On récrimina: peine perdue. Un huissier vint et signifia la volonté de l’Administration. Un délai, toutefois, fut accordé à Rodin.

HOTEL BIRON.
LE VESTIBULE

Un architecte du gouvernement avait, d’ailleurs, poussé les «bureaux» à agir dans ce sens, en démontrant que s’il convenait de conserver l’hôtel lui-même, il était vain de conserver toutes les annexes, et celle bâtie par la duchesse du Maine, et celles plus nombreuses élevées par la congrégation du Sacré-Cœur.

Le tout, il est vrai, ne se pouvait défendre. La banalité de ces bâtisses était manifeste. On eût dit des maçonneries élevées par un architecte de notre temps; mais surtout l’architecte du gouvernement ne songeait, lui, qu’à toucher sur la démolition quelques honoraires.

La pioche donc, et le pic, entamèrent ces vieux débris et, pour notre part, nous ne les regrettons point; car, dans quelques notes prises avant toute intervention des démolisseurs, nous avions indiqué ces impressions:

«Pour l’instant, l’hôtel, disions-nous, est singulièrement atteint. C’est un hôtel moribond; il faut au plus tôt le délivrer de ses annexes, de toute cette crasse et de toutes ces mousses que les eaux ont formées sur les toits, sur les corniches, sur les plus fins détails des sculptures.

«Nettement, il faut le parer, cet hôtel qui a tant de charme dolent, tant de grâce sobre et délicate!

«Mais surtout il faut démolir sans pitié les annexes, car cette fange de plâtras efface la fleur de l’architecture. Il faut que l’hôtel se dégage tout droit, tout isolé, dans sa fierté coquette de garde-française de la pierre.» Garde-française de la pierre! C’était Rodin qui avait ainsi joliment baptisé l’hôtel Biron; et c’était lui encore qui m’avait fait écouter ce joli couplet chanté par Edmond Beaurepaire: «Les gardes-françaises! C’était un corps privilégié que celui des gardes françaises; il n’en était pas moins populaire. Son uniforme séduisant, bleu de roi, agrémenté de blanc, à revers rouges, charmait les Parisiens, parmi lesquels il se recrutait principalement. Et quand il passait dans la rue avec sa moustache en croc, son tricorne crânement posé sur ses cheveux poudrés, l’air martial, éveillé, bon enfant, tous les cœurs volaient au beau garde-française. Il était le héros des bals de la Courtille et des Porcherons; et tous les Téniers et les Vadés du temps ne manquent jamais de le signaler, dans leurs peintures des guinguettes, comme un des éléments du tableau.»

«Oui, sauvons, exprimions-nous, ce garde-française de la pierre! On retrouverait ainsi le temps où le maréchal duc de Biron commandait à son régiment d’élite, et l’on ferait refleurir, revivre une époque disparue des fêtes galantes, dont il était le zélé ordonnateur.

«Certes, il y a fort à faire, ajoutions-nous. Pour l’instant, le garde-française traîne ses pieds dans la boue, et son habit est singulièrement fripé par les rudes saisons qui, depuis tant d’années, l’assaillent.

«Symbole d’un coquet soldat tombé dans l’ivrognerie, l’hôtel Biron a maintenant mauvais air avec sa cour bossuée d’herbes et toute sa saumure. Sur la rue de Varenne, pour un peu cependant, il pourrait se présenter au fond de ses deux cours, que sépare une grille. Oui, il semble vous accueillir parfois volontiers, quoiqu’il soit mal tenu. Il a une mine de parent pauvre, mais sa bonne éducation reparaît dans le joli dessin des fenêtres de son avant-corps. Quand on aura enlevé l’horloge qui troue le fronton, quand on aura bien dégagé les ailes, il aura une mine avenante, cet hôtel. Dégagez-le, nettoyez-le, et offrez son visage au doux repos d’une corbeille de gazon. M. de Biron, a-t-on répété, chérissait les tulipes; nous verrions volontiers alors ces fleurs parmi la fraîcheur veloutée des boulingrins; et si, du coup, l’on pouvait reconstituer le vestibule avec sa belle rampe d’escalier en fer forgé, tout serait assurément pour le mieux.»

Et nous terminions:

«Du côté du jardin, la façade a un air plus harmonieux, plus délicat, avec son balcon que supportent quatre consoles sculptées,—et aussi avec son fronton tout paré. Et les proportions (ici les ailes sont dégagées) se présentent plus gracieuses, plus admirables. En somme, il y a bien peu de choses à réaliser pour que ce témoin d’un style spirituel soit tout à fait charmant. Un peu de propreté sur la collerette, je veux dire sur le haut de la façade, une grille de balcon également remise en place, et tout serait dit, exquisement!»

A l’heure actuelle, comme il sommeille le dolent hôtel à l’ombre presque, pourrait-on dire, du dôme de l’hôtel des Invalides!

Quand le soleil le frappe de ses rayons, il semble très joyeux de sa grâce fanée, tandis que de délicates ombres se glissent dans les fossettes des clés de voûte, dans le galbe élancé des jambes de la déesse du fronton. Et la pierre dorée, verdie, frémit d’être ainsi caressée, encore.

