A. HISTOIRE

L’Ancien Empire occupe dans l’histoire un laps de temps de 1200 ans environ, et se place approximativement, puisque nous ne pouvons donner de date exacte et que nous sommes obligés, dans le domaine chronologique, de nous en tenir à des à peu près, entre 3400 et 2200 avant notre ère; quatre dynasties se succèdent, puis vient une chute brusque, une période de luttes intérieures, l’époque féodale, pendant laquelle se prépare l’avènement du Moyen Empire thébain.


IIIe dynastie

Nous avons vu se produire, au cours de la IIme dynastie un certain flottement; le royaume du nord, absorbé par Ménès et ses successeurs, se ressaisit peu à peu et cherche à reprendre les rênes du pouvoir. Après de longs efforts, les princes memphites arrivent à supplanter leurs suzerains et à coiffer eux-mêmes la double couronne; il ne semble pas y avoir eu de révolution ni de luttes sanglantes, la transition est trop lente pour avoir été brutale et c’est sans doute en suite d’une série d’alliances qu’une des familles finit par supplanter l’autre. Les rois memphites se considèrent comme les héritiers directs et légitimes des rois thinites. Loin de renier leurs prédécesseurs, ils continuent leur œuvre et prennent leurs titres sans aucune modification; ils deviennent des Horus et non, comme on pourrait le croire, des Set, et se donnent également les titres de «maître des diadèmes du Sud et du Nord» et de «roi de la Haute et de la Basse Egypte». Ce dernier titre est suivi d’un nom spécial, qui n’est pas encore enfermé dans un cartouche. Rien n’est changé, ni dans l’organisation du pays, ni dans les mœurs; c’est encore la période de transition dans laquelle rentrent également les rois thinites de la IIme dynastie et les rois memphites de la IIIme, si intimement liés malgré la différence de leur origine qu’il est souvent difficile de distinguer sur les monuments contemporains ce qui appartient aux uns plutôt qu’aux autres.

Manéthon donne pour la IIIme dynastie neuf rois avec 214 ans de règne, mais ses transcriptions de noms sont très fantaisistes et il est difficile de les identifier avec les noms des neuf ou dix souverains que nous connaissons d’après les monuments, et qui appartiennent certainement à cette époque. Aucun événement saillant ne marqua le règne de la plupart de ces rois, sauf une invasion libyenne sous le premier de ceux-ci, le Nekherôphès des Grecs, le Babaï des listes, invasion qui se termina, dit-on, par l’apparition d’un phénomène céleste devant lequel les Libyens reculèrent épouvantés, sans combat. Les Egyptiens des époques postérieures avaient cependant conservé très vivant le souvenir de certains de ces souverains, Nebka, Djeser-Teta, Houni, mais surtout du plus important d’entre eux qui est, à n’en pas douter, le vrai fondateur de l’Empire memphite, Tosorthros, celui de Djeser qui porte le nom d’Horus Nouterkha; auteur de livres scientifiques, il s’appliqua surtout à développer l’écriture et l’architecture, et nous pouvons constater le bien-fondé de cette légende car nous avons en effet de lui des constructions très importantes, comme la pyramide à degrés de Saqqarah, le plus ancien de ces immenses monuments funéraires, et, immédiatement après son règne, les premières grandes stèles tombales couvertes de textes. En outre la tradition lui attribuait certaines fondations pieuses, comme l’organisation du culte d’Isis à Philae, que relate tout au long une stèle de basse époque dans l’île de Sehel. Cette figure bien réelle du roi Djeser domine et éclaire toute la IIIme dynastie qui sans elle serait une des plus inconsistantes et des moins connues de toute l’histoire d’Egypte.


IVe dynastie

Le passage d’une dynastie à l’autre s’opéra sans secousse, naturellement; comme le dit un texte littéraire très ancien: «En ce temps-là, la Majesté du roi Houni arriva au port (c’est-à-dire mourut) et la Majesté du roi Snefrou s’éleva en roi bienfaisant, sur la terre entière»; c’est une famille nouvelle recueillant l’héritage d’une famille parente qui s’éteint. Les huit rois de cette dynastie, qui, toujours d’après Manéthon, occupèrent le trône pendant 284 ans, nous ont laissé des témoins indestructibles de leur puissance, les pyramides, l’effort architectural le plus gigantesque qui ait jamais été tenté.

Avec le premier de ces rois, Snefrou, commence une période de grande prospérité pour l’Egypte; les tombeaux des simples particuliers deviennent de véritables monuments, et lui-même se fait construire deux pyramides. La richesse est très grande dans le pays, conséquence d’une administration sage et prévoyante, et les arts ne tâtonnent plus, ayant atteint l’expression parfaite dont ils ne s’écarteront plus guère. De son œuvre personnelle, nous savons peu de chose, sinon qu’il organisa de façon définitive l’exploitation des mines du Sinaï, fortifiant ainsi la marche orientale de l’Egypte contre les incursions des bandes sémites de la Syrie méridionale.

