C. CIVILISATION

Royauté et Gouvernement

Bien que fils des dieux et dieu lui-même, le roi d’Egypte n’est pas, comme dans beaucoup de monarchies orientales, un despote paresseux et cruel, invisible au fond de son palais; il ne se borne pas non plus à donner tous ses soins à ce qui doit être la grande œuvre monumentale de son règne, la construction de son tombeau. Il s’occupe activement et personnellement de son pays et de son peuple, il dirige lui-même toute l’administration, choisit les fonctionnaires, récompense les plus méritants, rend la justice. Il exerce sur ses sujets une activité bienveillante et semble être vraiment, pour l’Ancien Empire tout au moins, le «dieu bon», selon une des épithètes qu’on lui décerne le plus fréquemment. A côté de cela il trouve encore le temps de s’occuper de science et de composer lui-même des ouvrages de médecine ou de théologie. A l’exemple de leur père, les princes ne restent pas inactifs, ils font l’apprentissage du pouvoir en occupant dès leur jeune âge des postes importants dans l’administration.

La maison du roi se compose d’une foule d’officiers de toute sorte, préposés les uns à la toilette, aux vêtements, aux parfums, les autres à la nourriture ou à la boisson, et de prêtres spéciaux attachés à la personne royale, ainsi que d’une garde du corps.

Le roi n’est pas seul à assumer le pouvoir, il a sous ses ordres une administration compliquée et d’origine très ancienne; les fonctionnaires sont nombreux et se présentent à nous chacun avec une série de titres dont nous ne parvenons pas à découvrir l’exacte signification, mais qui montrent qu’un individu pouvait cumuler des charges de natures très diverses, religieuses, militaires, civiles et judiciaires. Ceux de ces personnages que nous connaissons le mieux sont naturellement ceux qui entouraient le roi de plus près et dont les tombeaux sont voisins du sien, les vizirs, les grands juges, les grands prêtres, les fonctionnaires de l’administration centrale. A côté et au-dessous d’eux il y avait la foule des fonctionnaires provinciaux. L’ancienne division politique du pays en clans ou tribus avait donné naissance, une fois l’œuvre d’unification accomplie, à un certain nombre de provinces ou nomes qui eurent chacun son administration propre, sous le contrôle du pouvoir central. Sous des rois dont l’autorité s’exerce sans contestation, cette organisation intérieure doit avoir ses avantages, mais si le sceptre tombe en des mains plus faibles elle ne peut que favoriser le démembrement du pays; nous avons vu que c’est en effet ce qui arriva: la naissance et le développement progressif de la féodalité, puis les rivalités des familles les plus puissantes et les luttes intestines, amenèrent la fin de l’Ancien Empire.

Le haut gouvernement des nomes était donc un pouvoir féodal, très probablement entre les mains des descendants directs des anciens chefs de tribus. Quant à l’administration proprement dite, elle n’était pas le privilège d’une caste spéciale, mais était ouverte à tous; il suffisait d’avoir une bonne instruction, d’être scribe, de se montrer intelligent et habile, pour pouvoir atteindre à n’importe quelle fonction. Nous avons l’exemple de personnages d’humble extraction commençant par les charges les plus modestes pour monter progressivement aux plus hautes positions du royaume.

Les prêtres pouvaient cumuler des fonctions civiles et des charges sacerdotales; ils pouvaient aussi, semble-t-il, se recruter parmi toutes les classes de la population et ne formaient pas une caste à part. Le roi était de droit souverain pontife de tout le pays et les grands seigneurs héréditaires étaient en même temps les grands prêtres des sacerdoces de leurs nomes.

Nous avons donc, dans l’Egypte de l’Ancien Empire, un mélange extrêmement curieux de tous les modes de gouvernement: en haut, une monarchie absolue et théocratique, au-dessous une aristocratie héréditaire, féodale et terrienne, et enfin, tant pour les provinces que pour l’ensemble du pays, une administration accessible à tous, tenant en même temps de la démocratie et du mandarinat et ayant un caractère sacerdotal très marqué. Comment fonctionnaient tous ces rouages qui nous paraissent si peu compatibles les uns avec les autres? Nous ne pouvons nous en rendre compte d’une manière très précise, mais les résultats montrent que ce système de gouvernement n’était pas mauvais puisque non seulement il subsista pendant les longs siècles que dura l’empire memphite, mais encore fut repris au Moyen et au Nouvel Empire avec certaines modifications.


