RABELAIS
Le manuscrit, contrairement à tous les autres, ne portait aucune indication de date. Il est, toutefois, vraisemblable que cet article remonte au temps des premiers écrits de Gustave Flaubert, époque à laquelle l’accord était loin de s’être fait sur la façon de comprendre le génie de Rabelais. Cette considération ajoute un nouveau prix à une œuvre de critique littéraire déjà si attirante par les deux noms qu’elle rapproche.
Jamais nom ne fut plus généralement cité que celui de Rabelais, et jamais peut-être avec le plus d’injustice et d’ignorance. Ainsi, aux uns il apparaît comme un moine ivre et cynique, esprit désordonné et fantastique, aussi obscène qu’ingénieux, dangereux par l’idée, révoltant par l’expression. Pour les autres, c’est toute une philosophie pratique, douce, modérée, sceptique, il est vrai, mais qui conduit après tout à bien vivre et à être honnête homme. Tour à tour il a donc été aimé, méprisé, méconnu, réhabilité; et depuis que son prodigieux génie a jeté à la face du monde sa satire mordante et universelle qui s’échappe si franchement par le rire colossal de ses géants, chaque siècle a tourné sous tous les sens, interprété de mille façons cette longue énigme si triviale, si grossière, si joyeuse, mais au fond peut-être si profonde et si vraie.
Son œuvre est un fait historique; elle a par elle-même une telle importance qu’elle se lie à chaque âge et en explique la pensée. Ainsi, d’abord au XVIe siècle, lorsqu’elle apparaît, c’est une révolte ouverte, c’est un pamphlet moral. Elle a toute l’importance de l’actualité, elle est dans le sens du mouvement, elle le dirige. Rabelais alors est un Luther dans son genre. Sa sphère, c’est le rire. Mais il le pousse si fort, qu’avec ce rire il démolit tout autant de choses que la colère du bonhomme de Wittemberg. Il le manie si bien, il le cisèle tellement dans sa vaste épopée, que ce rire-là est devenu terrible. C’est la statue du grotesque. Elle est éternelle comme le monde.
Au XVIIe siècle, Rabelais est le père de cette littérature naïve et franche de Molière et de La Fontaine. Tous trois immortels et bons génies, les plus vraiment français que nous ayons, jetant sur la pauvre nature humaine un demi-sourire de bonhomie et d’analyse, francs, libres, dégagés d’allures, hommes s’il en fut dans tout le sens du mot, tous trois insouciants des philosophes, des sectes, des religions, ils sont de la religion de l’homme, et celle-là, ils la connaissent. Ils l’ont retournée et analysée, disséquée, l’un dans des romans, avec de grosses obscénités, des rires, des blasphèmes; l’autre au théâtre, dans ce dialogue si habilement coupé, si savamment vrai, si naïvement sublime, plus philosophe avec son simple rire de Mascarille, avec le bon sens de Philinte ou la bile d’Alceste, que tous les philosophes depuis qu’il y en a; et l’autre, enfin, avec ses fables pour les enfants, sa morale pour les hommes, avec son vers tout bonhomme et qui retombe sur l’autre vers, avec son mot, sa phrase, ce je ne sais quoi qui est le sublime, avec son sonnet cristallin, avec toutes ces perles de poésie qui lui font un si large et si resplendissant collier.
Mais déjà Rabelais est devenu le sujet d’étude, l’auteur favori de quelques rares esprits en dehors du mouvement général. Outre ceux que nous avons cités, La Bruyère le goûte et l’apprécie avec impartialité. Il n’est pas assez correct pour le goût scrupuleux de Boileau, pour la réserve et la pureté de Racine. Ce siècle prude, gouverné par Mme de Maintenon et si bien représenté dans l’anguleux et plat jardin de Versailles, avait déjà honte de cette littérature débraillée, bruyante, nue. Ce géant-là lui faisait peur. Il sentait bien qu’il se trouvait entre deux choses terribles pour lui: le XVIe siècle, qui avait donné Luther et Rabelais, et la Révolution, qui devait donner Mirabeau et Robespierre. Les démolisseurs de croyances avant, les démolisseurs de têtes après, deux abîmes au milieu desquels il se tenait guindé dans l’adoration de lui-même.