Son successeur, Khéops ou Khoufou, continua son œuvre et fut plus puissant encore. Le travail colossal nécessité par la construction de sa pyramide avait rendu son nom légendaire, et les Grecs voyaient en lui un tyran qui avait écrasé son peuple de corvées, tandis que les Egyptiens vénéraient son souvenir, que son culte funéraire se perpétuait et qu’il fut toujours considéré comme un des plus grands rois d’Egypte. Il fonda des temples et continua d’encourager les travaux miniers au Sinaï.

Après la mort de Khéops des compétitions s’élevèrent dans sa famille, et son premier successeur, Dadefra (Ratoïses), fut renversé après un règne plus ou moins long, sa pyramide fut rasée, ses statues mises en miettes, sa mémoire effacée presque complètement. Le frère de ce dernier, Khefren ou Khafra, monta alors sur le trône, et si nous ne savons rien de son œuvre pendant son long règne, nous avons du moins de lui des monuments extrêmement remarquables, sa pyramide, le grand sphinx de Giseh et des statues qui sont de pures merveilles. La légende transmise par Hérodote dit que lui aussi fut considéré comme un tyran odieux et que, comme son père Khéops, sa dépouille mortelle fut arrachée de son tombeau et mise en pièces par le peuple révolté, mais cette légende ne repose sur aucune base sérieuse.

Puis vint Menkaoura, le Mycérinus des Grecs, dont la réputation de justice et de piété se perpétua jusqu’à la fin de l’empire pharaonique; lui aussi se fit construire une pyramide et sculpter des statues splendides, et continua l’exploitation des mines du Sinaï. Il fut le dernier grand roi de sa race, ses successeurs nous sont à peine connus, et la IVme dynastie finit sans que nous puissions nous rendre compte de quelle manière; sans doute des rois incapables se virent peu à peu supplanter par des personnages plus énergiques, plus populaires et disposant d’un parti puissant. Un oracle avait prédit à Khéops que sa famille allait disparaître et qu’après quelques générations une race nouvelle, race d’origine divine, issue de Râ lui-même, le dieu-soleil, monterait sur le trône à sa place. S’inclinant devant la volonté divine, Khéops n’avait même pas songé à détruire pendant qu’ils étaient faibles encore, les premiers représentants de cette famille qui devait déposséder la sienne.


Ve dynastie

Avec l’avènement de ces nouveaux rois, originaires d’Héliopolis — et non d’Eléphantine, comme le dit Manéthon, — qui se considèrent comme engendrés par le dieu-soleil lui-même et adoptent définitivement dans leur protocole le titre jusqu’alors peu employé de «fils de Râ», le caractère théocratique de la royauté s’accuse de plus en plus. C’est le triomphe des prêtres d’Héliopolis, métropole religieuse de la Basse Egypte, les vrais fondateurs de la religion égyptienne, qui en arrivent à grouper autour de leur dieu-soleil tous les dogmes locaux d’origine si disparate, et à constituer un ensemble homogène, acceptable pour tous les Egyptiens. Non contents de cette centralisation religieuse, ils réussissent à mettre la main sur le pouvoir temporel, avec les neuf rois de la Vme dynastie qui, au dire de Manéthon, régnèrent pendant 218 ans, et même après ce temps, ces prêtres du soleil surent garder pendant de longs siècles une influence prépondérante sur le pouvoir civil.

Ouserkaf fut le premier de sa race; sans doute il dut réorganiser l’administration sur de nouvelles bases, et si nous savons peu de choses de lui, nous connaissons mieux ses successeurs qui continuèrent son œuvre. Sahoura d’abord, puis Neferarkara et Shepseskara, plus tard Neouserra-An, Menkaouhor et Dadkara-Assa. Tous sont des monarques puissants et d’une activité qui s’étend d’un bout à l’autre du royaume et même au delà de ses frontières: ils contiennent les hordes libyennes et soudanaises qui cherchent à s’introduire dans le pays, ils envoient dans le sud de la Palestine des expéditions devant leur assurer la suprématie effective sur des voisins instables qui pouvaient devenir menaçants, ils reprennent de façon suivie les exploitations minières du Sinaï, ils entretiennent sur la mer une flotte imposante qui doit servir en même temps à développer le commerce égyptien et à imposer le respect des pharaons dans les pays avoisinants. A l’intérieur, ils construisent des pyramides qui, pour être moins colossales que celles de leurs devanciers, leur sont supérieures au point de vue de la décoration, et des temples monumentaux comme ceux qu’ils dédièrent au soleil dans les environs de leur capitale. D’une manière générale, leur administration, dont nous ne connaissons pas les détails ni même le programme particulier, fut bienfaisante pour le pays dont la prospérité augmente de plus en plus; la paix et l’ordre règnent dans toute la vallée du Nil. Les prêtres exercent une influence considérable et tous les hauts fonctionnaires se rattachent de près ou de loin au sacerdoce; ils semblent du reste avoir travaillé non pas dans un but d’accaparement, mais pour le bien général du pays.

Le dernier roi de la dynastie, Ounas, n’est pas l’un des moins importants et des moins puissants, et il termine dignement la série des princes de sa famille; c’est sans doute parce qu’il n’eut pas de descendants directs que le pouvoir passa après lui en d’autres mains, et non ensuite d’un bouleversement politique.