Relations extérieures

Les objets remontant à l’Ancien Empire sont si peu nombreux qu’il ne faut pas s’étonner si l’on n’en retrouve pas qui portent la marque d’une importation étrangère. Les relations commerciales avec les pays environnants, par terre comme par mer, ne s’étaient cependant pas interrompues, bien au contraire; on consommait beaucoup d’encens en Egypte, surtout pour les besoins du culte; or l’encens ne pouvant provenir que du sud de l’Arabie, de la côte des Somalis, du pays de Pount, comme on appelait ces régions, il devait donc arriver en Egypte par la Mer Rouge. Les mines du Sinaï ne sont pas assez riches en cuivre pour avoir pu fournir tout celui qu’on employait sous l’Ancien Empire, aussi est-il des plus probable que déjà à ce moment-là on le faisait venir de Chypre, comme aux époques suivantes. Le commerce, plus facile encore avec la Syrie, était sans doute plus développé de ce côté-là. Les pharaons avaient du reste sur cette contrée, ou du moins sur sa partie méridionale, certaines prétentions de suzeraineté, et nous les avons vus y envoyer à diverses reprises des expéditions armées. Le plus souvent ces expéditions remportaient des succès sur les indigènes et ramenaient un riche butin, pris par la force ou acquis par voie d’échange, mais parfois aussi elles échouaient piteusement, et se faisaient massacrer dans un guet-apens.

Le Soudan et la Nubie n’étaient pas encore soumis, mais le gouvernement égyptien, qui recrutait des mercenaires parmi les tribus de ces régions, les considérait un peu comme des vassales et leur envoyait souvent de petites expéditions à demi militaires, à demi commerciales, chargées de recueillir l’allégeance des chefs et si possible un tribut, d’assurer la sécurité des routes et le respect du nom de l’Egypte, et de faire aboutir des opérations fructueuses par voie d’échange. Ces expéditions étaient le plus souvent dirigées par les gouverneurs du sud, les résidents égyptiens à Eléphantine, qui avaient la garde de la frontière: ces hauts fonctionnaires s’appliquèrent à laisser à la postérité le récit plus ou moins détaillé de leurs diverses missions. Ainsi nous voyons Herkhouf s’acquérir la faveur du roi pour lui avoir ramené du centre de l’Afrique un nain qui devait le divertir par ses danses bizarres: ce roi était Pepi II, alors encore un tout petit enfant.


Famille

Du haut en bas de l’échelle sociale, l’organisation de la famille a un caractère tout patriarcal, empreint de liberté, de bienveillance et d’intimité. Il suffit de jeter les yeux sur les nombreux groupes familiaux, bas-reliefs ou statues, pour juger des relations tendres qu’avaient entre eux époux, parents et enfants: on voit souvent la femme assise sur le même siège que son mari, ou debout à côté de lui, passant le bras autour de son cou tandis qu’il l’enlace étroitement et que les enfants se pressent autour d’eux. L’homme est le chef incontesté de la famille, il la dirige, la protège, la groupe autour de lui, sa vie durant; quant à la femme, elle jouit d’une position très privilégiée, en regard des autres femmes d’Orient: elle n’est pas enfermée dans un harem, elle est absolument libre de ses mouvements et de ses actions, elle accompagne partout son mari comme une égale, non comme une inférieure, elle exerce une autorité morale toute spéciale sur les enfants. Parmi ceux-ci, les filles ont les mêmes droits que les fils à l’héritage paternel.

Dès l’Ancien Empire, l’Egyptien est certainement monogame; à peine trouve-t-on un ou deux grands personnages ayant à côté de leur femme légitime une concubine, dont les enfants ont du reste à peu près les mêmes droits que leurs frères. Seul le roi a en général plusieurs femmes dont l’une, «la grande épouse royale» a le pas sur les autres, étant sans doute de plus haute naissance, parfois même de race royale. Pour conserver aussi pur que possible le sang divin qui coule dans ses veines, le roi doit de préférence prendre une femme du même sang que lui, donc une proche parente. Sous le Nouvel Empire nous voyons le plus souvent le pharaon épouser sa sœur, parfois même sa fille; il en était sans doute de même pour les rois memphites. Ces unions qui nous paraissent monstrueuses n’avaient rien que de très naturel pour les Egyptiens, pour qui la pureté de la race avait une importance capitale.