Au XVIIIe siècle c’est encore pis. Les philosophes sont de bon ton et ils ne veulent pas de Rabelais. Le pauvre curé de Meudon se serait trouvé déplacé dans le salon des marquises belles esprits et dans les bureaux d’esprit de Mme du Deffant ou de Mme Geoffrin. On ne comprenait pas cette verve de saillies, cet entrain, ce tourbillon, cette veine poétique palpitante d’inventions, d’aventures, de voyages, d’extravagances. Le petit goût musqué, réglé et froid du siècle avait horreur de ce qu’il nommait le dévergondage d’esprit. Il aimait mieux celui des mœurs. Voltaire, en effet, n’excuse Rabelais que parce qu’il s’est moqué de l’Église. Quant à son style, quant au roman, il ne l’entend guère, quoiqu’il prétende cependant en donner une clef. En résumé, il appelle son livre: «Un amas des plus grossières ordures qu’un moine ivre puisse vomir.»
Il devait en être ainsi. La gloire de Rabelais, sa valeur même, comme celle de tous les grands hommes, de tous les noms illustres, a été vivement et pendant longtemps disputée. Son génie est unique, exceptionnel; c’est peut-être le seul dans l’histoire des littératures du monde. Où lui trouverons-nous un rival? Et d’abord, dans l’antiquité, est-ce Pétrone, Apulée, avec leur art prémédité, mesuré, leurs contours purs, leur savante conception? Dans tout le moyen âge, sera-ce dans les cycles épiques du XIIe siècle, dans les soties, les moralités, les farces? Non, certes! et quoique cependant toute la partie matériellement comique de Rabelais appartienne à l’élément grotesque du moyen âge, nous ne lui trouvons de prédécesseur dans aucun document littéraire; et dans les temps modernes son imitateur le plus exact, Béroald de Verville, l’auteur de l’Art de parvenir, en est si loin, qu’on ne peut le comparer à son modèle. Sterne a voulu le reproduire, mais l’affectation qui perce si souvent et la sensibilité raffinée détruisent tout parallèle.
Non, Rabelais est unique parce qu’il est à lui seul l’expression d’un siècle, d’une époque. Il a tout à la fois la signification littéraire, politique, morale et religieuse. Ces génies-là qui créent des littératures ou qui en ferment de vieilles apparaissent de loin en loin; ils disent chacun leur mot, le mot de leur temps et puis s’en vont. Homère chante la vie guerrière, la jeunesse vaillante et belliqueuse du monde, la verte saison où les arbres poussent. A Virgile la civilisation est déjà vieille; il est plein de larmes, de nuances, de sentiment, de délicatesses. Dante est sombre et rayonnant tout à la fois; c’est le poète chrétien, le poète de la mort et de l’enfer, plein de mélancolie et d’espérances. Ailleurs, dans les sociétés vieillies, quand la satiété est venue à tous, que le doute a gagné tous les cœurs et que toutes les belles choses rêvées, toutes les illusions, toutes les utopies sont tombées feuille à feuille, arrachées par la réalité, la science, le raisonnement, l’analyse, que fait le poète? Il se recueille en lui-même; il a de sublimes élans d’orgueil et des moments de poignant désespoir; il chante toutes les agonies du cœur et tous les néants de la pensée. Alors, toutes les douleurs qui l’entourent, tous les sanglots qui éclatent, toutes les malédictions qui hurlent résonnent dans son âme que Dieu a faite vaste, sonore, immense, et en sortent par la voix du génie, pour marquer éternellement dans l’histoire la place d’une société, d’une époque, pour écrire ses larmes, pour ciseler la mémoire de ses infortunes (de nos jours c’est Byron). C’est pour cela que le vrai poétique est plus vrai que le vrai historique et que les poètes enfin mentent moins que les historiens. Les grands écrivains sont donc dans le cercle des idées comme les capitales dans les royaumes. Ils reçoivent l’esprit de chaque province, de chaque individualité, y mêlent ce qui leur est personnel, original; ils l’amalgament, ils l’arrangent, puis ils la rendent transformée dans l’art.
