C. CIVILISATION
Royauté
La première monarchie thébaine a un caractère très différent de celui des dynasties memphites, qui était, comme nous l’avons vu, essentiellement pacifique; de simples nomarques qu’ils étaient, les princes de Thèbes avaient acquis le pouvoir suprême au prix de longues luttes. Il était donc bien naturel qu’ils continuassent à faire de l’armée leur principal soutien et que, pour ne pas la laisser inactive, ils l’employassent à pacifier les contrées avoisinantes et à étendre les frontières de l’Egypte. Les rois de la XIIme dynastie ne sont pas, à proprement parler, des conquérants, mais des souverains dont le but est d’assurer le tranquille développement de leur pays en tenant en respect leurs voisins, nomades plus ou moins sauvages et toujours disposés à faire des incursions dans la riche vallée du Nil, et en créant sur le point le plus facilement accessible, le sud, une marche bien fortifiée. Sitôt que cette activité militaire se ralentit, comme cela semble avoir été le cas sous Amenemhat III et ses successeurs, les barbares, qui sont ici les Hyksos, fondent sur le pays et le soumettent, en partie du moins. Il faudra de longs siècles aux vrais Egyptiens pour les chasser et reprendre le pouvoir, et ce nouvel apprentissage de la guerre sera cause de l’avènement des grands conquérants de la XVIIIme dynastie.
Pour assurer la transmission régulière des pouvoirs royaux de père en fils et éviter les compétitions possibles, Amenemhat I, dans les dernières années de son règne, associa au trône son fils Senousrit I qui fut chargé de diriger l’armée et les expéditions en dehors de l’Egypte, tandis que le vieux souverain continuait à s’occuper de la politique intérieure. Tous les rois de la XIIme dynastie suivirent cet exemple et prirent à un moment donné leur héritier présomptif comme co-régent.
Gouvernement
Le système féodal ne disparut pas dès l’avènement de la XIIme dynastie; les princes des nomes, reconnaissant l’autorité supérieure et la suzeraineté du roi, continuèrent à administrer comme auparavant leur province, sur laquelle ils avaient des droits très étendus: le peuple des campagnes, fellahs ou paysans, fournissait les soldats et pouvait être réquisitionné pour toutes sortes de corvées, spécialement pour les gros transports et les constructions; de lourdes redevances pesaient sur eux, aussi bien sur les paysans soi-disant libres, que sur les serfs et les tenanciers des domaines princiers. Les habitants des villes jouissaient d’une plus grande liberté, tout en étant aussi sous l’autorité directe du nomarque; dans ces cités se groupaient les artisans, les scribes et les fonctionnaires de toute sorte, tous gens d’une classe très supérieure au menu peuple des campagnes. Une légion d’employés, inspecteurs, percepteurs, chacun ayant sa charge nettement délimitée, veillait au bon fonctionnement de ces petits états, dont le prince payait au roi une redevance régulière et lui fournissait des troupes exercées, sur une simple réquisition; il avait sans doute à ses côtés un représentant du souverain. Quant au pouvoir judiciaire, il était presque entièrement entre les mains du pouvoir central.
Cependant cet ordre de choses ne devait pas durer et la centralisation s’opérait peu à peu. Vers la fin de la dynastie, les nomarques disparaissent ou tout au moins leur rôle est si effacé qu’on ne les voit plus paraître. Par contre le nombre des fonctionnaires royaux augmente considérablement; ce sont eux maintenant qui sont chargés non seulement de la justice, mais de toute l’administration civile et militaire, qui perçoivent les redevances, tiennent constamment à jour les registres de la population, du bétail et du cadastre, institution nécessaire dans un pays comme l’Egypte, soumis aux empiétements d’un fleuve dont le cours n’est pas encore définitivement fixé.
Relations extérieures
Nous avons vu la conquête de la Nubie, l’occupation des Oasis, la pacification des contrées désertiques bordant l’Egypte et les campagnes en Syrie; toutes ces opérations, qui furent la préoccupation constante des rois de la XIIme dynastie, avaient eu pour résultat le développement du commerce, favorisé par la tranquillité et la sécurité régnant aux abords de l’Egypte. Les produits du Soudan et de la Syrie arrivent donc dans la vallée du Nil, par caravanes, plus facilement que jamais; de plus, les expéditions au pays de Pount, au pays des Somalis, d’où l’on tirait l’encens, l’ivoire et d’autres objets précieux, paraissent être devenues plus fréquentes, tant par eau, le long des côtes de la Mer Rouge, que par la voie de terre, par le Soudan et l’Abyssinie. Il en est de même pour les relations avec les îles grecques: la poterie dite de Kamarès, qui provient certainement de ces régions se retrouve parfois dans des tombes de la XIIme dynastie, et réciproquement on rencontre souvent en Crète, en Grèce et jusqu’en Etrurie des objets appartenant au premier empire thébain.