Vêtement

Vu le climat de l’Egypte, les habitants de ce pays n’ont jamais éprouvé le besoin de s’habiller chaudement; le costume en usage sous l’Ancien Empire est particulièrement sommaire. Les hommes portent tous le pagne, plus ou moins grand suivant leur condition: pour les gens de bas étage, les mariniers par exemple, il se réduit à une ceinture garnie par devant de quelques petites lanières formant tablier, pour d’autres ouvriers c’est un morceau d’étoffe passant entre les jambes et fixé également à une ceinture. Le modèle ordinaire est composé d’une longue pièce de toile blanche enroulée étroitement autour de la partie moyenne du corps, soutenue par une ceinture et descendant presque jusqu’aux genoux. Chez les grands personnages ce vêtement prend plus d’importance: il n’est pas plus long, mais beaucoup plus ample, et la partie de devant, gaufrée à petits plis et empesée, forme une sorte de grand tablier triangulaire. En outre, les notables ont le plus souvent aux pieds des sandales, simples semelles plates, et autour du cou un large collier descendant sur la poitrine et composé généralement de perles en verroterie, parfois aussi de perles d’or. La tête est entièrement rasée, cheveux, barbe et moustaches, et, pour sortir, les grands personnages se coiffent d’une perruque plus ou moins volumineuse suivant la mode du jour, tandis que chez les gens du peuple cette perruque paraît n’être plus qu’une simple calotte feutrée, épousant les formes du crâne. Souvent une petite barbe postiche se fixe sous le menton des notables. Jamais on ne voit de manteau sur les épaules des particuliers; seul le roi, dans certaines cérémonies, porte un vêtement de forme particulière, très ample, sans manches, descendant du cou jusqu’aux genoux.

Les femmes sont vêtues d’une robe absolument collante descendant de la naissance des seins jusqu’au bas des mollets; des bretelles la retiennent aux épaules. La gorge est couverte d’un large collier, et des anneaux de différentes formes ornent les bras et les chevilles. La chevelure, très abondante, retombe sur les épaules en une multitude de petites tresses; parfois un riche bandeau enserre cette coiffure au-dessus du front.

La toilette était chose importante pour les Egyptiens; ils se lavaient soigneusement, se faisaient oindre le corps d’huiles et de parfums. Les gens riches avaient des serviteurs qui les massaient et leur servaient de manicures, de pédicures, et sans doute aussi de coiffeurs. Avant et après le repas, on se lavait les mains et la bouche, comme cela se fait encore aujourd’hui en Orient.


Mobilier et Habitation

Les Egyptiens avaient l’habitude de s’accroupir à terre, sur des nattes, pour toutes les occupations sédentaires; c’était la position ordinaire des artisans à leur travail et des scribes en train d’écrire. Par contre, pour manger, ils s’asseyaient sur des chaises, des fauteuils ou même des divans à deux places, devant de petits guéridons ronds, hauts sur pied, où s’empilaient les victuailles. Ils couchaient dans des lits garnis de plusieurs matelas, de couvertures et de chevets en guise d’oreiller, lits à quatre pieds, assez élevés pour qu’on dût y monter à l’aide d’un petit escabeau. Le mobilier comportait encore un certain nombre de coffres de diverses dimensions, où l’on serrait le linge et les ustensiles de toute sorte. En ce qui concerne les habitations, nous n’avons guère de renseignements pour l’Ancien Empire; ce devaient être des constructions légères, en partie en briques crues ou en terre pilée, en partie en bois, avec des jours qu’on pouvait fermer, au moyen de tentures multicolores ou de nattes; comme plafond, des solives de bois de palmier, se touchant, supportaient une terrasse en terre battue.


