PETITE COMÉDIE BOURGEOISE.
SCÈNE PREMIÈRE
Un salon confortable, une maman qui tricote avec des mitaines, une lampe avec un abat-jour, un jeune homme et une jeune fille s’entreregardent.
LE JEUNE HOMME.
Eh bien?
LA JEUNE FILLE.
Eh bien?
LE JEUNE HOMME.
Mademoiselle!
LA JEUNE FILLE.
Monsieur!
LE JEUNE HOMME.
Chère amie, je vous aime (ici un baiser), je vous aime de tout mon cœur; si vous saviez...
La jeune fille lève un regard, le jeune homme pousse un soupir, la maman les regarde avec complaisance.
La conversation continue, on parle des projets de mariage, d’une tenue de maison; la jeune fille fait grande parade d’économie, le jeune homme grand étalage de magnificence.
On s’enhardit. Chaque matin le jeune homme arrive avec un gros bouquet, et en sortant de chez sa fiancée il va chez son médecin, qui finit de le purger d’une incommodité gênante un jour de noces et dangereuse pour l’épousée.
C’était un bon garçon, il avait fait son droit et avait fort bien usé de ses trois ans d’étudiant; il avait débauché un régiment de modistes et les avait toutes laissées en disant: «Tant pis! des femmes comme ça!» Il ne savait plus que faire, il lui avait pris envie de se ranger, de payer ses dettes, de s’établir et de se marier.
Sa femme était gentille, une grande fille blonde de dix-huit ans, élevée sous l’aile d’une bonne mère, chaste, blanche, timide.
Il l’aimait, il le croyait, il avait fini par se le persuader, il en était convaincu. S’il avait eu plus d’imagination, il se serait posé comme un amoureux de drame; cela lui semblait drôle tout de même.
Mais le jour des noces arriva, la mariée était jolie comme un ange, le jeune homme était beau comme un gendarme; l’une rêvait à mille instincts confus, pauvre colombe enfermée dans la cage et qui n’avait entrevu, entre les barreaux de l’honnêteté et le voile obscur des convenances, qu’un coin de ce grand ciel qu’on appelle amour; l’autre pensait en termes plus précis et en images plus distinctes à la nuit qui allait venir: «Une vierge, se disait-il, une femme comme cela!» et il n’en revenait pas d’étonnement.
SCÈNE II.
Une église, des conviés, des mendiants; les prêtres rayonnent, les pièces d’argent tombent goutte à goutte dans l’offerte, beaucoup de cierges. Les mariés sont à genoux, la jeune fille frémit, palpitante d’une joie pure; le jeune homme est frisé et a des gants blancs, il a été une heure à se laver les mains avec différents savons d’or, il embaume.
A l’hôtel de ville on prononce le «oui» d’une voix claire, tout est fini.
Yuk alors se met à rire, à rire de ce fameux rire que vous savez; il a raison, car il a devant lui au moins un demi-siècle de ménage.
Nous sommes trop moraux pour nous appesantir sur la nuit de noces et dire tout ce qui s’y fit, ce serait cependant curieux, mais la décence, cette maquerelle impuissante, nous en empêche. Passons à la
SCÈNE III.
Lune de miel (voyez la Physiologie du mariage, du sire de Balzac, pour les phases successives de la vie matrimoniale).
La femme s’aperçoit que son mari est beaucoup plus bête qu’elle ne le croyait; il lui avait paru si spirituel, quand il n’était encore qu’un fiancé (suivant l’expression poétique), un parti (suivant l’expression sociale), un bon ami (comme disent les cuisinières), et une p... dans l’horizon (suivant nous)!
De plus elle aimait la poésie, les rêves, les pensées capricieuses, brumeuses et vagabondes; et son mari commence par lui dire que Lamartine est incompréhensible, que les rêveurs sont des fous, qu’il n’y a de vrai que l’argent et la géométrie. Elle avait dans le cœur toute une couronne de fleurs parfumées, fleurs de poésie, fleurs d’amour, elle avait, plein son âme, une joie sereine, pure et religieuse; et feuille à feuille, jour à jour, il marche sur ses illusions, sur ses pensées d’enfant, avec le gros rire brute de l’homme qui triomphe, de la raison écrasant la poésie. Il fallait dire adieu à toutes ces diaphanes rêveries, où son esprit se berçait si mollement dans un ciel sans limites, dans un océan de délices et d’extases sans bord, sans rivage! quitter ses auteurs favoris qu’elle lisait les jours d’été, assise à l’ombre des ormes, ses chers poètes aux vaporeuses poésies, traités d’imbéciles par un homme de beaucoup d’esprit, disait-on!
Elle eut du dépit d’abord, puis elle finit par se persuader qu’elle avait tort, elle commença à aimer le monde, à vouloir aller au bal. Son mari y consentit, il était fier de faire briller sa femme et de montrer ses diamants; il pouvait se dire, en regardant les hommes lui presser la taille demi-nue, en faisant le plus gracieux sourire qu’il leur était possible: «Cette femme est à moi; vous avez le sourire, moi j’ai le baiser; vous avez la main gantée, le pied chaussé, le sein voilé, et moi j’ai la main nue, le pied nu, le sein découvert. A moi ces voluptés que vous rêvez sur elle, à moi cette beauté qui brille, ces yeux qui regardent, ces diamants qui reluisent; à moi tous les trésors que vous convoitez!» Ainsi l’orgueil s’était placé dans cet amour et le remplissait tout entier.
SCÈNE IV.
Elle eut un enfant, le plus joli du monde; elle l’aimait, le caressait, le baisait à toute heure du jour; c’était des joies sans fin, car c’était toute sa joie et son amour que cet enfant-là.
Son mari trouvait que ses couches l’avaient rendue laide, les cris de son fils l’ennuyaient, il ne l’aima que plus tard, lorsque la réputation du fils eut rejailli sur le père.
Cependant il retourna chez les filles et recommença sa vie de garçon. Sa femme restait le soir auprès du berceau, à prier Dieu et à pleurer. De temps en temps l’enfant ouvrait les bras et bégayait, ses petites mains potelées flattaient les joues de sa mère, rougies par de grosses larmes.
SCÈNE V.
Ce fut donc, d’une part, une vie de dévouement, de sacrifices, de combats; et, de l’autre, une vie d’orgueil, d’argent, de vice, une vie froide et dorée comme un vieil habit de valet tout galonné; et ils restèrent ainsi étrangers l’un à l’autre, habitant sous le même toit, unis par la loi, désunis par le cœur.
Il y eut d’un côté des larmes, des nuits pleines d’ennui, d’angoisses, des veilles, des inquiétudes, de l’amour; et de l’autre, des soucis, des sueurs, de l’envie, de la haine, des remords, des insomnies, des mensonges, une vie misérable et riche.
Tous deux allèrent où tout va, dans la mort. La femme mourut d’abord, seule avec un prêtre et son fils; on vint dire à Monsieur que Madame était morte; il s’habilla de noir et fit commander le cercueil.
La scène VI est toute remplie par un rire de Yuk, qui termina ici la comédie bourgeoise, en ajoutant qu’on eut beaucoup de peine à enterrer le mari, à cause de deux cornes effroyables qui s’élevaient en spirales. Comment diable les avait-il gagnées, avec une petite femme si vertueuse?
Ils continuèrent ainsi à marcher de droite et de gauche, furetant dans chaque ruisseau pour y trouver une vertu, dans chaque tas de boue pour y découvrir de l’or; ils regardaient dans toutes les maisons, il en sortait des cris de deuil, des chants de joie, là c’était une bière, ici un tonneau défoncé.
Le jour vint et la ville commença à s’éveiller; les hommes allaient par les rues, les uns revenaient d’une orgie, d’autres pleuraient, affamés; il y en avait qui tombaient d’épuisement et d’autres, pleins de vin, qu’écrasaient les roues des chars.
On entendit le cheval qui piaffait sur les pavés, et les pas d’hommes pressés qui couraient sur les dalles; déjà l’or roulait sur les tables, le fouet claquait sur les épaules de l’esclave, la prostitution ouvrait sa porte vénale, le vice se réveillait, le crime aiguisait son poignard et montait ses machines, la journée allait recommencer.
Il y avait un homme en haillons; le souffle du matin refroidissait sa peau, et quand le soleil vint à paraître il grelotta de plaisir, remua les épaules et sourit bêtement, on eût dit qu’il eût voulu faire entrer en lui la chaleur du soleil. Son teint était jaune, ses cheveux et sa barbe noire étaient couverts de poussière et de brins de paille, son grand œil bleu était vide et avait faim, sa bouche, entr’ouverte, avait un froid rire de bête fauve affamée.
YUK, SATAN, SMARH, en ouvriers.
YUK.
Qu’as-tu, mon camarade?
LE PAUVRE.
Ce que j’ai? mais qu’êtes-vous, vous-même? Personne jusqu’ici ne m’avait adressé une pareille question, ils passaient tous en me regardant. Mais n’êtes-vous pas du pays? Oui, je le vois à vos vêtements. Oh! si vous venez du beau pays d’Allemagne, dites-moi si le Rhin coule toujours, si la cathédrale de Cologne, avec ses saints de pierre, est toujours debout; dites-moi si les arbres ont toujours des feuilles, car, pour moi, je crois que la nature est changée depuis que je suis dans cette ville hideuse.
YUK.
Voyons, contez-nous cela, à des compagnons de votre état, de votre pays.
LE PAUVRE.
Mon état? je n’en ai pas. Mon pays? je n’en ai plus. Est-ce qu’il y en a pour le malheureux? Celui qui a un pays, c’est celui qui est heureux, mais le malheureux n’a pour patrie que son cœur plein d’angoisse. Que voulez-vous que je vous dise? je ne sais rien, si ce n’est que je hais les riches et que j’ai faim. Je suis parti de mon pays parce qu’on m’en a chassé avec des huées et des pierres, car mes guenilles étaient sanglantes, il y avait une infamie dans notre famille. Ah! l’infamie, c’est de vivre comme je vis. J’ai donc été sans savoir où, à l’aventure, marchant dans les routes et les campagnes, vivant en volant une pomme, un fruit, un morceau de pain; on me repoussait toujours, on disait que j’étais laid.
YUK, riant.
Ah! ah! ah!
LE PAUVRE.
Je n’avais appris aucun métier, je ne savais que manger et je n’avais rien à manger; parfois, j’étais pris d’une fureur immense, et il me semblait que j’aurais broyé le monde d’un coup de pied. Il me fallait, le soir, aller disputer aux chiens les immondices du coin de la borne et les haillons jetés dans la boue; il y en avait pourtant qui sont heureux, qui font de larges repas, et quand je me demande pourquoi cela, il y a là un abîme que je ne peux combler.
YUK, riant.
Ah! ah! ah!
LE PAUVRE.
Ne ris pas, par Dieu! mais écoute donc. Personne ne m’a aimé, ni homme, ni femme, ni chien, car, un jour, il y en a un qui est venu vers moi, mais, comme je ne pouvais le nourrir, il m’a mordu, et s’en est allé. Cependant, une fois, je ne sais dans quel village, j’étais parvenu à ramasser un sac d’argent en travaillant à la charpente de l’église, j’allais me marier, Marthe m’aimait; elle vint deux fois seule, le soir, sur le rivage, me dire qu’elle m’aimerait toujours, elle avait des fleurs dans ses cheveux, elle chantait; puis, je ne sais comment, elle n’a plus voulu de moi, un plus riche l’a prise.
YUK.
C’est ça, compère, les jeunes filles aiment les beaux cavaliers riches et les pourpoints de velours.
LE PAUVRE.
Ne me parlez pas des riches, encore une fois,—je les hais! Moi qui meurs de faim à la porte de leurs palais, j’ai dans le cœur des trésors de haine pour eux, et quand il fait froid, que j’ai faim, que je suis malheureux et misérable, je me nourris de cette haine, et cela me fait du bien.
SATAN, se logeant dans l’oreille du pauvre.
Celui-là (désignant Yuk) a une bourse sur lui;—tue-le, tu l’auras; on ne te verra pas, et, d’ailleurs, quand on te verrait... Tue-le, c’est un homme méchant. Pourquoi, quand tu lui contais tes maux, s’est-il mis à rire? C’est un riche au cœur dur.
Yuk se découvre et laisse voir un magnifique costume; une bourse garnie de diamants pend à sa ceinture.
LE PAUVRE, en lui-même.
Ô mon Dieu! voilà des pensées que je n’avais jamais eues. En effet, si j’allais être riche à mon tour, heureux, avoir des laquais, des chevaux, des tables somptueuses, me faire servir comme un prince?... Mais tuer un homme!
SATAN, en lui-même.
Bah! un homme! on ne le saura pas. Dépêche-toi, personne ne passe dans la rue maintenant.
Il lui glisse un poignard dans la main; le pauvre, fasciné, se rue sur Yuk qui tombe par terre percé de coups.
SATAN.
Voilà la police!... Un homme d’assassiné! prenez-moi ce gueux-là!
Le corps de l’ouvrier reste par terre, percé de coups, mais Yuk se relève.
YUK.
Vous croyiez vraiment que j’étais mort? oh! par Dieu, il n’y aurait plus de monde, ni de création, du jour où je cesserais de vivre. Moi, mourir! ce serait drôle. Est-ce que je ne suis pas aussi éternel que l’éternité? Moi, mourir! mais je renais de la mort même, je renais avec la vie, car je vis même dans les tombeaux, dans la poussière; cela est impossible.
Celui qui dira que je ne suis plus mentira comme l’évangile. Mourir? mais il n’y aurait plus ni gouvernement, ni religion, ni vertu, ni morale, ni lois. Qui donc alors tiendrait la couronne, l’épée, revêtirait la robe? qui donc serait médecin, poète, avocat, prêtre? est-ce qu’il y aurait quelque chose à faire? La vie deviendrait ennuyeuse et bête comme une vieille femme. Mourir? mais où en seraient les ménages qui sont garants de la foi conjugale?
Ah! je me fâche à cette horrible idée d’anarchie sociale, la morale publique; la morale publique, les mœurs, les institutions philanthropiques, les vertus, les systèmes, les théories, songez-y, si je mourais, tout cela mourrait aussi. Comment serait-on alors? comment concevez-vous l’idée d’un monde sans moi, sans que j’en occupe les trois quarts, sans que je le fasse vivre en entier?
Les gens du guet prennent le pauvre.
SATAN.
Tant mieux! ce drôle-là m’assommait. Mais, au reste, il serait fâcheux de le faire mourir sitôt, réservons-le. Il faudra qu’il brûle sa prison, viole six religieuses et massacre une trentaine de personnes avant de rendre l’âme.
Le pauvre s’échappe des mains des soldats.
Yuk se frotte les mains, s’étend au soleil, crache au nez d’un magistrat, et pisse sur l’église.
C’était une haute église, avec son porche noirci, ses aiguilles et ses pyramides de pierre. Elle était vénérable tant elle était vieille; ils y entrèrent.
La nef était haute, vide, solitaire; les minces et sveltes colonnes projetaient leurs ombres sur les dalles usées. Le jour se mourait, et cependant le soleil, passant à travers les vitraux rouges, jetait une lueur qui semblait s’étendre comme celle des lampes suspendues. Il y avait quelque chose de grand et de triste dans cette église; elle était haute, si haute que les hommes paraissaient petits en bas, il n’y avait plus ni encens aux pieds de la Vierge ni fleurs sur l’autel, l’orgue avait tu sa grande voix;—seulement, tout au fond, un drap noir, un cercueil, la messe des morts.
Celui qui était étendu dans la bière n’avait jamais tué, ni pillé, ni violé; il n’avait point été aux galères, ni repris de justice; c’était un honnête homme. Quand il sortit de l’église et qu’il passa, traîné dans les rues, chacun se découvrit,—on salua la charogne.
Mais le prêtre s’était dépêché, il a vite renvoyé le mort en terre. Pauvre prêtre! il avait déjà, dans la journée, béni six unions, fait trois baptêmes, enterré quatre chrétiens, et, quant aux communions, elles sont innombrables. Il se dépêcha, sa concubine l’attendait, elle était dans le bain chaud depuis longtemps, elle s’ennuyait. Il partit, il jeta vite la robe blanche, et rêva l’adultère.
L’église vide... oh! vide comme vous savez; il n’y avait plus ni chants du peuple, ni voix du prêtre, ni prière de l’orgue.
