LA DANSE DES MORTS

«Que de mots pour si peu de choses!»

(Épigraphe universelle.)

Mort fait finalement,
Tous aller au jugement.

(Danse des morts.)

1838.

Cette œuvre est conçue dans le genre du poème en prose et tout imprégnée du romantisme dont Gustave Flaubert subissait alors l’influence puissante. Après une courte évocation, un colloque a lieu entre Jésus et Satan qui, pour convaincre Jésus de l’omnipotence du mal, finit par l’entraîner sur la terre. Au fond d’une nuit fantastique, la foule des trépassés ressuscite et quelques-uns, tour à tour, s’en détachent, pour se plaindre ou se glorifier dans un chant, comme l’ont fait eux-mêmes, les premiers, la Mort et Satan après elle.


I

La nuit, l’hiver, quand la neige tombe lentement comme des larmes blanches du ciel, c’est ma voix qui chante dans l’air et fait germer les cyprès en passant dans leur feuillage.

Alors je m’arrête un instant dans ma course, je m’assieds sur les tombes froides, et tandis que les oiseaux noirs voltigent à mes côtés, tandis que les morts sont endormis, tandis que les arbres se penchent, tandis que tout pleure ou tout sommeille, mes yeux brûlés regardent les nuages blancs qui se déploient et s’allongent au ciel, comme des linceuls qu’on étendrait sur des géants.

Oh! combien de nuits, de siècles et d’années se sont ainsi passés! J’ai tout vu naître et j’ai tout vu périr!

A peine si je compte les brèches que chaque génération apporte sur ma faux. Je suis éternelle comme Dieu, je suis la nourrice du monde qui l’endort chaque soir dans une couche chérie. Toujours mêmes fêtes et même travail. Chaque matin je pars, et chaque soir je reviens, tenant dans un pan de mon linceul toute l’herbe que j’ai fauchée, et puis je la jette aux vents!

II

Quand les vagues montent, que le vent crie, que le ciel éclate en sanglots et que l’océan, comme un fou, se met en colère, alors, quand tout tourbillonne et hurle, je m’étends sur ses flots écumeux et la tempête me berce mollement comme une reine dans son hamac. L’eau de la mer rafraîchit pour quelques jours mes pieds brûlés par les larmes des générations passées qui s’y sont cramponnées pour m’arrêter.

Et puis, quand je veux que tout cesse, quand cette colère commence à m’endormir comme des chants, d’un coup de tête je l’apaise et la tempête si superbe, si grande, n’est plus! comme les hommes, les flottes et les armées qu’elle remuait sur son sein.

Qu’ai-je aimé de tout ce que j’ai vu, trônes, peuples, amours, gloires, deuils et vertus? Rien que mon linceul qui me couvre.

V

Et mon cheval! mon cheval, oh! comme je t’aime aussi!

Comme tu cours sur le monde, comme ton sabot d’acier retentit bien sur les têtes que tu broies dans ton galop, ô mon cheval!

Ta crinière est droite et hérissée, tes yeux flamboient et tes crins plient sur ton cou quand le vent nous emporte tous deux dans notre course sans limites. Jamais tu ne te fatigues; pas de repos, pas de sommeil pour nous deux.

Tes hennissements, c’est la guerre, tes naseaux qui fument, c’est la peste qui s’abat comme un brouillard.

Et puis, quand je lance mes flèches, tu abats si bien avec ton poitrail les pyramides et les empires, et ton sabot si bien les casse, les couronnes!

Comme on te respecte, comme on t’adore! Les papes pour t’implorer te jettent leur tiare, les rois, leur sceptre, les peuples, leurs malheurs, les poètes, leur renommée, et tout cela tremble et s’agenouille, et tu galopes, tu bondis, tu marches sur les têtes prosternées.

..... O mon cheval! Toi, tu es le seul don que m’ait fait le ciel, tu as le jarret de fer, la tête de bronze, tu cours tout un siècle, comme s’il y avait des aigles dans les plis de tes cuisses; et puis, quand tu as faim, tous les mille ans, tu manges de la chair et tu bois des larmes. O mon cheval! je t’aime comme la mort peut aimer!