Chasse et Pêche

Les grands marais remplis de poissons et d’oiseaux de toute sorte qui bordaient la vallée du Nil, fournissaient aux seigneurs égyptiens, grands amateurs de chasse et de pêche, un terrain incomparable. Ils s’y rendaient avec leurs gens qui sur place préparaient des nacelles légères en faisceaux de tiges de papyrus, dans lesquelles tout ce monde s’embarquait, pénétrant dans les fourrés marécageux. Le maître tenait d’une main des oiseaux captifs dont les cris servaient d’appeaux, tandis que de l’autre il brandissait son boumerang et le lançait adroitement sur le gibier, abattant l’un après l’autre le héron, l’oie, le canard, la grue, que ses gens allaient chercher dans les roseaux; puis il saisissait un harpon à double lame barbelée avec lequel il transperçait d’une main sûre les gros poissons passant à sa portée, qu’il relevait tout ruisselants d’eau. Cette arme puissante lui servait aussi à se défendre contre l’hippopotame qui aurait pu venir troubler sa promenade.

Aux confins du désert, la chasse était plus fructueuse, mais plus difficile et plus dangereuse aussi; on y rencontrait la gazelle, l’antilope, le bœuf sauvage ainsi que le lion et la panthère. Le seigneur égyptien s’y aventurait rarement, mais il y envoyait certains de ses hommes, chasseurs de profession qui, accompagnés de leurs grands chiens, poursuivaient le gibier et l’attaquaient avec leurs flèches ou au lasso.

Il ne suffisait pas d’approvisionner le garde-manger, il fallait se constituer une réserve vivante d’aliments et remplir la basse-cour. A cette fin, au moment du passage des oiseaux migrateurs, on disposait sur des étangs de grands filets tendus sur des cadres en bois et on attirait le gibier au moyen d’appâts ou d’appeaux; une fois que le vol s’était posé sur l’étang, un surveillant caché tout près de là donnait un signal, d’autres hommes tiraient vivement sur une corde, le filet se refermait sur les volatiles qu’on sortait avec précaution et qu’on enfermait dans des cages pour les porter dans de grandes volières grillées et munies de bassins d’eau, où on pouvait les conserver et les engraisser.

Le Nil et ses dérivés fourmillent de poissons, dont la chair a été de tous temps une grande ressource pour les habitants du pays; ceux-ci employaient pour les prendre des moyens qui sont de tous les temps et de tous les pays, des engins qu’ils avaient perfectionnés et dont ils savaient tirer parti: d’abord la ligne, une ligne à main hérissée d’hameçons à son extrémité, mais sans canne ni flotteur, puis le petit filet à manche, le troubleau, puis les nasses, les grandes bouteilles en osier qu’on déposait au fond de l’eau et qu’on relevait de temps en temps. La pêche la plus productive était fournie par la seine, le grand filet droit muni de plombs et de flotteurs, qu’on traînait à grand renfort de bras dans des cours d’eau ou des étangs, de manière à ramasser tout le poisson. Sitôt sortis de l’eau, les poissons étaient ouverts, vidés, salés et étendus ou suspendus au soleil pour être séchés.

Le nombre des animaux ainsi domestiqués s’accroissait sans cesse tant par la reproduction naturelle que par l’apport de nouveaux individus pris à la chasse. Nous venons de voir les oiseaux élevés en basse-cour, nourris de grains ou engraissés au moyen de boulettes qu’on leur introduisait de force dans le bec. On employait le même procédé pour certains bestiaux de choix élevés à part des autres dans des fermes, bœufs ou antilopes qu’on empâtait ainsi avec des aliments fabriqués au fur et à mesure, parfois même des hyènes qu’on était obligé d’attacher par les pattes et de renverser sur le dos pour leur faire avaler des oies rôties; il semble en effet, quelque bizarre que cela puisse nous paraître, que sous l’Ancien Empire les Egyptiens, pour varier leurs menus, mangeaient parfois de la chair d’hyène.


Elevage

La grande masse du bétail vivait presque en liberté sous la garde de bergers dans les terrains situés au delà des cultures, qui n’avaient pas encore, comme aujourd’hui, absorbé tout le sol de la vallée; ces animaux étaient presque sauvages, il fallait lier les jambes des vaches pour les traire, et quant aux bœufs et taureaux, lorsqu’il s’agissait de les capturer, on devait employer le lasso. De temps à autres, les propriétaires allaient sur place inspecter leurs bestiaux ou se les faisaient amener par troupes, pour en faire le compte. Le gouvernement faisait de son côté procéder tous les deux ans au dénombrement général des bestiaux, sur lesquels le roi prélevait sans doute une forte dîme; cette opération était même considérée comme des plus importantes, car elle servait de base aux calculs chronologiques: on ne disait pas, à cette époque, «l’an 6 de tel roi», mais «l’année qui suit le 3e compte de bestiaux de tel règne». A côté des bœufs et des vaches, il y avait encore dans ces domaines ruraux du petit bétail, des chèvres et des moutons; quant aux ânes, qu’on réunissait aussi en troupeaux, comme on les employait fréquemment à toutes sortes de travaux, il est probable qu’on les gardait à proximité des habitations plutôt que dans les pâturages.