Qu’elle devait être belle, pourtant, les jours d’hiver, avec ses mille cierges allumés, son peuple chantant en se promenant dans les galeries, quand tout chantait et vibrait d’amour, quand, depuis la voûte jusqu’aux tombeaux, depuis le vitrail jusqu’à la pierre, tout ne formait qu’un chant, qu’une allégresse! Qu’elle était belle, pourtant, les jours d’été, quand les moissonneurs couverts de sueur entraient et faisaient bénir les gerbes de blé; quand les dames de haut parage, avec leurs cours de pages, de chevaliers, rois, empereurs et papes, quand tous venaient là prier, pleurer, aimer; quand les chevaliers, avant de partir pour le pays de Palestine, venaient prendre leur épée et qu’ils disaient un éternel adieu au grand portique noir où le soleil rayonne, au clocher d’ardoises où la voix d’airain chante, et prie dans sa cage de pierre!... Plus rien! vide comme un squelette!
Quand des pas d’homme se font entendre, il semble que l’on entend un gémissement, comme un soupir. On y voit, assis sur leurs tombeaux de pierre, les évêques, les cardinaux, les ducs drapés dans leurs manteaux de granit, étendus la bouche béante; ils semblent dormir comme des morts. Au bas de l’église circule une pluie ruisselante, froide et grasse, une pluie verte qui suinte des murs; le sol usé est bourré de cadavres, la terre résonne, les morts sont tassés, et la génération vivante marche sur les générations éteintes. A mesure qu’elle avance, elle s’enfonce dans la terre des tombeaux, et la suivante lui marche sur la tête.
Tout est usé, flétri, fatigué; le plâtre est tombé d’entre les pierres, les figures de saints sont grises et mangées par le temps; la rosace, avec ses gerbes, se décolore; la voûte elle-même s’éventre, surchargée et effrayée de l’abîme qu’elle a sous elle.
Alors Smarh se mit à pleurer amèrement et il dit:
—Hélas! hélas! est-ce qu’il est venu quelque conquérant qui a emporté les vases d’or pour en ferrer ses chevaux? est-ce qu’on a enlevé les reliques des saints! les hosties sacrées? pourquoi donc les chants ont-ils cessé? pourquoi l’encensoir est-il vide? pourquoi y a-t-il tant de vers qui se traînent sur les tombeaux? pourquoi tant d’herbes et de mousses sur les murs? les cierges sont éteints, les fleurs sont fanées.
Autrefois, les dimanches, les enfants venaient tout joyeux s’agenouiller aux pieds de la Vierge, et ils chantaient en regardant la flamme remuer sur la robe étoilée de Marie; mais il n’y a plus d’enfants ici, j’en ai vu qui détournaient la tête en passant.
Quand la neige couvrait la terre, quand la pluie tombait, quand la grêle battait les vitraux, tous venaient se réfugier sous la voûte, qui s’étendait sur eux comme l’aile d’une colombe. Quand le malheur avait frappé quelqu’un, il venait là, auprès du drap de l’autel, sécher ses pleurs, guérir ses maux. J’en ai vu qui frappaient la terre de leur front et qui mouillaient de leurs larmes les pavés de marbre, et quand ils se relevaient, il y avait un sourire d’espérance dans leurs âmes! ils avaient entrevu le ciel dans le malheur, le bonheur dans la foi!
L’ÉGLISE.
On ne veut plus de moi; demain, les maçons m’attaqueront par ma base, me renverseront, me démoliront pierre à pierre.
LE BÉNITIER.
Ils sont venus prendre mon eau, ils se sont lavé les mains. En vain j’ai écumé, bouillonné, ils ont craché dans mon onde et se sont amusés à voir les cercles que cela faisait.
LA NEF.
Tout a passé sous moi: noces, funérailles, morts et vivants. J’étais l’écho des chants, je renvoyais les soupirs et les cris de douleurs; c’était vers moi que volait l’encens, que montaient le parfum des fleurs, et la voix des prières, la fumée des cierges. Que de fois j’ai resplendi, j’ai vibré! mais je suis triste, j’ai envie de me coucher sur les dalles qui sont à mes pieds.
LES COLONNES.
Autrefois on nous entourait de guirlandes, maintenant nous sommes nues. Nous sommes, depuis six cents ans, séparées les unes des autres, nous nous enfonçons sous terre; je crois que l’église tout entière s’affaisse dans un bourbier, on dirait d’un démon qui pèse sur son toit et l’écrase.
LES VITRAUX.
Que de fois le soleil a illuminé nos couleurs, maintenant nos reflets n’éclairent plus rien. Les pierres de la rue viennent nous casser chaque jour, les vents nous jettent par terre; il faudra remporter toutes nos fleurs, toutes nos couleurs aux pieds du bon Dieu.
LES DALLES.
On nous a usées, nous sommes trouées en maints endroits, nous sommes lasses d’être foulées par des pieds impurs, les morts qui sont sous nous semblent nous repousser de dessus eux. Pourquoi nous a-t-on tirées des flancs de la montagne, où nous étions si paisibles, au sein de la terre?
LA CLOCHE.
Depuis longtemps je suis muette, personne ne vient plus prendre mon bourdon et faire aller ma bascule; est-ce que les hommes sont tous morts?
Autrefois ma voix d’airain chantait à tue-tête, je faisais trembler mon clocher tout frêle, la tour remuait, ivre, et frémissait sous mon poids. Je chantais bien haut dans les airs, et je voyais arriver des campagnes hommes, femmes, vieillards et enfants, accourant, accourant vite et se pressant sous mon portail. Du jour où on me monta ici, j’ai toujours été fêtée, honorée comme la reine de l’édifice, comme la tête de la cathédrale. N’était-ce pas moi, en effet, qui portais la prière de tous dans mes spirales d’harmonie? Aujourd’hui seulement je me tais, je m’ennuie toute seule, et, si haut, le vertige me prend; je crois que je vais m’écrouler avec mon clocher, j’ai plutôt envie de me faire fondre en boulets et de courir dans la plaine.
LES GARGOUILLES.
Voilà assez longtemps que nous sommes là, droites, hérissées, suspendues; on nous regarde en bas sans terreur. Autrefois nous crachions l’eau de l’orage, en grimaçant si bien qu’on avait peur; maintenant ils nous regardent d’en bas en ricanant. Oh! j’ai envie de m’en aller, de me détacher de la pierre et de sauter; je m’allonge tant que je peux, mais j’ai les pieds pris dans la cathédrale. En nous efforçant toutes à la fois, nous pourrons peut-être nous en déraciner, ou l’entraîner derrière nous; faisons tous nos efforts, poussons en avant, tendons nos jarrets de granit, hérissons nos crinières de pierre. Nous avons envie de nous mettre à marcher sur la terre avec les serpents et de sauter par bonds, au lieu de rester suspendues dans l’infini, à regarder la foule s’agiter en bas et les hiboux battre des ailes autour de nos flancs.
Et Satan aussitôt dit à l’église:
—Non, je ne veux plus de toi! Il y a longtemps que tu me gênes dans ma marche et que tes aiguilles embarrassent mes pas; je t’abattrai, car tu es belle quoique vieille, et je te hais de ma haine éternelle; je t’abattrai, car tu obstrues mes rues, et les chars courront mieux quand tu n’y seras plus.
Tu n’as plus pour te défendre ni l’amour du croyant ni celui de l’artiste, mon esprit s’est infiltré dans tes veines depuis la base de ton plus profond pilier jusqu’à l’air qui surmonte ta plus haute aiguille, le vice suinte de tes pierres, et le doute te ronge à la face et te mange la figure. Que veux-tu faire? tu vas retomber sur la terre, où l’herbe te couvrira pour toujours.
Ainsi, mon bénitier, comme tu es de marbre blanc et solide, tu seras ma coupe où je bois du sang, ton eau servira à laver les pieds de quelque cheval de guerre.
La nef va tomber par terre, la voûte va s’éventrer comme un ventre trop plein et qui crève.
Les colonnes frêles vont se casser comme un roseau sous le poids de leur cathédrale, qui s’abaissera tout à l’heure comme un flot de la mer qui s’est monté bien haut, et qui tombe ensuite sur la surface unie et vide.
Et vous, mes dalles, comme vous êtes vieilles, on pavera les rues avec vos faces plates et carrées; et le pied de la courtisane, le pas du mulet, les roues des chars vous useront si bien que vous ne serez plus que de la poussière qu’enlèveront les vents.
Et toi, ma grosse cloche, on va encore te fondre et te ronger; tu vas hurler et bondir dans la plaine; chaque fois que tu chanteras, ta voix tuera des hommes sur son passage.
Et mes vitraux bigarrés, vous allez tous vous casser, vous aurez le plaisir de vous voir sauter et rebondir, en vous brisant de nouveau sur la terre.
Les gargouilles vont tomber pierre à pierre, vous assommerez toutes quelqu’un dans votre chute; mais on vous ramassera avec soin, on vous grattera, on vous blanchira pour en bâtir quelque entrepôt, quelque lupanar immonde où je vous reverrai souvent.
Il dit, et aussitôt l’église s’écroula tout entière, depuis son sommet jusqu’à sa base; elle s’écroula d’un seul coup, ce fut un fracas horrible. Mais il y eut un immense rire qui accueillit cette chute, les philosophes battaient des mains; mais un autre rire les domina tellement qu’ils disparurent tout à fait. Celui-là, vous le connaissez, c’était celui de Yuk.
Et Smarh se trouva seul dans une plaine aride, avec de la cendre jusqu’au ventre; il s’y enfonçait à mesure qu’il tâchait de s’élever. Tout était morne, mort et détruit autour de lui.
Il disait:
—Où suis-je? où suis-je? J’ai monté dans l’infini, et j’ai eu vite un dégoût de l’infini; je suis redescendu sur la terre, et j’ai assez de la terre. Aussi que faire? la nature et les hommes me sont odieux. Oh! quelle pitoyable création!
Et il se mettait à rire aussi.
—Je suis las de tout; il faut donc mourir. Quels sont ces esprits qui m’ont conduit où j’ai été?
Satan se présente à lui et lui dit:
—C’est moi, c’est moi, je suis le Diable!
Smarh fut tout épouvanté et faillit mourir.
SATAN.
D’où te vient cette horreur? pourquoi me craindre? Si je voulais, je t’emmènerais déjà dans mon enfer, où ta chair repousserait toujours pour brûler toujours, car tu t’es donné à moi depuis longtemps. N’as-tu pas maudit la vie? n’as-tu pas ri de la création? n’es-tu pas plein de doute et d’ennui? Il n’y a de bonheur que pour ceux qui espèrent dans la joie de leur foi.
As-tu compris une seule des choses que tu as vues? As-tu senti tout ce dont tu dis que tu as dégoût? Que sais-tu de la vie?
SMARH.
Je croyais l’avoir connue et, en effet, je vois qu’à peine je l’ai vue; je crois toujours voir la lumière, et puis tu me replonges dans l’ombre. Non! je ne vois plus qu’un horizon noir, obscur et vague.
Tiens, regarde! La cendre me vient jusqu’au ventre, le soleil s’est couché, il n’y a plus sur la plaine qu’une teinte morne et rouge, comme le reflet d’un incendie éteint. Dis-moi donc si l’horizon ne s’éclairera pas et si le soleil dormira toujours dans les ténèbres? Où veux-tu que j’aille? et pour quoi faire? Me donneras-tu des prairies pures, des océans sans tempête, une vie sans amertume et sans vanité?
SATAN.
Non! je veux au contraire que les tempêtes et les vanités soufflent dans ton existence comme le vent dans la voile, t’entraînent vers quelque chose d’immense, d’inconnu, et que moi seul je sais.
SMARH.
Mais ne suis-je pas déjà assez ployé comme un roseau? Tu veux donc que l’orage aille toujours jusqu’à ce qu’il m’ait brisé tout à fait?
SATAN.
Oui! pour te laisser sur quelque grève déserte, où le désespoir, comme un vautour, viendra manger ton âme.
SMARH.
J’irai donc ainsi de dégoûts en dégoûts, repu et toujours traîné aux festins! tu vas me conduire ainsi par les mondes! Oh! j’en ai assez. Grâce! toujours de l’ennui morne et sombre! toujours le doute aux entrailles! pitié! pitié!
SATAN.
Non! non! je veux que tu n’aies plus de doute, et que ta pensée s’arrête et ne tournoie plus sur elle-même comme la terre dans sa course ivre et chancelante.
SMARH.
Et que vas-tu me faire? Vas-tu me changer, me donner une autre corps? car le mien est déjà vieux; j’ai en moi le souvenir de dix existences passées, et déjà je me suis heurté à tant de choses que si je vais ainsi je tomberai en poussière.
SATAN.
Ton sang est vieux, dis-tu? j’y ferai couler du poison dedans, qui nourrira ta chair flétrie; je te soutiendrai jusqu’au jour où tu pourras aller seul, jusqu’au jour où je te lâcherai de ma griffe.
Maintenant va, cours, bondis dans les vices, les crimes et les passions. Oh! je vais animer ton existence, je vais te gonfler le cœur jusqu’à ce qu’il crève percé; je vais t’en donner, t’en donner jusqu’à ce que tu n’en puisses plus; tu vas courir sous un soleil de plomb, tu vas traverser des mares de sang et des océans de boue, tu vas vivre. N’as-tu pas un but? N’es-tu pas destiné à accomplir une mission? mission de souffrance et d’angoisses! Quand tes membres seront usés, que tes pieds eux-mêmes seront réduits en poudre, je te pousserai toujours, et tu iras ainsi dans cet infini des douleurs jusqu’à ce que tu ne sois plus rien, rien. Entends-tu cela?
Tu croyais donc que tu pouvais regarder la vie, t’approcher du bord et puis t’en éloigner pour toujours? Non! non! je vais t’y plonger longtemps, et tu vas en sonder toutes les fanges, en boire toute l’amertume.
Dis-moi, que veux-tu? forme un rêve, creuse une idée, désire quelque chose, et ton rêve aussitôt va devenir une réalité que tu palperas des mains; je te ferai descendre jusqu’au fond du gouffre de ta pensée, j’accomplirai ton désir.
SMARH.
Que sais-je? car j’ai mille passions sans but, mille instincts confus; j’ai comme, dans mon âme, les débris de vingt mondes, et je ne sens pas un souffle qui puisse ranimer toutes ces fleurs flétries de croyance et d’amour, d’illusions perdues; mon cœur est sec comme un roc brûlé du soleil et battu de la tempête, je suis lassé comme si j’avais marché depuis des siècles sur une route de fer.
Et pourtant j’ai encore besoin de vivre! je sens, tout au fond de mon âme, quelque chose qui remue encore, et qui palpite, et qui veut vivre, quelque chose qui demande et qui appelle comme une voix d’enfant dans la nuit, cherchant sa mère. Parfois mon sang bouillonne comme si mes veines étaient d’airain rouge.
Oh! si quelque rosée du ciel, toute humide et toute fumeuse de parfums, venait baigner mon cœur et l’endormir! Si le vent frais des nuits d’été pouvait ranimer mes yeux usés et fatigués de veilles et de fatigues!
SATAN.
Viens, viens, mon maître, ta course n’est pas finie; tu te plaindras quand tu seras vieux; sois ferme, aie le cœur dur pour vivre longtemps et ne désespère pas de l’avenir, si tu veux être heureux. Regarde le monde, il y a bien quelque six mille ans qu’il sue et qu’il travaille dans le cercle de l’infini, et il croit avancer parce qu’il tourne.
Allons! allons! tout est à toi, l’enfer va te servir; le monde, pour te plaire, s’étale comme une nappe. Que veux-tu manger? de quoi veux-tu te nourrir? De gloire? des voluptés? des crimes? Tout, tout est à toi!
Satan siffla, et deux chevaux ailés se présentèrent, leur dos était long et se pliait comme un serpent, leur large queue noire battait la terre, leur crinière flottait et sifflait au vent, leurs ailes se déployaient comme des ailes de chauves-souris, et, quand ils furent emportés par eux, on n’entendait que le bruit des vagues d’air que remuait leur vol, et celui de leurs naseaux qui lançaient la fumée. Ils couraient à pas de géant sur le monde; sous eux étaient perdus les villes, les campagnes, les tours, les clochers, les mers; ils allaient traversant les empires, et ce vol de l’enfer passait aussi vite que la poudre, ils semblaient eux-mêmes emportés par la tempête avec le sable du rivage. Satan se tenait immobile, droit, plein de majesté et d’orgueil, il regardait tout disparaître derrière lui, tout apparaître devant; Smarh se tenait couché sur la crinière, à laquelle il se cramponnait pour se soutenir.
