L’image de couverture a été réalisée pour cette édition électronique.
Elle appartient au domaine public.
APPENDICE AUX ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUSTAVE FLAUBERT
LA PRÉSENTE ÉDITION
DES
ŒUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE FLAUBERT
A ÉTÉ TIRÉE
PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE
EN VERTU D’UNE AUTORISATION
DE M. LE GARDE DES SCEAUX
EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION
50 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER DE CHINE.
APPENDICE AUX ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUSTAVE FLAUBERT
ŒUVRES DE JEUNESSE
INÉDITES
II
1839-1842
ŒUVRES DIVERSES.—NOVEMBRE.
PARIS
LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
MDCCCCX
Tous droits réservés.
LES ARTS
ET LE COMMERCE[1].
[1] Janvier 1839.
La futilité des arts et l’utilité du commerce sont devenus mots banals dans le monde. Bien des gens n’estiment, en effet, une étoffe qu’à la longueur, une chose qu’à son poids et une couleur qu’à son éclat, et font plus de cas en eux-mêmes d’une balle de coton que de toutes les tragédies possibles; ils diraient bien comme Malebranche en voyant Athalie: «Qu’est-ce que cela prouve?»
Ceux-là ne voient, en effet, dans l’art qu’un passe-temps après dîner, une récréation qui égaie, un jeu qui délasse, et considèrent les spectacles comme la meilleure invention de la police pour pincer les masses en lieu sûr; ces gens-là, sans doute, regardent la marchandise, la denrée, le bois, le cuivre comme les premières choses d’ici-bas, et quant à la pensée pure, libre, indépendante, quant au génie créateur et grandiose, quant à la poésie, à la morale, aux beaux-arts, chimères! fantaisies! futilité! diront-ils. Honneur, selon eux, à la machine qui crie, au rouleau qui tourne, à la vapeur qui remue! honneur à l’indigo, au savon, au sucre, au navire qui transporte tout cela, à celui qui l’exploite et calcule, s’enrichit, à celui qui achète et qui vend! Mais Homère, mais Virgile, mais Shakespeare, qu’est-ce que cela prouve? Corneille, Racine, qu’est-ce que cela prouve? Se nourrit-on avec des vers, s’habille-t-on avec des peintures, mange-t-on des statues? Raphaël et Michel-Ange, qu’est-ce que cela prouve? Citez-moi des noms qui ont servi au genre humain, ceux de Pitt et de Jacquart, mais vos poètes, vos artistes, rêveurs vaniteux qui meurent de faim et demandent des statues!
Ah! insensés! est-ce que l’âme aussi n’a pas ses besoins et ses appétits? et si vous ne sentez pas en vous-mêmes cet instinct, qui demande à se nourrir non pas de vos denrées, à se réchauffer non pas de vos forêts, à se vêtir non pas de vos étoffes soyeuses, mais à faire quelque chose de grand et à satisfaire cette âme qui a une soif immense de l’infini et à qui il faut des rêveries, des vers, des mélodies, des extases, qui a besoin de se réchauffer au feu du génie, et de s’entourer de mysticisme, de poésie, eh bien, si vous ne sentez pas cela en vous, de quel droit venez-vous me parler d’intelligence et de pensée? il n’y a rien de commun entre vous et moi.
Pour un esprit qui bâtit et détruit, qui marchande et qui trompe, je vous l’accorde, mais pour une âme, je vous la refuse; vous n’en avez point.
C’est vous qui ne voyez dans les lettres que la comédie qui vous fait rire malgré vous, comme les farces de la foire, dans un tableau que des couleurs broyées et étalées sur des toiles, et dans l’architecture quelque chose qui peut vous bâtir des douanes et des entrepôts.
Je vous abandonne de grand cœur le luxe, le commerce, l’industrie, les ports et les manufactures, les étoffes et les métaux, mais laissez-moi pleurer au théâtre, laissez-moi écouter Mozart, regarder Raphaël, contempler tout un jour les vagues de l’Océan! laissez-moi mes rêveries, ma futilité, mes idées creuses; votre bon sens m’assomme, votre positif me fait horreur.
Ce qu’on regarde maintenant comme d’une utilité fort secondaire passait autrefois pour de la plus urgente nécessité; les arts semblaient si nobles à l’antiquité qu’ils en firent remonter l’origine aux Dieux, la poésie chez les Grecs était une hymne, les tragédies se jouaient dans les fêtes religieuses, et ce public de trente mille spectateurs écoutait à la fois ce qu’il y a de plus grand dans l’homme, la poésie, glorifiait ce qu’il y a de plus grand dans la nature, la divinité.
C’étaient alors les beaux temps de l’art, ceux où les prêtres de la pensée étaient rangés au même niveau que les prêtres de Dieu; la poésie était une religion et le génie avait ses autels.
Quand la Grèce fut vaincue, n’imposa-t-elle pas son joug à Rome, sa maîtresse, par ses orateurs et ses artistes? Caton prévoyait bien cette victoire des vaincus sur les vainqueurs, mais il ne put la prévenir, et lui-même, sur ses vieux jours, se mit à apprendre la langue de ses esclaves.
Athènes entra donc dans Rome, comme l’Étrurie déjà y était venue, avec ses mimes et ses bouffons. Cette ville, maîtresse du monde, était condamnée à redevenir successivement le germe de toutes les civilisations qu’elle avait combattues et qu’elle devait absorber. En effet, le conquérant peut détruire des ports, brûler des flottes, démolir les manufactures, détourner les fleuves, boucher les canaux et enchaîner les populations, mais l’esprit? Où trouverez-vous des chaînes pour arrêter ce Protée qui parie avec les sons, qui se dresse avec la pierre, s’exprime et pense avec des mots? Quelle sera la digue pour arrêter ce torrent? Où sera la prison pour enfermer ce soleil?
L’Italie n’a-t-elle pas été cent fois vaincue, et par tous les peuples: les Hérules, les Huns, les Goths, les Franks, les Allemands, les Normands, les Espagnols, les Sarrazins? Le monde entier est venu marcher sur elle et la fouler aux pieds; mais comme chacun de ces peuples y est resté peu de temps! comme ils mouraient vite sous ce soleil du Midi, sur cette terre libre et féconde que tant de grandes choses ont illustrée et qui montre avec plus d’orgueil les ruines de ses cités mortes que nos nations modernes ne montrent leurs cités vivantes! Car sa poussière est grande, car ses cendres ont de la gloire; tout ce qui a une âme de poète, de peintre, ne désire-t-il pas aller vers cette terre sainte de l’art, où les pierres ont de l’immortalité, où les débris ont de l’avenir encore?
On cite toujours Carthage et Venise comme s’étant rendues puissantes par leur commerce; ce furent, il est vrai, de grandes cités, et leurs richesses nous apparaissent maintenant à travers l’histoire comme quelque chose de colossal et de superbe. Mais ne sent-on pas dans de pareils gouvernements, en même temps qu’une vigueur et une force peu communes, quelque chose de monstrueux et de féroce? Y a-t-il dans les temps modernes un trône plus triste, une gloire plus lugubre et plus sanglante que cette ville de Venise avec son peuple d’espions et de bourreaux, et le nom de Carthage n’est-il pas pour nous plein d’horreur et de cynisme?
La Hollande aussi s’est élevée par son commerce, et ce petit peuple de marins et de commerçants, qui a d’abord eu à lutter contre l’Océan puis contre l’Europe entière, et qui s’est fait puissant en domptant les dangers du premier et en acquérant les richesses de la seconde, n’a-t-il pas maintenant une physionomie mesquine et rapetissée entre la noble France et la mystique Allemagne, ces deux pays qui ont le plus d’avenir? Cette France, légère, folle, gaie, qui avait déjà conquis l’Europe par ses lettres avant que Napoléon la vainquît de son épée, et que reste-t-il de l’épée de notre empereur? Chaque État en a pris un éclat, chaque roi a divisé la pourpre et l’a mise sur son trône. L’empereur et l’empire sont morts, mais nos poètes vivent, Corneille vit, Racine vit, Voltaire domine toujours, et sa langue, cette langue si pure et si limpide, telle qu’il l’a faite, on la parle dans toutes les cours. Ne sont-ce pas nos pièces traduites qu’on joue à Londres, à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg? Et cette Italie, patrie du Dante et de Virgile, si pauvre et si triste, ne nous paraît-elle pas plus grande et plus majestueuse que l’Angleterre, même avec ses flottes, ses Indes, ses millions d’hommes et son orgueil? Et puis, que reste-t-il maintenant de Carthage? Et de Venise? où sont donc ses navires, ses trésors, sa puissance, ses richesses enviées du monde?
Ne me demandez pas ce qui reste d’Athènes et de Rome, leur souvenir occupe le monde.
Certes, les relations de commerce furent un grand bien pour les nations modernes, et c’est un merveilleux fait de la Providence de faire servir l’intérêt des hommes à leur union; l’industrie donne aux nations une source inépuisable de richesses que les sociétés anciennes, dans leur noble orgueil, ignorèrent; chez nous les relations de commerce nouent les relations politiques, mais avant tout cela, il y a les rapports d’idées. N’a-t-il pas fallu deux siècles de combats entre l’Europe et l’Asie, entre le christianisme et l’islamisme, avant que l’Orient et l’Occident échangeassent leurs produits? Il a fallu tout le XVIe et le XVIIe siècle, la guerre de Trente ans et mille batailles, pour que le Nord et le Sud, les protestants et les catholiques s’alliassent ensemble. Et puis Shakespeare et Byron passent chez nous, tandis qu’on arrête les épingles et les étoffes d’Angleterre; il n’y a point de contrôle pour le génie, parce qu’il est libre et immortel.
Les poètes sont comme ces statues qu’on retrouve dans les ruines; on les oublie parfois longtemps, mais on les retrouve intactes au milieu d’une poussière qui n’a plus de nom; tout a péri, eux seuls durent.
Et cependant n’entendez-vous pas dire: Ceci, c’est un poète, esprit creux! cela, ce sont des vers, niaiseries! Eh bien, ce poète et ces vers sont plus immortels que votre palais dont les pierres se disjoignent, que votre empire qui se démembre, que vos trésors qui se dispersent, et ce blasphème vient de ce que l’intérêt a tari le cœur, puis l’esprit. D’abord on a menti, maintenant bien des hommes croient qu’ils ont raison, et que l’industrie est plus utile que la poésie, que le corps vaut mieux que l’âme. Mais c’est l’âme qui fait agir le corps; sans les arts, où serions-nous? Allez! Corneille et Racine ont plus fait pour la France que Colbert et Louis XIV.
N’y a-t-il pas quelque chose d’ignoble et d’absurde à prétendre sans cesse qu’un ballot vaut mieux qu’un chef-d’œuvre, qu’un morceau de drap a plus de valeur qu’un poème?
Que vous disent donc vos ballots et vos draps? ils s’épuisent et s’usent; Homère est-il vieux?
Vos magasins regorgent de marchandises, mais faites-moi à la commande Tartufe, Othello, Cinna?
La France, en un an, peut donner des milliards; en un siècle, elle ne fait pas dix vers de Corneille.
Qu’on me mette donc face à face le duc de Northumberland, qui a 17 millions de rentes, ou l’homme qui possède le monopole de toutes les exploitations avec le baladin William Shakespeare. Que fera le premier? Il me montrera ses palais de marbre, ses coupes d’or, ses tapis d’émeraude, ses terres, ses moissons, ses fabriques, ses valets qu’il paie, ses chiens, ses voitures; que me fait cela? Et le second me lit des vers, c’est-à-dire qu’il parle à mon âme, qu’il remue la corde de la lyre, en tire des mélodies, des extases; c’est-à-dire qu’il me touche, qu’il me fait pleurer, qu’il me rend grand et fier, que je trépigne malgré moi, que l’enthousiasme m’enveloppe et que je suis heureux de l’avoir entendue, cette œuvre, que je l’envie, que je l’adore dans mon cœur, que je lui dresse des temples!
Je mangeais, il est vrai, les moissons du premier; ses navires m’apportaient le sucre, ses bestiaux me donnaient la laine, ses fabriques le drap; mais le poète! Béni soit ton nom, fils du ciel! car tu m’as fait goûter des joies que ne donnent ni le commerce, ni la puissance, ni les richesses, des joies que les rois ne peuvent donner; tu as éveillé en moi toutes les voluptés de l’âme, tu m’as donné toutes les délices du cœur, tu m’as fait pleurer; l’autre était mon tailleur et mon bottier; toi, tu es mon ange et mon amour, merci, car tu es poète!
Ainsi donc rappelons-nous que l’esprit, dans l’histoire comme dans la vie, a toujours dirigé le corps.
Ce qu’il faut à l’enfant, n’est-ce pas les images, les tableaux, les rires, les contes de sa nourrice? Ce n’est que plus tard, lorsque la chair parle en lui, que le corps souffre, qu’il devient gourmand, jaloux, sensuel, qu’il ruse et qu’il trompe; son esprit jusqu’alors regardait et contemplait, mais maintenant il le fait servir, il tend des pièges et médite des larcins.
Il en est de même des peuples: ils sont d’abord poètes et prêtres, guerriers et législateurs, commerçants et industriels; c’est à l’avenir qu’il appartient maintenant de féconder ces germes pour les civilisations futures.