L’hôtel n’est vraiment mélancolique que lorsque, par la brume, il regarde la sauvagerie du jardin à l’abandon; il n’est triste que lorsqu’il semble évoquer son passé de bosquets et de petits temples. Mais, l’été, les pierres, un peu disjointes, s’étirent toutes dans la chaleur bienfaisante et dans l’or du soleil. Elles ont retrouvé l’ardeur de vivre.

RODIN A L’HOTEL BIRON

Des plaisantins ont souvent répété que Rodin, à l’hôtel Biron, est un intrus.

L’histoire de l’hôtel de Biron que nous avons tenu à raconter prolixement suffira peut-être, maintenant, à bâillonner ces bavards. Si une demeure, en effet, a jamais été habitée par les gens les plus divers et les plus saugrenus, c’est bien cet hôtel Biron qui a été secoué jusque dans ses dessous. Après cela, s’obstiner à considérer Rodin comme un intrus dans l’hôtel Biron, c’est se décerner à soi-même un touchant brevet de sottise!

La situation est celle-ci: les sœurs du Sacré-Cœur chassées, Rodin a réhabilité un hôtel historique qui était tombé, par la grâce du liquidateur, dans les pires mains!

Aujourd’hui, l’hôtel est si bien réhabilité qu’il est même devenu, pour le monde entier, un phare, un phare de haute et vive lumière.

C’est vers lui que convergent maintenant tous les regards du monde artiste; c’est près de lui que s’entre-choquent les vomissements d’une basse presse française et les magnifiques éloges du reste de la terre. L’hôtel Biron est devenu un but de pèlerinage. C’est une des cathédrales de l’Art.

Rodin s’est installé là, modestement, humblement, comme il a toujours vécu. S’il y a des motifs d’admiration dans les hautes et spacieuses salles qu’il a trouvé nues à son arrivée, s’il y a maintenant de la beauté, ce sont ses seules œuvres qui ont fait ce miracle!

HOTEL BIRON.
LE BUREAU
DE RODIN

Oui, les hautes et spacieuses salles étaient nues, plus nues que le plus dénué envieux le peut imaginer; car je ne sache pas qu’il faille tenir pour ornementation des lézardes d’humidité, des suints de larmes, des traînées de pluies! Ah! les lambris dorés, les pures boiseries de style, quoi encore! Quelle plaisanterie! Quand Rodin est entré à l’hôtel Biron il n’a pensé qu’à y installer des ateliers; et, vraiment, aucune autre pensée n’y pouvait venir, quand on regardait cette détresse et ce vide.

Oui, des œuvres seules ont fleuri de grâce et de force ce désert; et le travail des praticiens seul l’anime; le courageux travail de l’outil qui projette les éclats du marbre.

Rodin a le culte du passé. Il est entré à l’hôtel Biron avec un profond respect, et il n’a jamais cessé d’honorer ces ateliers que le hasard lui a donnés.

Tout ce qu’on a pu dire, en dehors de cet hommage, n’est qu’un amas de sottises. Ni gaz, ni électricité n’éclairent même le soir les salles; de vacillantes lueurs de bougies, ça et là, ponctuent, d’insuffisantes clartés, les ténèbres.

La véritable joie de Rodin c’est d’accumuler encore ici des statues, des bustes, des statuettes, des colonnes de plâtre et de gracieuses figurines. Il vient de bonne heure de Meudon à l’hôtel de la rue de Varenne; et, tout de suite, dans la salle où il travaille plus assidûment, il s’enferme avec son modèle. Il a gardé le contentement profond, aussi vif qu’au premier jour, de modeler sur le papier, de pétrir la glaise ou de «reprendre» quelque statuette de plâtre. Il faut l’avoir vu, à ce moment-là, cet enchanteur de la forme, de l’expression surtout, pour comprendre un peu tout le bonheur que lui donne la vie de son travail!

Un jour que nous nous promenions dans les allées sauvages du jardin Biron, Rodin m’a dit:

«Oui, j’ai toujours aimé farouchement le travail. Dans mes débuts, j’étais malingre, d’une pâleur extrême, la pâleur de ma pauvreté; mais une ardente surexcitation nerveuse me poussait à travailler sans répit. Je n’ai jamais fumé, pour ne pas être surtout distrait, je crois, une seule minute; j’abattais mes quatorze heures quotidiennes, et je ne me reposais que le dimanche. Alors, ma femme et moi, nous allions dans quelque guinguette prendre un «gros» repas à trois francs pour nous deux, qui était toute notre récompense de la semaine!»

Aussi, aujourd’hui, tâchez d’établir un catalogue de l’œuvre complète de Rodin, vous n’y arriverez pas. Lui-même ne sait pas tout ce qu’il a créé, inspiré et fait exécuter. Il se perd dans ce dédale d’œuvres. Ah! cela égaya souvent ce peintre revêche et constipé que l’on connaît pour noter soigneusement (sujet, matière, dimensions, etc.), tout ce qui sort de ses pauvres mains!

Levé dès l’aube, Rodin vient chaque jour à l’hôtel Biron. On le conduit de sa villa des champs jusqu’à la gare de Meudon-Val-Fleury—oh! le plus souvent, une simple voiture que traîne un cheval pacifique!—puis il prend le train électrique pour descendre à la gare des Invalides, d’où il gagne à pied la rue de Varenne.

