ANTOINE

se relève.

Encore une fois c'était le Diable, et sous son double aspect: l'esprit de fornication et l'esprit de destruction.

Aucun des deux ne m'épouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens éternel.

Ainsi la mort n'est qu'une illusion, un voile, masquant par endroits la continuité de la vie.

Mais la Substance étant unique, pourquoi les Formes sont-elles variées?

Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps ne sont que les images. Si on pouvait les voir on connaîtrait le lien de la matière et de la pensée, en quoi l'Être consiste!

Ce sont ces figures-là qui étaient peintes à Babylone sur la muraille du temple de Bélus, et elles couvraient une mosaïque dans le port de Carthage. Moi-même, j'ai quelquefois aperçu dans le ciel comme des formes d'esprits. Ceux qui traversent le désert rencontrent des animaux dépassant toute conception …

Et en face, de l'autre côté du Nil, voilà que le Sphinx apparaît.

Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche sur le ventre.

Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de dragon se frappant les ailes, la Chimère aux yeux verts, tournoie, aboie.

Les anneaux de sa chevelure, rejetés d'un côté, s'entremêlent aux poils de ses reins, et de l'autre ils pendent jusque sur le sable et remuent au balancement de tout son corps.

LE SPHINX

est immobile, et regarde la Chimère:

Ici, Chimère; arrête-toi!

LA CHIMÈRE

Non, jamais!

LE SPHINX

Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort!

LA CHIMÈRE

Ne m'appelle plus, ne m'appelle plus, puisque tu restes toujours muet!

LE SPHINX

Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements dans mon oreille; tu ne fondras pas mon granit!

LA CHIMÈRE

Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible!

LE SPHINX

Pour demeurer avec moi, tu es trop folle!

LA CHIMÈRE

Pour me suivre, tu es trop lourd!

LE SPHINX

Ou vas-tu donc, que tu cours si vite?

LA CHIMÈRE

Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je rase les flots, je jappe au fond des précipices, je m'accroche par la gueule au pan des nuées; avec ma queue traînante, je raye les plages, et les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes épaules. Mais toi, je te retrouve perpétuellement immobile, ou bien du bout de ta griffe dessinant des alphabets sur le sable.

LE SPHINX

C'est que je garde mon secret! Je songe et je calcule.

La mer se retourne dans son lit, les blés se balancent sous le vent, les caravanes passent, la poussière s'envole, les cités s'écroulent;—et mon regard, que rien ne peut dévier, demeure tendu à travers les choses sur un horizon inaccessible.

LA CHIMÈRE

Moi, je suis légère et joyeuse! Je découvre aux hommes des perspectives éblouissantes avec des paradis dans les nuages et des félicités lointaines. Je leur verse à l'âme les éternelles démences, projets de bonheur, plans d'avenir, rêves de gloire, et les serments d'amour et les résolutions vertueuses.

Je pousse aux périlleux voyages et aux grandes entreprises. J'ai ciselé avec mes pattes les merveilles des architectures. C'est moi qui ai suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entouré d'un mur d'orichalque les quais de l'Atlantide.

Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs inéprouvés. Si j'aperçois quelque part un homme dont l'esprit repose dans la sagesse, je tombe dessus, et je l'étrangle.

LE SPHINX

Tous ceux que le désir de Dieu tourmente, je les ai dévorés.

Les plus forts, pour gravir jusqu'à mon front royal, montent aux stries de mes bandelettes comme sur les marches d'un escalier. La lassitude les prend; et ils tombent d'eux-mêmes à la renverse.

Antoine commence à trembler.

Il n'est plus devant sa cabane, mais dans le désert,—ayant à ces côtés deux bêtes monstrueuses, dont la gueule lui effleura l'épaule.

LE SPHINX

O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse!

LA CHIMÈRE

O Inconnu, je suis amoureuse de tes yeux! Comme une hyène en chaleur je tourne autour de toi, sollicitant les fécondations dont le besoin me dévore.

Ouvre la gueule, lève tes pieds, monte sur mon dos!

LE SPHINX

Mes pieds, depuis qu'ils sont à plat, ne peuvent plus se relever. Le lichen, comme une dartre, a poussé sur ma gueule. A force de songer, je n'ai plus rien à dire.

LÀ CHIMÈRE

Tu mens, sphinx hypocrite! D'où vient toujours que tu m'appelles et me renies?

LE SPHINX

C'est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne!

LA CHIMÈRE

Est-ce ma faute? Comment? laisse-moi!

Elle aboie.

LE SPHINX

Tu remues, tu m'échappes!

Il grogne.

LA CHIMÈRE

Essayons!—tu m'écrases!

LE SPHINX

Non! impossible!

Et en s'enfonçant peu à peu, il disparaît dans le sable,—tandis que la
Chimère, qui rampe la langue tirée, s'éloigne en décrivant des cercles.