Le commerce est donc le dispensateur des richesses, comme l’industrie est la lutte de l’homme contre la nature, la machine devenue intelligente et créatrice; il y a là dedans la sève du bien-être matériel pour tout un peuple, c’est quelque chose. Nourrissez, habillez un homme, que son estomac soit chargé de vin, son corps couvert de diamants, il mourra triste, dégradé, avili, car il faut une pâture à l’âme, invisible comme Dieu, mais forte sur nous comme il l’est sur sa création. L’art est donc la manifestation la plus haute de l’âme, c’est là son œuvre.
Qu’on ne l’insulte pas, ce serait un blasphème!
Indigesta moles.
Ovide.
Cette œuvre, inédite jusqu’à ce jour, n’a pas obtenu le prix Montyon.
Le curieux, le malheureux, qui ouvrira ceci, pourra s’en étonner, car sa bêtise semblerait devoir le lui décerner de droit.
SMARH
VIEUX MYSTÈRE.
La mère en permettra la lecture à sa fille.
L’Auteur.
SMARH[2].
[2] Avril 1839.
L’archange Michel avait vaincu Satan lors de la venue du Christ.
Le Christ était venu sur la terre, comme une oasis dans le désert, comme une lueur dans l’ombre, et l’oasis s’était tarie, et la lueur n’était plus, et tout n’était que ténèbres.
L’humanité, qui, un moment, avait levé la tête vers le ciel, l’avait reportée sur la terre; elle avait recommencé sa vieille vie, et les empires allaient toujours, avec leurs ruines qui tombent, troublant le silence du temps, dans le calme du néant et de l’éternité.
Les races s’étaient prises d’une lèpre à l’âme, tout s’était fait vil.
On riait, mais ce rire avait de l’angoisse, les hommes étaient faibles et méchants, le monde était fou, il bavait, il écumait, il courait comme un enfant dans les champs, il suait de fatigue, il allait se mourir.
Mais avant de rentrer dans le vide, il voulait vivre bien sa dernière minute; il fallait finir l’orgie et tomber ensuite ivre, ignoble, désespéré, l’estomac plein, le cœur vide.
Satan n’avait plus qu’à donner un dernier coup, et cette roue du mal qui broyait les hommes depuis la création allait s’arrêter enfin, usée comme sa pâture.
Et voilà qu’une fois on entendit dans les airs comme un cri de triomphe, la bouche rouge de l’enfer semblait s’ouvrir et chanter ses victoires.
Le ciel en tressaillit. La terre demandait-elle un nouveau Messie? tournait-elle, dans ses agonies, ses dernières espérances vers le Christ? Non, la voix répéta plusieurs fois: «Michel à moi! réponds ici!» Cette voix était triomphante, pleine de colère et de joie.
LA VOIX.
Ton pied me terrassa jadis, et je sentis ton talon me broyer la poitrine, car alors le Christ avait affermi cette terre où tu me foulais, elle était jeune et pure; maintenant elle est vieille, usée, ton pied y entrerait dans les cendres.
Mon orgueil me dévora le cœur, mais le sang de ce cœur ulcéré je l’ai versé sur la terre, et cette rosée de malédiction a porté ses fruits.
Maintenant, pas une vertu que je n’aie sapée par le doute, pas une croyance que je n’aie terrassée par le rire, pas une idée usée qui ne soit un axiome, pas un fruit qui ne soit amer. La belle œuvre!
Oh! cette terre, terre d’amour et de bonheur, faite pour la félicité de l’homme, comme je l’ai maniée et pétrie, comme je l’ai battue, fatiguée, comme j’ai remué dans sa bouche le mors des douleurs!
Tout le sang que j’ai fait répandre (si la terre ne l’avait pas bu) ferait un Océan plus large que toutes les mers du Créateur. Toutes les malédictions sorties du cœur feraient un beau concert à la louange de Dieu.
Et puis je leur ai donné des chimères qu’ils n’avaient pas; j’ai jeté en l’air des mots, ils ont pris cela pour des idées, ils ont couru, ils se sont évertués à les comprendre, ils ont creusé leurs petits cerveaux, ils ont voulu voir le fond de l’abîme sans fin, ils se sont approchés du bord et je les ai poussés dedans.
Merci, vous tous qui m’avez secondé! Honneur à l’amitié qui s’appelle grandeur et qui m’a livré les poètes, les femmes, les rois! Honneur à la colère ivre qui casse et qui tue! Honneur à la jalousie, à la ruse, à la luxure qui s’appelle amour, à la chair qui s’appelle âme! Honneur à cette belle chose qui tient un homme par ses organes et le fait pâmer d’aise, grandeur humaine!
Vive l’enfer! A moi le monde jusqu’à sa dernière heure! je l’ai élevé, j’ai été sa nourrice et sa mère, je l’ai bercé dans ses jeunes ans; j’ai été sa compagne et son épouse. Comme il m’a aimé! Comme il m’a pris!
Et moi, de quel ardent amour je lui ai imposé mes baisers de feu!
Je veillerai jusqu’à sa dernière heure sur ses jours chéris, je lui fermerai les yeux, je me pencherai sur sa bouche pour recueillir son dernier râle et pour voir si sa dernière pensée te bénira, Créateur.
Et maintenant, Archange, je t’ai vaincu à mon tour, chaque jour je t’insulte, chaque jour je prends l’empire du Christ, chaque jour des âmes entières se donnent à moi.
Et je sais un homme saint entre les saints, qui vit comme une relique; cet homme-là, tu verras comme je vais le plonger dans le mal en peu d’heures, et puis tu me diras si la vertu est encore sur la terre, et si mon enfer n’a pas fondu depuis longtemps ce vieux glaçon qui la refroidissait.
Tu verras que de telles œuvres me rendraient bien digne de créer un monde et si elles ne me font pas l’égal de celui qui les enfante!
Le soir, en Orient, dans l’Asie Mineure, un vallon avec une cabane d’ermite; non loin, une petite chapelle.
UN ERMITE.
Allez, mes chers enfants, rentrez chez vous avec la paix du Seigneur; l’homme de Dieu vient de vous bénir et de vous purifier, puisse sa bénédiction être éternelle et sa purification ne jamais s’effacer! Allez, ne m’oubliez pas dans vos prières, je penserai à vous dans les miennes. (Après avoir congédié ses fidèles.) Je les aime tous, ces hommes, et mon cœur s’épanouit quand je leur parle de Dieu; ces femmes me semblent des sœurs et des anges, et ces petits enfants, comme je les embrasse avec plaisir!
Oh! merci, mon Dieu, de m’avoir fait une âme douce comme la vôtre et capable d’aimer! Heureux ceux qui aiment! Quand j’ai jeûné longtemps, quand j’ai orné de fleurs cueillies sur les vallées ton autel, quand j’ai longtemps prié à genoux, longtemps regardé le ciel en pensant au paradis, que j’ai consolé ceux qui viennent à moi, il me semble que mon cœur est large, que cet amour est une force et qu’il créerait quelque chose.
Je suis content dans cette retraite, j’aime à voir la rivière serpenter au bas de la vallée, à voir l’oiseau étendre ses ailes et le soleil se coucher lentement avec ses teintes roses. Cette nuit sera belle, les étoiles sont de diamant, la lune resplendit sur l’azur; j’admire cela avec amour, et quand je pense aux biens de l’autre vie, mon âme se fond en extases et en rêveries.
Merci, merci mon Dieu! je suis heureux, vous m’avez donné l’amour, que faut-il de plus? Quand vous m’appellerez à vous, je mourrai en vous bénissant et je passerai de ce monde dans un autre meilleur encore. Bonheur, joie, amour, extases, tout est en vous! (Il s’agenouille et prie.)
SATAN, en costume de docteur.
Pardon, maître, de vous interrompre dans vos pieuses pensées.
SMARH.
L’homme de Dieu se doit à tous.
SATAN.
Maître, je suis un docteur grec, qui ai traversé les déserts pour venir recueillir les paroles de votre bouche et converser avec vous sur nos hautes destinées. Un homme comme vous en sait long; nous sommes savants, nous autres, n’est-ce pas?
SMARH.
Quelle est cette science?
SATAN.
Plus grande que vous ne croyez. Cependant, frère, à force d’avoir réfléchi et creusé en nous-mêmes, nous sommes arrivés à résoudre d’étranges problèmes; pour moi, rien n’est obscur. (A part.) Tout est noir.
Une femme mariée entre pour parler à Smarh.
YUK.
Que voulez-vous, douce mie?
LA FEMME.
Consulter notre père en religion.
YUK.
Il est maintenant occupé à réfléchir, à causer, à disserter, à savantiser avec ce saint homme que vous voyez là, en habit de docteur, on ne peut l’approcher.
LA FEMME.
Un docteur! Est-ce un nonce du pape? ou quelque théologien de Grèce?
YUK.
C’est l’un et l’autre; il est fort lié avec la papauté et les moines, auxquels il a conseillé d’excellents tours pour se divertir. Pour la théologie, il la connaît. Vous connaissez votre ménage, et, comme vous, il y jette de l’eau trouble et y fait pousser des cornes.
LA FEMME.
Que voulez-vous dire là?
YUK.
Que vous êtes bien gentille, ravissante, avec une gorgette à faire pâmer toute une classe d’écoliers.
LA FEMME.
Fi! les propos déshonnêtes! laissez-moi, je veux parler à l’ermite.
YUK.
Ne craignez rien, vous dis-je, je suis un vieux sans vigueur dans les reins. Autrefois j’étais bon et j’aurais peuplé tout un désert, maintenant je me suis consacré au service de la religion et je suis en tout lieu mon saint maître, qui me laisse faire le gros de la besogne, comme d’allumer les cierges, d’apprêter le dîner, de confesser, de préparer les hosties, de nettoyer, de gratter, d’écurer; je suis, en un mot, son serviteur indigne, vous voyez qu’il ne faut pas avoir peur de moi, je suis bien diable et gai en mes discours, mais sage comme une pierre en mes actions. Et vous, qui êtes-vous, la mère? Vous m’avez l’air d’une bonne femme. Vous êtes mariée, j’en suis sûr, je vois ça à certaines choses, mariée à un brave homme. Oh! un bon, excellent homme, mais un peu benêt, entre nous soit dit; je le connais, et la nuit de vos noces vous fûtes même obligée de lui apprendre certaines choses que les femmes ordinairement savent trop bien, mais qu’elles font semblant d’ignorer; j’en ai connu qui se pâmaient ainsi de pudeur, et qui, tout en disant: «Que faites-vous là?», connaissaient le métier depuis l’âge de neuf ans. Mais vous, tout en étant mariée, vous êtes demeurée sage comme la Vierge; vous avez des enfants... charmants, qui ressemblent à leur mère.
LA FEMME.
Vous êtes donc du pays pour savoir cela? Oui, je les aime bien, ces pauvres enfants!
YUK.
Et vous êtes heureuse ainsi?
LA FEMME.
Bien heureuse, mon seigneur, que me faut-il de plus?
SMARH répond au docteur.
A vous dire vrai, je n’ai jamais cherché le bonheur dans la science, je n’ai point travaillé, lu, compulsé.
SATAN.
Ni moi non plus, il y a là dedans plus de vanité que d’autre chose; mais ce n’est point la science des livres dont je parle, maître, c’est celle du cœur et de la nature.
SMARH.
Sans doute! Alors j’ai mûrement réfléchi, et bien des ans de ma vie.
SATAN.
J’avais donc raison de dire que vous étiez savant. Ce mot-là doit-il s’appliquer à un homme qui possède beaucoup de livres, comme à une bibliothèque, plutôt qu’à un autre qui est saint, qui possède Dieu, car la vraie science, c’est Dieu.
SMARH.
Oui, Dieu est l’unique objet de mon étude.
SATAN.
Vous êtes donc plus que savant, vous êtes un saint. Heureuse vie! Être ainsi au milieu de cette belle nature, prier Dieu tout le jour, être entouré du respect de la contrée, car à toute heure on vient vous consulter sur toute matière, sur la religion et sur la vie, sur la mort et l’éternité; hommes, femmes, enfants, tout le monde accourt à vous; vous êtes comme le bon ange du pays, pas une larme que vous n’essuyiez, pas une peine, pas un chagrin qui ne soit soulagé; vous raccommodez les familles, vous mettez la paix dans les ménages, saint homme!
SMARH, humilié.
Oh! vous me flattez, frère!
SATAN.
Non, non, je me complais dans ce ravissant tableau. Vous dites aux femmes libertines: «Allez, rentrez dans vos ménages, aimez Dieu et vos enfants»; aux enfants, de pratiquer la religion; aux valets: «Aimez, servez vos maîtres»; aux voleurs: «Soyez honnêtes gens»; quand un pauvre vient vous demander l’aumône, vous dites pour lui des prières.
SMARH, étonné.
Qu’ai-je donc?
SATAN.
Et jamais, car vous êtes trop saint pour cela, en confessant dans votre cellule des jeunes femmes, quand vous êtes là seuls, enfermés tous les deux, et qu’on ne pourrait pas vous voir, jamais il ne vous est venu à l’idée de soulever un peu le voile qui cache des contours indécis et de retrousser doucement avec la main ce jupon qui cache un bas de jambe sur lequel la pensée monte toujours?... et quand vous dites à ces femmes d’aimer leurs maris, ne pensez-vous point qu’elles en aiment d’autres et que leurs maris vont forniquer avec les filles du démon? Quand vous dites à ces hommes d’aimer leurs enfants, il ne vous vient pas à la pensée que ces enfants ne sont pas à eux, et que, lorsqu’ils voudront se coucher dans leur lit, la place sera prise et le trou bouché?
SMARH.