Il accomplit ce trajet sans ennui, sans lassitude. Ceci, déjà, est un étonnement, depuis si longtemps que ce trajet reste le même, à l’aller et au retour. Mais il faut se dire simplement que le travail seul passionne ce grave vieillard; qu’il ne pense qu’à ce travail, qu’à son travail, et que, parfois, s’il s’en distrait un instant, c’est encore pour travailler autrement,—pour noter enfin ces «Pensées», dont quelques-unes sont dans ce livre, par faveur, réunies.

Même, maintenant, à bien dire, il ne s’écoule pas de jour sans que Rodin note une ou plusieurs de ses méditations conçues de souvenir ou en présence de la nature (paysages, figures, etc.). C’est ainsi qu’il a écrit de nombreux albums, dont la publication serait l’au jour le jour enfin expressif d’un merveilleux artiste. Car, si dans le «journal» du grand Delacroix il y a peu à glaner, les cahiers de Rodin contiennent d’éloquents enseignements et tout l’exposé d’une extraordinaire technique.

Ses «Pensées», Rodin les note, d’ailleurs, une à une, devant la vie, en plein air; il les tourne et il les retourne, en marchant, jusqu’à ce qu’il leur ait donné une forme satisfaisante. Mme Georgette Leblanc, qui perpètre quelques «Pensées», comme tant de femmes inassouvies, écrit d’abord, d’une grosse écriture, son effort cérébral, puis elle affiche ce papier dans une sorte de petit placard à grillage, comme on en voit à la porte de la mairie, dans les villages. Elle passe alors et repasse devant le papier ainsi épinglé; et c’est à la suite de cette sorte de mise au pilori qu’elle décide si elle gardera ou non la «Pensée»! Amusante manière d’examen!

Rodin, lui, plus simple, passe au crible ses «Pensées», tandis qu’il suit, lentement, les épaisses allées du jardin sauvage Biron, cet autre Paradou.

Les beaux jours venus, quelles heures émouvantes Rodin vit sous ces voûtes de feuilles, sous les pommiers et sous les cognassiers de cette incomparable petite forêt! Sa chienne Dora bondit près de lui, et il répond à voix basse à son interlocuteur, comme s’il craignait de troubler le sourire des fleurs sauvages, poussées là en gerbes, en panaches de gala!

Heureuses après-midi au cours desquelles—j’en appelle à ses familiers,—on n’entend jamais Rodin parler de ses œuvres, mais seulement de la Nature et des Maîtres! Combien de fois nos questions sont restées sans réponse parce qu’elles violentaient l’extrême modestie de ce grand homme! Combien de fois, au contraire, vantait-on le Bernini ou Pigalle, il nous disait, lui, d’inédites paroles, de précieux aperçus encore invus! Et comme tout cela était classé dans sa mémoire! L’ordre, qu’il s’efforce d’obtenir des gens qu’il emploie, lui a fait obtenir de précises distinctions et nulle confusion n’est jamais en lui, nul désordre.

Cependant, que de voyages Rodin a accomplis, en observant toujours, en épuisant son admiration! N’importe, comme ils sont lumineux ses commentaires de l’art universel! Ce qui n’empêche pas que d’officiels goujats affirment chaque jour, avec le plus imperturbable aplomb, que tout ce qu’il a collectionné, tant à l’hôtel Biron qu’à Meudon, n’offre qu’un intérêt médiocre.

Cette déclaration est au moins stupéfiante, allons! Comment, voici un génie qui se mêle, lui aussi, de collectionner; et ce sculpteur de génie, qui ne recherche que des sculptures, serait moins entendu en la matière qu’un valet absolument quelconque qui «conserve» un musée ou un palais! Cela, n’est-ce pas, c’est d’une irréfrénable gaieté!

Ah! les gens officiels sont des gens têtus, convenons-en! Ils sont cuirassés d’une telle sottise qu’ils en émerveillent. Parfois on se demande si ce ne sont pas des gens fort spirituels qui veulent le plus comiquement du monde se divertir; car, enfin, on s’interroge, on se dit qu’un gouvernement a tout de même placé dans des lieux élevés ces galfâtres de la brocante et ces margouillats de la camelote; on se répète qu’ils sont décorés, et c’est quelque chose cela! enfin, ils font partie, ces gens, d’un tas de sociétés artistiques, littéraires, industrielles et vinicoles; ils président des banquets, des distributions de prix, ils inaugurent des statues; ils dirigent des écoles d’art, que sais-je encore? Ils ont une barbe de Triton, un aplomb de financier et une faconde de bonisseur! En vérité, oui, parfois, on ne sait plus! Ils vous déroutent!

Tout de même, il y a des demeures dans lesquelles ils ne devraient pas entrer.

Celle de Rodin est une de celles-là. Ce maître parle-t-il, le charabia des conservateurs et des directeurs d’écoles d’art devient quelque chose d’extraordinairement cocasse, de prodigieusement extravagant. C’est de l’imbécillité dosée, de l’extrait de sottise. On prend subitement en haine un gouvernement qui a confié des fonctions à de tels hébétés; on vilipende les cuistres ministériels qui ont à se reprocher de telles nominations!