VII

Il y a si longtemps que je vis! J’ai tout vu. Oh! que je sais de choses! que je renferme de mystères et de mondes à moi!

Parfois, quand j’ai bien fauché, bien couru sur mon cheval, quand j’ai bien éparpillé mes traits, la lassitude me prend et je m’arrête.

Mais il faut recommencer, reprendre la course infinie qui parcourt les espaces et les mondes. C’est moi qui emporte les croyances avec les gloires, les amours avec les crimes, tout, tout. Je déchire moi-même mon linceul, et une faim atroce me torture sans cesse, comme si un serpent éternel me mordait les entrailles.

Et si je jette les yeux derrière moi, je vois la fumée de l’incendie, la nuit du jour, l’agonie de la vie. Je vois les tombes qui sont sorties de mes mains et le champ du passé si plein de néant. Alors, je m’assois, je repose mes reins si fatigués, ma tête si lourde, mes pieds si las, et je regarde dans un horizon rouge, immense, sans bornes, qui s’enfonce toujours et s’élargit sans cesse. Je le dévorerai comme les autres.

Quand donc, ô Dieu! dormirai-je à mon tour? Quand cesseras-tu de créer? Quand pourrai-je, comme un fossoyeur, m’étendre dans mes tombes et me laisser balancer ainsi sur le monde, au dernier souffle, au dernier râle de la nature mourante aussi?

Alors, je jetterai mes flèches et mon linceul, je laisserai partir mon coursier qui paîtra sur l’herbe des pyramides, qui se couchera dans les palais des empereurs, qui boira la dernière goutte d’eau de l’Océan et qui humera la dernière vapeur du sang! Il pourra tout le jour, toute la nuit, pendant tous les siècles, errer au gré de son caprice, franchir d’un saut depuis l’Atlas jusqu’à l’Himalaya, courir dans son orgueilleuse paresse depuis le ciel jusqu’à la terre, s’amuser à troubler la poussière des empires écroulés, galoper dans les plaines de l’Océan desséché, bondir sur la cendre des grandes villes, aspirer le néant à pleine poitrine, s’y étaler et y ruer à l’aise.

Puis, lassé peut-être aussi comme moi, cherchant un précipice où te jeter, tu voudras, haletant, t’abattre au bout de ta course, devant la mer de l’infini, et là, l’écume à la bouche, le cou tendu, les naseaux vers l’horizon, tu imploreras comme moi un sommeil éternel où tes pieds en feu puissent se reposer, un lit de feuilles vertes où tes paupières calcinées puissent se clore; et attendant immobile sur le rivage, tu demanderas quelque chose de plus fort que toi pour te broyer d’un seul coup, tu demanderas d’aller rejoindre la tempête apaisée, la fleur fanée, le cadavre pourri. Tu demanderas le sommeil, car l’éternité est un supplice, et le néant se dévore.

Oh! pourquoi sommes-nous venus ici? Quel ouragan nous a jetés dans l’abîme, quel ouragan nous rapportera vers les mondes inconnus d’où nous venons?

Mais avant, ô mon bon coursier, tu peux courir encore, tu peux flatter ton oreille du bruit des choses que tu broies. Ta course est longue; du courage! Longtemps tu m’as portée; un plus long temps se passera, et nous deux nous ne vieillissons pas. Les étoiles pâlissent, les montagnes s’affaissent, la terre s’use sur ses axes de diamant, nous deux seuls nous sommes éternels, le néant vivra toujours!

Aujourd’hui tu peux te coucher à mes pieds, polir tes dents sur la mousse des tombeaux, car Satan m’abandonne, et un pouvoir dont je ne connais pas la force m’enchaîne à sa volonté. Les morts vont se réveiller.

C’est un spectacle de Dieu et qui me rappellera ma jeunesse, ma journée d’hier et ma journée de demain.