Non, jamais! Mais qui même vous a appris de telles choses? Il me semble que ce n’est point ainsi que je pensais; vous m’ouvrez un monde nouveau.
SATAN.
Vous ne pensez pas encore (car à quoi pensez-vous?) que le voleur à qui vous conseillez l’honnêteté, perdrait son état en devenant honnête homme; que les femmes perdues se sécheraient sur pied avec la vertu; qu’un valet qui ne haïrait point son maître ne serait plus un valet, et que le maître qui ne battrait plus un valet ne serait plus son maître.
Il est des choses plus surprenantes encore, car chaque jour vous dites sans scrupule: «Faites le bien, évitez le mal, aimez Dieu, nous avons une âme immortelle» sans savoir ce que c’est que le bien et le mal, sans jamais avoir vu Dieu, sans savoir s’il existe, et vous en rapportant à la foi d’un vieux prêtre radoteur qui, comme vous, n’en savait rien; pour l’âme, vous en êtes sûr, convaincu, persuadé, vous donneriez votre sang pour elle, et qui vous l’a démontrée? Est-ce que vous sentez votre âme, comme votre estomac qui crie: j’ai faim, comme vos yeux qui, fatigués, demandent à être fermés, comme votre ventre qui vous chante: accouve-toi ou bien je vais faire quelque saleté? Dis, ton âme a-t-elle faim, dort-elle, marche-t-elle, la sens-tu en toi?
SMARH.
Questions embarrassantes! je n’y avais jamais songé.
SATAN.
Embarrassé pour si peu de chose! Cela est clair comme le jour, car tu dépeins à tout le monde la nature de cette âme, ses besoins, ses douleurs, ses destinées, ses châtiments; et tu te sens embarrassé pour si peu de choses! Comment? Mon ami, je te croyais plus d’intelligence pour un homme du Seigneur. Heureux homme! Tu es donc sans conscience, puisque tu enseignes et démontres des choses que tu ne sais pas.
YUK à la femme.
Heureuse avec un pareil homme?
LA FEMME.
Mon Dieu, oui, il le faut bien.
YUK.
Oui, il faut bien se résigner, n’est-ce pas? mais pour cela le cœur est lourd, tout en faisant le ménage on est triste, et de grosses larmes vous remplissent les yeux: «Si le sort avait voulu pourtant, je serais autre, mon mari serait beau, grand, joli cavalier, aux sourcils noirs et aux dents blanches, à la bouche fraîche; pourquoi donc n’ai-je pas eu ce bonheur?», et l’on rêve longtemps, on s’ennuie, le mari revient, il sent le vin, l’ivrogne! Quel homme!
Vous vous demandez si cela sera toujours ainsi, on se sent seule, isolée dans le monde, sans amour; il fait bon en avoir pour vivre! Jadis vous avez vu un beau jeune homme qui vous baisait la main, et souvent les soldats passent sous vos fenêtres; aux bains vous avez aperçu (et vous avez rougi aussitôt) des hommes nus, la drôle de chose! et vous rêvez de tout cela, ma petite. Le soir, en vous couchant, vous vous trouvez bien malheureuse et vous vous endormez en pensant aux hommes des bains publics, à votre jeune amant, aux soldats, que sais-je? Vous avez un bataillon de cuisses charnues dans la tête: «Si j’en avais seulement deux sur les miennes», dites-vous, et vous faites les plus beaux rêves du monde.
LA FEMME.
Oh! le méchant homme!
YUK.
Longtemps vous vous êtes bornée aux rêveries, aux rêves, aux démangeaisons, mais l’aiguillon de la chair vous tient depuis longtemps, et chaque jour vous dites: «Quand cela arrivera-t-il? est-ce bientôt?»
LA FEMME.
Hélas! il faut bien vous le dire; mais je résiste, je combats, et je venais consulter même...
YUK.
Que vous êtes simple! Avez-vous besoin d’un ermite pour vous enseigner ce que vous avez à faire? Si la vertu existe, chaque créature doit pouvoir d’elle-même la discerner et la mettre en pratique.
LA FEMME, à part.
Je n’y avais point songé. (Haut.) Oui, vous avez raison, je résisterai bien seule, d’ailleurs, je chasserai bien seule ces idées qui m’obsèdent.
YUK.
Vous obsèdent, dites-vous? Au contraire, elles vous sont agréables. Qu’il est doux de penser à cela tout le jour, de se figurer ainsi quelque chose de beau qui vous accompagne et vous entoure de ses deux bras!
LA FEMME.
Chaque jour je me reproche ces pensées comme un crime, j’embrasse mes enfants pour me ramener à quelque chose de plus saint, mais hélas! je vois toujours passer devant moi cette image tendre, confuse, voilée.
YUK.
Et lorsque le soir vient, n’est-ce pas? et que les rayons du soleil meurent sur les dalles, que les fleurs d’oranger laissent passer leurs parfums, que les roses se referment, que tout s’endort, que la lune se lève dans ses nuages blancs, alors cette forme revient, elle entre, et cette bouche dit: «Aime-moi! aime-moi! viens! si tu savais toutes les délices d’une nuit d’amour! si tu savais comme l’âme s’y élargit, comme au grand jour heureux, nos deux corps nus sur un tapis, nous embrassant, si tu savais comme je prendrai tes hanches, comme j’embrasserai tes seins, comme je reposerai ma tête sur ton cœur et comme nous serons heureux, comme nous nous étendrons dans nos voluptés!» N’est-ce pas? c’est à cela qu’on pense, c’est cela qu’on souhaite, c’est pour cela qu’on brûle de désir?
LA FEMME.
Assez! vous me rappelez tout ce que je sens en traits de feu, ces pensées-là me font rougir, j’en ai honte.
YUK.
Pourquoi? Ne sont-elles pas belles et douces et riantes comme les roses? C’est une soif qu’on a, n’est-ce pas? on a quelque chose au fond du cœur de vif et d’impétueux comme une force qui vous pousse?
LA FEMME.
Je ne sais comment résister à cette force.
YUK.
Souvent, n’est-ce pas? vous aimez à vous regarder nue, vous vous trouvez jolie? «Quelle jolie cuisse! quel beau corps! quelle gorge ronde! et quel dommage!» dites-vous.
LA FEMME.
Oh! oui, souvent j’ai vu des yeux d’hommes s’arrêter longtemps sur les miens; il y en a qui semblaient lancer des jets de flamme, d’autres laissaient découler une douceur amoureuse qui m’entrait jusqu’au cœur.
SATAN, à Smarh.
C’est la science, mon maître, qui nous enseignera tout cela.
SMARH.
Quelle science?
SATAN.
La science que je sais.
SMARH.
Laquelle?
SATAN.
La science du monde.
SMARH.
Et vous me montreriez tout cela? Qu’êtes-vous? un ange ou un démon?
SATAN.
L’un et l’autre!
SMARH.
Et comment acquiert-on cette science?
SATAN.
Tu le sauras!
Il disparaît.
YUK.
Eh bien, le premier de ces hommes que vous verrez, que ce soit un jeune homme de 16 ans environ, blond et rose, et qui rougira sous vos regards, prenez-le, cet enfant, amenez-le dans votre chambre, et là, dans la nuit, vous verrez comme il vous aimera et comme vous jouirez et vous vous repaîtrez de cet amour; oui ce sera cette voix de vos songes et ce corps d’ange qui passait dans vos nuits.
LA FEMME, égarée.
Qu’il vienne donc! qu’il vienne! j’aurai pour lui des baisers de feu et des voluptés sans nombre. J’étais bien folle, en effet, de vieillir sans amour. A moi, maintenant, les délices des nuits les plus ardentes; que je m’abreuve de toutes mes passions, que je me rassasie de tous mes désirs! De longues nuits et de longs jours passés dans les baisers! ah! toute ma vie passée à un soupir, tout ce que je rêvais à moi! oh! comme je vais être heureuse! Je tremble cependant, et je sens que c’est là mon bonheur.
YUK.
Quel plaisir, n’est-ce pas? de se créer ainsi, par la pensée, toutes ces jouissances désirées, et de se dire: «Si je l’avais là, si je le tenais dans mes bras, si je voyais ses yeux sur les miens et sa bouche sur mes lèvres!»
LA FEMME.
Assez! assez! j’ai quelque chose qui me brûle le cœur depuis que vous me parlez, j’ai du feu sous la poitrine, j’étouffe, je désire ardemment tout cela, je m’en vais, oh! oui, je m’en vais. (Elle s’arrête et dit avec profondeur:) Oh! les belles choses!
Elle sort.
YUK, riant.
Voilà une commère qui, avant demain matin, se sera donnée à tous les gamins de la ville et à tous les valets de ferme.
La nuit; la lune et les étoiles brillent; silence des champs.
SMARH, seul. Il sort de sa cellule et marche.
Quelle est donc cette science qu’on m’a promise? où la trouve-t-on? de qui la recevrai-je? par quels chemins vient-elle et où mène-t-elle? et au terme de la route, où est-on? Tout cela, hélas! est un chaos pour moi et je n’y vois rien que des ténèbres.
Où vais-je? je ne sais, mais j’ai un désir d’apprendre, d’aller, de voir. Tout ce que je sais me semble petit et mesquin; des besoins inaccoutumés s’élèvent dans mon cœur. Si j’allais apprendre l’infini, si j’allais vous connaître, ô monde sur lequel je marche! si j’allais vous voir, ô Dieu que j’adore!
Qu’est-ce donc? ma pensée se perd dans cet abîme.
Est-ce que je n’étais pas heureux à vivre ainsi saintement, à prier Dieu, à secourir les hommes? Pourquoi me faut-il quelque chose de plus? L’homme est donc fait pour apprendre, puisqu’il en a le désir?
Je n’ai que faire de ce que tous les hommes savent, je méprise leurs livres, témoignage de leurs erreurs. C’est une science divine qu’il me faut, quelque chose qui m’élève au-dessus des hommes et me rapproche de Dieu.
Oh! mon cœur se gonfle, mon âme s’ouvre, ma tête se perd; je sens que je vais changer; je vais peut-être mourir, c’est peut-être là le commencement d’éternité bienheureuse promise aux saints.
Un siècle s’est écoulé depuis que je pense, et déjà, depuis que cet inconnu m’a parlé, je me sens plus grand; mon âme s’élargit peu à peu, comme l’horizon quand on marche, je sens que la création entière peut y entrer.
Autrefois je dormais de longues nuits pleines de sommeil et de repos, je me livrais aux songes vagues et dorés; souvent je m’endormais en rêvant aux extases célestes, les saints venaient m’encourager à continuer ma vie et me montraient de loin l’avenir bienheureux et le chemin par lequel on y monte; mais à peine ai-je fermé l’œil que des ardeurs m’ont tourmenté, je me suis levé et je suis venu.
Autrefois l’air des nuits me faisait du bien, je me plaisais à cette molle langueur des sens qu’il procure, je me plongeais dans l’harmonie dont elle se compose, j’écoutais avec ravissement le bruit des feuilles des arbres que le vent agitait, l’eau qui coulait dans les vallées, j’aimais la mousse des bois que les rayons de la lune argentaient; ma tête se levait avec amour vers ce ciel si bleu, avec ses étoiles aux mille clartés, et je me disais que l’éternité devait être aussi quelque chose de suave, de doux, de silencieux et d’immense, et tout cela sans vallée, sans arbre, sans feuilles, quelque chose de plus beau même que cet infini où je perdais mon regard; aussi loin que la pensée de l’homme pouvait aller j’y perdais la mienne, et je sentais bien que cette harmonie du ciel et de la terre était faite pour l’âme.
Mais, pourtant, cette nuit est aussi belle que toutes les autres, ces fleurs sont aussi fraîches, l’azur du ciel est aussi bleu, les étoiles sont bien d’argent; c’est bien cette lune dont mon regard rencontrait les rayons se jouant sur les fleurs. Pourquoi mon âme ne s’ouvre-t-elle plus au parfum de toutes ces choses? je suis pris de pitié pour tout cela, j’ai pour elles une envie jalouse.
Me voilà monté à ce je ne sais quel point pour me lancer dans l’infini. Oh! qui viendra me retirer de cette angoisse et me dire ce que je ferai dans une heure, où je serai, ce que j’aurai appris!
Où est donc l’être inconnu qui m’a bouleversé l’âme?
Satan paraît.
SATAN, SMARH.
SATAN.
Me voilà! j’avais promis de revenir, et je reviens.
SMARH.
Pourquoi faire?
SATAN.
Pour vous, mon maître!
SMARH.
Pour moi! Et que voulez-vous faire de moi?
SATAN.
Ne vouliez-vous pas connaître la science?
SMARH.
Quelle science?
SATAN.
Mais il n’y en a qu’une, c’est la science, la vraie science.
SMARH.
Comment l’appelle-t-on donc?
SATAN.
C’est la science.
SMARH.
Je ne la connais pas; où la trouve-t-on?
SATAN.
Dans l’infini.
SMARH.
L’infini, c’est donc elle?
SATAN.
Et celui qui le connaît sait tout.
SMARH.
Mais il n’y a que Dieu.
SATAN.
Dieu? qu’est-ce?
SMARH.
Dieu, c’est Dieu.
SATAN.
Non, Dieu, c’est cet infini, c’est cette science.
SMARH.
Dieu, c’est donc tout?
SATAN.
Arrête, tu déraisonnes, ton esprit encore borné ne peut monter plus haut; tu es comme les autres hommes, le monde est plus haut que ton intelligence; c’est ton front trop élevé pour ton bras d’enfant; tu te tuerais en voulant l’atteindre, il te faut quelqu’un qui te monte à la hauteur de toutes ces choses, ce sera moi.