Ils allaient côte à côte, dans cette course effrénée du monde. Emportés par leurs chevaux, tout passait devant eux: pyramides, armées, tombeaux, ruisseaux, manteaux de pourpre, empires, tout cela passait comme l’espace qu’ils franchissaient. Leurs coursiers faisaient battre leurs ailes et baissaient la tête pour mieux bondir, mais Satan les pressait du flanc:
—Allons, disait-il, allons plus vite, ou je vous attacherai à la queue de quelque comète qui, dans sa course éternelle, vous fera mourir de fatigue. Plus vite! mangez donc l’air! Êtes-vous fatigués déjà pour quelques mille lieues que vous avez été toute une heure à faire? Allons! plus vite, ou je vous casse la tête d’un coup de pied. Les nuages roulent, la neige tombe sur les montagnes, la mer se tord et mugit, l’air siffle, étendez-vous plus long, d’un bond franchissez-moi cette montagne, d’un coup d’aile passez-moi cet océan. Quand vous serez fatigués, vous irez vous reposer sur le coin de quelque nuée, et quand vous aurez faim, je vous donnerai à manger le marbre de quelque sépulcre.
Et la course recommençait, plus vive, plus longue, plus silencieuse, plus terrible. On les voyait de loin, dans les airs, marcher sur le vide et courir dans l’infini.
Quand les chevaux furent bien las, que leur crinière eut bien battu leur croupe, et que leurs flancs pressés furent couverts d’écume et de sang, ils finirent par tournoyer en planant dans les airs et s’abattirent sur la terre.
C’était le soir, le soleil se couchait, et ses teintes cuivrées illuminaient les coteaux; c’était dans un cimetière de village, parmi les tombes grasses et les herbes. Les coursiers se traînaient sur le sol jonché de pierres brisées étendues, et leurs ailes raclaient sur la terre; ils étaient haletants et se traînaient comme des lézards, couchés sur le ventre.
L’église était vieille, toute ridée, toute grise; on voyait, à travers ses vitraux, quelques lampes s’allumer et s’éteindre; des paysans jouaient et couraient devant le porche.
Smarh et Satan s’étaient assis au pied de l’if dont les rameaux allaient tout alentour, comme une large rose verte. Il se fit un silence, les hommes se turent, le vent cessa de souffler; la nuit vint, Satan et Smarh se regardèrent longtemps l’un l’autre sans rien dire.
Satan était étendu sur l’herbe, il promenait son regard fauve sur l’horizon, et sa griffe entrait machinalement dans une fente de tombeau et remuait sa cendre. Smarh le regardait, plein d’effroi, il tremblait comme la feuille, jamais il ne s’était senti si faible.
La nuit vint, une nuit toute splendide, pleine de clartés; les feux rouges et bleus sortaient et rentraient de terre, la terre remuait et semblait s’agiter comme les vagues; les hommes se mirent à fuir, mais la terre du cimetière montait sur les corps et les engloutissait. Les vitraux de l’église parurent s’agiter eux-mêmes et prendre vie, les lampes, allumées et vacillantes, les frappaient par derrière et semblaient les faire remuer, comme si les fleurs peintes eussent été des fleurs vertes et que quelque vent d’enfer les eût agitées.
Les personnages se mirent à marcher d’eux-mêmes, et Smarh vit le Christ dans le désert. Il était seul. Tout à coup le Diable se présentait à lui, il avait une tête monstrueuse et ricanait horriblement, le Christ avait peur, Satan ouvrait la bouche, étendait les mains et faisait claquer ses ongles.
Smarh se détourna vivement vers lui, il lui semblait le voir ainsi, mais plus horrible; il marchait dans le feu, et une sueur de sang coulait sur son corps. Les tombeaux semblaient s’agiter comme des débris de navire, sur les vagues vertes du gazon, qui ondulait mollement et laissait voir des quartiers de squelettes et de cadavres, qu’allaient déterrer les coursiers ailés, et ils les mâchaient lentement.
Puis tout disparut, les ténèbres reparurent et l’on n’entendit qu’une pluie éternelle d’un sang bouillant et plein d’écume, qui brûlait la terre en tombant.
Smarh tout à coup vit Yuk se berçant, en riant et en se tordant dans les convulsions d’un rire immense, à une longue corde qui partait du ciel et descendait jusqu’à l’enfer.
Ils reprirent leur route, et ils allaient par la nuit obscure, si loin qu’ils changèrent de monde et qu’ils arrivèrent au bord d’un beau fleuve.
On entendait le bruit de l’eau dans les bambous, dont les têtes ployaient sous le souffle du vent; les ondes bleues roulaient, éclairées par la lune qui se reflétait sur elles; au ciel les nuages l’entouraient et roulaient emportés en se déployant, et les eaux du fleuve aussi s’en allaient lentement, entre les prairies toutes pleines de silence, de fleurs.
Les flots étaient si calmes qu’on eût pris le courant pour quelque serpent monstrueux qui s’allongeait lentement sur les herbes pour aller mordre au loin l’Océan. Cependant on voyait glisser dessus les ombres scintillantes des étoiles et les masses noires des nuages; souvent aussi les deux ailes blanches des cygnes disparaissaient dans les joncs verts.
La nuit était chaude, limpide, toute vaporeuse de parfums, toute humide de la rosée des fleurs; elle était transparente et bleue, comme si un grand feu d’étoiles l’eût éclairée par derrière. C’était un horizon large et grand, qui baisait au loin le ciel d’un baiser d’amour et de volupté.
Smarh se sentit revivre; je ne sais quelle perception, jusque-là inconnue, de la nature entra dans son âme comme une faculté nouvelle, comme une jouissance intime et transparente, au dedans de laquelle il voyait se mouvoir confusément des pensées riantes, des images tendres, vagues, indécises. Il resta longtemps plongé dans la béatitude de l’extase et se laissant enivrer par tout cela, laissant son âme humer par tous ses pores l’harmonie et les délices de ce ciel diaphane, si large et si pur; de cette campagne, avec ses herbes courbées par la brise embaumante, avec les fleurs balançant leurs calices et laissant échapper le parfum qui s’envole; de cette onde de lait murmurante et douce dans les roseaux, avec ces cygnes dont le pied bat mollement les flots endormis, qui viennent mouiller d’un baiser tout fumant le sable doré et jonché de coquilles blanches.
Son âme se déployait et nageait à l’aise, elle étendait ses ailes et planait au milieu de cette création, toute ivre de parfums, toute dormeuse et nonchalante, comme une sultane sur des lits de roses. On sentait que la terre toute tiède grandissait en beauté dans son sommeil.
Voilà que les ondes s’arrêtent et semblent une lame d’argent qui est demeurée sur l’herbe, les joncs se taisent, les fleurs s’ouvrent, la nuit devient encore plus transparente, plus longue, plus voluptueuse; et tandis que Smarh restait là, on voit s’élever, sortir, apparaître et s’enfuir, parmi la clarté douteuse, comme des ombres qui passent. De vagues formes de femmes nues, blanches, venaient autour de lui, marchant avec leurs pieds nus sur le tapis vert et frais; elles l’entouraient, le regardaient, l’appelaient, puis elles s’en allaient bien vite, bien vite, en courant; les unes se courbaient jusqu’à terre, et l’on voyait leur dos blanc, tout couvert de cheveux noirs, se plier avec un mouvement de fleur sous la brise; les autres s’étendaient sur ses genoux, et leur tête retombait par terre et laissait voir leur gorge palpitante et brune; elles étaient vives, folâtres, errantes, douteuses comme une suite d’images dans un songe d’amour.
Elles venaient lui jeter des fleurs à la figure, en dansant autour de lui; elles s’entrelaçaient avec leurs bras ronds et blancs sur leurs hanches de marbre, on voyait leur cou de cygne se ployer en arrière et leur gorge remuer comme si elles eussent chanté. Car elles chantaient, mais si bas, si confusément que Smarh n’entendait que des sons doux et faibles, comme ceux d’une flûte au dernier soupir d’une vibration mourante. Elles allaient dans le fleuve, et en ressortaient avec leurs beaux corps tout humides et leurs cheveux mouillés sur leurs seins; souvent le flot d’azur les apportait devant lui, comme dans des bras invisibles et embaumés.
Smarh alors sentit en lui quelque chose qui montait comme une vague géante; il avait devant lui je ne sais quelles illusions, qui éclairaient son cœur et le menaient déjà dans un avenir tout plein de délices, il voulait courir après, mais il lui échappait toujours et il courait toujours.
Elles étaient si belles! il y en avait qui descendaient de la nue grise, d’autres qu’apportaient les flots, d’autres qui sortaient de dessous terre, d’entre les herbes, les fleurs, et qui semblaient venir soit d’un rayon de la lune, soit du parfum d’une rose, oh! belles! belles! et si fines, si transparentes, qu’on les aurait prises pour les plus beaux rêves d’un poète! Il y en avait de blanches avec des cheveux d’or, d’autres qui étaient brunes, ardentes, et qui avaient des yeux noirs qui semblaient lancer des jets de flammes.
C’était si beau de voir cette guirlande de femmes nues, entrelacées et remuant toutes, que Smarh courait dévoré par la rage. Elles lui échappaient des mains, et puis elles revenaient devant lui. Il avait un désir, un désir immense; son âme était une chaudière rouge où se brûlait, toute torturée, une passion gigantesque; il y avait un démon en lui, qui le poussait en avant, lui disait cent choses infinies et lui chantait des chants sans mots, sans phrases, sans idées, mais quelque chose d’ardent, de dévorant, de large et de plein de colère, de frénésie, de plus rapide que la poudre, plus brûlant que le feu. Il allait, courait, venait; tout son sang bouillonnait; sa chair remuait et semblait se repétrir dans cette passion, ses os étaient broyés, sa pensée malade courait dans un cercle de fer et se brisait la tête en voulant le franchir.
Enfin Satan en eut pitié, il frappa la terre avec son pied et il en sortit un palais.
Smarh se trouva dans une large salle, assis à une table toute couverte de mets ignorés; il se précipitait dessus en savourant avec délices les premières bouchées, et buvait quelques gouttes des liqueurs les plus parfumées. Les lambris de marbre blanc, les pavés d’or étaient sculptés, ciselés; il y avait de place en place des femmes nues et belles comme des statues, elles se confondaient avec elles; des clartés ruisselantes illuminaient tout cela.
C’étaient des chants sans fin, doux et purs comme celui de l’alouette dans les blés, comme la voix qui dit: je t’aime, dans un baiser; c’était partout formes de rose, seins d’albâtre, beautés sans nombre, ivresses infinies.
Enfin, imaginez quelque chose de plus suave qu’un regard, de plus embaumant que les roses, de plus beau, de plus resplendissant que la nuit étoilée, la volupté sous toutes ses formes, sous toutes ses faces, avec ses ravissements, ses transports, ses battements de cœur, ses ivresses, son délire; rêvez tout ce que vous voudrez de plus beau, de plus délirant; songez aux formes les plus belles, aux mots les plus amoureux; formez-vous dans votre esprit, avec l’imagination la plus délirante d’un poète et les souvenirs les plus superbes et les plus titaniques de Rome, une fête de nuit, une orgie toute pleine de femmes nues, belles comme les Vénus, avec des chœurs de voix, avec des coupes d’or, avec les mets les plus exquis, les boissons les plus fumeuses; dites-vous, si vous voulez: il y avait un palais fait avec du marbre et de l’or, des clartés sortaient des murs, les arbres portaient un feuillage rose, la mer roulait des flots de lait d’où sortaient des nymphes avec des couronnes et des guirlandes, il y avait des danses et des voluptés sans fin, des frénésies, des femmes sur des piédestaux, dans les poses les plus lubriques, les plus exquises; croyez-vous donc qu’avec vos misérables mots, votre style qui boite et votre imagination qui bégaie, vous parviendrez à rendre une parcelle de ce qui arriva cette nuit-là?
Avec votre langue châtrée par les grammairiens et déjà si pauvre, si châtrée d’elle-même, pouvez-vous exprimer tout le parfum d’une fleur, tout le verdoyant d’un pré d’herbe? me peindrez-vous seulement un tas de fumier ou une goutte d’eau? est-ce que le mot rend la pensée entière? est-ce que l’expression ne l’étreint pas dans elle-même? Auparavant elle était libre, immense, impalpable, et vous la fixez, vous la collez, vous la clouez sur une misérable feuille de papier avec un mot bien pâle et bien sec. Voyons donc! avec des mots, des phrases et du style, faites-moi la description bien exacte d’un de vos souvenirs, d’un paysage, d’une masure quelconque!
C’est là ce qui me désole. Savez-vous que j’ai rêvé longtemps à cette superbe orgie, et que je suis lassé de voir que je n’ai avancé à rien, et que je ne peux pas vous dire le moindre mot de cette pensée ou de cette chose qu’on nomme volupté, chose si transparente, si fine, si légère, une vapeur insaisissable et rose dans laquelle flottille l’âme toute oppressée et toute confuse.
Un jour que j’aurai de l’imagination, que j’aurai été penser à Néron sur les ruines de Rome, ou aux bayadères sur les bords du Gange, j’intercalerai la plus belle page qu’on ait faite; mais je vous avertis d’avance qu’elle sera superbe, monstrueuse, épouvantablement impudique, qu’elle fera sur vous l’effet d’une tartine de cantharides, et que, si vous êtes vierge, vous apprendrez de drôles de choses, et que, si vous êtes vieillard, elle vous fera redevenir jeune; ce sera une page qui passera en prodigalité la poésie de M. Delille, en intérêt les tragédies de M. Delavigne, en exubérance le style de J. Janin, et en fioritures celles de P. de Kock; une page enfin, qui, si elle était affichée sur les murs, mettrait les murs en chaleur eux-mêmes, et ferait courir les populations dans les lupanars devenus désormais trop petits, et forcerait hommes et femmes à s’accoupler dans la rue, à la façon des chiens, des porcs, race fort inférieure à la race humaine, j’en conviens, qui est la plus douce et la plus inoffensive de toutes.
En attendant, je m’arrête, car tout ce que j’ai de plus poétique à vous dire est de ne rien dire.
Mais voilà Smarh qui s’est levé de dessus son lit de rose, les roses le fatiguaient, et il s’est assis par terre, sur le pavé de marbre blanc incrusté de diamant; il est essoufflé, la sueur coule de son front, son grand œil, morne et vide, tout sec de larmes, se promène lentement et va se fermer; sa paupière est de plomb, ses membres sont brisés de fatigue, son âme est navrée d’amertume et de dégoût. Pourquoi donc?
Les femmes viennent devant lui, elles l’appellent, elles retournent leurs croupes vermeilles et blanches, leurs hanches de satin se présentent à lui, leurs cheveux ondoient sur leurs épaules d’albâtre, leur sein palpite, leurs dents de perles laissent passer le sourire, leurs yeux, d’où découle une expression toute tendre, toute ardente, noyés dans une amoureuse langueur, le regardent en face.
Tout à l’heure il courait après, il sautait, il bondissait, il rugissait de plaisir, il se pâmait, il se mourait; et voilà qu’il les repousse, qu’il n’en veut plus, qu’il détourne la tête et veut dormir.
On lui apporte, dans des plats d’or, un mets pour lequel ont travaillé pendant trois jours vingt esclaves; des flottes sont parties dans tous les sens pour en rapporter ce qu’il faut; ce n’est ni un fruit, ni une viande, ni un poisson, c’est de l’inouï, de l’inventé, quelque chose à mourir de plaisir; à peine s’il l’a mis sous son palais qu’il l’a recraché. On lui présente, dans une coupe de diamant ciselé, un vin d’azur pilé avec des grappes du raisin d’Asie, tout embaumé des parfums les plus doux, un vin si délicieux qu’on n’en boira jamais de pareil; à peine s’il en a mouillé sa lèvre que la nausée lui est venue et qu’il l’a jeté par terre.
Tout à l’heure il aimait les mots d’amour, l’alcôve fermée, la femme frémissante et évanouie la gorge étendue; il aimait les soupirs, les baisers, les longues pâmoisons, les yeux noyés de larmes; il aimait la danse ivre, folâtre, longue chaîne amoureuse; il aimait les resplendissantes clartés, la lune argentant les pelouses vertes, il aimait le mystère des bois, le parfum des fleurs; il aimait toutes ces choses qui navrent l’âme et la font fondre en délices. Qu’a-t-il donc?
Tout cela était pourtant bien beau! et avec quelle ardeur il l’avait convoité! que de fois il avait appelé dans ses rêves ce quelque chose de surhumain et d’impossible!
Il s’ennuie, il a l’âme pleine et vide comme un ballon rempli d’air.