Mais on écoute toujours Rodin, dans le jardin Biron, et toute colère s’apaise.

HOTEL BIRON.
UN COIN DE
L’ANTICHAMBRE

C’est qu’il a bu, lui, toute la lie officielle; c’est qu’il a tout enduré de l’Institut, le magnifique artiste. Feu Henri Roujon, la sous-ventrière des basses Lettres, s’était, depuis toujours, déclaré l’ennemi de Rodin; MM. Puech et Mercié, ces modeleurs de graisse, ces orthopédistes des moulages sur nature, exècrent, eux aussi, Rodin. M. Bonnat rivalise avec le photographe Lampué de gâtisme ânonnant.

Ah! oui, toute colère s’apaise; car, heureux de la vie, Rodin conte avec un ironique sourire bien des histoires arrivées à d’autres qu’il admire; et ses mots sont si calmes, arrivent en cortège si tranquille, que l’on jette comme lui les yeux sur le bonheur du beau jardin, et qu’elles s’effacent vite complètement les pauvres physionomies des sots que notre conversation met en cause.

Rodin aime, d’ailleurs, d’un vif amour le jardin Biron, où la nature crée, comme elle l’entend, toutes ses herbes, toutes ses feuilles et tous ses fruits. Il y a là une voûte d’arbres qui jaillit comme une nef: et cela s’ordonne en toute majesté, avec faste et solennité. Quel aspect Rodin offre sous cette splendeur! Il est là, trapu, un manteau brun jeté sur ses épaules, un béret de velours noir abritant sa tête pensive. J’ai songé souvent, en le considérant, à tous les portraits de lui—peintures et bustes—que l’on essaya. Ils sont tous vains. La photographie, seule, a pu donner deux ou trois visions à retenir. Les peintres et les sculpteurs se contentent trop aisément du pittoresque; ils ont vu la longue barbe, un air de faune sensuel; ils n’ont pas vu l’aspect caractéristique, dominant, celui d’un patriarche de Rembrandt non point revêche, renfrogné, mais, au contraire, malicieux, ironique et toujours curieux de la vie.

Ah! certes, non point renfrogné! Car, maintenant que Rodin a conquis la gloire universelle, toutes les femmes de la terre le viennent visiter à l’hôtel Biron; et à toutes—Dieu sait pourtant s’il en entend, des sottises!—il donne son sourire amusé. Oui, ce patriarche aime la vie, toujours, de plus en plus fortement. Entendez-le parler de ses modèles favoris, il vous ravira par sa chaleur. Il eut longtemps un modèle admirable, une jeune femme dont le corps enchanté lui fournit je ne sais combien d’esquisses et de dessins; ah! quel hymne d’amour il lui consacre toujours! et comme il raconte avec joie l’apparition nue, à un dîner d’artistes, de cette merveilleuse chair, souple, élancée, frémissante, orgueilleuse!

Ses plus significatives «Pensées», celles qui constituent ses profondes réflexions sur la technique de la statuaire, elles lui sont données, d’ailleurs, par ses modèles-femmes dont il éclaire, à la lumière d’une bougie, le corps dans la tombée du jour. C’est ce qui fit dire à l’une d’elles: «Je pose pour la littérature!» Oui, de la littérature, peut-être, car le style de ces «Pensées» est admirable; mais c’est surtout le merveilleux résumé—en quelque sorte philosophique—de soixante années d’un patient labeur et d’une fructueuse expérience. Car, dès le temps où Rodin fut le collaborateur de Carrier-Belleuse, c’est-à-dire aux premières années de son apprentissage, jamais il ne négligea d’apprendre toujours quelque chose, même quand il devait demander cette chose-là à un camarade d’atelier. Et son esprit reste singulièrement lucide quand il explique brièvement, une à une, toutes les conquêtes de son talent. Il se souvient de l’artisan qui lui apprit à modeler en profondeur et qui lui fit comprendre toute la caractéristique beauté de l’ornement. Jamais une vie ne se retracera mieux sur l’écran d’une pure mémoire. Rodin a oublié des dates dans sa création vigoureuse; il ne peut, pour le détail, citer certaines œuvres, du moins toutes ses œuvres; mais ce qui demeure en lui, d’une manière précise, formelle, c’est l’histoire de tous ses progrès. Aussi, comme il offrirait de rares exemples techniques aux sculpteurs, si ces gens-là voulaient l’entendre!

Mais qui de ceux-là l’entend? Il vit à l’hôtel Biron, dans son travail, dérangé par d’importuns visiteurs, mais aucun sculpteur parmi ceux-là. A la métairie de la rue Bonaparte, on feint de l’ignorer; mieux même: on ricane quand on y prononce son nom, et les autres sculpteurs sont également indifférents. Si! ils viennent, ceux-ci, quelquefois, pour solliciter son appui, mais c’est tout. Pour tous, ce maître illustre vit aussi ignoré qu’un Pharaon de la vingtième dynastie. Vous ne vous demanderez plus alors maintenant, j’espère, pourquoi Rodin c’est toute la sculpture actuelle,—et pourquoi presque tous les autres gens dits sculpteurs croupissent dans une si parfaite médiocrité!

