ANTOINE
Oh! celui-là!… a … a … Si j'allais avoir envie?… Sa stupidité m'attire. Non! non! je ne veux pas!
Il regarde par terre fixement.
Mais les herbes s'allument, et dans les torsions des flammes se dresse
LE BASILIC
grand serpent violet à crête trilobée, avec deux dents, une en haut, une en bas.
Prends garde, tu vas tomber dans ma gueule! Je bois du feu. Le feu, c'est moi;—et de partout j'en aspire: des nuées, des cailloux, des arbres morts, du poil des animaux, de la surface des marécages. Ma température entretient les volcans; je fais l'éclat des pierreries et la couleur des métaux.
LE GRIFFON
lion à bec de vautour avec des ailes blanches, les pattes rouges et le cou bleu.
Je suis le maître des splendeurs profondes. Je connais le secret des tombeaux où dorment les vieux rois.
Une chaîne, qui sort du mur, leur tient la tête droite. Près d'eux, dans des bassins de porphyre, des femmes qu'ils ont aimées flottent sur des liquides noirs. Leurs trésors sont rangés dans des salles, par losanges, par monticules, par pyramides;—et plus bas, bien au-dessous des tombeaux, après de longs voyages au milieu des ténèbres étouffantes, il y a des fleuves d'or avec des forêts de diamant, des prairies d'escarboucles, des lacs de mercure.
Adossé contre la porte du souterrain et la griffe en l'air, j'épie de mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine immense, jusqu'au fond de l'horizon est toute nue et blanchie par les ossements des voyageurs. Pour toi les battants de bronze s'ouvriront, et tu humeras la vapeur des mines, tu descendras dans les cavernes … Vite! vite!
Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq.
Mille voix lui répondent. La forêt tremble.
Et toutes sortes de bêtes effroyables surgissent: le Tragelaphus, moitié cerf et moitié boeuf; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par derrière, et dont les génitoires sont à rebours; le python Aksar, de soixante coudées, qui épouvanta Moïse; la grande belette Pastinaca, qui tue les arbres par son odeur; le Presteros, qui rend imbécile par son contact; le Mirag, lièvre cornu, habitant des îles de la mer. Le léopard Phalmant crève son ventre à force de hurler; le Senad, ours à trois têtes, déchire ses petits avec sa langue; le chien Cépus répand sur les rochers le lait bleu de ses mamelles. Des moustiques se mettent à bourdonner, des crapauds à sauter, des serpents à siffler. Des éclairs brillent. La grêle tombe.
Il arrive des rafales, pleines d'anatomies merveilleuses. Ce sont des têtes d'alligators sur des pieds de chevreuil, des hiboux à queue de serpent, des pourceaux à mufle de tigre, des chèvres à croupe d'âne, des grenouilles velues comme des ours, des caméléons grands comme des hippopotames, des veaux à deux têtes dont l'une pleure et l'autre beugle, des foetus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme des toupies, des ventres ailés qui voltigent comme des moucherons.
Il en pleut du ciel, il en sort de terre, il en coule des roches. Partout des prunelles flamboient, des gueules rugissent; les poitrines se bombent, les griffes s'allongent, les dents grincent, les chairs clapotent. Il y en a qui accouchent, d'autres copulent, ou d'une seule bouchée s'entre-dévorent.
S'étouffant sous leur nombre, se multipliant par leur contact, ils grimpent les uns sur les autres;—et tous remuent autour d'Antoine avec un balancement régulier, comme si le sol était le pont d'un navire. Il sent contre ses mollets la traînée des limaces, sur ses mains le froid des vipères; et des araignées filant leur toile l'enferment dans leur réseau.
Mais le cercle des monstres s'entr'ouvre, le ciel tout à coup devient bleu, et
LA LICORNE
se présente.
Au galop! au galop!
J'ai des sabots d'ivoire, des dents d'acier, la tête couleur de pourpre, le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures de l'arc-en-ciel.
Je voyage de la Chaldée au désert tartare, sur les bords du Gange et dans la Mésopotamie. Je dépasse les autruches. Je cours si vite que je traîne le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans les bambous. D'un bond je saute les fleuves. Des colombes volent au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider.
Au galop! au galop!
Antoine la regarde s'enfuir.
Et ses yeux restant levés, il aperçoit tous les oiseaux qui se nourrissent de vent: le Gouith, l'Ahuti, l'Alphalim, le Iukneth des montagnes de Caff, les Homaï des Arabes qui sont les âmes d'hommes assassinés. Il entend les perroquets proférer des paroles humaines, puis les grands palmipèdes pélasgiens qui sanglotent comme des enfants ou ricanent comme de vieilles femmes.
Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant lui.
Au loin des jets d'eau s'élèvent, lancés par des baleines; et du fond de l'horizon
LES BÊTES DE LA MER
rondes comme des outres, plates comme des lames, dentelées comme des scies, s'avancent en se traînant sur le sable.
Tu vas venir avec nous, dans nos immensités où personne encore n'est descendu!
Des peuples divers habitent les pays de l'Océan. Les uns sont au séjour des tempêtes; d'autres nagent en plein dans la transparence des ondes froides, broutent comme des boeufs les plaines de corail, aspirent par leur trompe le reflux des marées, ou portent sur leurs épaules le poids des sources de la mer.
Des phosphorescences brillent à la moustache des phoques, aux écailles des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des cornes d'Ammon se déroulent comme des câbles, des huîtres font crier leurs charnières, des polypes déploient leurs tentacules, des méduses frémissent pareilles à des boules de cristal, des éponges flottent, des anémones crachent de l'eau; des mousses, des varechs ont poussé.
Et toutes sortes de plantes s'étendent en rameaux, se tordent en vrilles, s'allongent en pointes, s'arrondissent en éventail. Des courges ont l'air de seins, des lianes s'enlacent comme des serpents.
Les Dedaïms de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des têtes humaines; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l'herbe.
Les végétaux maintenant ne se distinguent plus des animaux. Des polypiers, qui ont l'air de sycomores, portent des bras sur leurs branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles; c'est un papillon qui s'envole. Il va pour marcher sur un galet; une sauterelle grise bondit. Des insectes pareils à des pétales de roses, garnissent un arbuste; des débris d'éphémères font sur le sol une couche neigeuse.
Et puis les plantes se confondent avec les pierres.
Des cailloux ressemblent à des cerveaux, des stalactites à des mamelles, des fleurs de fer à des tapisseries ornées de figures.
Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des empreintes de buissons et de coquilles—à ne savoir si ce sont les empreintes de ces choses-là, ou ces choses elles-mêmes. Des diamants brillent comme des yeux, des minéraux palpitent.
Et il n'a plus peur!
Il se couche à plat ventre, s'appuie sur les deux coudes; et retenant son haleine, il regarde.
Des insectes n'ayant plus d'estomac continuent à manger; des fougères desséchées se remettent à fleurir; des membres qui manquaient repoussent.
Enfin, il aperçoit de petites masses globuleuses, grosses comme des têtes d'épingles et garnies de cils tout autour. Une vibration les agite.