SMARH.
Et que m’enseigneras-tu donc?
SATAN.
Tout!
SMARH.
Viens donc!
Dans les airs. Satan et Smarh planent dans l’infini.
SMARH.
Depuis longtemps nous montons, ma tête tourne, il me semble que je vais tomber.
SATAN.
Tu as donc peur?
SMARH.
Aucun homme n’arriva jamais si haut; mon corps n’en peut plus, le vertige me prend, soutiens-moi.
SATAN.
Rapproche-toi plus près de moi, viens, cramponne-toi à mes pieds, si tu as peur.
SMARH.
Étrange spectacle! Voilà le globe qui est là, devant moi, et je l’embrasse d’un coup d’œil; la terre me semble entourée d’une auréole bleue et les étoiles fixées sur un fond noir.
SATAN.
Avais-tu donc rêvé quelquefois quelque chose d’aussi vaste?
SMARH.
Oh! non, je ne croyais pas l’infini si grand!
SATAN.
Et tu prétendais cependant l’embrasser dans ta pensée, car chaque jour tu disais: Dieu! éternité! et tu te perdais dans la grandeur de l’un, dans l’immensité de l’autre.
SMARH.
Cela est vrai. Une telle vue surpasse les bornes de l’âme, il faudrait être un Dieu pour se le figurer. Comme cela est grand! comme les océans noirs paraissent petits! (Ils montent toujours.)
Eh quoi? nous montons toujours? mais où allons-nous?
SATAN.
Pourquoi cette question d’enfant? As-tu besoin de savoir où tu vas pour aller? est-ce que tu agis pour une cause quelconque? Pourquoi le monde marche-t-il, lui? pourquoi vois-tu ce petit globe tourner toujours sur lui-même, si vite, avec ses habitants étourdis?
SMARH.
Comme la création est vaste! Je vois les planètes monter, et les étoiles courir, emportées, avec leurs feux. Quelle est donc la main qui les pousse? La voûte s’élargit à mesure que je monte avec elle, les mondes roulent autour de moi, je suis donc le centre de cette création qui s’agite!
Oh! comme mon cœur est large! je me sens supérieur à ce misérable monde perdu à des distances incommensurables sous mes pieds; les planètes jouent autour de moi, les comètes passent en lançant leur chevelure de feux, et dans des siècles elles reviendront en courant toujours comme des cavales dans le champ de l’espace. Comme je me berce dans cette immensité! Oui, cela est bien fait pour moi, l’infini m’entoure de toutes parts, je le dévore à mon aise.
Ils montent toujours.
SATAN.
Es-tu content de mes promesses?
SMARH.
Elles surpassent les bornes de tout; ma poitrine étouffe, l’air siffle autour de moi et m’étourdit, je suis perdu, je roule.
SATAN.
Tu te plains donc?
SMARH.
Je ne sais si c’est de la douleur ou de la joie.
SATAN.
Regarde donc comme tout est beau! Mais pourquoi cela est-il fait?
SMARH.
N’est-ce pas pour moi?
SATAN.
Pour toi seul, n’est-ce pas?
SMARH.
L’éternité, l’infini, c’est donc tout cela?
SATAN.
Monte encore.
SMARH.
Ô Dieu! et où m’arrêterai-je?
SATAN.
Jamais! monte toujours!
SMARH.
Grâce!
SATAN.
Grâce? et pourquoi? N’es-tu pas le roi de cette création? Cette éternité qui t’entoure a été créée pour ton âme.
SMARH.
Mais cette création roule sur moi et m’écrase, cette éternité m’étourdit et me tue.
SATAN.
Qui t’a donc troublé ainsi?
SMARH.
Ma tête est faible.
SATAN.
Vraiment? Grandeur de l’homme! Si je voulais pourtant, je la lâcherais, et tu tomberais, et ton corps serait dissous avant de s’être brisé au coin de quelque monde, pauvre carcasse humaine!
SMARH.
Quand donc, maître, nous arrêterons-nous? Je vais mourir, cette immensité me fatigue.
SATAN.
Tu es donc déjà las de l’éternité, toi? Si tu étais comme moi, tu verrais!
SMARH.
Oh! l’éternité! C’est donc cela, c’est donc le bonheur promis?
SATAN.
Grand bonheur, n’est-ce pas? de durer toujours! Et c’est là ce que tu souhaites! tu veux l’éternité, toi, et tu es déjà las de tout cela! tu veux l’éternité, et la vie te fatigue? Est-ce que cent fois déjà tu n’as pas souhaité d’être néant, de rester tranquille dans le vide, d’être même quelque chose de moins que la poussière d’un tombeau, car le souffle d’un enfant peut la remuer. Orgueil de la nature, trop fatiguée de vivre quelques minutes, et qui voudrait durer toujours!
C’est pour nous, vois-tu, que l’éternité est faite, pour nous autres, pour ces planètes qui brillent, pour ces étoiles d’or, pour cette lune d’argent, pour tout cela qui remue, qui gémit, qui roule, pour moi qui mange et qui dévore toujours.
Oh! si tu étais assez grand pour tout voir, tu verrais que tout n’est qu’une larme! Si tu pouvais tout entendre, tu n’entendrais qu’un seul cri de douleur: c’est la voix de la création qui bénit son Dieu.
SMARH.
Qui donc a fait cela? Est-ce lui qui mourait aux Oliviers? est-ce lui qui parlait aux armées d’Israël dans le désert, quand, le soir, les vents amenaient les bruits vagues de l’horizon avec les paroles du Seigneur? Quel est celui dont tout cela est sorti? Et tous ces mondes sont-ils partis dans les vents, comme le sable de la mer quand on ouvre les mains? Est-ce cette voix qui gronde dans la tempête, qui chante dans les feuilles? Sont-ce des rayons de soleil qui dorent les nuages? Et où est-il? dans quel coin de l’espace?
SATAN.
Et si tu le voyais, que dirais-tu? Qu’as-tu besoin de le connaître? quelle est cette démence qui te ronge?
Il faut donc que tu connaisses tout! Et si tu arrivais à ne voir dans l’infini qu’un vaste néant? Va, laisse celui qui a fait tous les grains de poussière brillants, il a maintenant pitié de son œuvre, il s’inquiète peu si le vermisseau mange et s’il meurt; il est là-haut, bien haut sur nous tous, il s’étend sur l’immensité, il la couvre de sa robe comme un linceul de mort, et il regarde les mondes rouler dans le vide; il est seul dans cette immobile éternité; il était grand, il a créé, et sa création est le malheur.
SMARH.
Eh quoi! est-ce qu’il ne s’inquiète pas de sa création? est-ce qu’il ne travaille pas cette éternité?
SATAN.
Oui, pour la troubler, comme un pied de géant qui se remue dans le sable.
SMARH.
Je croyais que sa volonté faisait marcher tout cela, et que les mondes allaient à sa parole, et que les astres s’abaissaient devant son regard.
SATAN.
Non! cela est, vois-tu, cela existe par des lois qui furent posées irrévocablement le jour maudit où tout fut créé, et le destin pèse et manie l’éternité, comme il manie et ploie l’existence des hommes; lui-même ne saurait se soustraire à la fatalité de son œuvre.
SMARH.
Cependant, il fut un temps où tout cela n’était pas! Qu’était-ce donc alors?
SATAN.
Le vide!
SMARH.
Le vide était donc plus vide encore! cet infini, dans lequel nous roulons, était plus large encore! Cela était plus grand et plus beau, n’est-ce pas?
SATAN.
Bien plus beau, car nous dormions, nous tous, dans la mort d’où nous devions naître.
SMARH.
Et ses bornes étaient encore plus loin?
SATAN.
Je t’ai déjà dit qu’il n’y avait point de bornes à cela.
SMARH.
Mais le chaos qui existait, qui l’avait fait? il avait fallu un Dieu pour le faire.
SATAN.
Il s’était fait de lui-même.
SMARH.
Quand donc? Oh! l’abîme! oh! l’abîme! J’aurais bien voulu vivre alors! comme j’aurais alors nagé là dedans, comme mon âme se serait déployée dans cette immense nuit éternelle!
SATAN.
Hélas! depuis, la machine est faite, elle roule, elle broie, elle tourne toujours.
SMARH.
Ne se lassera-t-elle jamais?
SATAN.
Je l’espère, car l’éternité...
SMARH.
Oh! oui, ce mot-là est effrayant, n’est-ce pas? et il ferait trembler, quand même il ne serait que du vide.
SATAN.
Oh! oui, tous ces mondes se lasseront de tourner et de briller, et ils tomberont en poussière, usés comme des ossements; oui, ce soleil, un soir, s’éteindra dans la nuit du néant; oh! oui, alors les larmes seront taries, tout sera vieux, tout croulera, et lui peut-être...
SMARH.
Lui, l’Être suprême, mourir comme son œuvre?
SATAN.
Pourquoi non?
SMARH.
Eh quoi! l’éternité aurait une borne?
SATAN.
Oh! quelle suprême joie de se dire que lui aussi périra et qu’un jour cette essence du mal, le souffle de vie et de mort, sera passé comme les autres! de penser que cette voix qui fait trembler se taira! que cette lumière qui éblouit ne sera plus! Oh! tu roulerais donc aussi comme nous, toi, comme de la poussière, et une parcelle de ma cendre rencontrerait la tienne à cette place où fument les débris de ton œuvre! tu serais notre égal dans le néant, toi qui nous en fais sortir! Esprit puissant, né pour créer et pour tuer, pour faire naître, pour anéantir, tu serais anéanti aussi! Quoi! ce nom qui agitait les océans, le monde, les astres, l’infini, néant aussi! Ô béatitude de la mort, quand viendras-tu donc? Ô délices de la poussière et du sépulcre, que je vous envie!
SMARH.
Lui aussi est soumis à quelque chose? Je croyais qu’il était maître.
SATAN.
Non, il n’est pas maître, car je le maudis tout à mon aise; non, il n’est pas maître, car il ne pourrait se détruire.
SMARH.
Et nous sommes donc libres.
SATAN.
Tu penses que la liberté est pour nous? Qu’est-ce que cette liberté?
SMARH.
Oui, nous sommes libres, n’est-ce pas? car sur la terre je me sentais enchaîné à mille chaînes, retenu par mille entraves, tout m’arrêtait; et tandis que mon esprit volait jusqu’à ces régions, mon corps ne pouvait s’élever à un pouce de cette terre que je foulais. Mais maintenant je me sens plus grand, plus libre; je me sens respirer plus à l’aise, mon esprit s’ouvre à tous les mystères, nous voilà sur les limites de la création, je vais les franchir peut-être. Quelle grandeur autour de nous! tout cela brille et nous éclaire. Est-ce que nous ne pouvons errer à loisir dans cet infini? est-ce que nous ne marchons pas à plaisir sur cette éternité qui contient tout le passé et l’avenir, les germes et les débris?
Vois donc comme ces nuages se déploient mollement sous nos pieds, comme leurs replis sont moelleux et larges! vois comme ce firmament est bleu et profond, comme ces étoiles roulent et brillent, comme la lune est blanche et comme le soleil a des gerbes d’or sous nos pieds! Et il me semble que cela est fait pour moi, car pourquoi donc seraient-ils alors? la création doit avoir un autre but que sa vie même.
SATAN.
Tu es libre? tu es grand? Vraiment non, la liberté n’est ni pour ces astres qui roulent dans le sentier tracé dans l’espace et qu’ils gravissent chaque jour, ni pour toi qui es né et qui mourras, ni pour moi qui suis né un jour et qui ne mourrai jamais, peut-être. Quelle grandeur d’errer ainsi dans ce vide, d’être de la poussière au vent, du néant dans du néant, un homme dans l’infini!
SMARH.
Mais notre course s’avance, combien de choses nous avons déjà passées! Si je redescends sur le monde, il me sera trop étroit, je serai gêné dans son atmosphère d’insectes, moi qui vis dans l’infini. Mais où allons-nous? qui nous emporte toujours vers là-haut sans que rien n’apparaisse?
SATAN.
Eh bien, tu irais toujours ainsi des siècles, des éternités, et toujours ce vide s’élargirait devant toi. Oui, le néant est plus grand que l’esprit de l’homme, que la création tout entière; il l’entoure de toutes parts, il le dévore, il s’avance devant lui; le néant a l’infini, l’homme n’a que la vie d’un jour.
SMARH.
Hélas! tout n’est donc qu’abîme sans fin!
SATAN.
Et des Dieux y perdraient leur existence à le sonder.
SMARH.
Jamais, c’est donc le seul mot qui soit vrai?
SATAN.
Oui, le seul qui existe, jeté comme un défi éternel à la face de tout ce qui a vie; oui, tu vois ces gouffres ouverts sous tes pieds, cette immensité pendue sous nous, celle qui nous entoure, celle qui s’élargit sur nos têtes, eh bien, entre dans ton cœur et tu y verras des abîmes plus profonds encore, des gouffres plus terribles.
SMARH.
Comment? dans mon propre cœur à moi? je n’y avais jamais songé. Je sais qu’il est des hommes que leur pensée a effrayés et qui ont eu peur d’eux-mêmes, comme j’ai peur de ces incommensurables précipices.
SATAN.
