ANTOINE

Oh! oui, tout ce qu'il éclaire me déplaît!

LA JEUNE

Ermite! ermite! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des fontaines sous le sable, une délectation dans les hasards que tu méprises; et même il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie de la serrer contre son coeur.

LA VIEILLE

Chaque soir, en t'endormant sur elle, tu espères que bientôt elle te recouvrira!

LA JEUNE

Cependant, tu crois à la résurrection de la chair, qui est le transport de la vie dans l'éternité!

La Vieille, pendant qu'elle parlait, s'est encore décharnée; et au-dessus de son crâne, qui n'a plus de cheveux, une chauve-souris fait des cercles dans l'air.

La Jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines battent, ses yeux roulent moelleusement.

LA PREMIÈRE

dit, en ouvrant les bras:

Viens, je suis la consolation, le repos, l'oubli, l'éternelle sérénité!

et

LA SECONDE

en offrant ses seins:

Je suis l'endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inépuisable!

Antoine tourne les talons pour s'enfuir. Chacune lui met la main sur l'épaule.

Le linceul s'écarte, et découvre le squelette de La Mort.

La robe se fend, et laisse voir le corps entier de La Luxure, qui a la taille mince avec la croupe énorme et de grands cheveux ondés s'envolant par le bout.

Antoine reste immobile entre les deux, les considérant.

LA MORT

lui dit:

Tout de suite ou tout à l'heure, qu'importe! Tu m'appartiens, comme les soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l'herbe des champs. Je vole plus haut que l'épervier, je cours plus vite que la gazelle, j'atteins même l'espérance, j'ai vaincu le fils de Dieu!

LA LUXURE

Ne résiste pas; je suis l'omnipotente! Les forêts retentissent de mes soupirs, les flots sont remués par mes agitations. La vertu, le courage, la piété se dissolvent au parfum de ma bouche. J'accompagne l'homme pendant tous les pas qu'il fait;—et au seuil du tombeau il se retourne vers moi!

LA MORT

Je te découvrirai ce que tu tâchais de saisir, à la lueur des flambeaux, sur la face des morts,—ou quand tu vagabondais au delà des Pyramides, dans ces grands sables composés de débris humains. De temps à autre, un fragment de crâne roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussière, tu la faisais couler entre tes doigts; et ta pensée, confondue avec elle, s'abîmait dans le néant.

LA LUXURE

Mon gouffre est plus profond! Des marbres ont inspiré d'obscènes amours. On se précipite à des rencontres qui effrayent. On rive des chaînes que l'on maudit. D'où vient l'ensorcellement des courtisanes, l'extravagance des rêves, l'immensité de ma tristesse?

LA MORT

Mon ironie dépasse toutes les autres! Il y a des convulsions de plaisir aux funérailles des rois, à l'extermination d'un peuple;—et on fait la guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des harnais d'or, un déploiement de cérémonie pour me rendre plus d'hommages.

LA LUXURE

Ma colère vaut la tienne. Je hurle, je mords. J'ai des sueurs d'agonisant et des aspects de cadavre.

LA MORT

C'est moi qui te rends sérieuse; enlaçons-nous!

La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et chantent ensemble:

—Je hâte la dissolution de la matière!

—Je facilite l'éparpillement des germes!

—Tu détruis, pour mes renouvellements!

—Tu engendres, pour mes destructions!

—Active ma puissance!

—Féconde ma pourriture!

Et leur voix, dont les échos se déroulant emplissent l'horizon, devient tellement forte qu'Antoine en tombe à la renverse.

Une secousse, de temps à autre, lui fait entr'ouvrir les yeux; et il aperçoit au milieu des ténèbres une manière de monstre devant lui.

C'est une tête de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un torse de femme d'une blancheur nacrée. En dessous, un linceul étoile de points d'or fait comme une queue;—et tout le corps ondule, à la manière d'un ver gigantesque qui se tiendrait debout.

La vision s'atténue, disparaît.