A côté de l’élevage, l’agriculture était en plein développement, et les tableaux qui représentent des scènes de la vie des champs sont nombreux dans les bas-reliefs des mastabas. La crue du Nil était soigneusement observée et enregistrée dans les documents officiels; c’est donc qu’on avait reconnu l’importance des irrigations, desquelles dépend la fertilité du pays. Il est très probable que c’est de cette période que datent les premiers de ces canaux qui apportent l’eau sur tous les points de la vallée, et les digues qui la retiennent pour laisser déposer le limon.

La principale culture est celle des céréales. Nous voyons les laboureurs retourner le sol à l’aide de charrues très simples, à soc de bois, attelées de deux bœufs, car il n’est pas nécessaire de travailler très profondément cette terre meuble et grasse. Derrière eux viennent les semeurs, jetant le grain à la volée, et immédiatement après, on amène des troupeaux de chèvres et de moutons qui, pressés par des ouvriers munis de courbaches, piétinent le champ ensemencé pour faire pénétrer le grain. La moisson se fait au moyen de faucilles de bronze ou de bois armées de lames de silex, avec lesquelles on scie la tige à mi-hauteur; on lie les javelles en gerbe pour les charger sur des ânes qui bon gré mal gré les transportent près de l’aire où on les empile en hautes meules. Plus tard, quand la récolte est sèche, vient le dépiquage: les gerbes sont déliées, étendues sur l’aire et foulées aux pieds par des bœufs ou des ânes, et ce procédé a le double avantage de faire sortir le grain et de hacher la paille qui, comme partout en Orient, sert de fourrage. Les vanneuses ensuite jettent en l’air le grain et le passent au crible, et enfin on mesure la récolte au boisseau et on l’enferme dans les greniers.

La vigne se cultive en berceaux, dans des jardins; au moment de la vendange, des hommes cueillent le raisin mûr, le mettent dans de grands paniers et le portent tout à côté, sur le pressoir, sorte de grande auge surélevée où la récolte est foulée aux pieds par d’autres ouvriers. Le résidu est ensuite mis dans de grands sacs de forte toile, à chaque extrémité desquels est passé un bâton, et on arrive encore à extraire une bonne quantité de jus en tordant énergiquement ce pressoir rudimentaire, opération qui nécessite une pittoresque gymnastique de la part des cinq pressureurs. Enfin le moût est porté au cellier, dans de grandes jarres qu’on ferme et qu’on scelle soigneusement.

Les autres genres de culture, comme la récolte des figues que des hommes ou parfois des singes vont cueillir dans les arbres, ou celle du lin, qui se pratique par arrachage de la tige et non plus à la faucille, sont plus rarement représentées. Enfin quelques scènes de jardinage montrent des ouvriers arrosant soigneusement des carrés de légumes.

Les Egyptiens n’employaient pour leurs vêtements que de la toile de lin, et déjà au début de la IVme dynastie ils étaient passés maîtres dans l’art de filer et de tisser. Parmi les rares échantillons d’étoffes de l’Ancien Empire qui nous sont parvenus, il y a surtout des toiles fines, très fines même; certaines bandelettes de momies royales sont faites au moyen de fil incomparablement plus fin que celui de n’importe quel tissu moderne (un kilo de ce fil représenterait 12 à 18.000 mètres de longueur, selon les calculs des spécialistes). Pour d’autres usages, en particulier pour la fabrication de portières et tentures, on employait des étoffes multicolores plus épaisses, où le tisserand, précurseur des fabricants de tapis orientaux, obtenait par la disposition de ses fils de couleur des compositions ornementales simples, mais du meilleur goût.

Les vanniers faisaient déjà de ces paniers de toute forme qui sont aujourd’hui une spécialité du Soudan égyptien, ouvrages de sparterie très soignés et très fins, aux brins de couleurs heureusement alternés et qui sont en même temps d’une solidité à toute épreuve. Les gens du peuple étaient très habiles à ces sortes de travaux, ainsi les pâtres, tout en surveillant leurs troupeaux, tressaient avec des joncs et d’autres herbes les nattes dont ils faisaient usage, nattes si souples qu’elles se roulaient comme des couvertures et se portaient aisément en bandoulière.