VIII

Satan, je t’aime! Toi seul tu comprends peut-être mes joies et mes délires. Mais, plus heureux, un jour, quand le monde ne sera plus, tu pourras te reposer comme lui et dormir dans le vide.

Et moi qui ai tant vécu, tant travaillé, qui n’ai eu que de chastes amours et d’austères pensées, il faudra durer. L’homme a le tombeau, la gloire a l’oubli, le jour se repose dans la nuit, mais moi!

Et je suis seule dans ma route parsemée d’ossements, bordée de ruines! Les anges ont leurs frères, les démons aussi ont leurs compagnes d’enfer; mais moi, toujours le même bruit de ma faux qui coupe, de mes flèches qui sifflent, de mon cheval qui galope. Toujours l’écho de la même vague qui vient mordre le monde!

SATAN.

Tu te plains, la plus heureuse des créatures du ciel! La seule qui soit grande, belle, immuable, éternelle comme Dieu, la seule qui puisse l’égaler, ô toi! qui un jour l’abattras à son tour, quand tu auras terrassé l’univers sous les pieds de ton cheval!

Et alors, quand Dieu ne sera plus, quand le firmament s’échappera de tous côtés, que les étoiles courront éperdues, que les âmes, sorties de leur séjour, erreront dans l’abîme, s’entre-choqueront, se briseront avec des soupirs et des sanglots; alors, pour toi, que de délices! Tu iras siéger sur le trône éternel du ciel et de l’enfer! Tu pourras renverser toutes les planètes, tous les astres, tous les ciels, tous les mondes; tu pourras lâcher ton cheval dans les prairies d’émeraudes et de diamants; tu pourras lui faire une litière avec les ailes que tu auras arrachées aux anges et le couvrir de la robe azurée du Christ! Tu pourras broder ta selle avec toutes les étoiles de l’empyrée, et puis tu le tueras! Et quand tu auras tout brisé, qu’il n’y aura plus qu’un grand vide, que tu auras déchiré ton cercueil, cassé tes flèches, alors tu te feras une couronne de pierre avec la plus haute montagne du ciel, et tu te lanceras dans l’abîme! Ta chute, dût-elle durer un million de siècles, tu mourras. Car le monde doit finir, tout, excepté moi! Je serai plus immortel que Dieu! Je dois vivre pour former le chaos d’autres mondes.

LA MORT.

Tu n’as pas comme moi ce vide et ce froid de mort qui me glace.

SATAN.

Non, mais c’est une fièvre ardente et sans relâche; c’est une lave qui brûle les autres et qui me leurre.

Toi, au moins, tu n’as qu’à abattre. Mais moi je fais naître et je fais vivre. Je dirige les empires, je domine dans les affaires de l’État et du cœur.....

..... Il faut que je sois partout. Je fais résonner l’argent, briller les diamants, retentir les noms. Je chuchote aux femmes, aux poètes, aux ministres, des mots d’amour, de gloire, d’ambition. A la fois je suis chez Messaline et chez Néron, à Paris, à Babylone. Si on découvre une île, j’y saute le premier, un roc perdu dans les mers, j’y suis avant les deux hommes qui s’y entre-gorgeront pour se le disputer. En même temps je m’étale sur le sopha usé de la courtisane et sur la litière parfumée des empereurs. La haine, l’envie, l’orgueil, la colère, tout cela sort à la fois de mes lèvres. La nuit et le jour je travaille. Tandis qu’on brûle les chrétiens, je me vautre avec la volupté dans les bains de rose, je cours sur les chars, je me désespère dans la misère, je rugis dans l’orgueil.

Enfin j’ai fini par croire que j’étais le monde et que tout ce que je voyais se passait en moi.

Parfois je suis fatigué, je deviens fou, je perds mon bon sens et je fais des sottises à faire rire de pitié le dernier de mes démons.