Quand Rabelais vint à naître, c’était l’année 1483, l’année de la mort de Louis XI. Luther allait venir. Le roi avait abattu la féodalité, le moine allait abattre la papauté, c’est-à-dire tout le moyen âge, le guerrier et le prêtre. Mais le peuple, lassé de l’un et de l’autre, n’en voulait plus. Il s’était aperçu que l’homme d’armes le mangeait, que le prêtre l’exploitait et le trompait de son côté. Longtemps il s’était contenté d’inscrire ses railleries sur la pierre des cathédrales, de faire des chansons contre le seigneur, de lâcher, comme dans le Roman de la Rose, quelque mot mordant sur le pouvoir ou la noblesse. Mais il fallait quelque chose de plus: une révolte, une réforme. Le symbole était vieux, et même dans le symbole, le mystère, la poésie; et c’était un besoin général de sortir des entraves, d’entrer dans une autre voie. Besoin de la science, même besoin dans la poésie, dans la philosophie. Dès 1473, une caricature représentant l’Église avec un corps de femme, des jambes de poule, des griffes de vautour, une queue de serpent avait couru l’Europe entière. C’était l’époque de Commines, de Machiavel, de l’Arétin. La papauté avait eu Alexandre VI, elle avait Léon X qui ne valait guère mieux. L’orgie intellectuelle allait venir. Elle sera longue et finira avec du sang. Au XVIIIe siècle, elle s’est renouvelée et a fini de même.
C’était donc au milieu de tels événements, dans une telle époque que vivait Rabelais. Ne nous étonnons plus alors si en présence de cette société toute chancelante sur ses bases, toute haletante de ses débauches, devant tant de choses démolies et devant tant de ruines, il se soit élevé un immense sarcasme sur ce passé hideux du moyen âge qui palpitait encore au XVIe siècle, et dont le XVIe siècle avait horreur lui-même.
Ceux qui ont prétendu donner de Rabelais des clefs, voire des allégories à chaque mot, et traduire chaque lazzi, n’ont point, selon moi, compris le livre. La satire est générale, universelle, et non point personnelle ni locale. Une attention suivie dément vite cette vaine tentative.
Citerai-je tout ce que le XVIe siècle a fait dans ce sens-là et toute la boue qu’il a jetée sur le moyen âge dont il était sorti. Ainsi, sans même parler de l’Arioste, Falstaff, Sancho, Gargantua ne forment-ils pas une trilogie grotesque qui couronne amèrement la vieille société?
Falstaff est à lui seul l’homme de l’Angleterre, le John Bull bouffi de bière forte et de jambon, gros, sensuel, se relevant d’entre les cadavres, tirant de sa gibecière un flacon de vieux vin d’Espagne. Ce n’est point le grotesque terrible d’Iago, ni l’immoralité raisonnée du Maure Hassan de Schiller. Sa seule passion, c’est de s’aimer. Il la porte au plus haut degré; elle est sublime. C’est l’égoïsme personnifié avec un certain fond d’analyse et de scepticisme qu’il fait tourner à son profit.
Quant au pacifique Sancho Pança, monté sur son baudet, avec sa figure basanée et paresseuse, soufflant la nuit, dormant le jour, l’homme poltron, l’homme qui ne conçoit pas l’héroïsme, l’homme des proverbes, l’homme prosaïque par excellence, n’est-ce pas la raison criant de toutes ses forces à don Quichotte d’arrêter et de ne pas courir après les moulins à vent qu’il prend pour des géants? Le gentilhomme y court, mais il s’y casse le bras, s’y meurtrit la tête. Son casque est un plat à barbe, son cheval, Rossinante. Et l’âne du laboureur se met à braire devant son blason.
Placée entre ces deux figures, celle de Gargantua est plus vague, moins précise. Les formes en sont plus amples, plus lâchées, plus grandioses. Gargantua est moins glouton, moins sensuel que Falstaff, moins paresseux que Sancho; mais il est plus buveur, plus rieur, plus criard. Il est terrible et monstrueux dans sa gaieté.