Oui, sonde ta pensée, chaque pensée te montrera des horizons qu’elle ne pourra atteindre, des hauteurs où elle ne pourra monter, et, plus que tout cela, des gouffres dont tu auras peur et que tu voudrais combler. Tu fuiras, mais en vain; à chaque instant tu te sentiras le pied glisser et tu rouleras dans ton âme, brisé!
SMARH.
Hélas! l’âme de l’homme et la nature de Dieu sont donc également obscures?
SATAN.
Incomplètes et mauvaises l’une et l’autre.
SMARH.
Je les croyais toutes deux grandes et vraies.
SATAN.
Tu pensais donc que tu étais bien sur la terre?
SMARH.
Oui!
SATAN.
En effet, tu étais un saint.
SMARH.
Qui plaçait tout en Dieu.
SATAN.
Ah! cela est vrai, je me rappelle! Tu étais donc heureux, toi, tu jouissais d’une béatitude pure et éternelle, tandis que, tout autour de toi, tout ce qui vivait se tordait dans une angoisse infinie, éternelle. Quoi! tu n’avais jamais senti tout ce qu’il y avait de faux dans la vie, d’étroit, de mesquin, de manqué dans l’existence; la nature te paraissait belle avec ses rides et ses blessures, ses mensonges; le monde te semblait plein d’harmonie, de vérité, de grâce, lui, avec ses cris, son sang qui coule, sa bave de fou, ses entrailles pourries; tout cela était grand, ce monceau de cendres! ce mensonge était vrai! cette dérision te semblait bonne!
SMARH.
Mais depuis que vous êtes avec moi, tout est changé, maître, je ne sais combien de choses sont sorties de moi, combien de choses y sont entrées; il me semble, depuis, que l’infini s’est élargi, mais est devenu plus obscur.
SATAN.
C’est cela, vois-tu; à mesure qu’on avance, l’horizon s’agrandit; on marche, on avance, mais le désert court devant vous, le gouffre s’élargit. La vérité est une ombre, l’homme tend les bras pour la saisir, elle le fuit, il court toujours.
SMARH.
Je croyais l’avoir en entier, je croyais qu’il n’y avait que Dieu.
SATAN.
Tu n’avais donc jamais entendu parler du Diable?
SMARH.
Oui, par les pécheurs qui venaient vers moi, mais il s’était toujours écarté de mon cœur, tant j’étais pur.
SATAN.
Pur? mais il n’y a rien que le souffle du démon ne puisse flétrir. Tu ne savais pas qu’il remue tout dans ses mains armées de griffes, et que tout ce qu’il remuait il le déchirait, les âmes et les corps, l’infini et la terre? Partout est la puissance du mal, elle s’étend sur tout cela, et l’homme s’y jette, avide de pâture et d’erreurs.
SMARH.
Le péché seul est pouvoir du démon, c’est lui qui l’enfante; mais le bien?
SATAN.
Où est-il? Dis-moi donc quelque chose qui soit bien? Pourquoi cela est bien? Qui donc a établi les lois du bien et du mal? Montre-moi dans la création quelque chose fait pour ton bonheur, quelque chose de vrai, de saint, d’heureux? Dis-moi, n’as-tu jamais senti ta volonté s’arrêter à de certaines limites et ne pouvoir les franchir, tes larmes couler, la tristesse inonder ton âme, le mystère apparaître et t’envelopper? n’as-tu jamais contemplé le regard creux d’une tête de mort et tout ce qu’il y avait d’inculte et de néant dans ces os vides? Pourquoi donc les fleurs que tu portes à tes narines se flétrissent-elles le soir? pourquoi, quand tu prends un serpent, il te pique? pourquoi, quand tu aimes un homme, te trahit-il? pourquoi, quand tu veux marcher, la terre s’abaisse-t-elle sous ton pied? pourquoi, quand tu veux marcher sur les flots, s’abaissent-ils sous toi pour t’engloutir? pourquoi faut-il te vêtir, te nourrir toi-même, avoir besoin de quelque chose, dormir, marcher, manger? pourquoi sens-tu le poignard entrer dans tes chairs? pourquoi tout ce qui est autour de toi s’est-il conjuré pour te faire souffrir? pourquoi vis-tu enfin pour mourir?
SMARH.
Oui, le repos est dans la tombe.
SATAN.
Non! je trouble la paix des tombes, moi! Non! la mort donne la vie, et la création serait de la corruption, le fumier fertilise et le bourbier féconde.
SMARH.
N’est-ce pas la perpétuité de l’existence, l’immortalité des choses?
SATAN.
Oui, l’immortalité des vers de la tombe et des pourritures. Il faut que tout vive, que tout renaisse et souffre encore.
SMARH.
Pourquoi, comme tu le dis, cela est-il manqué? pourquoi le souffle du mal féconde-t-il la terre? pourquoi n’est-ce pas comme je le pensais? Pourquoi es-tu venu me troubler dans ma béatitude, me réveiller de ce songe? Placé sur cet infini, je sens mon âme défaillir de tristesse et d’amertume.
SATAN.
C’est le mystère du mensonge et de la vie; le vrai n’est que le vautour que tu as en toi et qui te ronge.
SMARH.
Dieu est donc méchant? moi qui le bénissais!
SATAN.
Tu ne peux savoir si son œuvre est bonne ou mauvaise, car tu n’as pas vécu, tu es à peine un enfant sorti de ses langes et de sa crédulité. Oui, celui qui a fait tout cela est peut-être le démon de quelque enfer perdu, plus grand que celui qui hurle maintenant, et la création elle-même n’est peut-être qu’un vaste enfer dont il est le Dieu, et où tout est puni de vivre.
SMARH.
Oh! mon Dieu! mon Dieu! j’aimais à croire, à rêver à ton paradis, aux joies promises; j’aimais à te prier, j’aimais à t’aimer; cette foi me remplissait l’âme, et maintenant j’ai l’âme vide, plus vide et plus déserte que les gouffres perdus dans l’immensité qui m’enveloppe. J’aimais à voir les roses où ta rosée déposait des larmes qui tombaient avec les parfums qu’elles contiennent, j’aimais à les cueillir, à me plonger dans le nuage d’encens... à répandre des fleurs sur ton autel.
SATAN.
Va, les fleurs les plus belles sont celles qui croissent sur les tombes; elles rendent hommage à la majesté du néant, elles parfument les charognes sous les couvercles de leurs pierres.
SMARH.
Je pensais que tout était grand, insensé que j’étais! sot que j’étais dans mon cœur! ce bonheur était celui de la brute. Le bonheur est donc pour l’ignorance; maintenant que je sais, je vois qu’il n’y a rien, et cependant j’ai peur. C’est donc le mal qui a créé toutes ces beautés, c’est l’enfer qui a fait toutes ces choses? Oh! non, non, j’aime encore, j’ai en moi l’amour qui gonfle ma poitrine. Cependant celui qui me conduit jusqu’ici est fort et vrai, sans cela l’aurait-il pu?
SATAN.
Oui, celui qui te mène ici, celui qui se joue avec toi et qui fait trembler le monde, est fort car il brave tout, et vrai car il souffre.
Ils montent encore.
SMARH.
Oh! grâce! grâce! assez! assez! je tremble, j’ai peur, il me semble que cette voûte va s’écrouler sur moi, que l’infini va me manger, que je vais m’anéantir aussitôt!
SATAN.
Et tout à l’heure tu te sentais grand! à la stupeur première avait succédé l’enivrement de la science, tu te regardais déjà comme un Dieu pour être monté si haut dans l’infini, et tu as peur de ce qui faisait ta gloire!
SMARH.
Plus on avance dans l’infini, plus on avance dans la terreur.
SATAN.
Quelle terreur peut assaillir la créature de Dieu? Tu étais si grand, si haut, si heureux! et maintenant tu es si bas, si tremblant, si petit! C’est donc cela, un homme? de la grandeur et de la petitesse, de l’insolence et de la bêtise! Orgueil et néant, c’est là ton existence.
SMARH.
Non! non! Je ne sais rien, et c’est cela qui me fait mal; je ne sais rien, l’angoisse me ronge, et tu sais, toi! Mais pourquoi donc ces mondes?... Pourquoi tout?... Pourquoi suis-je là?... Oh! il y a deux infinis qui me perdent: l’un dans mon âme, il me ronge; l’autre autour de moi, il va m’écraser.
SATAN.
Ah! ton ignorance te pèse et les ténèbres te font horreur? tu l’as voulu!
SMARH.
Qu’ai-je voulu?
SATAN.
La science. Eh bien, la science, c’est le doute, c’est le néant, c’est le mensonge, c’est la vanité.
SMARH.
Mieux vaudrait le néant!
SATAN.
Il existe, le néant, car la science n’est pas. Veux-tu monter encore? Veux-tu avancer toujours? Oh! l’horrible mystère de tout cela, si tu le connaissais! ta peau deviendrait froide, et tes cheveux se dresseraient, et tu mourrais, épouvanté de tes pensées.
SMARH.
Oh! non, non, j’ai peur! cet infini me mange, me dévore; je brûle, je tremble de m’y perdre, de rouler comme ces planches emportées par les vents et de brûler comme elles par des feux qui éclairent; assez! grâce!
SATAN.
Cependant je t’aurais poussé bien loin dans le sombre infini.
SMARH.
Mais toujours dans le néant. Non, non, fais-moi redescendre sur ma terre, rends-moi ma cellule, ma croix de bois, rends-moi ma vallée pleine de fleurs, rends-moi la paix, l’ignorance. (Ils descendent.) Merci! Ou plutôt fais-moi connaître le monde, mène-moi dans la vie; tu m’as montré Dieu, montre-moi les hommes.
SATAN.
Oui, viens, suis-moi, je te montrerai le monde et tu reculeras peut-être aussi épouvanté; viens, viens, je vais te montrer l’enfer de la vie; tu vois les tortures, les larmes, les cris, viens, je vais déployer le linceul, en secouer la poussière, je vais étendre la nappe de l’orgie pour le festin; viens à moi, créature de Dieu, viens dans les bras du démon, qui te berce et t’endort.
La mer, des prairies, de hautes falaises; temps calme;
le soleil se couche sous les flots.
SMARH.
Me voilà enfin sur la terre! l’homme naturellement s’y sent bien, il y est né.
SATAN.
Pourquoi la maudit-il toujours?
SMARH.
Moi, je suis fait pour y vivre; comme cette nature est belle!
SATAN.
Et comme tu la comprends bien, n’est-ce pas? comme ses mystères te sont dévoilés?
SMARH.
Tu as beau m’entourer de tes subterfuges et de tes sophismes, je ne suis plus ici dans les régions du ciel, où tous ces mondes errants m’effrayaient; non, j’étais fait pour celui-ci, c’est sur lui qu’il faut vivre.
SATAN.
Et mourir aussi, n’est-ce pas? il y a longtemps que tu y respires, que tu y souffres, créature humaine; explique-moi donc le mystère d’un de ces grains de sable que tu foules à tes pieds ou celui d’une goutte d’eau de l’Océan?
SMARH.
Mais regarde toi-même comme la mer est douce et comme les rayons du soleil lui donnent des teintes roses sous ces ondes vertes! Sens-tu le parfum de la vague qui mouille le sable, comme les flots sont longs et forts, comme ils roulent, comme ils s’étendent? vois donc cette bande d’écume qui festonne le rivage avec des coquilles et des herbes; regarde comme cela est loin et large, quelle beauté! Nieras-tu que mon âme ne s’ouvre pas à un pareil spectacle, quand j’entends cette mer qui roule et meurt à mes pieds, quand je vois cette immensité que j’embrasse de l’œil?
SATAN.
Aussi loin que ton œil peut voir, oui; tu vois l’infini, jusqu’à l’endroit où ton esprit s’arrête, et tu crois l’avoir saisi quand tu as glissé dessus.
SMARH.
Mais non, tout cela est trop beau pour n’être pas fait pour l’homme, pour son bonheur, pour sa joie. Vois donc aussi ces hautes falaises blanches sur lesquelles plane la mouette aux cris sauvages, aux ailes noires; vois plus loin ce pâturage touffu avec ses herbes tassées et ses fleurs ouvertes.
SATAN.
Et regarde aussi comme tu es petit au pied des rochers, comme tu es petit même auprès des brins d’herbe que foulent les bœufs et qui se redressent après. Oui, tu es plus faible que ces cailloux que la mer roule en criant, comme si elle avait des chaînes dans le ventre.
SMARH.
Mais le caillou est immobile et mon pied le pousse.
SATAN.
Et toi donc? N’y a-t-il pas un pied aussi qui t’écrase sous son talon invisible? Écrase donc un grain de sable, homme fort!
SMARH.
Mais je marche sur l’Océan, je me dirige sans sentier et sans chemin.
SATAN.
Traces-en un qui dure une seconde, avec la quille de mille flottes.
SMARH.
J’évite sa colère.
SATAN.
Fais-en une semblable.
SMARH.
J’échappe à ses coups.
SATAN.
Quand ils ne sont plus.
SMARH.
Tout cela, te dis-je, m’a été donné par Dieu. N’ai-je pas une intelligence qui m’a fait le roi de la création, qui m’a placé au premier rang, qui dompte la nature, la maîtrise et la bâillonne? N’est-ce pas moi qui remue la terre, bâtis des villes, dirige le cours des fleuves? Dis, nieras-tu la puissance de l’homme?
SATAN.