Non! tout cela, toutes ces beautés sans nombre, toutes ces délices inventées, il n’en veut plus; il reste là sur le flanc, ivre mort, le dégoût plein le cœur, le corps fatigué, l’œil morne et béant; la volupté le lasse, elle l’a remué, chatouillé, irrité, puis elle l’a pris, l’a brisé comme un roseau, et l’a jeté ensuite dans la satiété et l’ennui, l’ennui brut et mort comme une chape de plomb qui couvre l’âme et l’écrase.
Et Yuk est encore là avec son ignoble figure; il bave sur la pourpre, il casse le marbre et fond l’or; il brise les statues, il boit les vins et crache sur les mets; il prend les femmes, les épuise depuis la tête jusqu’aux pieds, depuis les larmes jusqu’au rire, le corps et l’âme; il fait tout vil et laid, il vieillit la jeunesse, enlaidit la beauté, abaisse ce qui est grand, rend amer ce qui est doux, il dégrade la noblesse; le voilà qui s’établit comme un roi dans la volupté et qui la rend vénale, ignoble, crapuleuse et vraie.
Smarh se met à rire lui-même et à mépriser la chair; il se relève, dresse la tête et s’écrie:
—Satan! Satan! je ne veux pas de tes joies; autre chose! Allons, un cheval! une armée! des batailles! du sang! j’en veux à y noyer des peuples! Crois-tu donc que je suis fait pour m’endormir dans la mollesse et m’abrutir dans les voluptés? Arrière tout cela! te dis-je, je veux être grand, immense; je veux être un des souvenirs du monde, et le manier dans mes deux mains, et le battre longtemps avec les quatre pieds de mon cheval.
Et le voilà parti comme la flèche que l’arc tendu a lancée en avant, il traîne derrière lui toute une armée qui court pour le suivre, il passe les Alpes, l’Hymalaya, traverse les océans, les déserts, il va.
Un vautour plane sur sa tête et étend ses ailes noires; quelquefois il vient s’abattre sur sa couronne et pousse des cris rauques, en voyant le sang rejaillir et la plaine, toute couverte d’hommes, se couvrir de cadavres comme des épis fauchés; il va toujours.
Il va, et partout derrière lui il se fait une grande ruine, la terre est calcinée, l’herbe ne repousse plus, la cendre vole aux vents, les fleuves sont encombrés de morts, le sang rougit la neige des montagnes.
Les hommes meurent à ses côtés et tendent des bras suppliants vers lui, mais le poitrail de son cheval renverse les pyramides, et ses pas broient les villes; il va.
Et l’on n’entend plus derrière lui qu’un grand soupir, qu’un dernier râle, on palpite encore, l’incendie n’a plus que sa fumée, les cadavres pourrissent, les os sont blanchis par les pluies d’orage; il va.
En vain il a rencontré le hameau où il naquit, la cabane où sa mère le mit au jour; il a brûlé la moisson, il a renversé le toit de son père; il a passé et l’on n’a plus vu qu’une longue trace de sang. Il a mis des chaînes aux peuples qu’il a vaincus! puis il a dit: «Je reviendrai», et il est parti, et ils sont tous morts dans la servitude, voilà les fers qui sont rouillés et les squelettes qui craquent aux vents.
Il a tout détruit, est-ce qu’il ne veut faire de la terre qu’un vaste tombeau pour y enfermer son nom? Ne s’arrêtera-t-il jamais? Il a usé vingt générations à le suivre, et il va toujours, il va si vite que les aigles ne le peuvent suivre et que les vautours n’ont pas le temps de finir leur large festin; son manteau flotte au vent, son épée est cassée, il bat son cheval avec son sceptre, et il lui enfonce les talons dans le ventre; la crinière de son coursier est hérissée, l’écume blanchit sa bouche, son sabot est tout usé, il lève la tête pour humer la vapeur du sang.
Jamais il ne s’arrête, jamais un regard vers le passé, car la tête en avant et fronçant le sourcil, son œil dévore l’horizon, il marche à grands pas dans l’avenir et rêve les conquêtes d’un autre monde; il a un démon ailé qui vole devant lui et lui crie, avec la voix des armes qui s’entrechoquent: «Encore, encore cela! il y a un océan que tu n’as pas traversé, un empire de plus! Est-ce assez? marche donc!» Il se sent poussé lui-même avec le vent qui remue ses drapeaux, il désire que le monde soit plus grand pour que sa conquête soit plus grande, il voudrait courir avec le canon pour porter plus vite la mort et le néant.
Son lit de lauriers est trop petit, il jette des flottes sur les océans et des armées sur les empires, il va toujours cassant, broyant, emportant dans ses deux bras les peuples éplorés et traînant le monde esclave à la croupe de son cheval.
Quand son navire fend les ondes, la carène remue les cadavres balancés par la vague et les débris des flottes. Quand son cheval galope, souvent le sang lui vient jusqu’au poitrail, souvent son pied entre dans le ventre des morts. S’il lève la tête, il voit un ciel rougi par la lueur de l’incendie.
Il marcha ainsi longtemps, si longtemps que la terre était déserte du Sud au Nord. Il passa par l’Asie et l’Europe, l’ancien et le nouveau monde; il traversa les océans de la glace et les mers du Sud où l’eau brûle et fume sur un sable de feu; les déserts, les forêts, tout garda l’empreinte sanglante du talon du vainqueur qui avait broyé quelque chose à chacun de ses pas.
Il alla toujours. Il vit bien des frais ruisseaux, bien des bois pleins de mousse, de larges feuillages et des belles roses, et il ne désaltéra pas au ruisseau sa gorge séchée par la poussière, il n’y lava pas ses mains, il ne s’assit pas sous les feuilles vertes pour regarder les nues s’en aller et venir dans le ciel.
Il n’aimait rien; son âme était vide comme le désert et insatiable comme lui. A mesure qu’il avançait, son ambition se grossissait aussi, la montagne montait toujours plus vite que le voyageur.
Enfin il arriva que tout fut fini, et qu’un jour son cheval s’abattit au bout du monde, devant l’infini Océan que l’homme ne peut franchir, au bord duquel il reste toujours, regardant s’il ne verra pas apparaître quelque cavale pour partir, quelque étoile pour l’éclairer; il est là, s’amusant à ramasser des débris de coquilles et parcelles de grains de sable.
Il avait donc tout fini. Que faire? où aller? la terre était déserte, vide d’esclaves et d’armées. Il leva les yeux vers le ciel et fut pris d’une ardeur sans bornes:
—Qu’est-ce que le monde? qu’il est petit! j’y étouffe, s’écria-t-il, élargis-moi cette terre! étends ses océans, recule-moi ces bornes-là, élargis-moi l’atmosphère où je vis. Est-ce tout? est-ce que la vie se bornera là? j’ai dévoré le monde, je veux autre chose: l’éternité! l’éternité!
Et il tâcha de faire un grand tas de toute la poussière qu’il avait faite, il fit une pyramide de têtes de morts séchées par les vents, il balaya avec des drapeaux déchirés tout le sang versé, et il le mit dans une fosse et répéta: gloire! gloire! Mais tout croula vite, la poussière même s’envola, les ossements l’engloutirent, la terre but le sang, et il sentit une voix qui disait derrière lui:
—L’éternité, la gloire, l’immortalité, c’est moi!
Mais il se leva lentement, comme une ombre qui sort d’un tombeau, avec un long linceul tout pourri, qui enveloppait un squelette avec des lambeaux de chair aussi verts que l’herbe des cimetières. Il avait une tête toute jaunie, avec un vieux sourire froid de courtisane; son bâton, c’était un sceptre doré qui portait un soc de charrue.
Il se leva plein de colère:
—Qui ose dire qu’il y a de l’immortalité?
YUK.
C’est moi qui l’ose.
—Sais-tu qui je suis? vois donc mes pieds tout pleins de la poussière des empires, et la frange de mon manteau toute mouillée par les larmes des générations.
Il secoua son linceul et il en tomba de la poussière rougie.
—C’est l’histoire, ajouta le spectre; ose dire qu’il y a immortalité sinon pour moi?
YUK.
Pour moi.
—Qui donc es-tu?
YUK.
Et toi?
LA MORT.
La mort! et toi?
YUK.
Vois donc! Ma tête va jusqu’aux nues, mes pieds remuent la cendre des tombeaux; quand je parle, c’est le monde qui dit quelque chose, c’est le créateur qui crée, c’est la création qui agit; je suis le passé, le présent, le futur, le monde et l’éternité, cette vie et l’autre, le corps et l’âme; tu peux abattre des pyramides et faire mourir des insectes, mais tu ne m’arracheras pas la moindre parcelle de quelque chose.
Je me moque de ton linceul et de tes joies de sépulcre, je me ris de ta face qui a toujours glissé sur moi comme l’eau sur le marbre. Ta tête jaune, ton ventre en lambeaux, toute la poussière qui t’entoure, les pleurs de sang, les sanglots, tout ce magnifique cortège dont tu te fais gloire, les ruines, le passé, l’histoire, tous ces grains de sable qui forment ton trône, le monde qui est la roue sur qui tu tournes dans le temps, tout cela, te dis-je, depuis les océans les plus larges jusqu’aux larmes d’un chien, l’Atlas jusqu’à un tas de fumier, depuis un tronc jusqu’à un brin d’herbe, tout cela qui est ton domaine, ta gloire, ton royaume, que sais-je enfin? tout ce que tu manges, tout ce que tu dévores, tout ce qui vit et qui meurt, tout ce qui est commencé pour finir, tout cela me fait pitié, tu entends? tout cela me fait rire, moi, et d’un rire plus fort que le bruit de ton pied quand il broiera le monde d’un seul coup!
LA MORT.
Qui donc es-tu?
YUK.
Eh quoi! ne m’as-tu donc jamais vu? Aux funérailles des empereurs, n’était-ce pas moi qui étais couché sur le drap noir, qui conduisais les chevaux? n’est-ce pas moi qui ai creusé les fosses, qui ai fait pourrir ensemble les cadavres des héros dans leurs mausolées de marbre et les charognes de loups sous les feuilles des bois?
Quand tu es entrée dans l’église, et que tu t’es mise à faucher comme ailleurs, vieille vorace que tu es, toi qui manges de la terre et du bronze, n’as-tu pas vu ma main éternelle qui cassait le christ et souillait l’autel?
Eh quoi! quand l’aurore blanchit les vitres au sortir de quelque orgie, quand tu viens boire le vin dans les coupes d’or et essuyer ta bouche aux dents usées avec la nappe de pourpre, n’as-tu pas entendu ma chanson, qui bourdonnait avec les verres qui se brisaient et les mouches à viande qui voltigeaient sur les lèvres bleues des morts?
Quand tu te baisses jusqu’à terre et que tu te penches pour mieux faucher, n’as-tu rien entrevu à travers l’écroulement des monarchies? au milieu des ruines qui tombent, n’as-tu pas entendu le fracas des pyramides qui s’écroulent, une autre ruine au milieu de ces ruines, une voix au milieu de ces voix, une grimace parmi ces figures?
N’as-tu pas vu quelque chose de plus fort que le temps, quelque chose qui le mène, qui le pousse, le remplit et qui le soûle? n’as-tu pas vu une autre éternité dans l’éternité?
Tu crois que tout est fini quand tu as passé? tu te crois l’infini, et que tu donnes des bornes où ton pied se met? partout où ta charrue laboure, tu crois y semer le néant? comme si, après l’incendie, il n’y avait pas les cendres! après le cadavre, n’y a-t-il pas la pourriture? après le temps, n’y a-t-il pas l’éternité?
LA MORT.
Qui donc es-tu? parle! parle!
YUK.
Ah! qui je suis? je suis le vrai, je suis l’éternel, je suis le bouffon, le grotesque, le laid, te dis-je; je suis ce qui est, ce qui a été, ce qui sera; je suis toute l’éternité à moi seul. Pardieu! tu me connais bien, plus d’une fois je t’ai baisée au visage et j’ai mordu tes os, nous avons eu de bonnes nuits, enveloppés tous deux dans ton linceul troué.
LA MORT.
C’est vrai! je t’avais oublié, ou du moins je voulais t’oublier, car tu me gênes, tu me tirailles, tu m’épuises, tu m’accables, tu veux avoir, à toi seul, tout ce que j’ai, et je crois qu’il ne me resterait plus qu’un seul fil de mon manteau que tu me l’arracherais.
YUK.
C’est vrai, je suis un époux quelque peu tyrannique, mais je t’apporte chaque jour tant de choses que tu ne devrais pas te plaindre.
LA MORT.
C’est vrai! faisons bon ménage, car nous ne pouvons vivre l’un sans l’autre. Après tout, tu manges encore les miettes qui tombent de ma bouche et la poussière que font mes pieds.
Alors tout le passé de sa vie apparut à Smarh, rapidement, d’un seul jet, comme dans un éclair. Il revit passer d’abord sa chaumière d’ermite, avec son crucifix de bois, avec sa vie sainte, avec ses jours purs, avec ses nuits tranquilles; il se rappela que quelqu’un était venu lui parler, qu’il y avait eu alors dans son âme une immense confusion, tout un chaos de pensées; et qu’il était parti avec cet être, qu’il était monté, monté, il ne savait où ni comment, mais à des hauteurs si hautes, si immenses, que la pensée même ne peut y atteindre; et il avait une grande peur, son âme s’était pliée comme un roseau et s’était brisée sous l’ouragan de l’infini.
Puis il y avait eu une tempête, et il avait été, devant la nature, plus faible que l’aile d’une mouche; il avait encore là senti quelque chose qui pesait sur lui, comme si on avait mis un plomb sur cette aile, et il était resté, tombé, attaché à cette lourde chaîne invisible.
Il avait vu aussi la vie barbare s’acheminant vers les cités, et les cités elles-mêmes, mais en dedans, avec toutes ces choses qui tombent, le roi, l’église, la vertu, tout cela se fanant et se pourrissant.
Il y avait là un vide dans son souvenir.
Puis tout à coup il vit repasser, comme par une illumination magique, toutes les femmes l’appelant, lui souriant; il se rappela ses voluptés et ses dégoûts, toute la vie! et ses courses effrénées à cheval, tout écumeuses et toutes sanglantes du sang des morts, des cris, des bruits d’armes; et puis une grande plaine toute vide, avec de la cendre, et il tomba mourant, abîmé par ces souvenirs, comme s’il était dans une arène et que sa pensée fût sortie de lui et qu’elle fût là le combattant avec des griffes de fer, secouant son corps, le déchirant, le faisant tourner, courir; elle le harcèle, le poursuit sans qu’il puisse l’éviter. Cela dura jusqu’à ce qu’il fût tombé, étourdi, épuisé de fatigue.
Cette agonie-là dura longtemps, et plus longue et plus cruelle que celle du Christ, car elle était sans espoir, sans aucun horizon qui apparût au bout de ce long chemin vide et plein de douleurs, sans soleil qui perçât les nuages, sans aurore après cette nuit. Lui aussi sua une sueur de sang et de larmes, et on les entendait tomber sur la terre.
Ah! ce fut pire, car sa croix, c’était son âme qu’il avait peine à porter et qui le brisait. Il l’avait portée dans la vie, et arrivé au haut du calvaire, il la laissa tomber de lassitude.
Le séjour du tombeau pour lui ne fut pas de trois jours, et son tombeau n’était point un couvercle de pierre, mais c’était le cadavre vivant de la pensée qui se remuait et se tordait sous le sépulcre de la vie et du fini.
Mais dans sa lassitude, au milieu de ses larmes silencieuses, quand tout pesait si durement sur lui, il s’éleva cependant comme un dernier soupir, un dernier baiser, quelque chose d’immense, d’amoureux, d’impalpable. Il se ranima, ouvrit les yeux, chercha ce qu’il n’avait jamais vu, désira ce qui n’existait pas; il tendit les bras vers un infini sans bornes, et il se prit à rêver de belles choses inconnues. Son âme, toute usée, comme une vieille voile que les ouragans ont crevée et qui est retombée sans souffle, commença à palpiter, comme si une brise du soir, courant sur une mer du Sud et apportant des parfums et de doux et vagues échos, l’eût enflée; il reprit à la vie, et son cœur se rouvrit à l’espérance comme les fleurs au soleil.
Quelle journée devait l’attendre? Quel ouragan allait la casser sur sa tige? Pauvre fleur! pauvre âme!
C’était un enfant, tout jeune, tout rose encore, l’âme imprégnée d’amour, de rêveries, d’extases.
Le matin, il partait, mais il n’allait ni vers les champs où son père labourait, ni sur le rivage où la barque de ses frères aînés était attachée, car il aimait à contempler les nues fugitives, les moissons qui se ploient et s’ondulent aux vents comme une mer; il allait dans les bois et il écoutait la pluie tomber sur le feuillage, les oiseaux qui roucoulent sur la haie fleurie, et les insectes qui bourdonnent dans les airs et qui se jouent dans les rayons du soleil; il regardait la neige tomber, il écoutait le vent mugir.