(Suit une analyse du livre de Rabelais.)
Une dernière réflexion qui termine. Rabelais n’a sondé que la société telle qu’elle pouvait être de son temps. Il a dénoncé des abus, des ridicules, des crimes, et, que sais-je, entrevu peut-être un monde politique meilleur, une société toute autre. Ce qui existait lui faisait pitié, et pour employer une expression triviale, le monde était farce. Et il l’a tourné en farce.
Depuis lui, qu’est-ce qu’on a fait? Tout est changé. La réforme est venue; indépendance de la pensée. La Révolution est venue. Indépendance matérielle.
Et encore?
Mille questions ont été retournées, sciences, arts, philosophies, théories, que de choses seulement depuis vingt ans! Quel tourbillon! Où nous mènera-t-il?
Voyez donc! Où êtes-vous? Est-ce le crépuscule? Est-ce l’aurore? Vous n’avez plus de christianisme. Qu’avez-vous donc? des chemins de fer, des fabriques, des chimistes, des mathématiciens. Oui, le corps est mieux, la chair souffre moins; mais le cœur saigne toujours. L’âme, l’âme, la sentez-vous se déchirer, quoique l’enveloppe qui la renferme soit calme et bienheureuse? Voyez comme elle s’abîme dans le scepticisme universel, dans cet ennui morne qui a pris notre race au berceau; tandis que la politique bégaye, que les poètes à peine ont le temps de cadencer leur pensée et qu’ils la jettent à demi écrite sur une feuille éphémère, et que la balle homicide éclate dans chaque grenier ou dans chaque palais qu’habitent la misère, l’orgueil, la satiété!
Les questions matérielles sont résolues. Les autres le sont-elles? Je vous le demande. Dites-le-moi. Et tant que vous n’aurez pas comblé cet éternel gouffre béant que l’homme a en lui, je me moque de vos efforts et je ris à mon aise de vos misérables sciences qui ne valent pas un brin d’herbe.
Vienne donc maintenant un homme comme Rabelais! Qu’il puisse se dépouiller de toute colère, de toute haine, de toute douleur! De quoi rira-t-il? Ce ne sera ni des rois, il n’y en a plus; ni de Dieu, quoiqu’on n’y croie pas, cela fait peur; ni des jésuites, c’est déjà vieux.
Mais de quoi donc?
Le monde matériel est pour le mieux, ou du moins il est sur la voie.
Mais l’autre? Il aurait beau jeu. Et si le poète pouvait cacher ses larmes et se mettre à rire, je vous assure que son livre serait le plus terrible et le plus sublime qu’on ait fait.
SMARH
VIEUX MYSTÈRE (1839)
C’est encore une composition appartenant à la période initiale et romantique de l’auteur. Il lui a donné, en effet, la forme des vieux mystères du moyen âge, et le prologue fait voir, dans le ciel, Satan qui défie l’archange Michel. Le sujet est la tentation d’un ermite, Smarh, par l’esprit du mal et par un autre démon, Yuk, de création personnelle, en qui s’incarnent plus particulièrement l’ironie et le grotesque.
Quelques scènes sont comme des ébauches lointaines de Saint Antoine.
Ce fragment est tiré du prologue. Satan, après avoir été terrassé sous les pieds de l’archange Michel, se relève vainqueur et jette des cris de triomphe.
Merci vous tous qui m’avez secondé! Honneur à la vanité qui s’appelle grandeur et qui m’a livré les poètes, les femmes, les rois.
Honneur à la colère ivre qui casse et qui tue. Honneur à la jalousie, à la ruse, à la luxure qui s’appelle amour, à la chair qui s’appelle âme. Honneur à cette belle chose qui tient un homme par ses organes et le fait pâmer d’aise! Grandeur humaine!