Dans d’autres tableaux nous voyons des cordiers tordant ou tournant leurs cordes, des cordonniers assouplissant le cuir, le taillant et le cousant, des menuisiers travaillant à des meubles de toute sorte avec la scie, le maillet, le ciseau, l’herminette et le perçoir à archet. Plus loin ce sont des sculpteurs et des peintres, des fabricants de vases de pierre et des chaudronniers dont nous avons déjà passé en revue les œuvres, et enfin des bijoutiers pesant, fondant et coulant l’or, calibrant et assemblant les pierres fines.


Navigation

On peut dire que les transports, sous l’Ancien Empire, se faisaient uniquement par la voie fluviale. Sur terre, le seul moyen de locomotion était la marche; les ânes servaient seulement de bêtes de somme, et il est extrêmement rare que les hommes aient songé à monter sur leur dos. Quant à la litière ou chaise à porteurs, c’était là un luxe que seuls les grands seigneurs pouvaient s’offrir, quand ils allaient inspecter leurs domaines. Sur l’eau, nous avons déjà vu les petites nacelles en papyrus employées pour la chasse et la pêche; les autres bateaux construits en bois étaient très variés de forme, qu’il s’agît des lourds et solides bachots, munis de rames et de gouvernails, destinés à faire de petits trajets et à transporter des marchandises ou des bestiaux, ou bien des bateaux à rames et à voiles, qui dénotent déjà une grande habitude de la navigation. Dès le début de la IVe dynastie, on employait de façon constante, pour remonter le Nil, de longs bateaux aux extrémités légèrement relevées, portant un gros mât formé de deux madriers qui s’assujettissent dans les deux bordages et ne se réunissent qu’à leur partie supérieure; une vergue se hisse au sommet de ce mât, supportant une voile trapézoïde d’un modèle spécial commandée par deux bras, gros cordages dont un homme assis à la poupe tient les extrémités. Des gouvernails en forme de rames, en plus ou moins grand nombre suivant les dimensions du bateau, servent à donner la direction. Un toit léger, courant au-dessus du pont, fournit aux passagers un abri suffisant. Pour descendre le fleuve, on pliait la voile, on abattait le mât et le bateau suivait le fil du courant, actionné en outre par les rames. Plus tard, vers la fin de l’Ancien Empire, on voit paraître un nouveau modèle de barque, la grande nef pontée, au mât simple portant une voile carrée soutenue par deux vergues; le mode de navigation ne change du reste pas pour cela, et on continue, comme de nos jours encore, à remonter le fleuve à la voile, à le redescendre à la rame.

Les vaisseaux de mer, plus grands et plus forts sans doute que ceux du Nil, en diffèrent à peine quant à la forme générale; les mâts, les voiles, les gouvernails, les rames sont les mêmes, mais il n’y a aucune superstructure, et un énorme câble, allant de la proue à la poupe, assure la solidité de la charpente.


Pour avoir un tableau complet de l’état de l’Egypte à cette époque, il faudrait approfondir encore bien des points sur lesquels nous sommes peu documentés, ainsi la question très importante du commerce qui, faute de numéraire, se faisait de gré à gré, par échange, suivant entente entre les contractants, sans que nous sachions s’il y avait des boutiques ou seulement des marchés périodiques dans les centres. Nous sommes aussi assez mal renseignés sur l’exploitation des mines et des carrières et sur le transport des gros matériaux, qui se faisait à bras d’hommes, sur traîneaux, de la montagne au fleuve. Cette esquisse sommaire, suffisante pour le moment, nous permettra de nous rendre compte de ce qu’était, dans ses grandes lignes tout au moins, la civilisation de l’Egypte sous les rois memphites et héliopolitains, période qui est la base même de toute la civilisation pharaonique. Pour les époques suivantes nous pourrons nous contenter de signaler les transformations, les perfectionnements apportés au cours des siècles à cet état de choses, par suite du travail intérieur ou des importations étrangères.


[CHAPITRE VI]

MOYEN EMPIRE
(2200 à 1500 avant J.-C. environ.)