Il allait toujours vers la mer, c’étaient là tous ses amours. Il courait jusqu’à ce que ses pieds eussent touché le sable et que le vent des vagues vînt sécher ses cheveux blonds tout mouillés de sueur. Le soleil brûlait sa peau blanche, les rochers déchiraient ses pieds; que lui faisait cela? lui qui écoutait les flots mourir sur la grève et qui regardait le soleil qui se baigne sous l’écume.
Il se mettait dans un antre de rocher, comme l’aigle dans son aire, et là, comme lui, il contemplait le soleil et l’Océan. Il regardait au loin toute la verte plaine sillonnée d’écume et parsemée des écorchures de la brise, il suivait l’ombre des rochers, qui s’allongeait et diminuait sur le rivage; immobile, il contemplait la même vague pendant longtemps, le même brin d’herbe, le même rocher avec son varech d’où l’eau ruisselle en perles, le même flocon d’écume que roulait le vent sur le rivage.
Souvent il prenait du sable plein ses mains, il ouvrait les doigts, et il prenait plaisir à voir les rayons de sable partir de différents côtés et disparaître en tourbillonnant, en s’élevant. Le soir, il regardait le soleil s’abaisser dans l’horizon, et ses gerbes de feu s’élancer des vagues et former un immense réseau lumineux; les mouettes rasaient les flots, le sable, emporté par la brise qui s’élève, roulait et courait sur le rivage. La nuit, c’étaient les étoiles, la lune, les rayons argentés sur les vagues vertes.
Et toujours ainsi il vécut ses plus belles années, il grandit sans faire autre chose que de mener une vie contemplative, une vie de pleurs, d’extases, de rêveries, une vie molle et paresseuse; il vécut comme les fleurs elles-mêmes, vivant au soleil et regardant le ciel. Tout ce qui chantait, volait, palpitait, rayonnait, les oiseaux dans les bois, les feuilles qui tremblent au vent, les fleuves qui coulent dans les prairies émaillées, rochers arides, tempêtes, orages, vagues écumeuses, sable embaumant, feuilles d’automne qui tombent, neiges sur les tombeaux, rayons de soleil, clairs de lune, tous les chants, toutes les voix, tous les parfums, toutes ces choses qui forment la vaste harmonie qu’on nomme nature, poésie, Dieu, résonnaient dans son âme, y vibraient en longs chants intérieurs qui s’exhalaient par des mots épars, arrachés. Mais ce qu’il y a de plus sublime, de meilleur, de plus beau, ne s’en échappe jamais; cela, au fond, c’est la musique intérieure, celle des pensées; les vers mêmes ne sont que l’écho affaibli qui vient de l’autre monde.
Un soir, en revenant, c’était un crépuscule d’été, le soleil était rouge, et des fils blancs s’attachaient aux cheveux; et ce jour-là il avait regardé, comme les autres jours, la mer se rouler sur son sable, les herbes frémir au vent, les nuages se déployer, partir et s’en aller, comme des pensées, dans l’infini du ciel bleu. Mais il avait regardé tout cela sans le voir, il y avait dans son âme bien d’autres tempêtes que celles de l’Océan, bien d’autres nuages que ceux du ciel.
Pourquoi donc s’ennuyait-il déjà, le pauvre enfant?
Il avait voulu un horizon plus vaste que celui qui s’étendait sous ses yeux, quelque chose de plus resplendissant que le soleil. Lorsqu’il voyait, dans les belles nuits d’été, les bouquets de roses et les jasmins secouer aux souffles des vents leurs têtes fleuries, que la brise agitait les feuilles vertes et qu’elle remuait, dans ses plis invisibles, des échos lointains d’amour et des parfums de fleur, que la lune brillait toute pure et toute sereine, avec ses lumières qui montent et brillent et coulent silencieusement là-haut, avec les nuages qui s’étendent comme des montagnes mouvantes ou les vagues géantes d’un autre Océan, il avait senti qu’il y avait encore dans son âme quelque chose de plus doux que tous ces parfums, de plus suave que toutes ces clartés, comme s’il y avait en lui des sources intarissables de volupté et des mondes de lumières qui rayonnaient au dedans.
Ce n’était plus assez de rester dans le fond de la vieille barque grêle, de se laisser bercer par la marée montante, couché sur les filets aux mailles rompues, alors que le soleil brillait sur les flots et que la quille venait battre le sable et les cailloux qui erraient sous elle, ni de voir au crépuscule les flots s’avancer et les sauterelles de mer rebondir comme la pluie sur le rivage, ni de sentir dans ses cheveux le vent de l’automne qui roule les feuilles jaunies et les plumes de la colombe, et qui semble murmurer des pleurs dans les rameaux morts; rien de tout cela!
Eh quoi! ni les baisers de cette belle fille brune, qui l’attend chaque soir à la chapelle de la Vierge et qui est là chaque nuit dans les bruyères, regardant à travers la brume si elle ne verra pas apparaître son ombre, si elle n’entendra pas le souffle de sa voix? ni sa pauvre chaumière, avec son toit de paille pourri, couvert de neige dans l’hiver, mais tout blanc de fleurs dans l’été? Sa mère file sous l’âtre de la cheminée, un banc de gazon est là devant; tout jeune, il y dormait au soleil; enfant, c’est sur le sabre de son grand-père qu’il montait à cheval, c’est son vieux casque qu’il roulait sur l’herbe, c’est dans son bouclier qu’il dormait; c’est dans ce vieux lit-là qu’il naquit.
De la fenêtre on ne voit point la mer, elle est là, derrière cette colline; mais on entend le bruit des flots et, dans l’hiver, elle déborde à droite dans le marais.
Il s’en retournait ainsi, bercé par sa marche et écoutant lui-même le bruit de ses pas dans les herbes, regardant le soleil qui se retirait à l’horizon, et les bœufs couchés à l’ombre et remuant la tête pour chasser les moucherons.
Et tout à coup il sentit une forme passer près de lui, comme si une bouche eût effleuré sa joue; et une fée lui apparut avec un diadème d’or, elle répandit devant lui des fleurs, des diamants, et je ne sais quels lauriers que les vents emportèrent. Elle-même disparut dans un tourbillon de poussière.
Il était venu dans la ville, le cœur tout gonflé d’espérance, joyeux, ivre de lui-même, marchant à grands pas dans la vie future qu’il comblait de félicités sans bornes et d’enthousiasmes immenses. Agité depuis longtemps par son âme, remué par toutes les choses qui y bourdonnaient, il avait voulu être poète.
Poète, c’est-à-dire avoir des cheveux blancs avant l’âge, marcher de dégoût en dégoût, s’avancer dans le monde et voir l’illusion vers laquelle on avance, fuir toujours sans la saisir, être là comme ce géant de la fable, avec une soif infinie, une faim qui ronge, et sentir échapper toujours ces fruits qu’on a rêvés, qu’on a sentis, et dont la saveur prématurée est venue jusqu’à nous. Être là, présent, avec sa jalousie, sa rage, son amour, son âme, devant ce monde si froid, si railleur; s’épuiser, donner son sang, ce qui est plus que son sang, son cœur; le verser à plein bord dans des vers qu’on a ciselés comme du marbre, et tout cela pour être mis sous les pieds de la foule, pour qu’on le casse, pour qu’on le broie, pour qu’on le pétrisse dans le dédain, pour qu’on jette de la boue sur les ailes blanches de ces pauvres anges qui sont partis de votre cœur.
Poète, s’était-il dit, oh! poète! poète! Il répétait ce mot-là comme une mélodie aimée qu’on a dans le souvenir et qui chante toujours dans notre oreille ses notes amoureuses.
Oh! poète! se sentir plus grand que les autres, avoir une âme si vaste qu’on y fait tout entrer, tout tourner, tout parler, comme la créature dans la main de Dieu; exprimer toute l’échelle immense et continue qui va depuis le brin d’herbe jusqu’à l’éternité, depuis le grain de sable jusqu’au cœur de l’homme; avoir tout ce qu’il y a de plus beau, de plus doux, de plus suave, les plus larges amours, les plus longs baisers, les longues rêveries la nuit, les triomphes, les bravos, l’or, le monde, l’immortalité! N’est-ce pas pour lui, la mousse des bois fleuris, le battement d’ailes de la colombe, le sable embaumant de la rive, la brise toute parfumée des mers du Sud, tous les concerts de l’âme, toutes les voix de la nature, les paroles de Dieu, à lui, le poète?
Fais-moi des vers, dis-moi quelque chose, chante-moi un rayon de soleil ou un soupir de femme, mais que ta voix soit douce, qu’elle m’endorme comme sous des roses, qu’elle me navre, qu’elle me fasse mourir de volupté, d’extases.
Quand je te verrai, ô poète, quand tu m’auras dit toutes les choses de l’âme, que j’aurai recouvré tes accents, je me mettrai à tes genoux, tu seras mon Dieu, je n’en ai point; j’étalerai tous les manteaux royaux sous tes pieds, je fondrai toutes les couronnes pour te faire un marchepied.
Et il s’était mis un jour à prendre une plume, il l’avait saisie avec frénésie, il l’avait écrasée, en pleurant de joie et d’orgueil, sur un morceau de papier; il était là, haletant, l’œil en feu, saisissant au vol les idées qui passaient dans son âme, épiant chaque chose de son cœur pour l’attirer au dehors, pour la déshabiller, pour la donner toute nue à la foule.
Son âme tournait en lui comme un gouffre vivant, il voulait l’arrêter, mais ce gouffre-là l’entraînait lui-même; il commençait à se sentir faiblir et il se disait:
—Malheur! malheur! qu’ai-je donc? le feu brûle mon âme, mais ma tête est de glace; autrefois j’avais des pensées, plus une seule! je sens seulement des passions sans but, qui roulent en moi, comme des vagues qui s’entrechoquent par une nuit sombre. Que dire? que faire? Cela même.
Oh! la misère! je ne pourrai donc pas pousser un seul soupir que tout craque, s’écroule, se brise en moi! Mon âme se gonfle, elle m’étouffe, elle va crever le corps qui la recouvre comme une main gonflée qui déchire le gant. Pourquoi donc? Quelle malédiction!
Écris, écris donc, malheureux, puisque le démon t’y pousse!
Oui! la pensée est en moi, je la sens qui se meut comme un immense serpent, je la vois comme un large horizon qui se déploie à l’aurore, le soleil brille, la brume s’envole, la voilà qui monte, elle grandit, elle approche, je la tiens... Tu es à moi, à moi!
Comme cela est beau, sublime! J’ai donc du génie, moi? Non, non, hélas!
Voilà que tu t’envoles donc, chère illusion? et toi aussi, orgueil, tu me quittes? Qu’aurai-je?
Et cependant... tout n’a pas été dit! Voyons, creusons, remuons mon âme, dût-elle ensuite me tomber en poussière dans les mains.
L’amour! l’amour! eh bien? ah! quelle misérable vanité! Est-ce que jamais des vers diront tous les miracles d’un sourire ou toutes les voluptés d’un regard? l’amour! quand j’aurai bien répété cela des fois, est-ce que j’aurai dit quelque chose de plus? Non!
La gloire, par exemple? Voyons: des conquérants, Alexandre, César, Napoléon... Eh bien! des chars, de la poudre, du sang. Ah! quelle stupidité! De la gloire? la convoitise me brûle, et je ne peux pas dire la meilleure partie de la rage que j’ai dans le cœur.
Si je parlais de la mort plutôt? c’est du néant, cela, c’est du vrai; mais ma pensée s’y perd, et plus je pense moins je parle. Si j’étais un cadavre ressuscité, je dirais bien quelque chose, et si les vers qui nous déchirent le ventre c’est une joie ou un supplice; et si la tombe est si noire qu’on le dit. Mais que dire? Est-ce que c’est là la limite de l’art? est-ce que la poésie est un monde tout aussi mensonger que l’autre? n’ira-t-on jamais plus loin?
Et cependant j’ai du génie, je le sens, j’en suis plein, il me semble qu’il déborde... Non, c’est de l’orgueil! l’orgueil, le sang des poètes!
Rien dire, rester là, muet, en présence de ce monde idiot qui vous regarde avec sa mine béante, paillasse déguenillé qui pleure et qui veut rire, et qui demande encore quelque chose de beau pour l’amuser!
Mais l’amour, la gloire, la mort, l’orgueil, tous ces néants-là qui m’entourent et m’assiègent, pas une lettre de tout cela à écrire!
Dieu? autrefois j’y croyais. Que je me reporte par la pensée au temps où je priais la Vierge à genoux, et où ma mère m’apprenait des prières. Si j’allais redevenir dévot, j’aurais au moins quelque chaleur, quelque conviction, je pourrais remuer les autres; mais je suis trop fier pour mentir, et puis je ne le pourrais pas, moi qui rit en passant devant l’église et qui ai craché sur la croix, un jour où j’avais faim.
Mais comment aimer quelque chose, espérer, croire, puisque tout est si horrible ici, puisque le doute est là, à chaque mot, puisque chaque croyance est tombée sous le coup de dent du malheur et du désespoir? Dans ce monde et dans la poésie, dans le fini et dans l’infini, en dehors, dans mon âme, tout me ment, tout me trompe, tout fuit et tout se met à rire, et voilà que je suis resté dans un océan de fange où je tournoie, où je m’engloutis. Je ferais mieux de rire de tout cela, et d’aller me soûler à la taverne ou bien de courir chez la fille de joie me vautrer dans quelque ignoble et vénale volupté.
Tant mieux! je n’ai plus à descendre. Il y a encore peu, je craignais que mon malheur n’augmentât, que ma chute ne fût plus profonde, mais me voilà au fond du gouffre..., à moins qu’il n’y ait des enfers sous l’enfer et un désespoir encore après le désespoir.
Et cependant, est-ce que je puis rester ainsi toujours? mais je ne suffirais pas aux malheurs qui me dévorent, et il faudrait que mon cœur se double pour que tout le dégoût que j’ai pût y contenir longtemps.
Et quand je pense, hélas! qu’autrefois je me contentais d’un rayon de soleil, d’une moisson dorée, d’un beau clair de lune dans les bois, et que j’en avais assez, et que cela m’emplissait, et que j’étais heureux quand j’avais mis tous ces échos dans mes strophes sonores et arrondies! Oh! qu’il y a loin déjà de ce temps-là à maintenant! j’étais si jeune! si enfant! si heureux!
Mais, après avoir pris la nature, j’ai voulu prendre le cœur, après le monde, l’infini, et je me suis perdu dans ces abîmes sans fond, voilà que j’y roule. J’ai voulu sonder les passions, les disséquer, en faire de superbes squelettes, mais c’est mon âme que la mort a prise, et ces passions, que je voudrais courber sous mon genou et les montrer façonnées de mes mains, ce sont elles qui m’ont entraîné dans leurs courants, dans leurs tempêtes. J’ai cru que rien n’était trop haut pour moi, rien de trop fort, et je suis au fond du néant, plus faible qu’un roseau brisé.
Adieu donc, tous ces beaux rêves, ces belles journées que l’aurore menteur m’annonçait si resplendissantes et si pures; j’aurai donc entrevu un monde d’enthousiasme, de transports; l’éclair aura brillé devant mes yeux et m’a laissé ensuite dans les ténèbres, sous ce paradis de pensées dont le large glaive froid de la réalité me sépare pour l’éternité.
Ah! prison de chair, je te maudis! Pourquoi es-tu là? Voyons! que fais-tu, misérable charogne vivante, qui traînes ta pourriture par les rues, qui bois, qui manges, qui dors et qui jouis? pourquoi suis-je attaché à ce cadavre qui me traîne sur la terre, moi qui veux voler dans les cieux et partir dans l’infini?
Qu’avais-tu donc fait, pauvre âme, pour venir là, dans la prison de ce corps, où tu bats en vain des ailes que tu brises aux parois qui t’entourent? Je sens bien que tu veux partir, que tu y pleures, et lorsque je vois les étoiles tu t’élances vers elles, quand la mer est devant moi tu veux courir dessus plus vite que le regard; et quand je vois les tombes, n’est-ce pas toi qui tends les bras vers elles tandis que le corps veut vivre?
Tu es un chant, une note, un soupir... Non, non, rien de tout cela! tu es le cœur gonflé, tu es cette voix qui parle et qui prie, qui sanglote et se tord en moi, tandis que mes lèvres sourient.