Et moi non plus personne ne m’aime, ni le ciel dont je suis le fils, ni l’enfer dont je suis le maître, ni la terre dont je suis le dieu! Toujours des convulsions, de la rage, du sang, de la frénésie! Jamais non plus mes yeux n’ont de sommeil, jamais mon âme n’a de repos. Toi, au moins, tu peux reposer ta tête sur la fraîcheur des tombeaux. Mais moi j’ai la clarté des palais, les sombres malédictions de la faim et la fumée des crimes qui montent au ciel.

Ah! je suis châtié par le Dieu que je hais. Mais je sens que j’ai l’âme plus large que sa colère, je sens qu’un de mes soupirs pourrait aspirer le monde tout entier et le faire passer dans ma poitrine où il brûlerait comme je brûle.

Quand donc, Seigneur, ta trompette sonnera-t-elle? Il me semble qu’une large harmonie planera alors sur les collines et les océans, car je souffrirais avec toute l’humanité; les cris et les sanglots apaiseront le bruit des miens!

..... Une cohorte de squelettes montés sur des chars s’avançait en courant avec de grands cris de joie et des éclats de triomphe. Derrière eux pendaient des armes brisées, des couronnes de laurier dont les feuilles jaunies et desséchées s’en allaient rapidement avec la poussière et les vents.

«Tiens! Voilà Rome, l’éternelle, qui marche en triomphe, dit Satan. Son Colisée et son Capitole sont deux grains de sable qui lui ont servi de piédestal, mais la mort a fauché dans le bas et la statue est tombée.

«Écoute! En tête est Néron, ce fils chéri de mon cœur, le plus grand poète que la terre ait eu.»

Néron courait sur un char traîné par douze squelettes de chevaux. Le sceptre dans ses mains, il frappait leur croupe osseuse. Debout, son linceul ondulait et flottait en larges plis. Il tournait aussi dans la carrière, des cris à la bouche et les yeux en feu:

«Vite! vite! Plus vite encore! Je veux que vos pieds brûlent le sable, que vos naseaux jettent une écume à blanchir vos poitrails. Eh quoi? Les roues ne fument pas encore! Entendez-vous les fanfares qui résonnent jusqu’à Ostie, les battements de mains du peuple, les cris de joie? Tenez! Voilà le safran qu’on jette à pleines mains et qui tombe dans mes cheveux; voilà le sable déjà mouillé de parfums. Oh! comme mon char roule bien, comme vos cous s’allongent sous vos rênes dorées! Allons, plus vite! La poussière roule, mon manteau flotte, le vent parle et crie: triomphe, triomphe! Allons, plus vite, plus vite! Voilà qu’on applaudit, qu’on trépigne, qu’on s’agite. C’est Jupiter qui va dans le ciel! Vite, vite, encore plus vite!»

Et son char semblait traîné par des démons; une vapeur noire et de la poussière de sang se mêlaient dans l’espace; sa course vagabonde cassait les tombes et les cadavres réveillés qui se pliaient en deux sous les roues de son char.

Il descendit.

«Maintenant, que six cents de mes femmes exécutent en silence des danses de Grèce, pendant que je me baignerai au milieu des roses, dans ma baignoire de porphyre. Et puis, elles viendront toutes avec moi, oui, toutes, toutes!

«Je les veux nues, sans diamants, sans parfums; je veux qu’elles forment un cercle en dansant, qu’elles s’entrelacent, et que de tous côtés on voie leurs croupes d’albâtre passer et repasser et se plier mollement, comme, le soir, les roseaux de l’Inde, dans l’eau amoureuse d’une mer parfumée!

«Et je donnerai l’empire, les mers, le Sénat, l’Olympe, le Capitole à celle qui m’aimera le mieux, à celle dont je sentirai le cœur battre sous le mien, à celle qui saura le mieux laisser pendre ses cheveux, me sourire et m’entourer de ses bras, à celle qui saura mieux m’endormir de ses chants d’amour et puis me réveiller par des transports de feu, par des convulsions inouïes et des morsures voluptueuses. Je veux que Rome se taise cette nuit, que le bruit d’aucune barque ne trouble les eaux du Tibre; car j’aime à voir la lune se mirer dans ses ondes et à entendre les voix de femme y résonner; je veux qu’à travers mes draperies passent des vents embaumés; ah! je veux mourir d’amour, de volupté, d’ivresse!