Non point, certes, que nous réclamions pour Rodin toute une cohue de disciples, d’imitateurs et de plagiaires, bien que Mirbeau ait écrit: «De lui part un style!» Non, certes, pas de séquelle de suiveurs; mais Rodin, en vingt ou vingt-cinq leçons, à forfait,—comme on apprend quelques carambolages au jeu de billard—pourrait détourner de l’anecdote, de l’énorme soufflé, du maniérisme bête, un tas de braves gens, pas méchants, mais naturellement obtus, auxquels il manque—pour le surplus!—quelques notions de l’art des plans. A l’école, à la ferme du quai, on n’enseigne pas les choses utiles de la statuaire. Aussi est-il compréhensible que pas un nourrisson-sculpteur n’ait osé envoyer au diable la sénile ganache qui radote sous le vieux nimbe en tôle peinte du prix de Rome!

Entendez bien, toutefois, que jamais Rodin ne s’est plaint d’un tel «isolement». Au contraire, les choses du passé qu’il admire et qu’il collectionne avec la plus vive clairvoyance,—n’en déplaise à messieurs les saugrenus conservateurs de palais déserts!—ces choses-là lui font une compagnie enchantée, très heureusement muette, et qui lui suffit.

Ah! certes, que d’heures il médite devant ses antiques, ses bronzes cambodgiens, ses terres cuites de Tanagra et de la Basse-Egypte, ses Lékythes grecs à fond blanc, ses pierres gravées de Thèbes ou d’Héliopolis et devant ses stèles assyriennes si curieusement émaillées! Avec quels doigts frémissants il touche ces vieilles pierres patinées, vernies, dorées et quelquefois si grises! Et comme il les dispose bien toutes! Celle-ci, par exemple, posée sur une sorte de billot, c’est un bassin mutilé de femme. Quel bourreau l’a laissé là, si ambré sur ce lourd tapis à dessins rouges?

A côté, voici un exquis petit torse de Vénus accroupie; un corps délicat, sans tête et sans bras, et c’est tout rayonnant de lumière.

Ailleurs, un autre torse se dresse, bras, jambes et tête disparus; mais quelle joie dans ce marbre gonflé de soleil!

Dans une des grandes vitrines, considérez aussi tant de pierres sculptées, des bas-reliefs babyloniens, des pierres du Sérapéum et de l’époque Saïte, profils de guerriers, de dieux, de prêtres et d’oiseaux sacrés.

Et, au milieu de toute cette noblesse, le comique grimacement de petits ivoires japonais nargue, semble-t-il, d’élégantes statuettes de dieux, parées d’attributs.

Mais le fervent amoureux des églises de France a placé également ici une Vierge en pierre tenant l’enfant Jésus; et elle ne choque assurément pas parmi ces autres déesses cambodgiennes, patinées et rongées par le temps.

Comme tout cela est ordonné, du reste! C’est un véritable musée, dont il est bien impossible de détailler, ailleurs qu’en un catalogue, toutes les richesses. Cette collection qui s’accroît sans cesse, Rodin la commença, voilà une quinzaine d’années, alors qu’une fatigue nerveuse avait en quelque sorte bouclé son formidable effort. Pour échapper à cet ennui physiologique, il se mit à visiter les antiquaires; et il faut bien croire, je le répète, qu’il mit quelque discernement à déjouer les ruses et à éventer les trucs de ces aimables forbans, pas toujours, après tout, constamment filous; ou, alors, il faut admettre ceci, que les musées, dirigés par des gens un peu moins forts que Rodin, avouons-le! ne contiennent que des «tiares de Saïtapharnès»;—et si l’on a pu apporter «d’authentiques merveilles» à ces messieurs les conservateurs, nous ne voyons pas pourquoi Rodin n’a pas été, de temps en temps, si vous ne nous accordez que cela, également favorisé.

HOTEL BIRON.
LE GRAND ATELIER
Cl. Lémery

Et puis, il y a, à l’hôtel Biron, quelques-unes de ses propres œuvres, et elles suffisent, celles-là, pour former la plus inestimable des collections. J’ai vu bien des saisons à l’hôtel Biron. J’y ai vu le printemps et tous les pommiers du jardin en fleurs; j’y ai vu l’automne, et aussi l’hiver et encore l’été, au moment où la terre sue vraiment une verdure grasse et éclatante; eh bien! toujours, j’ai compris que Rodin devait venir ici et y travailler. C’est bien là la demeure tranquille d’un maître épris de solitude.

Oh! sans doute, on ne l’accorde guère à Rodin, la solitude! On abuse de son extrême politesse, de sa bienveillance, de sa peur de refuser un visiteur. On répète aussi qu’il ne se tint point toujours à l’écart des obligations mondaines; on va jusqu’à lui reprocher quelques sympathies—sont-ce même des sympathies?—pour des politiciens; mais si l’on savait combien de gens sont venus à lui, alors qu’il n’allait pas à eux! et que l’on fasse le compte des commandes qu’il reçut de l’État, on sera stupéfait d’avoir un chiffre inférieur à celui qu’obtinrent tant de sculptiers attachés d’antichambre!