L'haleine de sa bouche a produit un brouillard.

Dans cette brume, Antoine aperçoit des enroulements de nuages, des courbes indécises.

Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains;

Et d'abord s'avance

LE GROUPE DES ASTOMI

pareils à des bulles d'air que traverse le soleil.

Ne souffle pas trop fort! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les sons faux nous écorchent, les ténèbres nous aveuglent. Composés de brises et de parfums, nous roulons, nous flottons—un peu plus que des rêves, pas des êtres tout à fait …

LES NISNAS

n'ont qu'un oeil, qu'une joue, qu'une main, qu'une jambe, qu'une moitié du corps, qu'une moitié du coeur. Et ils disent, très-haut:

Nous vivons fort à notre aise dans nos moitiés de maisons, avec nos moitiés de femmes et nos moitiés d'enfants.

LES BLEMMYES

absolument privés de tête:

Nos épaules en sont plus larges;—et il n'y a pas de boeuf, de rhinocéros ni d'éléphant qui soit capable de porter ce que nous portons.

Des espèces de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos poitrines, voilà tout! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des sécrétions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles intérieurs.

Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, côtoyant tous les abîmes;—et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus heureux, les plus vertueux.

LES PYGMÉES

Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur la bosse d'un dromadaire.

On nous brûle, on nous noie, ou nous écrase; et toujours, nous reparaissons, plus vivaces et plus nombreux,—terribles par la quantité!

LES SCIAPODES

Retenus à la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous végétons à l'abri de nos pieds, larges comme des parasols; et la lumière nous arrive à travers l'épaisseur de nos talons. Point de dérangement et point de travail!—La tête le puis bas possible, c'est le secret du bonheur!

Leurs cuisses levées ressemblant à des troncs d'arbres, se multiplient.

Et une forêt paraît. De grands singes y courent à quatre pattes; ce sont des hommes à tête de chien.

LES CYNOCÉPHALES

Nous sautons de branche en branche pour sucer les oeufs, et nous plumons les oisillons; puis nous mettons leurs nids sur nos têtes, en guise de bonnets.

Nous ne manquons pas d'arracher les pis des vaches; et nous crevons les yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous étalons notre turpitude en plein soleil.

Lacérant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant les femmes, nous sommes les maîtres,—par la force de nos bras et la férocité de notre coeur.

Hardi, compagnons! Faites claquer vos mâchoires!

Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur leurs dos velus.

Antoine hume la fraîcheur des feuilles vertes.

Elles s'agitent, les branches s'entre-choquent; et tout à coup paraît un grand cerf noir, à tête de taureau, qui porte entre les oreilles un buisson de cornes blanches.

LE SADHUZAG

Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flûtes.

Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent à moi les bêtes ravies. Les serpents s'enroulent à mes jambes, les guêpes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et les ibis s'abattent dans mes rameaux.—Écoute!

Il renverse son bois, d'où s'échappe une musique ineffablement douce.

Antoine presse son coeur à deux mains. Il lui semble que cette mélodie va emporter son âme.

LE SADHUZAG

Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu'un bataillon de lances, exhale un hurlement; les forêts tressaillent, les fleuves remontent, la gousse des fruits éclate, et les herbes se dressent comme la chevelure d'un lâche.

—Écoute!

Il penche ses rameaux, d'où sortent des cris discordants; Antoine est comme déchiré.

Et son horreur augmente en voyant:

LE MARTICHORAS

gigantesque lion rouge, à figure humaine, avec trois rangées de dents.

Les moires de mon pelage écarlate se mêlent au miroitement des grands sables. Je souffle par mes narines l'épouvante des solitudes. Je crache la peste. Je mange les armées, quand elles s'aventurent dans le désert.

Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillées en scie; et ma queue, qui se contourne, est hérissée de dards que je lance à droite, à gauche, en avant, en arrière.—Tiens! tiens!

Le Martichoras jette les épines de sa queue; qui s'irradient comme des flèches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en claquant sur le feuillage.

LE CATOBLEPAS

buffle noir, avec une tête de porc tombant jusqu'à terre, et rattachée à ses épaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vidé.

Il est vautré tout à plat; et ses pieds disparaissent sous l'énorme crinière à poils durs qui lui couvre le visage.

Gras, mélancolique, farouche, je reste continuellement à sentir sous mon ventre la chaleur de la boue. Mon crâne est tellement lourd qu'il m'est impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement;—et la mâchoire entr'ouverte, j'arrache avec ma langue les herbes vénéneuses arrosées de mon haleine. Une fois, je me suis dévoré les pattes sans m'en apercevoir.

Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont morts. Si je relevais mes paupières,—mes paupières roses et gonflées,—tout de suite, tu mourrais.