Ô pauvre aigle, tu es là dans une cage; à travers tes barreaux tu vois encore les hautes cimes perdues dans les nuages où tu naquis, tu vois le large ciel où tu planais; mais tes barreaux te resserrent, tu n’as plus qu’à mettre ta tête sous ton aile et à mourir; tu étouffes déjà, et bientôt tu ne seras plus qu’un cadavre encore tiède qu’on appelle désespoir.
Alors Smarh s’éloigna, il sortit de la ville à l’heure où tout brille et crie, c’était le soir, la brume l’emplissait, il faisait froid, il marchait pieds nus dans la boue, tandis que derrière lui, à ses côtés, la matière resplendissait dans sa force, qu’elle agissait, qu’elle siégeait sur des trônes, qu’elle avait ses philosophes, ses sectateurs. Aussi le poète sortit, chassé, méprisé, honni; on ne voulait pas de lui, on le renvoya. Il partit donc, mais derrière lui tout s’écroula et il y eut un grand rire.
Il arriva dans les champs. Seul dans la campagne, au milieu des ténèbres, il se prit à pleurer; un désespoir immense vint s’abattre sur lui comme un vautour sur un cadavre, il étendit ses larges ailes noires, se mit à manger et poussa des cris féroces.
Il pleura amèrement pendant longtemps, et chacune de ses larmes était une malédiction pour la terre, c’était quelque chose du cœur qui tombait et s’en allait dans le néant; c’était l’agonie de l’espérance, de la foi, de l’amour, du beau, tout cela mourait, fuyait, s’envolait pour l’éternité; toute la sève, toute la vie, toutes les fraîcheurs, tous les parfums, toutes les lumières, tout ce qui navre, ce qui enchante, tout ce qui est volupté, croyances, ardeurs, avait été arraché par le vent d’éternité qui venait de la terre, rasait le sol, emportait les fleurs.
Tout allait donc finir; le monde, épuisé, craquait en dedans, il se mourait, et l’âme, rendue folle par tant de douleurs, tournait encore, dans son agonie, au milieu d’un cercle de feu qu’elle ne pouvait franchir.
La nuit allait commencer, une nuit éternelle, sans astres, sans clarté; Satan déjà s’étendait sur le monde palpitant, pour lui arracher son dernier mot.
Smarh était resté enseveli dans son malheur, sa tête était dans ses mains, sa chevelure, couverte de poussière, venait battre sur ses yeux en pleurs.
On n’entendait rien que le bruit de l’immense tempête du temps qui allait finir et jetait alors ses plus horribles sanglots. La terre déviait de sa course circulaire; elle oscillait, ivre de fatigue et d’ennui, comme si un ouragan l’avait poussée pour la faire tomber. Le soleil s’était abaissé lentement et avait dit un éternel adieu, un dernier et long baiser, à ce qu’il avait éclairé, aux bois, aux prairies, aux forêts, aux vallons déserts, à l’Océan sur lequel il courait dans les longues journées; il était parti, les astres n’étaient point venus, et ils étaient allés éclairer d’autres mondes, plus haut.
Pourquoi donc Smarh lève-t-il la tête? Voilà une femme à ses côtés... Non, c’est un ange, elle lui a essuyé ses larmes, avec le bout de ses ailes blanches; elle l’a relevé, l’a porté sur son cœur, elle pleure aussi, elle a les pieds en sang, elle lui dit: «Ô mon bien-aimé, viens à moi, ils m’ont chassée, ils m’ont bannie, aime-moi, je suis si belle.»
Et Smarh poussa un cri de joie, il se rattachait à la branche de salut d’où l’ouragan l’avait entraîné. Il s’écria tout à coup:
—Oui, je t’aime! je t’aime! tu vois bien que je renais, que je vis, tu vois que le soleil reparaît, que l’herbe pousse sur les coteaux, que les fleuves coulent encore; oui, je t’aime! Ô mon Dieu, mon Dieu, j’avais douté, j’avais pleuré, j’avais maudit, j’avais vu le monde passer comme une chaîne de squelettes dans une danse de l’enfer, et je n’avais pas compris! Mais la providence se déroule à mes yeux, voilà l’aurore qui vient, l’horizon se déroule, s’avance, et laisse voir au fond quelque chose de resplendissant et d’éternel; oui, je t’aime! Si tu savais! écoute donc! Est-ce que c’est moi qui ai vécu si longtemps, qui ai marché sur tant de poussières, heurté tant de ruines? Non, voilà la poussière qui monte au ciel, voilà les ruines qui se lèvent et se placent. Qu’étais-je donc? Poète? Oh! oui! je chanterai toujours, je chanterai encore. Oh! je t’aime!
Tout à l’heure j’étais dans le tombeau, je sentais un marbre lourd sur ma tête, et je me heurtais aux planches du cercueil, mais je suis au ciel! Oh! je t’aime pour l’éternité; pour l’éternité tu es à moi!
Il allait étendre les bras vers elle, il allait la saisir, déjà leurs regards s’étaient confondus, leurs larmes s’étaient séchées, il y avait eu un immense espoir dans la création. Le monde s’était retourné sur son vieux lit de douleurs, il avait entr’ouvert son œil morne pour voir la dernière étoile, il avait aspiré la brise du ciel; mais il se rendormit bientôt dans ses cendres.
Un éclair parut, Satan était là.
—Arrête, dit-il, elle est à moi! Smarh! arrête, te dis-je!
SMARH.
A toi? esprit de ténèbres, arrière!
SATAN.
Je te brise du pied, vermisseau plein d’orgueil, bulle de savon que mon souffle seul soutient.
SMARH.
Car tu es à moi? A toi mon cœur!
SATAN.
Non! à toi tout.
La terre, usant ses dernières forces, s’écria: «Aime-le, aime-le».
L’enfer, se levant sur ses charbons, s’écria plein de rage: «Aime-le, aime-le».
Mais un rire perça l’air, Yuk parut et lui dit:
—C’est pour moi, à toi l’éternité!
L’éternité en effet répéta: «C’est lui, c’est lui!»
Smarh tournoya dans le néant, il y roule encore.
Satan versa une larme.
Yuk se mit à rire et sauta sur elle, et l’étreignit d’un baiser si fort, si terrible, qu’elle étouffa dans les bras du monstre éternel.
G. F.
14 avril 1839.
Réflexion d’un homme désintéressé à l’affaire et qui a relu ça après un an de façon.
Il est permis de faire des choses pitoyables, mais pas de cette trempe. Ce que tu admirais il y a un an est aujourd’hui fort mauvais; j’en suis bien fâché, car je t’avais décerné le nom de grand homme futur, et tu te regardais comme un petit Gœthe. L’illusion n’est pas mince, il faut commencer par avoir des idées, et ton fameux mystère en est veuf. Pauvre ami! tu iras ainsi enthousiasmé de ce que tu rêves, dégoûté de ce que tu as fait. Tout est ainsi, il ne faut pas s’en plaindre. Sais-tu ce qui me semble le mieux de ton œuvre? C’est cette page qui, dans un an, me paraîtra aussi bête que le reste et qui suggérera encore une suite d’amères réflexions. Dans un an peut-être serai-je crevé, tant mieux! et pourtant tu as peur, pauvre brute, mon ami. Adieu, le meilleur conseil que je puisse te donner, c’est de ne plus écrire.
Jasmin.
NOTE.
Un fragment de Smarh parut pour la première fois dans Par les Champs et par les Grèves. Charpentier, éditeur. Paris, 1886.
Smarh et Rêves d’Enfer peuvent être considérés comme l’idée première de la Tentation de Saint-Antoine.
LES FUNÉRAILLES
DU
DOCTEUR MATHURIN[3]
Pourquoi ne t’offrirais-je pas encore ces nouvelles pages, cher Alfred?[4]
De tels cadeaux sont plus chers à celui qui les fait qu’à celui qui les reçoit, quoique ton amitié leur donne un prix qu’ils n’ont pas. Prends-les donc comme venant de deux choses qui sont à toi: et l’esprit qui les a conçues, et la main qui les a écrites.
[3] Août 1839.
[4] Alfred Le Poittevin.
Se sentant vieux, Mathurin voulut mourir, pensant bien que la grappe trop mûre n’a plus de saveur. Mais pourquoi et comment cela?
Il avait bien 70 ans environ. Solide encore malgré ses cheveux blancs, son dos voûté et son nez rouge, en somme c’était une belle tête de vieillard. Son œil bleu était singulièrement pur et limpide, et des dents blanches et fines sous de petites lèvres minces et bien ciselées annonçaient une vigueur gastronomique rare à cet âge, où l’on pense plus souvent à dire ses prières et à avoir peur qu’à bien vivre.
Le vrai motif de sa résolution, c’est qu’il était malade et que tôt ou tard il fallait sortir d’ici-bas. Il aima mieux prévenir la mort que de se sentir arraché par elle. Ayant bien connu sa position, il n’en fut ni étonné ni effrayé, il ne pleura pas, il ne cria pas, il ne fit ni humbles prières ni exclamations ampoulées, il ne se montra ni stoïcien, ni catholique, ni psychologue, c’est-à-dire qu’il n’eut ni orgueil, ni crédulité, ni bêtise; il fut grand dans sa mort, et son héroïsme surpassa celui d’Epaminondas, d’Annibal, de Caton, de tous les capitaines de l’antiquité et de tous les martyrs chrétiens, celui du chevalier d’Assas, celui de Louis XVI, celui de saint Louis, celui de M. de Talleyrand mourant dans sa robe de chambre verte, et même celui de Fieschi, qui disait des pointes encore quand on lui coupa le cou; tous ceux, enfin, qui moururent pour une conviction quelconque, par un dévouement quel qu’il soit, et ceux qui se fardèrent à la dernière heure encore pour être plus beaux, se drapant dans leur linceul comme dans un manteau de théâtre, capitaines sublimes, républicains stupides, martyrs héroïques et entêtés, rois détrônés, héros de bagne. Oui, tous ces courages-là furent surpassés par un seul courage, ces morts-là furent éclipsés par un seul mort, par le docteur Mathurin, qui ne mourut ni par conviction, ni par orgueil, ni pour jouer un rôle, ni par religion, ni par patriotisme, mais qui mourut d’une pleurésie qu’il avait depuis huit jours, d’une indigestion qu’il se donna la veille—la première de sa vie, car il savait manger.
Il se résigna donc, comme un héros, à franchir de plain-pied le seuil de la vie, à entrer dans le cercueil la tête haute; je me trompe, car il fut enterré dans un baril. Il ne dit pas, comme Caton: «Vertu, tu n’es qu’un nom», ni comme Grégoire VII: «J’ai fait le bien et fui l’iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil», ni comme Jésus-Christ: «Mon père, pourquoi m’avez-vous délaissé»; il mourut en disant tout bonnement: «Adieu, amusez-vous bien!».
Un poète romantique aurait acheté un boisseau de charbon de terre et serait mort au bout d’une heure, en faisant de mauvais vers et en avalant de la fumée; un autre se serait donné l’onglée, en se noyant dans la Seine au mois de janvier; les uns auraient bu une détestable liqueur qui les aurait fait mourir avant de se rendormir, pleurant déjà sur leur bêtise; un martyr se serait amusé à se faire couler du plomb dans la bouche et à gâter ainsi son palais; un républicain aurait tenté d’assassiner le roi, l’aurait manqué et se serait fait couper la tête, voilà de singulières gens! Mathurin ne mourut pas ainsi, la philosophie lui défendait de se faire souffrir.
Vous me demanderez pourquoi on l’appelait docteur? Vous le saurez un jour, car je puis bien vous le faire connaître plus au long, ceci n’étant que le dernier chapitre d’une longue œuvre qui doit me rendre immortel comme toutes celles qui sont inédites. Je vous raconterai ses voyages, j’analyserai tous les livres qu’il a faits, je ferai un volume de notes sur ses commentaires et un appendice de papier blanc et de points d’exclamation à ses ouvrages de science, car c’était un savant des plus savants en toutes les sciences possibles. Sa modestie surpassait encore toutes ses connaissances, on ne croyait même pas qu’il sût lire; il faisait des fautes de français, il est vrai, mais il savait l’hébreu et bien d’autres choses. Il connaissait la vie surtout, il savait à fond le cœur des hommes, et il n’y avait pas moyen d’échapper au criterium de son œil pénétrant et sagace; quand il levait la tête, abaissait sa paupière, et vous regardait de côté en souriant, vous sentiez qu’une sonde magnétique entrait dans votre âme et en fouillait tous les recoins.
Cette lunette des contes arabes, avec laquelle l’œil perçait les murailles, je crois qu’il l’avait dans sa tête, c’est-à-dire qu’il vous dépouillait de vos vêtements et de vos grimaces, de tout le fard de vertu qu’on met sur ses rides, de toutes les béquilles qui vous soutiennent, de tous les talons qui vous haussent; il arrachait aux hommes leur présomption, aux femmes leur pudeur, aux héros leur grandeur, au poète son enflure, aux mains sales leurs gants blancs. Quand un homme avait passé devant lui, avait dit deux mots, avancé de deux pas, fait le moindre geste, il vous le rendait nu, déshabillé et grelottant au vent.
Avez-vous quelquefois, dans un spectacle, à la lueur du lustre aux mille feux, quand le public s’agite tout palpitant, que les femmes parées battent des mains, et qu’on voit partout des sourires sur des lèvres roses, diamants qui brillent, vêtements blancs, richesses, joies, éclat, vous êtes-vous figuré toute cette lumière changée en ombre, ce bruit devenu silence et toute cette vie rentrée au néant, et, à la place de tous ces êtres décolletés, aux poitrines haletantes, aux cheveux noirs nattés sur des peaux blanches, des squelettes qui seront longtemps sous la terre où ils ont marché et réunis ainsi dans un spectacle pour s’admirer encore, pour voir une comédie qui n’a pas de nom, qu’ils jouent eux-mêmes, dont ils sont les acteurs éternels et immobiles?
Mathurin faisait à peu près de même, car à travers le vêtement il voyait la peau, la chair sous l’épiderme, la moelle dans l’os, et il exhumait de tout cela lambeaux sanglants, pourriture du cœur, et souvent, sur des corps sains, vous découvrait une horrible gangrène.
Cette perspicacité, qui a fait les grands politiques, les grands moralistes, les grands poètes, n’avait servi qu’à le rendre heureux; c’est quelque chose, quand on sait que Richelieu, Molière et Shakespeare ne le furent pas. Il avait vécu, poussé mollement par ses sens, sans malheur ni bonheur, sans effort, sans passion et sans vertu, ces deux meules qui usent les lames à deux tranchants. Son cœur était une cuve, où rien de trop ardent n’avait fermenté, et, dès qu’il l’avait crue assez pleine, il l’avait vite fermée, laissant encore de la place pour du vide, pour la paix. Il n’était donc ni poète ni prêtre, il ne s’était pas marié, il avait le bonheur d’être bâtard, ses amis étaient en petit nombre et sa cave était bien garnie; il n’avait ni maîtresses qui lui cherchaient querelle, ni chien qui le mordît; il avait une excellente santé et un palais extrêmement délicat. Mais je dois vous parler de sa mort.
Il fit donc venir ses disciples (il en avait deux) et il leur dit qu’il allait mourir, qu’il était las d’être malade et d’avoir été tout un jour à la diète.
C’était la saison dorée où les blés sont mûrs; le jasmin, déjà blanc, embaume le feuillage de la tonnelle, on commence à courber la vigne, les raisins pendent en grappes sur les échalas, le rossignol chante sur la haie, on entend des rires d’enfants dans les bois, les foins sont enlevés.
Oh! jadis les nymphes venaient danser sur la prairie et se formaient des guirlandes avec les fleurs des prés, la fontaine murmurait un roucoulement frais et amoureux, les colombes allaient voler sur les tilleuls. Le matin encore, quand le soleil se lève, l’horizon est toujours d’un bleu vaporeux et la vallée répand sur les coteaux un frais parfum, humide des baisers de la nuit et de la rosée des fleurs.
Mathurin, couché depuis plusieurs jours, dormait sur sa couche. Quels étaient ses songes? Sans doute comme sa vie, calmes et purs. La fenêtre ouverte laissait entrer à travers la jalousie des rayons de soleil, la treille grimpant le long de la muraille grise, nouait ses fruits mûrs aux branches mêlées de la clématite; le coq chantait dans la basse-cour, les faneurs reposaient à l’ombre, sous les grands noyers aux troncs tapissés de mousses. Non loin et sous les ormeaux, il y avait un rond de gazon où ils allaient souvent faire la méridienne, et dont la verdure touffue n’était seulement tachée que d’iris et de coquelicots. C’est là que, couchés sur le ventre ou assis et causant, ils buvaient ensemble pendant que la cigale chantait, que les insectes bourdonnaient dans les rayons du soleil, et que les feuilles remuaient sous le souffle chaud des nuits d’été.