Les poètes eux-mêmes ne l’estimèrent pas. Léon Dierx répétait: «Rodin! je ne comprends pas!»; et, un jour que quelqu’un voulait présenter Rodin à Leconte de l’Isle, le second olympien laissa tomber, solennel: «Inutile, monsieur! En fait de sculpture j’en suis resté à Phidias!»

Ne nous étonnons donc pas de sentir que Rodin conserve en lui son âme ingénument passionnée. Pourquoi la montrerait-il? Il aime la sculpture d’un tel amour qu’elle lui a tout pris: cœur et cerveau. Ne nous flattons même pas d’une courte amitié d’un tel homme pour l’un quelconque d’entre nous; elle n’existe pas. Si chaque homme, au fond, est un isolé, Rodin, lui, est emmuré, inaccessible. Si, pour toutes les choses quelconques de la vie, il est «facile à conduire», son cerveau est puissamment armé pour la sculpture, cette autre «divine amante»!

Nul n’a plus volontiers donné ses œuvres. Une fois créées, elles semblaient ne plus compter pour lui; et cela encore fut longtemps un étonnement. Car on sait qu’il n’en va point ainsi dans la cohue des peintres et des sculpteurs. Ou ils tiennent, ces gens, comme à des fétiches, à leurs plus dénuées productions, ou ils ne consentent à les céder qu’à un prix qui permettrait presque d’acquérir un Velazquez ou un Puget. Le cliché: «artiste, esprit large», dans sa vulgarité indéniable, est singulièrement désuet. Il faut s’incliner devant les plus basses œuvres de ces gens-là, se sacrifier pour elles, et, bien entendu, ensuite, s’attendre à être couvert d’injures. Baudelaire, avisé, donnait aux peintres des «cervelles de hameau»; ils ont aussi des cœurs de goujats!

Et encore comme il donnait, sans le plus simple examen, Rodin! C’est ainsi que nous avons vu un sculptier, qui avait reçu de Rodin son buste de Dalou (un de ses plus incontestables chefs-d’œuvre), tailler dans le marbre un autre buste de Dalou, de son cru: les deux bustes, le chef-d’œuvre et le «navet», l’un à côté de l’autre! Après cela, n’est-ce pas?...

Oui, Rodin donnait! ou... on le dévalisait! Le plus pillard de tous, ce fut ce critique d’art, arrivé par un drolatique stratagème à une fonction officielle, et qui, dans son désir d’accumuler chez lui des œuvres de Rodin, allait jusqu’à lui attribuer des vases entièrement exécutés par un autre sculpteur.

Des pillards! Il y en eut bien d’autres, d’ailleurs; et nous regrettons vraiment de ne pouvoir citer le nom de ce notoire collectionneur qui, après avoir fait faire des dessins à Rodin, tricha—le mot est exact!—sur le nombre fixé, afin de pouvoir dérober au maître,—alors peu fortuné—quelques francs, destinés sans doute à la perpétration d’un autre vol.

Ah! disons-le, Rodin n’eut guère à se louer des amateurs! Si l’État français le traita, jusqu’à ce jour, avec la plus extrême sévérité, ces négriers qu’on appelle conservateurs, amateurs ou connaisseurs, ne furent pas plus tendres. Il faut entendre Rodin raconter—sans amertume, je vous assure!—tout un ensemble de sales histoires pour accorder une confiance limitée à ces pirates. C’est l’un d’eux qui bave encore contre Rodin, parce que celui-ci n’a pas voulu lui donner un «amas d’œuvres» pour son musée! Combien c’est touchant!

Avec quel préférable plaisir nous avons passé tant de fins d’après-midi là-bas, dans la grande chambre de l’hôtel Biron, à la lueur des bougies!

Grande chambre, où Rodin se tient habituellement, vaste cabinet de travail plutôt, où il a tapissé tout le pourtour des murs de nombreux dessins à la mine de plomb; où il a fait venir aussi de l’atelier des praticiens, situé tout à côté, des statuettes de plâtre, des marbres et des bronzes. C’est là, qu’à la nuit tombée, nous avons souvent écouté Rodin. Alors il ne parlait plus de toutes les saletés du monde; il vous avait oublié tous les sots, tous les malpropres; il nous disait toutes ses admirations pour telle œuvre vue en voyage ou que lui avait révélée une photographie. Il était si éloquent, si précis, si affirmatif que l’on ne pouvait pas ne point le suivre. Et que de chefs-d’œuvre inconnus il découvrait ainsi, ou qu’il commentait d’une manière tout à fait nouvelle!

Des fins de journée d’hiver, quand le poêle de faïence craquait, si par hasard personne ne venait, il nous était donné d’entendre de pénétrantes réflexions sur l’art universel; car jamais barbacole en Sorbonne n’eut son langage imagé, tout fleuri d’épithètes, qui dresse l’œuvre dans toute la plénitude de son caractère.

Ah! le livre sur les musées italiens que Rodin nous donnerait, s’il voulait nous le donner! s’il avait surtout le temps de le dicter; si sa sculpture ne lui prenait pas toujours le meilleur temps de sa vie!