Non! Honneur à l’homme qui bâtit, bouleverse, remue, qui s’agite, qui construit, qui meurt! honneur aussi à la mort qui fait les poussières et les ruines, qui dévore le passé, qui abat les palais construits! honneur à la nature qui fait naître l’homme, qui le conduit avec des guides de bronze, qui le maîtrise par tous les sens, qui le tourmente sous toutes les formes, qui le fait mourir, le dissout et le reprend dans son sein! Puissance et éternité pour l’homme qui vit et qui souffre, pour ses œuvres indestructibles, pour ses ouvrages sans fin, pour sa poussière immortelle!
SMARH.
Le peu de durée de nos œuvres n’en prouve pas moins la puissance.
SATAN.
C’est-à-dire que ta force prouve ta faiblesse; tu es éternel et tu meurs, tu es fort et tout te dompte, tes œuvres sont durables et elles périssent; le palais que tu as habité dure moins que la tombe qui renferme ta poussière, et l’un et l’autre deviennent poussière aussi; puis rien, comme toi.
SMARH.
Les œuvres de l’homme ont changé la face du globe.
SATAN.
Oui, la terre avait des forêts et tu les as coupées, les prairies avaient de l’herbe et tes troupeaux l’ont mangée, elle renfermait un principe de création et tu l’as épuisée par la culture. Tu crois que tes moyens artificiels et le misérable fumier que tu répands feront une création quelconque, une fécondité, non, non, te dis-je; jeté sur le monde, tu as voulu, dans ton orgueil immense, dompter cette nature qui t’environne, tu as voulu être grand auprès de cette grandeur, tu as cru être immortel auprès de la vie, et tu n’as que la faiblesse et le néant.
SMARH.
Oh! tu mens! je me sens fort.
SATAN.
Vraiment! comment donc?
SMARH.
Sur tout; sur les animaux d’abord.
SATAN.
Par ta ruse, c’est-à-dire que tu as pris la pierre et tu l’as élevée unie, mais la pierre tombe et roule, et les champs sont maintenant où il y avait des tours, et les pyramides sont moins hautes que les herbes, sous la terre; tu as resserré les fleuves, mais les fleuves se sont répandus dans tes campagnes; tu as voulu arrêter la mer dans des quais, et tu t’es cru grand parce que chaque jour elle venait battre à la même place, mais peu à peu elle a mangé lentement la terre, chaque jour elle la dévore.
SMARH.
Est-ce que tout, au contraire, dans la création n’est pas ordonné sur une échelle de forces et d’intelligences successives?
SATAN.
Oui, et de misères. Continue.
SMARH.
Est-ce que je ne suis pas supérieur au cheval, et le cheval à la fourmi, et la fourmi au caillou?
SATAN.
Oui, puisque tu es sur le cheval et que tu l’accables, et que le cheval écrase la fourmi, et que la fourmi creuse la terre.
SMARH.
Est-ce que je n’ai pas une âme, une âme qui entend, qui sent, qui voit?
SATAN.
Qui souffre aussi! Oui, tu es plus grand par tes malheurs que tout ce qui t’entoure, grandeur digne d’envie! le géant souffre plus que les insectes! Tu te crois le maître de l’Océan, de la terre, tu fonds les métaux, tu cisèles la pierre, tu fends l’onde, eh bien, quand la fournaise bout et que l’airain ruisselle à flots rouges, quand la pierre crie sous ton marteau, quand la terre gémit sous tes coups, quand les vagues murmurent en battant la proue de tes navires, oui, tout cela souffre moins que toi seul, ici, sans travail, sans rien qui te déchire la peau, ni t’arrache les entrailles, ni te lime la chair, mais seulement les yeux levés vers le ciel, l’abîme, et demandant pourquoi cela? pourquoi ceci?
SMARH.
C’est vrai, comment donc?
SATAN.
C’est que le ciel te montre ses feux, mais ses feux te brûlent; que la mer s’étend devant toi, ouvre sa surface, mais elle t’engloutit; c’est que ton intelligence te sert, mais te trahit et te fait souffrir; c’est que l’infini est ouvert devant toi, mais sans bornes et sans fin, et qu’il te perd.
Les oiseaux de nuit, des vautours, des mouettes sortent des rochers et viennent planer alentour. De temps en temps ils s’abattent sur le rivage en troupes et vont tirer des varechs ou des débris dans la mer. Les vagues bondissent, et leur bruit retentit dans les cavernes.
SMARH.
Cette nature est sombre.
SATAN.
Tout à l’heure tu la trouvais si riante.
SMARH.
Il en est ainsi quand le soleil n’éclaire plus et que les ténèbres enveloppent la terre.
SATAN.
Comme des langes qui la couvrent.
L’écume saute sur les rochers à fleur d’eau et, quand le flot s’est retiré, un silence se fait et l’on n’entend plus que le clapotement, toujours diminuant, des derniers battements de la vague entre les grosses pierres, puis, au loin, un bruit sourd. Les oiseaux de proie redoublent leurs cris déchirants.
SMARH.
Ô puissance de Dieu, que vous êtes grande!
SATAN.
Et terrible, n’est-ce pas? Ne sens-tu rien dans ton cœur qui fléchisse et qui te crie que tu es faible, humble et petit devant tout cela?
SMARH.
Oui, la nature fait peur; ici tout n’est donc que crainte, appréhension?
SATAN.
Quand l’homme marche, son pied glisse, il tombe; quand sa pensée travaille, il glisse aussi, il tombe encore, il roule toujours, tu sais.
Les étoiles disparaissent au ciel, de gros nuages passent sur la lune, la lueur blanche de celle-ci perce à travers; bientôt les ténèbres couvrent le ciel, et l’obscurité n’est interrompue que par les lignes blanches que font les vagues sur les brisants. On entend des cris sauvages, les vagues sont furieuses.
SMARH.
Comme la mer mugit! sa colère est terrible.
SATAN.
Ce sont les œuvres de Dieu, elles frappent, elles déracinent, elles dévorent. Vois comme les rochers sont frappés; entends-tu l’Océan qui les ébranle et qui voudrait les déraciner pour les rouler dans son sein avec les grains de sable?
SMARH.
Comme les vagues sont hautes! (Il se rapproche de lui.) Celle-ci monte, elle va me prendre dans son vaste filet d’écume pour me rouler avec elle... ah! elle tombe, elle meurt... Au secours! au secours!
Il veut fuir. Satan l’arrête.
SATAN.
Que crains-tu donc, homme fort? tâche de donner un coup de pied à l’Océan, ta colère ne fera pas seulement jaillir un peu d’eau.
Smarh veut courir, il trébuche, il tombe sur les pierres; Satan le traîne pour le relever. Les vautours battent des ailes contre les rochers et ne peuvent monter plus haut. De grosses vagues noires se gonflent en silence et s’abaissent, la mer semble lassée.
SMARH.
Grâce! grâce!
SATAN le traîne sur les genoux.
Debout! debout! homme fort, la tête haute devant la tempête! Est-ce de cela que tu as peur? Une vague, qu’est-ce donc? N’as-tu pas une âme immortelle? Que te fait la vie?
SMARH.
Pitié! pitié!
SATAN.
Allons donc, image de Dieu, sois aussi grand que la pierre qui résiste.
SMARH.
Tout me manque. Si cette mer allait avancer encore! si ces rochers allaient marcher vers le rivage!... La mer va m’entraîner! Quels horribles cris!
Les herbes marines, déracinées, flottent sur la mousse des flots; les vagues sont fortes et cadencées; un bruit rauque se fait entendre quand le flot se retire. On dirait que la mer veut arracher le rivage, elle se cramponne aux galets, mais elle glisse dessus.
SMARH.
Comme la création est méchante! Est-ce qu’il y a eu toujours autant de fureur dans l’existence, autant de cruauté dans ce qui est fort? Pitié, mon maître! dis-moi donc si cela dure toujours, si cette colère est éternelle.
SATAN.
Voyons! toujours! Smarh, ne t’ai-je pas dit que le mal était l’infini?
SMARH.
Non, l’homme n’est point cela. Son corps tombe sous les coups, son cœur se ploie sous la douleur.
SATAN.
Car son corps n’est point d’acier, mais son cœur est de bronze au dehors et de boue au dedans. Oh! pauvre homme! tu es bien pétri de terre, l’eau et le soleil te soulagent et te nuisent.
SMARH.
Pourquoi donc tant de maux? pourquoi la vie est-elle ainsi pleine de douleurs?
SATAN.
Pourquoi la vie elle-même? pourquoi la tempête? si ce n’est pour faire et pour briser l’une et l’autre.
SMARH.
Et cela est depuis des siècles, et la terre n’est pas usée!
SATAN.
Non, mais chaque pied qui a marché sur elle a creusé son pas ineffaçable; celui du mal l’a percée jusque dans ses entrailles.
SMARH.
L’Océan est ce qu’il y a de plus grand.
SATAN.
Oui, c’est ce qu’il y a de plus vide. Quelle colère, n’est-ce pas? il est jaloux de cette terre, depuis ce jour où il fut refoulé sur son lit de sable où il se tord, et comprimé dans ses abîmes qui engloutissent les flottes et les armées, car, avant, il allait, il battait sans rivages, et le choc de ses flots n’avait point de termes, les vagues ne couraient point vers la terre, elles ne mouraient jamais, et la même pouvait rouler, rouler, pendant des siècles sur la surface unie de l’onde; un immense calme régnait sur cette immensité.
SMARH.
Ne parles-tu pas de ces époques inconnues aux mortels, où la création s’agitait dans ses germes, où la mer roulait des vallées, et où la terre avait des océans sur elle?
SATAN.
Oui, alors que les vagues remuaient dans leurs plis la fange sur laquelle on a bâti des empires.
SMARH.
Il y avait donc du repos alors... Est-ce que le chaos était bon?
SATAN.
C’était l’autre éternité, une éternité qui dort et sans rien qu’elle broie.
SMARH.
Et pas un cri sur tant de surface? pas une torture dans toutes ces entrailles?
SATAN.
Non, la terre et la mer étaient de plomb et semblaient mêlées l’une à l’autre, comme de la salive sur de la poussière.
SMARH.
Et quand la création apparut, la terre fut retirée, et l’Océan refoulé dans ses fureurs; depuis, il s’y roule toujours.
SATAN.
Un jour cependant il en sortit.
SMARH.
Au déluge, on me l’a dit, quand tous les hommes furent maudits et que la corruption eut gagné tous les cœurs.
SATAN.
Alors les fleuves versaient leurs eaux dans les campagnes; leur lit, ce fut les plaines; la mer tira d’elle-même des océans entiers, elle monta d’abord plus haut que de coutume, elle gagna les cités et entra dans les palais, elle battit le pied des trônes et en enleva le velours. Le trône croyait qu’elle s’arrêterait là, et elle monta plus haut, elle gagna les déserts et vint aux pyramides; les pyramides croyaient qu’elle mourrait à leurs pieds, et ses plus petites vagues surpassèrent leur sommet; elle gagna les montagnes, et elle s’élevait toujours comme un voyageur qui monte, elle entraînait avec elle les villes et les tours, et les hommes pleurant. Alors on entendit des bruits étranges et des cris à bouleverser des mondes. Tu les eusses vus se cramponner à l’existence qui leur échappait; ils gravissaient les montagnes, mais la mer montait derrière eux, les entraînait et les roulait avec la poussière des choses éteintes. Alors quand les pyramides, les forêts, les montagnes furent arrachées comme l’herbe, et qu’une grande plaine verte, avec des débris de tombeaux et de trônes, s’étendit de tous côtés, les vagues vinrent à battre, la tempête se fit, et l’immense joie de la mort s’étendit sur cette solitude.
SMARH.
Et cela, hélas! ne dura pas toujours; la création n’est donc faite que pour renaître de sa propre mort et souffrir de sa propre vie. Horreur que ce déluge! pourquoi tant de malheurs?
SATAN.
Mais le déluge dure encore.
SMARH.
Comment cela?
SATAN.
L’océan des iniquités a baigné tous les cœurs, et l’immensité du mal ne s’étendit-elle pas sur la terre? D’abord il emporta quelques hommes, puis il vint dans les villes, il monta sur les trônes, il emporta les palais, à lui les cités! Il gagna les campagnes, les forêts, et chaque jour il s’étend comme un nouveau déluge, comme une mer qui monte.
SMARH.
Cet océan dont tu parles est donc aussi fort que celui-ci?
SATAN.
Plus vaste encore, et ses tempêtes font plus de ravages.
SMARH.
Et où donc chercher un refuge si tout n’est que néant, corruption, abîme sans fond?
SATAN.
Ah! où donc? où donc? que sais-je?
SMARH.
Le bonheur n’est donc qu’un mensonge?
SATAN.
Non, il existe.
SMARH.
N’est-ce pas dans la joie, dans le bruit, dans l’ambition, dans les passions qui remuent le cœur et le font vivre?
SATAN.
Oui, dans tout cela, joies ou peines, voluptés ou supplices, le cœur se gonfle et s’agite.
SMARH.
Mais je voudrais voir le monde, car je ne sais rien de la vie.
SATAN.
Il est facile de tout t’apprendre, je vais t’y conduire.
Il appelle: «Yuk! Yuk!» Yuk paraît.
YUK.
Quoi, mon maître?
SATAN.
On te demande ce que c’est que la vie.
YUK.
Qui cela? qui fait une pareille question? (Satan lui désigne Smarh.) Vraiment! (Riant.) La vie? ah! par Dieu ou par le Diable, c’est fort drôle, fort amusant, fort réjouissant, fort vrai; la farce est bonne, mais la comédie est longue. La vie, c’est un linceul taché de vin, c’est une orgie où chacun se soûle, chante et a des nausées; c’est un verre brisé, c’est un tonneau de vin âcre, et celui qui le remue trop avant y trouve souvent bien de la lie et de la boue.