Tout était paix, calme et joie tranquille. C’est là que dans un oubli complet du monde, dans un égoïsme divin, ils vivaient, inactifs, inutiles, heureux. Ainsi, pendant que les hommes travaillaient, que la société vivait avec ses lois, avec son organisation multiple, tandis que les soldats se faisaient tuer et que les intrigants s’agitaient, eux, ils buvaient, ils dormaient. Accusez-les d’égoïsme, parlez de devoir, de morale, de dévouement; dites encore une fois qu’on se doit au pays, à la société; rabâchez bien l’idée d’une œuvre commune, chantez toujours cette magnifique trouvaille du plan de l’univers, vous n’empêcherez pas qu’il n’y ait des gens sages et des égoïstes, qui ont plus de bon sens avec leur ignoble vice que vous autres avec vos sublimes vertus.
Ô hommes, vous qui marchez dans les villes, faites les révolutions, qui abattez des trônes, remuez le monde, et qui, pour faire regarder vos petits fronts, faites bien de la poussière sur la route battue du genre humain, je vous demande un peu si votre bruit, vos chars de triomphe et vos fers, si vos machines et votre charlatanisme, si vos vertus, si tout cela vaut une vie calme et tranquille, où l’on ne casse rien que des bouteilles vides, où il n’y a d’autre fumée que celle d’une pipe, d’autre dégoût que celui d’avoir trop mangé.
Ainsi vivaient-ils, et pendant que le sang coulait dans les guerres civiles, que le gouvernail de l’État était disputé entre les pirates et des ineptes, et qu’il se brisait dans la tempête, pendant que les empires s’écroulaient, qu’on s’assassinait et qu’on vivait, qu’on faisait des livres sur la vertu et que l’État ne vivait que de vices splendides, qu’on donnait des prix de morale et qu’il n’y avait de beau que les grands crimes, le soleil pour eux faisait toujours mûrir leurs raisins, les arbres avaient tout autant de feuilles vertes, ils dormaient toujours sur la mousse des bois, et faisaient rafraîchir leur vin dans l’eau des lacs.
Le monde vivait loin d’eux, et le bruit même de ses cris n’arrivait pas jusqu’à leurs pieds, une parole rapportée des villes aurait troublé le calme de leurs cœurs; aucune bouche profane ne venait boire à cette coupe de bonheur exceptionnel, ils ne recevaient ni livres, ni journaux, ni lettres, la bibliothèque commune se composait d’Horace, de Rabelais—ai-je besoin de dire qu’il y avait toutes les éditions de Brillat-Savarin et du Cuisinier?—Pas un bout de politique, pas un fragment de controverse, de philosophie ou d’histoire, aucun des hochets sérieux dont s’amusent les hommes; n’avaient-ils pas toujours devant eux la nature et le vin, que fallait-il de plus? Indiquez-moi donc quelque chose qui surpasse la beauté d’une belle campagne illuminée de soleil et la volupté d’une amphore pleine d’un vin limpide et pétillant? et d’abord, quelle qu’elle soit, la réponse que vous allez faire les aurait fait rire de pitié, je vous en préviens.
Cependant Mathurin se réveilla; ils étaient là au bout de son lit, il leur dit:
—A boire, pour vous et pour moi! trois verres et plusieurs bouteilles! Je suis malade, il n’y a plus de remède, je veux mourir, mais avant j’ai soif et très soif... Je n’ai aucune soif des secours de la religion ni aucune faim d’hostie, buvons donc pour nous dire adieu.
On apporta des bouteilles de toutes les espèces et des meilleures, le vin ruissela à flots pendant vingt heures, et avant l’aurore ils étaient gris.
D’abord ce fut une ivresse calme et logique, une ivresse douce et prolongée à loisir. Mathurin sentait sa vie s’en aller et, comme Sénèque, qui se fit ouvrir les veines et mettre dans un bain, il se plongea avant de mourir dans un bain d’excellent vin, baigna son cœur dans une béatitude qui n’a pas de nom, et son âme s’en alla droit au Seigneur, comme une outre pleine de bonheur et de liqueur.
Quand le soleil se fut baissé, ils avaient déjà bu, à trois, quinze bouteilles de beaune (1re qualité 1834) et fait tout un cours de théodicée et de métaphysique.
Il résuma toute sa science dans ce dernier entretien.
Il vit l’astre s’abaisser pour toujours et fuir derrière les collines; alors, se levant et tournant les yeux vers le couchant, il regarda la campagne s’endormir au crépuscule. Les troupeaux descendaient, et les clochettes des vaches sonnaient dans les clairières, les fleurs allaient fermer leur corolle, et des rayons du soleil couchant dessinaient sur la terre des cercles lumineux et mobiles; la brise des nuits s’éleva, et les feuilles des vignes, à son souffle, battirent sur leur treillage, elle pénétra jusqu’à eux et rafraîchit leurs joues enflammées.
—Adieu, dit Mathurin, adieu! demain, je ne verrai plus ce soleil, dont les rayons éclaireront mon tombeau, puis ses ruines, et sans jamais venir à moi. Les ondes couleront toujours, et je n’entendrai pas leur murmure. Après tout, j’ai vécu, pourquoi ne pas mourir? La vie est un fleuve, la mienne a coulé entre des prairies pleines de fleurs, sous un ciel pur, loin des tempêtes et des nuages, je suis à l’embouchure, je me jette dans l’Océan, dans l’infini; tout à l’heure, mêlé au tout immense et sans bornes, je n’aurai plus la conscience de mon néant. Est-ce que l’homme est quelque chose de plus qu’un simple grain de sel de l’Océan ou qu’une bulle de mousse sur le tonneau de l’Électeur?
«Adieu donc, vents du soir, qui soufflez sur les roses penchées, sur les feuilles palpitantes des bois endormis, quand les ténèbres viennent; elles palpiteront longtemps encore, les feuilles des orties qui croîtront sur les débris cassés de ma tombe. Naguère, quand je passais, riant, près des cimetières, et qu’on entendait ma voix chanter le long du mur, quand le hibou battait de l’aile sur les clochers, que les cyprès murmuraient les soupirs des morts, je jetais un œil calme sur ces pierres qui recélaient l’éternité tout entière avec les débris de cadavres, c’était pour moi un autre monde, où ma pensée même pouvait à peine m’y transporter dans l’infini d’une vague rêverie.
«Maintenant, mes doigts tremblants touchent aux portes de cet autre monde, et elles vont s’ouvrir, car j’en remue le marteau d’un bras de colère, d’un bras désespéré.
«Que la mort vienne, qu’elle vienne! elle me prendra tout endormi dans son linceul, et j’irai continuer le songe éternel sous l’herbe douce du printemps ou sous la neige des hivers, qu’importe! et mon dernier sourire sera pour elle, je lui donnerai des baisers pleins de vin, un cœur plein de la vie et qui n’en veut plus, un cœur ivre et qui ne bat pas.
«La souveraine beauté, le souverain bonheur, n’est-ce pas le sommeil? et je vais dormir, dormir sans réveil, longtemps, toujours. Les morts...».
A cette belle phrase graduée, il s’interrompit pour boire et continua:
—La vie est un festin, il y en a qui meurent gorgés de suite et qui tombent sous la table, d’autres rougissent la nappe de sang et de souillures sans nombre, ceux qui n’y versent que des taches de vin et pas de larmes, d’autres sont étourdis des lumières, du bruit, dégoûtés du fumet des mets, gênés par la cohue, baissant la tête et se mettant à pleurer. Heureux les sages, qui mangent longuement, écartent les convives avides, les valets impudents qui les tiraillent, et qui peuvent, le dernier jour, au dessert, quand les uns dorment, que les autres sont ivres dès le premier service, qu’un grand nombre sont partis malades, boire enfin les vins les plus exquis, savourer les fruits les plus mûrs, jouir lentement des dernières fins de l’orgie, vider le reste, d’un grand coup, éteindre les flambeaux, et mourir!
Comme l’eau limpide que la nymphe de marbre laisse tomber murmurante de sa conque d’albâtre, il continua ainsi longtemps de parler, de cette voix grave et voluptueuse à la fois, pleine de cette mélancolie gaie qu’on a dans les suprêmes moments, et son âme s’épanchait de ses lèvres comme l’eau limpide.
La nuit était venue, pure, amoureuse, une nuit bleue, éclairée d’étoiles; pas un bruit, que celui de la voix de Mathurin qui parla longtemps à ses amis. Ils l’écoutaient en le contemplant. Assis sur sa couche, son œil commençait à se fermer, la flamme blanche des bougies remuait au vent, l’ombre, qu’elle rayait, tremblait sur le lambris, le vin pétillait dans les verres, et l’ivresse sur leurs figures; assis sur le bord de la tombe, Mathurin y avait posé sa gourde, elle ne se fermera que quand il l’aura bue.
Vienne donc cette molle langueur des sens, qui enivre jusqu’à l’âme; qu’elle le balance dans une mollesse infinie, qu’il s’endorme en rêvant de joies sans nombre, en disant aussi nunc pulsandum tellus, que les nymphes antiques jettent leurs roses embaumées sur ses draps rougis, dont il fait son linceul, et viennent danser devant lui dans une ronde gracieuse, et, pour adieu, toutes les beautés que le cœur rêve, le charme des premières amours, la volupté des plus longs baisers et des plus suaves regards; que le ciel se fasse plus étoilé et ait une nuit plus limpide; que des clartés d’azur viennent éclairer les joies de cette agonie, fassent le vent plus frais, plus embaumant; que des voix s’élèvent de dessus l’herbe et chantent pendant qu’il boit les dernières gouttes de la vie; que ses yeux fermés tressaillent comme sous le plus tendre embrassement; que tout soit, pour cet homme, bonheur jusqu’à la mort, paix jusqu’au néant; que l’éternité ne soit qu’un lit pour le bercer dans les siècles!
Mais regardez-les. Jacques s’est levé et a fermé la fenêtre, le vent venait sur Mathurin, il commençait à claquer des dents; ils ont rapproché plus près la table ronde du lit, la fumée de leurs pipes monte au plafond et se répand en nuages bleus qui montent; on entend leurs verres s’entrechoquer, et leurs paroles, le vin tombe par terre, ils jurent, ils ricanent; cela va devenir horrible, ils vont se mordre. Ne craignez rien, ils mordent une poularde grasse, et les truffes qui s’échappent de leurs lèvres rouges roulent sur le plancher.
Mathurin parle politique.
—La démocratie est une bonne chose pour les gens pauvres et de mauvaise compagnie, on parviendra peut-être un jour, hélas! à ce que tous les hommes puissent boire de la piquette. De ce jour-là on ne boira plus de constance. Si les nobles, dont la tyrannie (ils avaient de si bons cuisiniers!)... j’en étais donc à la Révolution... Pauvres moines! ils cultivaient si bien la vigne! Ainsi Robespierre... Oh! le drôle de corps, qui mangeait de la vache chez un menuisier, et qui est resté pur au pouvoir, et qui a la plus exécrable réputation... bien méritée! S’il avait eu un peu plus d’esprit, qu’il eût ruiné l’État, entretenu des maîtresses sur les fonds publics, bu du vin au lieu de répandre du sang, ce serait un homme justement, dignement vertueux... Je disais donc que Fourier... un bien beau morceau sur l’art culinaire... ce qui n’empêche que Washington ne fût un grand homme, et Monthyon quelque chose de surhumain, de divin, presque de sur-stupide; il s’agirait de définir la vertu avant d’en décerner les prix. Celui qui en aurait donné une bonne classification, qui, auparavant, l’aurait bien établie avec des caractères tranchés, nettement exprimés, positifs en un mot, celui-là aurait mérité un prix extraordinaire, j’en conviens; il lui aurait fallu déterminer jusqu’à quel point l’orgueil entre dans la grandeur, la niaiserie dans la bienfaisance, marquer la limite précise de l’intérêt et de la vanité; il aurait fallu citer des exemples, faire comprendre trois mots incompréhensibles: moralité, liberté, devoir, et montrer (ç’aurait été le sublime de la proposition et on aurait pu enfermer ça dans une période savante) comme les hommes sont libres tout en ayant des devoirs, comment ils peuvent avoir des devoirs puisqu’ils sont libres; s’étendre longuement aussi, par manière de hors d’œuvre et de digression favorable, sur la vertu récompensée et le vice puni; on soutiendrait historiquement que Nabuchodonosor, Alexandre, Sésostris, César, Tibère, Louis XI, Rabelais, Byron, Napoléon et le marquis de Sade étaient des imbéciles, et que Mardochée, Caton, Brutus, Vespasien, Édouard le Confesseur, Louis XII, Lafayette, Montyon, l’homme au manteau bleu, et Parmentier, et Poivre, étaient des grands hommes, des grands génies, des Dieux, des êtres...
Mathurin se mit à rire en éternuant, sa face se dilatait, tous ses traits étaient plissés par un sourire diabolique, l’éclair jaillissait de ses yeux, le spasme saccadait ses épaules; il continua:
—Vive la philanthropie!—un verre de frappé!—l’histoire est une science morale par-dessus tout, à peu près comme la vue d’une maison de filles et celle d’un échafaud plein de sang; les faits prouvent pourtant que tout est pour le mieux. Ainsi les Hébreux, assassinés par leurs vainqueurs, chantaient des psaumes que nous admirons comme poésie lyrique; les chrétiens, qu’on égorgeait, ne se doutaient pas qu’ils fondaient une poésie aussi, une société pure et sans tache; Jésus-Christ, mort et descendant de sa croix, fournit, au bout de seize siècles, le sujet d’un beau tableau; les croisades, la Réforme, 93, la philosophie, la philanthropie qui nourrit les hommes avec des pommes de terre et les vaches avec des betteraves, tout cela a été de mieux en mieux; la poudre à canon, la guillotine, les bateaux à vapeur et les tartes à la crème sont des inventions utiles, vous l’avouerez, à peu près comme le tonnerre; il y a des hommes réduits à l’état de terreneuviens, et qui sont chargés de donner la vie à ceux qui veulent la perdre, ils vous coupent la plante des pieds pour vous faire ouvrir les yeux, et vous abîment de coups de poing pour vous rendre heureux; ne pouvant plus marcher, on vous conduit à l’hôpital, où vous mourez de faim, et votre cadavre sert encore après vous à faire dire des bêtises sur chaque fibre de votre corps et à nourrir de jeunes chiens qu’on élève pour des expériences. Ayez la ferme conviction d’une providence éternelle, et du sens commun des nations. Combien y a-t-il d’hommes qui en aient?... Le bordeaux se chauffe toujours... l’ordre des comestibles est des plus substantiels aux plus légers, celui des boissons des plus tempérées aux plus fumeuses et aux plus parfumées... si vous voulez qu’une alouette soit bonne, coupez par le milieu.
—Et la Providence, maître?
—Oui je crois que le soleil fait mûrir le raisin, et qu’un gigot de chevreuil mariné est une bonne chose... tout n’est pas fini, et il y a deux sciences éternelles: la philosophie et la gastronomie. Il s’agit de savoir si l’âme va se réunir à l’essence universelle, ou si elle reste à part comme individu, et où elle va, dans quel pays... et comment on peut conserver longtemps du bourgogne... Je crois qu’il y a encore une meilleure manière d’arranger le homard... et un plan nouveau d’éducation, mais l’éducation ne perfectionne guère que les chiens quant au côté moral. J’ai cru longtemps à l’eau de Seltz et à la perfectibilité humaine, je suis convaincu maintenant de l’absinthe; elle est comme la vie: ceux qui ne savent pas la prendre font la grimace.
—Nierez-vous donc l’immortalité de l’âme?
—Un verre de vin!
—La récompense et le châtiment?
—Quelle saveur! dit Mathurin après avoir bu et contractant ses lèvres sur ses dents.
—Le plan de l’univers, qu’en pensez-vous?
—Et toi, que penses-tu de l’étoile de Sirius? penses-tu mieux connaître les hommes que les habitants de la lune? l’histoire même est un mensonge réel.
—Qu’est-ce que cela veut dire?
—Cela veut dire que les faits mentent, qu’ils sont et qu’ils ne sont plus, que les hommes vivent et meurent, que l’être et le néant sont deux faussetés qui n’en font qu’une, qui est le toujours!
—Je ne comprends pas, maître.
—Et moi encore moins, répondit Mathurin.
—Cela est bien profond, dit Jacques aux trois quarts ivre, et il y a sous ce dernier mot une grande finesse.