Nous pensions, en l’écoutant: c’est étonnant ce que Venise, Rome, Florence et Naples supportent de sottises de professeurs et de voyageurs! Les Futuristes ont raison, certes, quand ils demandent qu’on détruise de tels prétextes à de si accablantes âneries! Voici Venise, assaillie par les alertes pourchas des amants; voici Rome, qui dégonfle les borborygmes de l’enthousiasme; voici Florence, qui sue l’ennui des touristes; voici Naples, qui crève de la putréfaction des «porcs» cosmopolites! Elles sont maintenant inabordables, ces quatre villes; Marinetti a raison de les appeler «des plaies pourrissantes de l’Italie». Si, encore, on y trouvait, à un moment, la solitude partielle, la tranquillité relative; mais non, les agences vomissent sempiternellement des tribus de crétins, des hordes de mufles, des troupeaux de Canaques. Impossible de s’arrêter quelque part et de regarder en paix. Dépouillé par les cicerones et autres mendiants transalpins, harcelé par les voraces mouches des agences, il faut toujours battre en retraite, fuir, ou, résigné, macérer dans les excréments de la caravane. C’est gai!

La forte pénétration de Rodin, heureusement, nous entraînait bientôt loin de là. C’était maintenant un merveilleux commentaire, à mots coupés, qui situait une œuvre dans l’histoire de l’Art; et je ne sache pas, par exemple, que quelqu’un ait jamais expliqué comme lui la toute puissante originalité du Bernin, qui a pu, dans des chapelles de Rome, à l’insu de la clairvoyance des prêtres, placer des statues «saturées» de la plus vigoureuse sensualité!

Bien mieux, des artistes que nous avons, nous, cessé d’admirer: Gustave Doré et Meissonier, par exemple, Rodin trouve, pour les défendre, des mots qui sont presque convaincants. Il est certain que le premier eut une alerte imagination; mais c’est son dessin mou, son dessin de procédé, qui nous afflige. Avec Dante, il est mal à l’aise, dessinant des personnages sans caractère et trop uniformément semblables; avec Balzac, il ne réussit pas mieux, car il reste tout au bord d’un romantisme truculent que Victor Hugo, dans ses dessins, avait déjà fortement entamé.

Pour Meissonier, nous fûmes vraiment surpris d’entendre Rodin célébrer La Rixe, un soir que nous le reconduisions à la gare des Invalides; Meissonier, c’est-à-dire le peintre qui ne connut jamais le mouvement; et c’était le sculpteur du mouvement qui nous disait: «Mais si, Meissonier a créé de la vie, des gestes. Plus tard, on lui rendra cette justice!» Allez donc vilipender après cela les opinions des bourgeois!

HOTEL BIRON.
UNE SALLE DU
REZ-DE-CHAUSSÉE

Avouons, pourtant, que Rodin est autrement éloquent et persuasif, lorsqu’il s’agit de Puvis de Chavannes.

Il nous a dit souvent: «J’aime sa sérénité, sa tranquillité méditative devant la vie. Il a repoussé l’angoisse du mystère et toutes ses figures sont animées d’un grand bonheur intérieur, qui ne se trahit jamais par des cris et par des gestes violents. Et comme il savait transposer tous les décors! Bien des fonds de verdure du Bois de Boulogne sont devenus des paysages appropriés à ses graves figures. Ah! c’est un très grand peintre, et c’était un homme de manières exquises. Aussi, j’ai eu un chagrin véritable le jour qu’il n’accorda point son estime à son propre buste que j’avais exécuté. Si, depuis, ce chagrin s’est adouci, c’est que j’ai fortement pensé que la princesse Cantacuzène avait pesé sur son opinion.

«Du reste, je n’ai jamais eu de chance avec tous mes bustes. Victor Hugo, Falguière, Rochefort même, tous me donnèrent de peu réconfortantes paroles. Est-ce que je suis un juge d’instruction trop implacable qui note toutes les tares d’un visage? Je ne sais pas!»

Et la série... continue! Oui, c’est le tour de Clemenceau qui refuse de laisser exposer son buste par Rodin. Et pourtant, que de gens, sauf Clemenceau, trouvent cette œuvre admirable!

Claude Monet, Jules Desbois et tant d’autres artistes en ont été fortement impressionnés, et nous nous souvenons d’avoir causé la même surprise émerveillée en montrant ce buste sans pareil à M. Aristide Briand.

Seul, Clemenceau persiste, lui, à ne point se trouver «plaisant» en ce buste. Les masques chinois qu’il posséda jadis le hantent. Il les retrouve partout. Cependant, on sait que Clemenceau n’a rien, vraiment rien, d’un masque chinois ou tartare!—et c’est pourquoi nous pensons, nous, qu’il glorifiera un jour ce buste, qui, pour le moment, darde son «regard de tigre» dans cette paisible jungle qu’est la rotonde de l’hôtel Biron.