Vive l’enfer!—A moi le monde jusqu’à sa dernière heure. Je l’ai élevé, j’ai été sa nourrice et sa mère, et je l’ai bercé dans ses jeunes ans. Comme il m’a aimé! Comme il m’a pris! Et moi, de quel ardent amour je lui ai imposé mes baisers de feu!
Je veillerai jusqu’à sa dernière heure sur ses jours. Je lui fermerai les yeux; je me pencherai sur sa bouche pour recueillir son dernier râle et pour voir si sa dernière pensée te bénira Créateur.
Le soir.—En Orient.—Dans l’Asie Mineure.—Un vallon avec une cabane d’ermite.—Non loin une petite chapelle.
UN ERMITE.
Allez, mes chers enfants, rentrez chez vous avec la paix du Seigneur. L’homme de Dieu vient de vous bénir et de vous purifier. Puisse sa bénédiction être éternelle et sa purification ne jamais s’effacer. Allez, ne m’oubliez pas dans vos prières, je penserai à vous dans les miennes.
Après avoir congédié ses fidèles.
Je les aime tous, ces hommes et mon cœur s’épanouit quand je leur parle de Dieu. Ces femmes me semblent des sœurs, des anges. Et ces petits enfants, comme je les embrasse avec plaisir!
O merci, mon Dieu, de m’avoir fait une âme si douce comme la vôtre et capable d’aimer! Heureux ceux qui aiment.
Quand j’ai jeûné longtemps, quand j’ai orné de fleurs cueillies sur les vallées ton autel, quand j’ai longtemps prié à genoux, longtemps regardé le ciel en pensant au paradis, que j’ai consolé ceux qui viennent, moi, il me semble que mon cœur est large, que cet amour est une force et qu’il créerait quelque chose.
Je suis content dans cette retraite, j’aime à voir la rivière serpenter au bas de la vallée, à voir l’oiseau étendre ses ailes et le soleil se coucher lentement avec ses teintes roses.
Cette nuit sera belle, les étoiles sont de diamant, la lune resplendit sur l’azur. J’admire cela avec amour et quand je pense aux biens de l’autre vie, mon âme se fond en extases et en rêveries.
La nuit.—La lune et les étoiles brillent. Silence des champs.
SMARH, seul.
Il sort de sa cellule et marche.
Quelle est donc cette science qu’on m’a promise, où la trouve-t-on? de qui la recevrai-je? par quels chemins mène-t-elle et où mène-t-elle et au terme de la route où est-on? Tout cela, hélas! est un chaos pour moi et je n’y vois rien que des ténèbres.
Où irai-je? Je ne sais, mais j’ai un désir d’apprendre, d’aller, de voir. Tout ce que je sais me semble petit et mesquin; des besoins inaccoutumés s’élèvent dans mon cœur. Si j’allais apprendre l’infini, si j’allais vous connaître, ô monde, sur lequel je marche; si j’allais vous voir, ô Dieu que j’adore!
Qu’est-ce donc! ma pensée se perd dans cet abîme.
Est-ce que je n’étais pas heureux à vivre ainsi saintement, à prier Dieu, à secourir les hommes. Pourquoi me faut-il quelque chose de plus, l’homme est donc fait pour apprendre puisqu’il en a le désir?
Je n’ai que faire de ce que tous les hommes savent; je méprise leurs livres, témoignages de leurs erreurs.
C’est une science divine qu’il me faut, quelque chose qui m’élève au-dessus des hommes et me rapproche de Dieu.
Oh! mon cœur se gonfle, mon âme s’ouvre, ma tête se perd; je sens que je vais changer, je vais peut-être mourir, c’est peut-être là le commencement d’éternité bienheureuse promise aux saints.
Un siècle s’est écoulé depuis que je pense et déjà depuis que cet inconnu m’a parlé, je me sens plus grand; mon âme s’élargit peu à peu comme l’horizon quand on marche, je sens que la création entière peut y entrer.
Où est donc l’être inconnu qui m’a bouleversé l’âme?
SATAN, SMARH
SATAN.
Me voilà, j’avais promis de revenir et je reviens.
SMARH.
Pourquoi faire?
SATAN.
Pour vous, mon maître.