Tu veux connaître cela? pardieu! c’est facile; mais tu auras le mal de mer avant cinq minutes et une envie de dormir, car tout cela te fatiguera vite, car l’existence te paraîtra une mauvaise ratatouille d’auberge, qu’on jette à chacun et que chacun repousse, repu aux premières cuillerées; car les femmes te paraîtront de maigres mauviettes, les hommes de singuliers moineaux, le trône une gelée bien tremblante, le pouvoir une crème peu faite, et les voluptés de tristes entremets.
Un digne cuisinier, c’est vous, mon maître, qui nous servez toujours ce qu’il y a de plus beau sous le ciel; vous, qui donnez les jolies pécheresses, laissant aux anges du ciel les dévotes jaunies. A nous, dont la nappe est faite avec les linceuls des rois, qui nous asseyons au large festin de la mort sur les trônes et les pyramides, qui buvons le meilleur sang des batailles, qui rongeons les plus hautes têtes de rois et qui, bien repus des empires, des dynasties, des peuples, des passions, des larges crimes, revenons chaque jour regarder le monde se mouvoir, les marionnettes gesticuler aux fils que nous tenons dans la main, qui voyons passer, en riant, les siècles amoncelés, et l’histoire avec ses haillons fougueux et sa figure triste, et le temps, vieux faucheur glouton, aux talons de fer et à la dent éternelle, tout cela, pour nous, tourne, remue, marche, s’agite et meurt; nous voyons la farce commencer, les chandelles brûler et s’éteindre, et tout rentrer dans le repos et dans le vide, dans lequel nous courons comme des perdus, riant, nous mordant, hurlant, pleurant.
Ah! mon novice a la tête forte, tant mieux! nous avons beaucoup de choses à lui montrer. D’abord un peu d’histoire, puis un peu d’anatomie, et nous finirons par la gastronomie et la géographie. Que faut-il faire? Monter sur la montagne pour voir la plaine et la cité? Eh bien, oui, nous allons gravir sur quelque hauteur d’où nous aurons un beau coup d’œil. Je puis, pardieu! vous accompagner, car le Dieu du grotesque est un bon interprète pour expliquer le monde.
Sur la montagne, les forêts, le Sauvage et sa famille. A l’horizon, une immense plaine, couverte de pyramides, arrosée par des fleuves. Au fond, une ville avec ses toits de marbre et d’or, un éclatant soleil.—La femme et l’homme sont entièrement nus, leurs enfants se jouent sur des nattes, le cheval est à côté; le Sauvage est triste, il regarde sa femme avec amour.
LE SAUVAGE.
Oh! que j’aime la mousse des bois, le bruissement des feuilles, le battement d’ailes des oiseaux, le galop de ma cavale, les rayons du soleil, et ton regard, ô Haïta! et tes cheveux noirs qui tombent jusqu’à ta croupe, et ton dos blanc, et ton cou qui se penche et se replie quand mes lèvres y impriment de longs baisers, je t’aime plein mon cœur. Quand ma bonne bête court et saute, je laisse aller ses crins qui bruissent, j’écoute le vent qui siffle et parle, j’écoute le bruit des branches que son pied casse, et je regarde la poussière voler sur ses flancs et l’écume sauter alentour; son jarret se tend et se replie, je prends mon arc et je le tends; je le tends si fort que le bois se plie, prêt à rompre, que la corde en tremble, et, lorsque la flèche part et fend l’air, mon cheval hennit, son cou s’allonge, il s’étend sur l’herbe, et ses jambes frappent la terre et se jettent en avant.
La corde vibre en chantant et dit à la flèche: Pars, ma longue fille, et déjà elle a frappé le léopard ou le lion, qui se débat sur le sable et répand son sang sur la poussière. J’aime à l’embrasser corps à corps, à l’étouffer, à sentir ses os craquer dans mes mains, et j’enlève sa belle peau, son corps fume et cette vapeur de sang me rend fier.
Il en est parmi mes frères qui mettent des écorces à la bouche de leurs juments pour les diriger, mais moi, je la laisse aller, elle bondit sur l’herbe, saute les fleuves, gravit les rochers, passe les torrents, l’eau mouille ses pieds, et les cailloux roulent sous ses pas.
HAÏTA.
Je me rappelle, moi, que, le jour où je t’ai vu, j’aimai tes grands yeux où le feu brillait, tes bras velus aux muscles durs, ta large poitrine où un duvet noir cache des veines bleues, et tes fortes cuisses qui se tendent comme du fer, et ta tête et ta belle chevelure, ton sourire, tes dents blanches. Tu es venu vers moi; dès que j’ai senti tes lèvres sur mon épaule, un frisson s’est glissé dans ma chair, et j’ai senti mon cœur s’inonder d’un parfum inconnu. Et ce n’était point le plaisir de rester endormie sur des fleurs, auprès d’un ruisseau qui murmure, ni celui de voir dans les bois, la nuit, quelque étoile au ciel, avec la lune entourée des nuages blancs, et toute la robe bleue du ciel avec ses diamants parsemés, ni de danser en rond sur une pelouse, vêtue avec des chaînes de roses autour du corps, non! C’était... je ne puis le dire.
Et puis sentir dans mon ventre s’agiter quelque chose, et j’avais un espoir infini d’être heureuse, je rêvais, je ne sais à quoi.
Et puis deux enfants sont venus, j’aimais à les porter à ma mamelle, et quand je les regardais dormir, couchés dans notre hamac de roseau, je pleurais, et pourtant j’étais heureuse.
LE SAUVAGE.
Mon cœur est triste pourtant, je le sens lourd en moi-même, comme une nacelle pesamment chargée qui traverse un lac, les vagues montent et le pont chancelle. Depuis longtemps déjà (car la douleur vieillit et blanchit les cheveux) un ennui m’a pris, je ne sais quelle flèche empoisonnée m’a percé l’âme et je me meurs.
Hier encore j’errais comme de coutume, mais je ne pressais point de mes genoux les flancs de ma cavale, je ne tendais pas la corde de mon arc; je m’assis au milieu des bois et j’entendais vaguement la pluie tomber sur le feuillage.
A quoi pensais-je alors? je regardais les herbes avec leurs perles de rosée. En vain le tigre passait près de moi et venait boire au ruisseau, en vain l’aigle s’abattait sur le tronc des vieux chênes, je baissais la tête, et des larmes coulaient sur mes joues. Quand ce fut le milieu du jour et que les rayons de l’astre d’or percèrent en les branches, je vis cette lumière sans un seul sourire. Oh! non, j’étais triste.
Et pourtant Haïta est belle, je n’aime point d’autre femme, mes enfants sont beaux, mon cheval court bien, mon arc lance la flèche, ma hutte est bonne et, quand j’y reviens, il y a toujours pour moi des fruits nouvellement cueillis et du lait tiré à la mamelle de ma vache blanche. Hélas! j’ai pensé à des choses inconnues, je crois que des fées sont venues danser devant moi et m’ont montré des palais d’or dont j’étais le maître; elles étaient là avec des pieds d’argent qui foulaient le gazon, leur figure m’a souri, mais ce sourire était triste et leurs yeux pleuraient. Que m’ont-elles dit? j’ai oublié toutes ces choses, qui m’ont ravi jusqu’au fond de l’âme; et puis, quand la nuit est venue, et qu’on entendit les vautours sortir avec leurs cris féroces des antres de rocher, et que les chacals et les loups traînaient leurs pas sous les feuilles, et que les oiseaux avaient cessé de chanter sur les branches, tout fut noir; les feuilles blanches du peuplier tremblaient au clair de lune. Alors j’eus peur, je me suis mis à trembler comme si j’allais mourir ou si la nuit allait m’ensevelir dans un monde de ténèbres, et pourtant mon carquois était garni, pourtant mon bras est fort, et ma cavale était là, marchant sur les feuilles sèches, elle qui fait des bonds comme une flèche sur un lac.
Et cette nuit, quand je ne dormais pas et que ma femme tenait encore ma main sur son cœur, et que les enfants dormaient comme elle, des désirs immodérés sont venus m’assaillir; j’ai souhaité des bonheurs inconnus, des ivresses qui ne sont pas, j’aurais voulu dormir et rêver en paradis! Il m’a semblé que mon cœur était étroit, et pourtant Haïta m’aime, elle a de l’amour pour moi plein toute son âme!
Un jour, je ne sais si c’est un songe ou si c’est vrai, les feuilles des arbres se sont enveloppées tout à coup, et j’ai vu une immense plaine rouge. Au fond, il y avait des tas d’or, des hommes marchaient dessus, ils étaient couverts de vêtements; mon corps est nu, je me sens faible, la neige est tombée sur moi, j’ai froid, je pourrais, en mettant sur moi quelque chose, avoir toujours chaud. Quand je me regarde, je rougis; pourquoi cela?
D’autres femmes m’aimeraient peut-être davantage que Haïta... Comment peut-on mieux aimer qu’elle? Elle m’embrasse toujours avec le même amour!... Mais pourquoi n’y aurait-il d’autres amours dans l’amour même?
Et puis les bois, les lacs, les montagnes, les torrents, toutes ces voix qui me parlaient et me formaient une si vaste harmonie, me semblent maintenant déserts, vides. J’étouffe sous les nuages, mon cœur est étroit, il se gonfle, plein de larmes et prêt à crever d’angoisse. Pourquoi donc n’y aurait-il pas des huttes plus belles que la mienne, des bois plus larges encore, avec des ombrages plus frais? Je veux d’autres boissons, d’autres viandes, d’autres amours.
Et puis j’ai envie de quitter ce qui m’entoure et de marcher en avant, de suivre la course du soleil, d’aller toujours et de gagner les grandes cités d’où tant de bruit s’échappe, d’où nous voyons d’ici sortir des armées, des chars, des peuples; il y a chez elles quelque chose de magique et de surnaturel; au seuil, il me semble que j’aurais peur d’y entrer, et pourtant quelque chose m’y pousse. Une main invisible me fait aller en avant, comme le sable du désert emporté par les vents; en voyant les feuilles jaunies de l’automne rouler dans l’air, j’ai souhaité d’être feuille comme elles, pour courir dans l’espace. J’ai lutté avec une d’elles, j’ai pressé les bonds de mon cheval, mais elles se sont perdues dans les nuages, et les autres sont tombées dans le torrent. Longtemps encore j’ai regardé le gouffre où elles s’étaient englouties et la mousse tourbillonner alentour, longtemps encore j’ai regardé les nuages avec lesquels elles montaient, et puis je ne les ai plus revues.
Est-ce que je serai comme la poussière du désert et comme les feuilles d’automne? Si j’allais m’engloutir dans un gouffre où je tournerais toujours! si j’allais aller dans un ciel où je monterais toujours!
Pourquoi donc ai-je en moi des voix qui m’appellent? Quand je prête l’oreille, il me semble que j’entends au loin quelqu’un qui me dit: Viens, viens!
Est-ce qu’il va y avoir une bataille, et que la plaine va être couverte de mille guerriers avec leurs chevaux à la crinière flottante, avec l’arc tendu, et la mort au bout de chaque flèche? Oh! comme il y aura des cris et des flots de sang!
Non! c’est peut-être un long voyage, comme celui des oiseaux qui passent par bandes et traversent les océans; et moi il faut partir seul!... Mais où irai-je? je n’ai pas des ailes comme eux.
Je dirai donc adieu à ma femme, à mes enfants, à ma hutte, à mon hamac, à mon chien, au foyer plein de bois pétillant, au lac où je me mirais souvent, aux bois où je respirais plein d’orgueil; adieu à ces étoiles, car je vais voir d’autres cieux... Et ma cavale? faudra-t-il la laisser? Mais, si elle mourait en chemin, les vautours viendraient donc manger ses yeux?... Et puis, quand mes enfants seront plus grands, ils monteront dessus comme moi et ils iront à la chasse pour leur vieille mère... Mais la pauvre bête sera morte, la hutte sera détruite par l’ouragan, l’herbe sera flétrie, tout ce qui m’entoure ne sera plus et sera parti dans la mort!
Allons donc! la nuit vient, la brise du soir me pousse, il faut partir, je pars. Adieu mes enfants, adieu Haïta, adieu ma cavale, adieu le vieux banc de gazon où ma mère m’étendait au soleil, adieu, je ne reviendrai plus.
SATAN.
Vite! Vite donc! N’entends-tu point dans l’air des voix qui te disent de partir? Pars donc!
Tu crains de quitter Haïta? je te donnerai d’autres femmes; tu crains de quitter ton cheval? je te donnerai des chars; au lieu de la hutte tu auras des palais, au lieu des bois tu auras des villes... des villes, du bruit, de l’or, des bataillons entiers, une fournaise ardente, une frénésie, une ivresse folle!
Oh! tu ne sais pas des joies, des voluptés, des raffinements de plaisir! Ton âme sera élargie et sera doublée, des mondes y entreront et tourneront en toi.
Entends-tu la danse des femmes nues qui sourient, qui t’appellent? Oh! si tu savais comme elles sont belles, comme leurs corps ont de l’amour! elles te prendront, te berceront sur leur poitrine haletante.
Entends-tu le bruit des armées, et les chars d’airain qui roulent sur le marbre des villes? entends-tu la longue clameur des peuples civilisés? le sang ruisselle, viens donc à la guerre!