«Et tandis que je mangerai des mets que moi seul mange, et qu’on chantera, et que des filles découvertes jusqu’à la ceinture me serviront des plats d’or et se pencheront pour me voir, on égorgera quelqu’un; car j’aime, et c’est un plaisir de Dieu, à mêler les parfums du sang à ceux des viandes, et ces voix de la mort m’assoupiront à table.

«Cette nuit je brûlerai Rome. Cela éclairera le ciel et le fleuve roulera des flots de feu.....

«..... Plus tard, je veux faire un plancher d’aloès sur la mer d’Italie et tout Rome viendra y chanter. Les voiles seront de pourpre, j’aurai un lit de plumes d’aigles et j’y tiendrai dans mes bras, à la vue du monde entier, la plus belle femme de l’empire et on applaudira de voir les jouissances d’un dieu. Alors la tempête grondera en vain sous moi; j’étoufferai sa colère sous mes pieds et le bruit de mes baisers apaisera celui des vagues.

«..... Eh quoi? Vindex se révolte, mes légions m’abandonnent, mes femmes fuient effrayées dans les galeries? Tout pleure et se tait; le tonnerre seul fait entendre sa voix. Est-ce que je vais mourir?»

LA MORT.

A l’instant!

NÉRON.

Et il faudra abandonner mes nuits pleines de voluptés, mes jours remplis de festins, de délices, de spectacles, mes triomphes, mes chars et la foule?

LA MORT.

Tout, tout!

SATAN.

Hâte-toi, maître du monde! On va venir, on va t’égorger. Que l’empereur sache mourir!

NÉRON.

Mourir! A peine ai-je vécu! Oh! comme j’accomplirais de grandes choses, à faire trembler l’Olympe! Je finirais par combler l’Océan et me promènerais dessus en quadrige triomphal. J’ai encore envie de vivre, j’ai besoin encore de voir le soleil, le Tibre, les campagnes, le cirque au sable d’or! Ah! je veux vivre!

LA MORT.

Je te donnerai un drap dans la tombe, un lit éternel plus doux et plus tranquille que tes coussins d’empereur.

NÉRON.

Oui, je suis bien lent à mourir!

LA MORT.

Eh bien, meurs!

Et elle l’emporte dans les plis de son linceul qu’elle secoue sur la terre.


NOVEMBRE
FRAGMENTS DE STYLE QUELCONQUE

«Pour niaiser et fantastiquer.»

(Montaigne)

1842.

Cet opuscule, qui n’excède pas les proportions d’une Nouvelle, est écrit sous la forme d’une biographie complétée plus tard par un ami. Il est presque en entier rempli par une étude psychologique, dont le premier des trois fragments qu’on va lire résume la tendance générale ainsi que les inspirations de l’auteur à cette époque de sa jeunesse. Les deux autres extraits sont empruntés à l’unique épisode qui interrompe l’analyse et dont l’héroïne est une courtisane restée inoubliée.


I

..... Quelquefois, n’en pouvant plus, dévoré de passions sans bornes, plein de la lave ardente qui coulait de mon âme, aimant d’un amour furieux des choses sans nom, regrettant des rêves magnifiques, tenté par toutes les voluptés de la pensée, aspirant à moi toutes les poésies, toutes les harmonies, et écrasé sous le poids de mon cœur et de mon orgueil, je tombais anéanti dans un abîme de douleurs. Le sang me fouettait la figure, mes artères m’étourdissaient, ma poitrine semblait se rompre. Je ne voyais plus rien, je ne sentais plus rien, j’étais ivre, j’étais fou. Je m’imaginais être grand; je m’imaginais contenir une incarnation suprême dont la révélation eût effrayé le monde, et ces déchirements, c’était la vie même du dieu que je portais dans mes entrailles.