SMARH.
Pour moi, et que voulez-vous faire de moi?
SATAN.
Ne vouliez-vous pas connaître la science?
SMARH.
Quelle science?
SATAN.
Mais il n’y en a qu’une, c’est la science; la vraie science.
SMARH.
Comment l’appelle-t-on donc?
SATAN.
C’est la science.
SMARH.
Je ne la connais pas, où la trouve-t-on?
SATAN.
Dans l’infini.
SMARH.
L’infini, c’est donc elle.
SATAN.
Et celui qui connaît sait tout.
SMARH.
Mais il n’y a que Dieu.
SATAN.
Dieu? qu’est-ce?
SMARH.
Dieu, c’est Dieu.
SATAN.
Non, Dieu, c’est cet infini, c’est cette science.
SMARH.
Dieu, c’est donc tout.
SATAN.
Arrête, tu déraisonnes, ton esprit encore borné ne peut monter plus haut; tu es comme les autres hommes, le monde est plus haut que ton intelligence; c’est ton front trop élevé pour ton bras d’enfant. Tu te tuerais en voulant l’atteindre. Il te faut quelqu’un qui te monte à la hauteur de toutes ces choses. Ce sera moi.
SMARH.
Et que m’enseigneras-tu donc?
SATAN.
Tout.
SMARH.
Viens donc.
Dans les airs Satan et Smarh planant dans l’infini.
SMARH.
Depuis longtemps nous montons, ma tête tourne, il me semble que je vais tomber.
SATAN.
Tu as donc peur.
SMARH.
Aucun homme n’arriva jamais si haut; mon corps n’en peut plus. Le vertige me prend, soutiens-moi.
SATAN.
Rapproche-toi plus près de moi, viens, cramponne-toi à mes pieds, si tu as peur.
SMARH.
Étrange spectacle, voilà le globe qui est là devant moi et je l’embrasse d’un coup d’œil; la terre me semble entourée d’une auréole bleue et les étoiles fixées sur un fond noir.
SMARH.
Oh! grâce, grâce, assez, assez; je tremble, j’ai peur; il me semble que cette voûte va s’écrouler sur moi, que l’infini va me manger, que je vais m’anéantir aussitôt.
Les oiseaux de nuit, des vautours, des mouettes sortent des rochers et viennent planer à l’entour, de temps en temps ils s’abattent sur le rivage en troupe et vont tirer des varechs ou des débris dans la mer.—Les vagues bondissent et leur bruit retentit dans les cavernes.
L’écume saute sur les rochers à fleur d’eau, et quand le flot s’est retiré, un silence se fait.—L’on n’entend plus que le clapotis toujours diminuant des derniers battements de la vague entre les grosses pierres, puis au loin un bruit sourd.—Les oiseaux de proie redoublent leurs cris déchirants.
SMARH.
O puissance de Dieu que vous êtes grande! oui, la nature fait peur.
Mais je voudrais voir le monde, car je ne sais rien de la vie.
SATAN.
Il est facile de tout apprendre. Je vais t’y conduire.
Il appelle Yuk, Yuk.
Yuk paraît.
YUK.
Quoi!
SATAN.
On te demande ce que c’est que la vie.
YUK.
Qui cela? qui fait une pareille question?
Satan lui désigne Smarh.
Vraiment.
Riant.
La vie! Ah! par Dieu ou par le diable, c’est fort drôle, fort amusant, fort réjouissant, fort vrai. La farce est bonne, mais la comédie est longue. La vie, c’est un biscuit taché de vin, c’est une orgie où chacun se saoule, chante et a des nausées; c’est un verre brisé, c’est un tonneau de vin âcre et celui qui le remue trop avant y trouve souvent bien de la lie et de la boue...
Eh bien, oui, nous allons gravir sur quelque hauteur d’où nous aurons un beau coup d’œil. Je puis, par Dieu, vous accompagner, car le Dieu du grotesque est un bon interprète pour expliquer le monde.