VIe dynastie

Les rois memphites qui succèdent directement aux héliopolitains continuent leur œuvre, mais moins brillamment pour commencer, semble-t-il, car nous ne savons presque rien de Teti et d’Ouserkara, les deux premiers souverains d’une famille qui, d’après Manéthon, compta six rois et 203 ans de règne. Après eux vient une courte période de gloire sur laquelle nous sommes admirablement renseignés par de nombreux monuments, et surtout par les biographies de certains hauts fonctionnaires comme Ouna et Herkhouf, période que domine le roi Pepi I, un des plus célèbres parmi les pharaons: son activité est intense, il fait construire et travailler sur tous les points de l’Egypte et son nom se retrouve à Tanis, à l’extrême nord du Delta, aussi bien que sur les rochers de granit de la Ire cataracte, dans les mines du Sinaï comme dans les carrières du Ouadi-Hammamat. Il s’occupe lui-même de l’administration de la justice et des missions spéciales à donner aux plus capables de ses sujets; il multiplie les décrets établissant les droits des grands sanctuaires et instituant des fondations pieuses; il rassemble une armée et des vaisseaux pour écraser les nomades asiatiques redevenus menaçants et envoie des expéditions en Nubie pour assurer la suprématie de l’Egypte sur le Haut Nil.

Ses successeurs voulurent continuer son œuvre, mais son fils aîné Merenra mourut jeune, et son autre fils Pepi II, qui eut un règne de 95 ans, ne se montra pas à la hauteur de la situation, et la déchéance du pouvoir central s’accusa rapidement. Deux ou trois rois réussirent pendant quelque temps encore à maintenir le sceptre entre leurs mains, puis disparurent après des règnes sans gloire, et avec eux prit fin cette suite de familles puissantes et énergiques qui avait amené l’Egypte à un si haut point de civilisation.


La fin de l’empire memphite

Ici commence une période très obscure, pour laquelle Manéthon continue sa classification méthodique: C’est d’abord la VIIme dynastie, qui représente sans doute un court interrègne, avec ses 70 rois ayant régné pendant 70 jours, puis la VIIIme avec 27 rois memphites qui régnèrent 146 ans, rois dont l’histoire nous a à peine conservé quelques noms. Le déclin, ou plutôt la chute du pouvoir royal est donc extraordinairement brusque, surtout si l’on songe que cette chute n’a pas été déterminée par une invasion, une conquête ou une révolution brutale; la cause en est simplement dans le fait que les rois memphites exercèrent un pouvoir tout pacifique et n’eurent jamais à s’appuyer sur une force militaire. Quelques troupes peu nombreuses de mercenaires nubiens suffisaient pour maintenir l’ordre, et quand il s’agissait d’une expédition au dehors, les grands seigneurs amenaient chacun son petit contingent et l’on en formait à la hâte une armée hétéroclite bien suffisante contre les barbares plus mal organisés encore. Nous avons peine à comprendre que des rois aient pu pendant plus de mille ans, sans armée, faire brillante figure et accomplir une œuvre aussi importante que les pharaons de l’Ancien Empire; c’est une preuve remarquable de l’excellence d’un gouvernement sage et droit, et de la puissance morale de tous ces souverains.

Ce système constituait cependant un danger permanent, et il était à prévoir qu’à la première occasion favorable les grands seigneurs locaux qui devaient fournir leurs contingents à la couronne, dans certaines occasions, chercheraient à profiter de cette force qu’ils avaient toujours sous la main, pour se rendre indépendants et pour s’emparer eux-mêmes du pouvoir. La féodalité s’était constituée ainsi peu à peu, guettant le moment où elle pourrait secouer cette autorité morale qui pesait sur les princes des nomes et les réunissait, et c’est probablement déjà à la fin du règne de Pepi II que ceux-ci commencèrent à s’affranchir. Les plus puissants, apparentés sans doute à la famille royale, se proclamèrent rois, groupant autour d’eux des seigneurs de moindre importance, et ainsi les Memphites, les souverains légitimes, ne conservèrent plus que le Delta, tandis qu’à côté d’eux s’élevaient deux nouvelles dynasties, la IXme d’Héracléopolis, comprenant toute la Moyenne Egypte, et la Xme qui est thébaine plutôt qu’héracléopolitaine, comme le voudrait Manéthon, et qui absorba la Haute Egypte. De là des luttes qui durèrent deux siècles au moins, donnant l’avantage tantôt aux uns, tantôt aux autres. Puissamment secondés par les princes de Siout, les rois héracléopolitains, les Khiti, les Kamerira l’emportèrent le plus souvent, mais durent aussi s’effacer parfois devant une campagne heureuse d’une des maisons rivales, comme celle qui permit au memphite Neferkara de s’installer pour un temps à Koptos. Enfin les Thébains, les Antef et les Mentouhotep, finissent par écraser leurs compétiteurs et réalisent à nouveau l’unité politique du pays; c’est une ère nouvelle qui commence, le Moyen Empire qui remplace l’Ancien.