Et ils t’élèveront sur un trône, c’est-à-dire que tu étais libre et tu seras roi; tu verras sous toi, à tes pieds, des armées et des nations, et quand tu frapperas du pied tu broieras des hommes. Tu auras de larges festins, où l’ivresse s’étendra sur ton âme; ce sera des nouveaux mets, des nouveaux vins, des frénésies inconnues.
Allons donc! entends-tu les coupes d’or qui bondissent, et les dents qui claquent sur le cristal? Entends-tu la volupté, la puissance, l’ambition, toutes les délices du corps et de l’âme qui te parlent, qui t’attendent, qui te pressent, qui t’entourent?
La nuit vient, les étoiles montent au ciel, le vent s’élève, les feuilles roulent sur l’herbe, marche!
Et tu iras en avant, toujours, jusqu’à ce que tu tombes à la porte d’un palais d’or.
LE SAUVAGE.
Adieu donc, adieu! Je pars pour le désert, le vent me pousse avec le sable.
Je vois déjà l’oasis, j’entends les chants du festin.
Adieu Haïta, adieu mes enfants, adieu ma cavale, adieu les bois, adieu les torrents!
Une voix m’a dit: Marche! et il y avait en elle quelque chose qui m’attirait et me charmait, adieu! adieu!
LE GÉNIE DU SAUVAGE.
Arrête! Arrête!
Non! non! reste à te balancer dans le hamac de jonc, à courir sur ta jument, à dépouiller le léopard de sa robe ensanglantée. Eh quoi! l’eau du lac est pure, les chênes sont hauts, et ta femme n’est-elle pas blanche? Ne te rappelles-tu plus ces nuits de délices sur le gazon plein de fleurs, quand les arbres avaient des feuilles, que la lune éclairait le ruisseau, et que les vents de la nuit, pleins de parfums et de mystères, séchaient les sueurs de vos membres fatigués? Eh quoi! vois donc le même soleil qui se couche dans l’horizon, il est plus rouge que de coutume, il y a du sang derrière, il y a du malheur dans l’avenir... Comme la mousse est fraîche et verte, comme le torrent mugit, plein d’écume! Te faut-il donc d’autres fleurs que celles des bois, d’autre musique que la cascade qui tombe, d’autre amour que les baisers d’Haïta, d’autre bonheur que ta vie?
Non! tu as en toi du plomb fondu qui te brûle, ton cœur est un incendie, prends garde! avant qu’il ne soit cendres ton corps tombera de pourriture et d’orgueil.
D’autres comme toi sont partis, hélas! vers la cité des hommes. Un soir ils ont dit un éternel adieu à leur femme, à leur foyer; ils ont quitté la vallée et la montagne, le rivage que la vague chaque jour venait baiser de sa lèvre écumeuse; leurs femmes pleuraient, le foyer ne brûlait plus, le chien aboyait sur le seuil et regardait la lune, la cavale hennissait sur l’herbe.
Et on ne les a plus revus! car un démon les a pris et les a perdus dans l’espoir qu’ils avaient, comme ces feux qui font tomber dans les fleuves.
Ils sont allés longtemps. Mais qui pourra dire toute la terre qu’ils ont foulée! Successivement ils ont passé à travers tout, et tout a passé derrière eux; la route s’allongeait toujours, le désert s’étendait comme l’infini, le bonheur fuyait devant eux comme une ombre. En vain ils regardaient souvent derrière, mais ils ne voyaient que la poussière remuée par les ouragans, et ils arrivèrent ainsi dans une satiété pleine d’amertume, dans une agonie lente, dans une mort désespérée.
Non! non! ne quitte ni les bois où bondit le tigre sous ta flèche acérée, ni le murmure du lac où les cerfs viennent boire la nuit et troublent avec leurs pieds les rayons d’argent de la lune, ni le torrent qui bondit sur les rocs, ni tes enfants qui dorment, ni ta femme qui te regarde les yeux pleins de larmes, le cœur gonflé d’angoisses. Mieux vaut la hutte de roseaux que leur palais de porphyre, ta liberté que leur pouvoir, ton innocence que leurs voluptés, car ils mentent, car leur bonheur est un rire, leur ivresse une grimace d’idiot, leur grandeur est orgueil et leur bonheur est mensonge.
Le Sauvage n’écouta point la voix de l’Ange, il partit; et Satan se mit à rire en voyant l’humanité suivre sa marche fatale et la civilisation s’étendre sur les prairies.
—Mais ce n’est pas tout, dit Yuk, entrons maintenant dans la ville, et ne nous amusons pas aux bagatelles de la porte.
Il était nuit, aucun bruit ne sortait de la cité endormie, on n’entendait qu’un vague bourdonnement comme des chants qui finissent; ils entrèrent. Les rues étaient désertes, les navires se remuaient et battaient du flanc les quais de pierre, la brise se jouait dans les cordages, les eaux coulaient sous les ponts, la lune brillait sur les dômes des palais, les étoiles scintillaient. Les carrefours, les rues, longues promenades, places ouvertes, tout était vide, et de blanches lueurs éclairaient tout cela et faisaient remuer des ombres. Pas un nuage.
Yuk était avec eux.
Il faisait chaud, l’air était emprisonné entre les maisons, et souvent des vents chauds semblaient s’élancer des dômes de plomb et courir dans l’air comme une cendre invisible. Des hommes étendus, ivres, dormaient par terre, d’autres étaient morts ou semblaient dormir aussi. Il y avait quelque chose de sombre et d’amer jusque dans le sommeil de la ville.
Yuk marchait devant eux, il guidait Smarh dans ce dédale impur, et, chemin faisant, il tirait de sa poche une certaine poudre, il la lançait en l’air; on la voyait s’allonger en spirale, puis tomber par les cheminées, et bientôt on voyait les murailles se disjoindre et de volumineuses cornes s’étendre, comme l’envergure d’une aile, pendant qu’une femme tournait le dos à un homme et donnait son devant à un autre.
Quand Yuk ouvrait la bouche, c’étaient des calomnies, des mensonges, des poésies, des chimères, des religions, des parodies qui sortaient, partaient, s’allongeaient, s’amalgamaient, s’enchevêtraient, se frisaient, ruisselaient, finissant toujours par entrer dans quelque oreille, par se planter sur quelque terrain pour germer dans quelque cerveau, par bâtir quelque chose, par en détruire une autre, enfouir ou déterrer, élever ou abattre.
Chacun des mouvements de sa figure était une grimace, grimace devant l’église, grimace devant le palais, grimace devant le cabaret, devant le bougre, devant le pauvre, devant le roi. S’il allongeait le pied, il faisait rouler une couronne, une croyance, une âme candide, une vertu, une conviction.
Et il riait, après cela, d’un rire de damné, mais un rire long, homérique, inextinguible, un rire indestructible comme le temps, un rire cruel comme la mort, un rire large comme l’infini, long comme l’éternité, car c’était l’éternité elle-même. Et dans ce rire-là flottaient, par une nuit obscure sur un océan sans bornes, soulevés par une tempête éternelle, empires, peuples, mondes, âmes et corps, squelettes et cadavres vivants, ossements et chair, mensonge et vérité, grandeur et crapule, boue et or; tout était là, oscillant dans la vague mobile et éternelle de l’infini.
Il sembla alors à Smarh que le monde était dépouillé de son écorce et restait saignant et palpitant, sans vêtements et sans peau. Son œil plongea plus loin dans les ténèbres, il crut un moment y voir des astres, les ténèbres étaient encore là.
—Entrons ici, dit Yuk.
Et la porte d’un palais s’ouvrit devant eux. Ils montèrent par un escalier de marbre, qui avait des taches de sang à chaque marche, le pied broyait des coupes d’or et des têtes humaines, et à chaque pas on sentait qu’on marchait sur de la chair, que quelque chose s’enfonçait sous vous et que des soupirs montaient.
Ils se trouvèrent dans une salle où il y avait un trône. Au pied de ce trône, un homme pâle, maigre, dans un manteau de pourpre. Il avait des nuits sans sommeil, celui-là, sa vie était une angoisse, passée à tenir un misérable morceau de bois doré qu’il avait dans les mains, et il marchait soucieux auprès de son trône, et, quand il le voyait prêt à pencher, il le soulevait et mettait dessous pour le soutenir de la corruption et de l’or, des têtes humaines qu’il allait chercher dans la foule.
Et tous les vices se traînaient à genoux à ses pieds, toutes les vertus s’inclinaient à son passage, toutes les convictions se fondaient comme du plomb devant son sourire, et tous les péchés capitaux le harcelaient et le tiraient par son linceul de pourpre, dont ils arrachaient quelques lambeaux.
Et l’Ambition lui disait: «Tiens, voilà des empires, voilà des hommes, des lauriers, de la gloire, de la poudre, des combats, des cités; la poudre des combats tourbillonne déjà; en route, à la guerre!» Et il sautait sur un cheval nu et le frappait à deux mains, il courait sur les hommes, brûlait les villes, le pied de son coursier cassait des crânes et des couronnes, le sang de la guerre fumait devant lui, il avait des vêtements pleins de sang et des mains rouges, et il appelait cela de la gloire.
Et la Luxure lui disait: «Tiens, voilà des femmes et des voluptés, tout est à toi, à toi, le roi. En est-il une qui résistera au maître? et si elle résistait tu pourrais l’étouffer dans tes bras et tu aurais son cadavre tout chaud et tout palpitant. N’as-tu pas des femmes qui s’épuisent en inventions pour te plaire? N’as-tu pas des poètes qui cherchent pour toi les raffinements les plus inouïs? Tiens, voilà des parfums qui fument, des femmes nues et étendues sur des roses, il est nuit, elles t’appellent de leurs voix douces comme des sons de la flûte.» Et il se ruait, comme une bête fauve, sur les gorges et sur les ventres des courtisanes et des dames de haut parage; il rugissait de plaisir, il se traînait comme un porc dans sa fange; avec toutes ses richesses il n’était qu’ignoble, avec toute sa gloire il était vil.
Les nuits, les jours, les crépuscules et les aurores, tandis que les esclaves nues dansaient en chantant, que la fanfare retentissait sous les voûtes dorées, il était entouré d’une troupe de beautés; toujours il avait quelque belle tête sur ses lèvres, de beaux bras blancs sur son cou; et en foule venaient les pères, les époux, les frères, les fils, vendre leur fille, leurs femmes, leurs sœurs, leur mère. Des brunes, des blondes, Andalouses à la peau cuivrée et aux cheveux noirs, femmes d’Asie aux mamelles pendantes, bondissantes et nues, filles de Grèce aux formes pures et aux yeux bleus, et celles du Nord, blondes comme les soleils d’automne, blanches comme le lait des montagnes, toutes pour lui étaient là, prêtes, parées ou nues; pour lui toutes les fleurs, tous les parfums, toutes les voluptés, toutes les amours.
Il y nageait, il s’y plongeait, il en prenait tant que son cœur pouvait en contenir, il les jetait et en prenait d’autres. Il aimait la femme aux mots d’amour, et la bouche aux dents fraîches, et les épaules blanches, couvertes d’une onde de cheveux noirs, et, quand il sentait des genoux presser ses flancs et des bras le serrer sur des seins nus, il se pâmait, il se mourait. Il était fou, idiot, stupide; il sentait avec un enivrement machinalement une sueur de femme couler sur son corps, il tombait en fermant les yeux et rêvant d’autres voluptés, d’autres fanges dans son sommeil.
Et l’Avarice lui disait: «De l’or! de l’or!» et il était pris d’une cupidité insatiable. De l’or! il y avait dans ce mot-là une frénésie satanique, et il amassait, il en amassait jusqu’au ciel, il en tirait de tout, des hommes et des choses; il pressait tout dans ses mains et ses mains suaient l’or, il avait des machines qui lui en faisaient, et il en avait de quoi combler des océans, il s’y roulait dessus et disait qu’il était riche. D’autres fois, il était jaloux, par caprice, d’un haillon et il le volait; s’il voyait une parcelle de quelque chose, il avait une soif de l’avoir, il avait du poison dans les veines.
L’Orgueil lui disait: «Vois donc! regarde tes flottes, tes océans, tes empires, tes peuples esclaves; tout à toi, à toi!» Et il se trouvait grand, fort, beau, il se faisait dresser des autels, il était plein d’orgueil, et son orgueil l’étouffait de plus en plus, comme s’il avait eu une tempête dans l’âme, qui se fût gonflée toujours.
Il courait donc de ses trésors à ses maîtresses, de ses esclaves à ses maîtresses, esclave lui-même, captif de ses vices, esclave et gêné d’un pli de rose sous lui. Mais quelqu’un vint qu’on n’attendait pas, il frappa à la porte à grands coups de pieds et il l’enfonça. Tout tomba, les lumières s’éteignirent, le trône fut emporté par le vent, le palais fut fauché, le roi et ses empires, ses voluptés, ses crimes, tout cela dans son linceul, tout cela poussière et néant.
Oh! Yuk se mit à rire, à rire toujours et longtemps; Satan dit que cela l’ennuyait et qu’il en avait vu assez.
—De l’érotique, du burlesque, du pastoral, du sentimental, de l’élégiaque! Voyons, Yuk, une littérature au lait pour un poitrinaire!
YUK.
Que voulez-vous que nous montrions au novice? des fiancés, des mariés ou des morts? un mensonge ou un serment?
SATAN.
Oui.
YUK.
Ensemble, n’est-ce pas? car serment et mensonge sont synonymes, ainsi que mariés et cocus, ainsi que fiancés et morts.