—N’y a-t-il pas entre moi et vous deux, entre un homme et un grain de sable, entre aujourd’hui et hier, cette heure-ci et celle qui va venir, des espaces que la pensée ne peut mesurer et des mondes de néants entiers qui les remplissent? La pensée même peut-elle se résumer? Te sens-tu dormir? et lorsque ton esprit s’élève et s’en va de son enveloppe, ne crois-tu pas quelquefois que tu n’es plus, que ton corps est tombé, que tu marches dans l’infini comme le soleil, que tu roules dans un gouffre comme l’Océan sur son lit de sable, et ton corps n’est plus ton corps, cette chose tourmentée, qui est sur toi, n’est qu’un voile rempli d’une tempête qui bat? t’es-tu pris à douter de la nature, de la sensation elle-même? Prends un grain de sable, il y a là un abîme à creuser pendant des siècles; palpe-toi bien pour voir si tu existes, et quand tu sauras que tu existes, il y a là un infini que tu ne sonderas pas.
Ils étaient gris, ils ne comprenaient guère une tartine métaphysique aussi plate.
—Cela veut dire que l’homme voit aussi clair en lui et autour de lui que si tu étais tombé ivre mort au fond d’une barrique de vin plus grande que l’Atlantique. Soutenir ensuite qu’il y a quelque chose de beau dans la création, vouloir faire un concert de louanges avec tous les cris de malédiction qui retentissent, de sanglots qui éclatent, de ruines qui croulent, c’est là la philosophie de l’histoire, disent-ils; quelle philosophie! Élevez-moi une pyramide de têtes de morts et vantez la vie! chantez la beauté des fleurs, assis sur un fumier! le calme et le murmure des ondes, quand l’eau salée entre par les sabords et que le navire sombre: ce que l’œil peut saisir, c’est un horrible fracas d’une agonie éternelle. Regardez un peu la cataracte qui tombe de la montagne, comme son onde bouillonnante entraîne avec elle les débris de la prairie, le feuillage encore vert de la forêt cassé par les vents, la boue des ruisseaux, le sang répandu, les chars qui allaient; cela est beau et superbe. Approchez, écoutez donc l’horrible râle de cette agonie sans nom, levez les yeux, quelle beauté! quelle horreur! quel abîme! Allez encore, fouillez, déblayez les ruines sans nom; sous ces ruines-là d’autres encore, et toujours; passez vingt générations de morts entassés les uns sur les autres, cherchez des empires perdus sous le sable du désert, et des palais d’avant le déluge sous l’Océan, vous trouverez peut-être encore des temps inconnus, une autre histoire, un autre monde, d’autres siècles titaniques, d’autres calamités, d’autres désastres, des ruines fumantes, du sang figé sur la terre, des ossements broyés sous les pas.
Il s’arrêta, essoufflé, et ôta son bonnet de coton; ses cheveux, mouillés de sueur, étaient collés en longues mèches sur son front pâle. Il se lève et regarde autour de lui, son œil bleu est terne comme le plomb, aucun sentiment humain ne scintille de sa prunelle, c’est déjà quelque chose de l’impassibilité du tombeau. Ainsi, placé sur son lit de mort et dans l’orgie jusqu’au cou, calme entre le tombeau et la débauche, il semblait être la statue de la dérision, ayant pour piédestal une cuve et regardant la mort face à face.
Tout s’agite maintenant, tout tourne et vacille dans cette ivresse dernière; le monde danse au chevet de mort de Mathurin. Au calme heureux des premières libations succèdent la fièvre et ses chauds battements, elle va augmentant toujours, on la voit qui palpite sous leur peau, dans leurs veines bleues gonflées; leurs cœurs battent, ils soufflent eux-mêmes, on entend le bruit de leurs haleines et les craquements du lit qui ploie sous les soubresauts du mourant.
Il y a dans leur cœur une force qui vit, une colère qu’ils sentent monter graduellement du cœur à la tête; leurs mouvements sont saccadés, leur voix est stridente, leurs dents claquent sur les verres; ils boivent, ils boivent toujours, dissertant, philosophant, cherchant la vérité au fond du verre, le bonheur dans l’ivresse et l’éternité dans la mort. Mathurin seul trouva la dernière.
Cette dernière nuit-là, entre ces trois hommes, il se passa quelque chose de monstrueux et de magnifique. Si vous les aviez vus ainsi épuiser tout, tarir tout, exprimer les saveurs des plus pures voluptés, les parfums de la vertu et l’enivrement de toutes les chimères du cœur, et la politique, et la morale, la religion; tout passa devant eux et fut salué d’un rire grotesque et d’une grimace qui leur fit peur, la métaphysique fut traitée à fond dans l’intervalle d’un quart d’heure, et la morale en se soûlant d’un douzième petit verre. Et pourquoi pas? si cela vous scandalise, n’allez pas plus loin, je rapporte les faits. Je continue, je vais aller vite dans le dénombrement épique de toutes les bouteilles bues.
C’est le punch maintenant qui flamboie et qui bout. Comme la main qui le remue est tremblante, les flammes qui s’échappent de la cuillère tombent sur les draps, sur la table, par terre, et font autant de feux follets qui s’éteignent et qui se rallument. Il n’y eut pas de sang avec le punch, comme il arrive dans les romans de dernier ordre et dans les cabarets où l’on ne vend que de mauvais vin, et où le bon peuple va s’enivrer avec de l’eau-de-vie de cidre.
Elle fut bruyante, car ils vocifèrent horriblement; ils ne chantent pas, ils causent, ils parlent haut, ils crient fort, ils rient sans savoir pourquoi, le vin les fait rire. Et leur âme cède à l’excitation des nerfs, voilà le tourbillon qui l’enlève, l’orgie écume, les flambeaux sont éteints, le punch brûle partout. Mathurin bondit haletant sur sa couche tachée de vin.
—Allons! poussons toujours, encore..., oui, encore cela! du kirsch, du rhum, de l’eau et du kirsch, encore... faites brûler, que cela flambe et que cela soit chaud, bouillant... casse la bouteille, buvons à même!
Et quand il eut fini, il releva la tête, tout fier, et regarda les deux autres, les yeux fixes, le cou tendu, la bouche souriante; sa chemise était trempée d’eau-de-vie, il suait à grosses gouttes, l’agonie venait. Une fumée lourde montait au plafond, une heure sonna, le temps était beau, la lune brillait au ciel entre le brouillard, la colline verte, argentée par ses clartés, était calme et dormeuse, tout dormait. Ils se remirent à boire et ce fut pis encore, c’était de la frénésie, c’était une fureur de démons ivres.
Plus de verres ni de coupes larges; à même, maintenant, leurs doigts pressent la bouteille à la casser sous leurs efforts; étendus sur leurs chaises, les jambes raides et dans une raideur convulsive, la tête en arrière, le cou penché, les yeux au ciel, le goulot sur la bouche, le vin coule toujours et passe sur leur palais; l’ivresse vient à plein courant, ils boivent à même, elle les emplit, le vin entre dans leur sang et le fait battre à pleine veine; ils en sont immobiles, ils se regardent avec des yeux ouverts et ne se voient pas. Mathurin veut se retourner et soupire; les draps, ployés sous lui, lui entrent dans la chair, il a les jambes lourdes et les reins fatigués; il se meurt, il boit encore, il ne perd pas un instant, pas une minute; entré dans le cynisme, il y marchera de toute sa force, il s’y plonge et il y meurt dans le dernier spasme de son orgie sublime.
Sa tête est penchée de côté, son corps alangui, il remue les lèvres machinalement et vivement, sans articuler aucune parole; s’il avait les yeux fermés, on le croirait mort; il ne distingue rien. On entend le râle de sa poitrine, et il se met à frapper dessus avec les deux poings; il prend encore un carafon et veut le boire.
Le prêtre entre, il le lui jette à la tête, salit le surplis blanc, renverse le calice, effraie l’enfant de chœur, en prend un autre et se le verse dans la bouche en poussant un hurlement de bête fauve; il tord son corps comme un serpent, il se remue, il crie, il mord ses draps, ses ongles s’accrochent sur le bois de son lit; puis tout s’apaise, il s’étend encore, parle bas à l’oreille de ses disciples, et il meurt doucement, heureux, après leur avoir fait connaître ses suprêmes volontés et ses caprices par delà le tombeau.
Ils obéirent. Dès le lendemain soir, ils le prennent à eux, ils le retirent de son lit, le roulent dans ses draps rouges, le prennent à eux deux: à Jacques la tête, à André les deux pieds, et ils s’en vont.
Ils descendent l’escalier, traversent la cour, la masure plantée de pommiers, et les voilà sur la grande route, portant leur ami à un cimetière désigné.
C’était un dimanche soir, un jour de fête, une belle soirée; tout le monde était sorti, les femmes en rubans roses et bleus, les hommes en pantalon blanc; il fallut se garer, aux approches de la ville, des charrettes, des voitures, des chevaux, de la foule, de la cohue de canailles et d’honnêtes gens qui formaient le convoi de Mathurin, car aucun roi n’eut jamais tant de monde à ses funérailles. On se marchait sur les pieds, on se coudoyait et on jurait, on voulait voir, voir à toutes forces (bien peu savaient quoi), les uns par curiosité, d’autres poussés par leurs voisins, les uns étaient scandalisés, rouges de colère, furieux, il y en avait aussi qui riaient.
Un moment (on ne sut pourquoi) la foule s’arrêta, comme vous la voyez dans les processions lorsque le prêtre stationne à un reposoir; ils venaient d’entrer dans un cabaret. Est-ce que le mort, par hasard, venait de ressusciter et qu’on lui faisait prendre un verre d’eau sucrée? Les philosophes buvaient un petit verre, et un troisième fut répandu sur la tête de Mathurin. Il sembla alors ouvrir les yeux; non, il était mort.
Ce fut pis une fois entrés dans le faubourg; à tous les bouchons, cabarets, cafés, ils entrent; la foule s’ameute, les voitures ne peuvent plus circuler, on marche sur les pattes des chiens, qui mordent, et sur les cors des citoyens, qui font la moue; on se porte, on se soulève, vous dis-je, on court de cabaret en cabaret, on fait place à Mathurin porté par ses deux disciples, on l’admire, pourquoi pas? On les voit ouvrir ses lèvres et passer du liquide dans sa bouche, la mâchoire se referme, les dents tombent les unes sur les autres et claquent à vide, le gosier avale, et ils continuent.
Avait-il été écrasé? s’était-il suicidé? était-ce un martyr du gouvernement? la victime d’un assassinat? s’était-il noyé? asphyxié? était-il mort d’amour ou d’indigestion? Un homme tendre ouvrit de suite une souscription, et garda l’argent; un moraliste fit une dissertation sur les funérailles et prouva qu’on devait s’enterrer puisque les taupes elles-mêmes s’enterraient, il parla au nom de la morale outragée; on l’avait d’abord écouté, car son discours commençait par des injures, on lui tourna bientôt le dos, un seul homme le regardait attentivement, c’était un sourd. Même un républicain proposa d’ameuter le peuple contre le roi parce que le pain était trop cher et que cet homme venait de mourir de faim; il le proposa si bas que personne ne l’entendit.
Dans la ville ce fut pis, et la cohue fut telle qu’ils entrèrent dans un café pour se dérober à l’enthousiasme populaire. Grand fut l’étonnement des amateurs de voir arriver un mort au milieu d’eux; on le coucha sur une table de marbre, avec des dominos; Jacques et André s’assirent à une autre et remplirent les intentions du bon docteur. On se presse autour d’eux et on les interroge: d’où viennent-ils? qu’est-ce donc? pourquoi? point de réponse.
—Alors c’est un pari, ce sont des prêtres indiens, et c’est comme cela qu’ils enterrent leurs gens.
—Vous vous trompez, ce sont des Turcs!
—Mais ils boivent du vin.
—Quel est donc ce rite-là? dit un historien.
—Mais c’est abominable! c’est horrible! cria-t-on, hurla-t-on!
—Quelle profanation! quelle horreur! dit un athée.
Un valet de bourreau trouva que c’était dégoûtant et un voleur soutint que c’était immoral.
Le jeu de billard fut interrompu, ainsi que la politique de café; un cordonnier interrompit sa dissertation sur l’éducation, et un poète élégiaque, abîmé de vin blanc et plein d’huîtres, osa hasarder le mot «ignoble».
Ce fut un brouhaha, un «oh!» d’indignation; beaucoup furent furieux, car les garçons tardaient à apporter leurs plateaux; les hommes de lettres, qui lisaient leurs œuvres dans les revues, levèrent la tête et jurèrent sans même parler français. Et les journalistes! quelle colère! quelle sainte indignation que celle de ces paillasses littéraires! Vingt journaux s’en emparèrent, et chacun fit là-dessus quinze articles à huit colonnes avec des suppléments, on en placarda sur les murs, ils les applaudissaient, ils les critiquaient, faisaient la critique de leur critique et des louanges de leur louange; on en revint à l’évangile, à la morale et à la religion, sans avoir lu le premier, pratiqué la seconde ni cru à la dernière; ce fut pour eux une bonne fortune, car ils avaient eu le courage de dire, à douze, des sottises à deux, et un d’eux, même, alla jusqu’à donner un soufflet à un mort. Quel dithyrambe sur la littérature, sur la corruption des romans, sur la décadence du goût, l’immoralité des pauvres poètes qui ont du succès! Quel bonheur pour tout le monde, qu’une aventure pareille, puisqu’on en tira tant de belles choses, et, de plus, un vaudeville et un mélodrame, un conte moral et un roman fantastique!
Cependant ils étaient sortis et avaient bientôt traversé la ville, au milieu de la foule scandalisée et réjouie. La nuit venue, ils étaient hors barrière, ils s’endormirent tous les trois (sic) au pied d’un mulon de foin, dans la campagne.
Les nuits sont courtes en été, le jour vint, et ses premières blancheurs saillirent à l’horizon de place en place; la lune devint toute pâle et disparut dans le brouillard gris. Cette fraîcheur du matin, pleine de rosée et du parfum des foins, les réveilla; ils se remirent en route, car ils avaient bien encore une bonne lieue à faire, le long de la rivière, dans les herbes, par un sentier serpentant comme l’eau. A gauche, il y avait le bois, dont les feuilles toutes mouillées brillaient sous les rayons du soleil, qui passaient entre les pieds des arbres, sur la mousse, dans les bouleaux; le tremble agitait son feuillage d’argent, les peupliers remuaient lentement leur tête droite, les oiseaux gazouillaient déjà, chantaient, laissant s’envoler leurs notes perlées; le fleuve, de l’autre côté, au pied des masures de chaume, le long des murailles, coulait, et on voyait les arbres laisser tomber les massifs de leurs feuilles et leurs fruits mûrs.
C’était la prairie et le bois, on entendait un vague bruit de chariot dans les chemins creux, et celui que les pas faisaient sur les herbes foulées; et çà et là, comme des corbeilles de verdure, des îles jetées dans le courant, leurs bords tapissés de vignobles descendant jusqu’au rivage, que les flots venaient baiser avec cette lenteur harmonieuse des ondes qui coulent.
Ah! c’est bien là que Mathurin voulut dormir, entre la forêt et le courant, dans la prairie. Ils l’y portèrent et lui creusèrent là son lit, sous l’herbe, non loin de la treille qui jaunissait au soleil et de l’onde qui murmurait sur le sable caillouteux de la rive.
Des pêcheurs s’en allaient avec leurs filets et, penchés sur leurs rames, ils tiraient la barque qui glissait vite; ils chantaient, et leur voix allait, portée le long de l’eau, et l’écho en frappait les coteaux voisins. Eux aussi, quand tout fut prêt, se mirent à chanter un hymne aux sons harmonieux et lents, qui s’en alla comme le chant des pêcheurs, comme le courant de la rivière, se perdre à l’horizon, un hymne au vin, à la nature, au bonheur, à la mort. Le vent emportait leurs paroles, les feuilles venaient tomber sur le cadavre de Mathurin ou sur les cheveux de ses amis. La fosse ne fut pas creuse, et le gazon le recouvrit, sans pierre ciselée, sans marbre doré; quelques planches d’une barrique cassée, qui se trouvaient là par hasard, furent mises sur son corps afin que les pas ne l’écrasent pas.
Et alors ils tirèrent chacun deux bouteilles, en burent deux, et cassèrent les deux autres. Le vin tomba en bouillons rouges sur la terre, la terre le but vite, et alla porter jusqu’à Mathurin le souvenir des dernières saveurs de son existence et réchauffer sa tête couchée sous la terre.
On ne vit plus que les restes de deux bouteilles, ruines comme les autres; elles rappelaient des joies, et montraient un vide.
Vendredi, 30 août 1839.