A ce dieu magnifique j’ai immolé toutes les heures de ma jeunesse. J’avais fait de moi-même un temple pour renfermer quelque chose de divin. Le temple est resté vide; l’ortie a poussé entre les pierres, les piliers s’écroulent, voilà les hiboux qui y font leurs nids!

N’usant point de l’existence, l’existence m’usait. Mes rêves me fatiguaient plus que de grands travaux; une création entière, immobile, irrévélée à elle-même, vivait sourdement sous ma vie. J’étais un chaos dormant de mille principes féconds qui ne savaient comment se manifester, ni que faire d’eux-mêmes. Ils cherchaient leur forme et attendaient leur moule.

J’étais, dans la variété de mon être, comme une immense forêt de l’Inde où la vie palpite dans chaque atome et apparaît monstrueuse ou adorable sous chaque rayon de soleil. L’air est rempli de parfums et de poisons; les tigres bondissent, les éléphants marchent fièrement comme des pagodes vivantes, les serpents se tapissent sous les bambous, les dieux mystérieux et difformes sont cachés dans le creux des cavernes, parmi de grands monceaux d’or; et au milieu coule le large fleuve, avec ses crocodiles béants qui font claquer leurs écailles dans les lotus du rivage, et ses îles de fleurs que le courant entraîne avec des troncs et des cadavres verdis par la peste.

J’aimais pourtant la vie, mais la vie expansive, radieuse, rayonnante; je l’aimais dans le galop furieux des coursiers, dans le scintillement des étoiles, dans le mouvement des vagues qui courent vers la plage; je l’aimais dans le battement des belles poitrines nues, dans le tremblement des regards amoureux, dans la vibration des cordes du violon, dans le frémissement des chênes, dans le soleil couchant qui dore les vitres et fait penser aux balcons de Babylone où les reines se tenaient accoudées et regardaient l’Asie!

II

..... Il pleuvait. J’écoutais le bruit de la pluie et Marie dormir. Les lumières, près de s’éteindre, pétillaient dans les bobèches de cristal. L’aube parut. Une ligne jaune saillit dans le ciel, s’allongea horizontalement et, prenant de plus en plus des teintes dorées et vineuses, envoya dans l’appartement une faible lueur blanchâtre irrisée de violet qui se jouait encore avec la nuit et avec l’éclat des bougies expirantes reflétées dans la glace.

Marie, étendue, avait certaines parties du corps dans la lumière, d’autres dans l’ombre. Elle s’était dérangée un peu; sa tête était plus basse que ses seins; le bras droit, le bras du bracelet, pendait hors du lit et touchait presque le plancher. Il y avait sur la table de nuit un bouquet de violettes dans un verre d’eau. J’étendis la main, je le pris, je cassai le fil avec mes doigts, et je les respirais. La chaleur de la chambre, sans doute, ou bien le long temps depuis qu’elles étaient cueillies, les avait fanées. Je leur trouvai une odeur exquise et toute particulière. Je humai un à un leur parfum. Comme elles étaient humides, je me les appliquai sur les yeux pour me rafraîchir, car mon sang bouillait, et mes membres fatigués ressentaient comme une brûlure au contact des draps. Alors, ne sachant que faire, et ne voulant pas l’éveiller, car j’éprouvais un étrange plaisir à la voir dormir, je mis doucement toutes les violettes sur la gorge de Marie; bientôt elle en fut toute couverte, et les belles fleurs fanées sous lesquelles elle dormait la symbolisèrent à mon esprit. Comme elles, en effet, malgré leur fraîcheur enlevée, à cause de cela peut-être, elle m’envoyait un parfum plus âcre et plus irritant. Le malheur qui avait dû passer dessus la rendait plus belle de l’amertume que sa bouche conservait même dans le sommeil, belle des deux rides quelle avait derrière le cou et que le jour, sans doute, elle cachait sous ses cheveux. A voir cette femme si triste dans la volupté et dont les étreintes mêmes avaient une joie lugubre, je devinais mille passions terribles qui l’avaient dû illuminer comme la foudre.