Smarh, Satan et Yuk parcourent le monde.—Ils rencontrent un malheureux.—Satan l’excite à tuer Yuk pour s’emparer de son riche pourpoint.—Le pauvre fasciné se rue sur Yuk qui tombe à terre percé de coups.
SATAN.
Holà! la police, un homme d’assassiné; prends-moi ce gueux-là!
Mais Yuk se relève.
YUK.
Vous croyez, vraiment, que j’étais mort. Oh! par Dieu, il n’y aurait plus de monde ni de création le jour où je cesserai de vivre. Moi, mourir! ce serait drôle! Est-ce que je ne suis pas aussi éternel que l’éternité.
Moi, mourir! mais je renais de la mort même; je renais avec la vie, car je vis même dans les tombeaux, dans les poussières.
Celui qui dira que je ne suis plus, mentira.
Comment concevez-vous l’idée d’un monde sans moi, sans que j’en occupe les trois quarts, sans que je ne les fasse vivre en entier?
Les gendarmes prennent le pauvre.
SATAN.
Tant mieux, ce drôle-là m’assommait; mais, au reste, il serait fâcheux de le faire mourir si tôt. Il faudra qu’il brûle sa prison, viole six religieuses et massacre une trentaine de personnes avant de rendre l’âme.
Ils reprirent leur route et ils allaient, par la nuit obscure, si loin qu’ils changèrent de monde et qu’ils arrivèrent au bord d’un beau fleuve. On entendait le bruit de l’eau dans les bambous dont les têtes ployaient sous le souffle du vent. Les ondes bleues roulaient éclairées par la lune qui se reflétait sur elles. Au ciel, les nuages l’entouraient et roulaient emportés en se déployant—et les eaux du fleuve aussi s’en allaient lentement entre des prairies toutes pleines de silence, de fleurs. Les flots étaient si calmes qu’on eût pris le courant pour quelque serpent monstrueux qui s’allongeait lentement sur les herbes pour aller mordre au loin l’Océan.
Cependant on voyait glisser dessus les ombres scintillantes des étoiles et les masses noires des nuages. Souvent aussi les deux ailes blanches des cygnes disparaissaient dans les joncs verts.
La nuit était chaude, limpide, toute vaporeuse, toute humide; elle était transparente et bleue comme si un grand feu d’étoiles l’eût éclairée, c’était un horizon large et grand qui baisait au loin le ciel d’un baiser d’amour et de volupté.
Smarh se sentit revivre.—Je ne sais quelle perception jusque-là inconnue de la nature entra dans son âme comme une faculté nouvelle, comme une jouissance intime et transparente au dedans de laquelle il voyait se mouvoir confusément des pensées riantes, des images tendres, vagues, indécises.....
Suivent de nombreuses apparitions de femmes.—Smarh les repousse.—Puis il est tenté par des tables chargées des mets les plus exquis, par des palais, des royaumes, la richesse, la jouissance sous toutes ses formes.—Puis il veut du sang et prend part à de gigantesques combats.—Enfin, las de tout, il arrive au bout du monde, au bord de l’Océan.
SMARH.
Qu’est-ce que le monde? Qu’il est petit! J’y étouffe! Élargis-moi cette terre, étends ces océans, agrandis-moi l’atmosphère où je vis! Est-ce là tout! Est-ce que la vie se borne là? J’ai dévoré le monde, je veux autre chose, l’éternité! l’éternité!
..... Et il tâcha de faire un grand tas de toute la poussière qu’il avait faite.—Il éleva une pyramide de têtes de morts séchées par les vents; il balaya avec des drapeaux déchirés le sang versé, et il le mit dans une fosse, et il répétait: Gloire! Gloire! Mais tout croula vite. La poussière même s’envola, les ossements s’engloutirent; la terre but le sang, et il sentit une voix qui disait derrière lui.
LA MORT.
L’éternité, la gloire, l’immortalité! c’est moi!
Mais il se leva lentement, et comme une ombre qui sort d’un tombeau, un long linceul tout pourri qui enveloppait un squelette avec des lambeaux de chair aussi verts que l’herbe des cimetières. Il avait une tête toute jaunie avec un vieux sourire froid de courtisane.—Son bâton était un sceptre doré qui portait un soc de charrue; plein de colère, il s’écria:
Qui ose dire qu’il y a de l’immortalité!