Et Clemenceau fera même bientôt amende honorable, parce qu’il n’est pas possible qu’il ignore plus longtemps tous les nombreux bustes que Rodin exécuta. Et, aussi bien, sur ce point même, personne ne conteste plus le génie de Rodin. Rappelons-nous les bustes Dalou, Falguière, Guillaume, Shaw, Sada Hanako, Fenaille, de Nosti, Fairfax, Henry Becque, duc de Rohan, Mirbeau, Geffroy, Ryan, etc., etc. Accordons que Rodin, tout de même, doit, mieux que quiconque, avoir une opinion lucide, formelle. Or, le buste de Clemenceau lui plaît. C’est le bruyant vieux tribun qui a tort!

Du reste, avec quelle conscience Rodin travaille. Voilà une nouvelle certitude de succès. Que d’épreuves, que de bustes en terre (cinq ou six) pour une seule tête! afin de suivre, pouce à pouce, le patient travail du modelé; afin de s’en tenir surtout à celui de ces cinq ou six bustes qui portera le plus de qualités!

Jamais Rodin n’a exécuté une œuvre proprement dite sans tâtonner! Sans doute, nous l’avons vu réaliser d’extraordinaires esquisses, en un temps invraisemblablement court; mais comptez que ces esquisses-là seront travaillées, fouillées, si elles doivent aboutir à une œuvre. Et elles seront appuyées par quelles lectures, par quelles méditations, s’il s’agit d’œuvres mythologiques ou historiques!

Ah! nous convenons que c’est là, quelquefois, tout un travail préparatoire qui présente de graves conséquences; car, en exemple, c’est bien d’avoir lu le récit de Froissard, au sujet des Bourgeois de Calais, que Rodin en modela six, au lieu d’un seul qu’on lui avait commandé.

Mais c’est parce que Rodin, fils de petits employés, né dans un quartier populeux, se cultiva sans cesse, qu’il est arrivé à sa suprématie. Certes, il n’a jamais méprisé les sujets; il les a, au contraire, interprétés toujours en réclamant à toutes les histoires les figures illustres, les héros, les amants, les victimes, et aussi les aventures des dieux, sans oublier le monde sensuel et turbulent des Nymphes et des Faunes. Sa profonde intelligence lui a permis heureusement d’ignorer l’anecdote,—cette vermine de la Peinture, de la Sculpture et des Lettres.

Une autre chose enviable en lui: c’est la fermeté de ses admirations réfléchies.

Ainsi, s’il déclare qu’il admire Beethoven et Mozart, il déclare avec non moins de vigueur qu’il «s’est carrément ennuyé à Bayreuth!» Aussi, un jour, un critique l’ayant comparé à Wagner,—on n’est jamais à court de sottises!—Rodin n’en fut nullement touché. Bien loin de là!

Pour le théâtre, il a également une estime très médiocre. A vrai dire, il n’y met jamais les pieds; et si, d’aventure, on l’y entraîne, au bout d’une heure il s’y ennuie. Rodin n’est ni suiveur ni mondain; quelle gêne pour sa popularité!

On l’a accusé, quelquefois, de donner son opinion sur bien des choses, sur trop de choses! Mais c’est toujours son extrême politesse qui lui joue ces tours-là! Car, si l’on savait ce qu’il y a de gens, hommes et femmes, journalistes français et esquimaux, bas bleus et amantes de la luxure, qui se présentent à l’hôtel Biron pour les plus cocasses interviews, on serait effaré. C’est un déballage d’histoires saugrenues et de questions bêtes; un salmigondis d’âmes en peine et de cœurs éplorés; c’est un galimatias de sentiments et d’idées usés. Américains et Américaines, surtout, se jettent sur Rodin avec une frénésie épileptique; ils veulent le «chambrer»; ils l’assaillent jusque dans ses retraites; ils le poursuivent sans trêve au cours de ses voyages; ils le harcèlent et le forcent!

C’est l’un de ces reporters en délire qui, par des communiqués spécieux envoyés aux gazettes d’Amérique, proclame qu’il donnera enfin de Rodin, du seul Rodin une image exacte, tout un lot d’impressions, toute une cargaison de documents neufs!

C’est vrai, tout cela montre que Rodin n’est pas un olympien, et qu’il est même plus accessible aujourd’hui qu’au temps de sa forte maturité. Il est simple, accueillant, comme toujours empressé à recevoir qui vient près de lui, même un touriste étranger qui ne veut rentrer at home qu’après avoir visité toutes les «attractions» de Paris.

Et c’est cela qui excite contre Rodin des esprits grincheux, pour qui l’idéal de l’artiste, c’est le mordant et aigre Degas, barricadé celui-là, lesté, en tout cas, si on le rencontre, de mots féroces et cuisants!

Et pourtant, ce n’est pas tout, l’esprit! Quant à nous, nous préférons l’enthousiasme toujours neuf de Rodin, et aussi ce lyrisme particulier que l’on ne connut jamais à travers Degas; ce lyrisme qui, un soir, nous émerveilla, tandis que Rodin nous vantait la «sensibilité» de la pierre, la sensibilité d’un bloc de marbre, par exemple, «qui n’aime pas qu’on le bouscule, qu’on le traite avec violence, et que l’on transporte, que l’on emmène, au contraire, si aisément, si on emploie avec lui la douceur!»

HOTEL BIRON.
UN COIN DE
L’ANTICHAMBRE

Et, à tout prendre, ma foi, cela vaut bien un mot de Degas!