A ce moment-là elle frissonna; toutes les violettes tombèrent. Elle sourit, les yeux encore à demi fermés, en même temps qu’elle étendait ses bras autour de mon cou et m’embrassait d’un long baiser du matin, d’un baiser de colombe qui s’éveille.

III

RÉCIT DE MARIE

..... Bientôt on me connut. Ce fut à qui m’aurait. Mes amants faisaient mille folies pour me plaire. Tous les soirs je lisais les billets doux de la journée, pour y trouver l’expression nouvelle de quelque cœur autrement moulé que les autres et fait pour moi. Mais tous se ressemblaient. Je savais d’avance la fin de leurs phrases et la manière dont ils allaient tomber à genoux. Il y en a deux que j’ai repoussés par caprice et qui se sont tués. Leur mort ne m’a point touchée. Pourquoi mourir? Que n’ont-ils plutôt tout franchi pour m’avoir? Si j’aimais un homme, moi, il n’y aurait pas de mers assez larges ni de montagnes assez hautes pour m’empêcher d’arriver jusqu’à lui. Comme je me serais bien entendue, si j’avais été homme, à corrompre des gardiens, à monter la nuit aux fenêtres, et à étouffer sous ma bouche les cris de ma victime!

Trompée, chaque matin, de l’espoir que j’avais eu la veille, je les chassais avec colère et j’en prenais d’autres. L’uniformité du plaisir me désespérait et je courais à sa poursuite avec une frénésie toujours altérée de jouissances nouvelles et magnifiquement rêvées, semblable aux marins en détresse qui boivent de l’eau de mer et ne peuvent s’empêcher d’en boire, tant la soif les brûle!

Dandys et rustauds, j’ai voulu voir si tous étaient de même. J’ai goûté la passion des hommes aux mains blanches et grasses, aux cheveux teints et collés sur les tempes, j’ai eu de pâles adolescents, blonds, efféminés comme des filles, qui se mouraient sur moi. Les vieillards aussi m’ont salie de leurs joues décrépites, et j’ai contemplé au réveil leur poitrine oppressée et leurs yeux sans flamme. Sur un banc de bois, dans un cabaret de village, entre un pot de vin et une pipe de tabac, l’homme du peuple, encore, m’a embrassée avec violence. Je me suis fait comme lui une joie épaisse et des allures faciles. Mais la canaille ne fait pas mieux l’amour que la noblesse, et la botte de paille n’est pas plus chaude que les sophas. Pour les rendre plus ardents, je me suis dévouée à quelques-uns comme une esclave, et ils ne m’en aimaient pas davantage. J’ai eu pour des sots des bassesses infâmes et, en échange, ils me haïssaient, ils me méprisaient, alors que j’aurais voulu leur centupler mes caresses et les inonder de bonheur. Espérant enfin que les gens difformes pouvaient mieux aimer que les autres, et que les natures rachitiques se raccrocheraient à la vie par la volupté, je me suis donnée à des bossus, à des nègres, à des nains; je leur fis des nuits à rendre jaloux des millionnaires; mais je les épouvantais peut-être, car ils me quittaient vite. Ni les pauvres, ni les riches, ni les beaux, ni les laids n’ont pu assouvir l’amour que je leur demandais à remplir. Tous, faibles, languissants comme dans l’ennui, avortons conçus par des paralytiques que la vie énerve, que la femme tue, craignant de mourir dans des draps comme on meurt à la guerre, il n’en est pas un que je n’aie vu lassé dès la première heure!

Il n’y a donc plus sur la terre de ces jeunesses divines d’autrefois! Plus de Bacchus, plus d’Apollons! Plus de ces héros qui marchaient couronnés de pampres et de lauriers!