YUK.
C’est moi qui l’ose.
LA VOIX.
Sais-tu qui je suis? Vois donc mes pieds tout pleins de la poussière des empires, et la frange de mon manteau toute mouillée par les larmes des générations.
Il secoua son linceul et il en tomba de la poussière rouge.
C’est l’histoire.
Ajouta le spectre.
Ose dire qu’il y a immortalité sans moi.
YUK.
Pour moi.
LA MORT.
Qui donc es-tu?
YUK.
Et toi?
LA MORT.
La Mort... Et toi?
YUK.
Vois donc, ma tête va jusqu’aux nues, mes pieds remuent la cendre des tombeaux; quand je parle, c’est le monde qui dit quelque chose, c’est le créateur qui crée, c’est la créature qui agit. Je suis le passé, le présent, le futur, le monde et l’éternité, cette vie et l’autre, le corps et l’âme. Tu peux abattre des pyramides et faire mourir des insectes, mais tu ne m’arracheras pas la moindre parcelle de quelque chose. Je me moque de tes jours de sépulcre, je me ris de ta faux..... Les fleurs, le sang, les sanglots, tout ce magnifique cortège dont tu te fais gloire. Les ruines, le passé, l’histoire, tous ces grains de sable qui forment ton trône, le monde qui est la roue sur qui tu tournes dans le temps, tout cela, te dis-je, depuis les océans les plus larges jusqu’aux larmes d’un chien, depuis un trône jusqu’à un brin d’herbe, tout cela, ton domaine, ta gloire, ton royaume, que sais-je, enfin, tout ce que tu manges, tout ce que tu dévores, tout ce qui vit et qui meurt, tout ce qui est, commence pour finir, tout cela me fait pitié, tout cela me fait rire, moi, et d’un rire plus fort que le bruit de ton pied quand il broie le monde d’un seul coup.
LA MORT.
Qui donc es-tu?
YUK.
Eh quoi, ne m’as-tu donc jamais vu? Aux funérailles des empereurs, n’était-ce pas moi qui étais couché sur le drap noir, qui conduisais les chevaux; n’est-ce pas moi qui ai creusé les fosses, qui ai fait pourrir ensemble les cadavres des héros dans leurs mausolées de marbre, et les charognes des loups sur les feuilles des bois.
N’as-tu pas vu quelque chose de plus fort que le temps, quelque chose qui le mène, qui le pousse, le remplit et l’enivre. N’as-tu pas vu une autre éternité dans l’éternité. Tu crois donc que tout est fini quand tu as passé.
LA MORT.
Qui donc es-tu? Parle, parle.
YUK.
Je suis le vrai, je suis l’éternel, je suis le bouffon, le grotesque, le laid, te dis-je. Je suis ce qui est, ce qui a été, ce qui sera. Je suis toute l’éternité à moi seul. Pardieu, tu me connais bien, plus d’une fois je t’ai baisée au visage et j’ai mordu tes os. Nous avons eu de bonnes nuits, enveloppés tous deux dans ton linceul troué.
LA MORT.
C’est vrai, je t’avais oublié, ou du moins je voulais t’oublier, car tu me gênes, tu me tirailles, tu m’épuises, tu m’accables, tu veux avoir à toi seul tout ce que j’ai, et je crois, s’il ne me restait plus qu’un seul fil de mon manteau, que tu me l’arracherais.
YUK.
C’est vrai, je suis un époux quelque peu tyrannique, mais je t’apporte chaque jour tant de choses que tu ne devrais pas te plaindre.
LA MORT.
C’est vrai, faisons bon ménage, car nous ne pouvons vivre l’un sans l’autre. Après tout, tu manges encore les miettes qui tombent de ma bouche et la poussière que font mes pieds.
Smarh finit par être précipité dans le néant. Satan verse une larme, mais Yuk se met à rire en se précipitant sur une femme qu’il étouffe sous son étreinte.