Les marchandises importées en Egypte étaient surtout des matières premières, et tout particulièrement les métaux, comme par le passé; en échange, les Egyptiens livraient à leurs voisins toute sorte d’objets ouvrés, et aussi du grain. Nous savons par les récits bibliques que la vallée du Nil était un peu le grenier du monde oriental, et que dans les années de disette ce n’était guère que là qu’on pouvait aller s’approvisionner. C’est en effet sous le Moyen Empire que durent vivre les patriarches qui, après avoir mené la vie des nomades en Palestine, finirent par se fixer dans un petit district du Delta. Abraham dut venir en Egypte pendant le règne de la XIIme dynastie, et c’est presque un tableau de son arrivée avec sa famille et ses serviteurs, que cette peinture célèbre de Beni Hassan, où l’on voit des fonctionnaires égyptiens amener à leur prince une tribu de nomades sémites, avec leurs lourds costumes bariolés, leurs bestiaux, leurs armes et leurs bagages et apportant avec eux de l’antimoine et d’autres produits qu’ils cherchent sans doute à échanger. L’arrivée de Joseph en Egypte, son élévation aux plus hautes dignités et l’installation de sa famille au pays de Goshen ou Kesem, dans les environs de la ville fortifiée d’Avaris, doivent se placer sous un des rois hyksos, nous ne pouvons savoir au juste lequel. Les noms égyptiens que donne le texte hébreu peuvent être rapprochés de certains noms qui étaient en effet employés sous le Moyen Empire et ne sont pas sans doute, comme on l’a cru pendant longtemps, la transcription de noms saïtes, ce qui forcerait à reporter la composition même du récit biblique à une très basse époque. Toute cette série de récits constitue pour nous un précieux document pour la connaissance des relations entre les Egyptiens et leurs voisins.
Vie privée
Il n’y a pas lieu de revenir sur l’organisation de la famille, pas plus que sur les conditions de la vie privée qui continuent à être les mêmes, à peu de chose près, que sous l’Ancien Empire. La nourriture aussi est la même, ainsi que la manière de manger, et on attache toujours autant d’importance aux soins de propreté. Une petite différence se remarque dans le costume des hommes, car si les gens du peuple continuent à porter le petit pagne court, celui des personnages de qualité s’allonge et forme une sorte de jupon plus ou moins ample, descendant jusqu’aux mollets ou même jusqu’aux chevilles; le grand manteau est d’un usage fréquent, comme si le climat s’était refroidi, ce qui est du reste peu probable.
Nous connaissons les villes où habitaient les ouvriers et qui ont été retrouvées au Fayoum, avec leurs petites maisons serrées les unes contre les autres, avec leurs étroites rues droites; nous avons aussi des modèles en terre cuite des maisons où vivaient les gens d’une classe un peu supérieure: une cour entourée d’un mur, au milieu de laquelle se trouvait un étang, précédait l’habitation, qui était elle-même de dimensions assez restreintes; un péristyle à colonnes s’ouvrait largement sur la cour, et les chambres se trouvaient au fond, derrière cette galerie. L’escalier extérieur montait à la terrasse où aboutissaient les grandes bouches à air destinées à la ventilation des appartements et sur laquelle parfois de petites chambres étaient construites ([fig. 176]). Il ne nous est resté aucune trace des palais royaux ni de ceux des grands seigneurs.
Chasse et pêche
Les procédés de pêche et de chasse, de même que les engins employés, sont les mêmes que sous l’Ancien Empire: le filet, la ligne et le harpon pour la pêche, le lasso, l’arc, le boumerang, le filet et le piège simple pour la chasse. Il faut cependant signaler le fait que les grands seigneurs se constituaient des réserves de gros gibier, de vrais parcs de chasse enclos de palissades et de treillages, où ils pouvaient à leur gré et sans avoir la difficulté d’aller les chercher au loin dans le désert, abattre à coups de flèches les bœufs sauvages, les lions, les antilopes ou les autruches.
Agriculture et élevage
L’agriculture étant une des principales ressources du pays, est toujours l’objet d’une attention spéciale de la part du gouvernement; la quantité des terrains cultivables augmente aux dépens des pâturages, grâce à une méthode d’irrigation toujours en voie de développement. Nous ne savons pas quels canaux furent creusés à cette époque, mais nous voyons des rois comme Amenemhat III entreprendre des travaux considérables tels que le lac Mœris qui était très vraisemblablement destiné, ainsi que l’affirment les Grecs, à régulariser les irrigations dans la partie la plus fertile du pays. Le même souverain fit établir un nilomètre sur les rochers de la deuxième cataracte, à l’extrême frontière de ses états, pour surveiller l’inondation et en prévoir d’avance les conséquences pour l’Egypte. Grâce à tous ces efforts et bien que l’outillage ne se fût guère amélioré, le rendement des terres augmentait dans de grandes proportions et l’Egypte devenait le plus grand magasin de grain de l’Orient.
L’élevage tend à diminuer, et l’on ne trouve plus guère que dans certains cantons où le sol est moins fertile qu’ailleurs et moins apte à la culture, les immenses troupeaux de bétail à demi sauvage. Il était réservé aux Hyksos d’introduire dans la faune domestique du pays un nouvel animal, le cheval, innovation qui devait, comme nous le verrons, avoir les conséquences les plus importantes pour l’Egypte.
Navigation
L’augmentation des produits du sol devait nécessairement amener le développement du commerce intérieur et, partant, de la navigation fluviale, qui était aussi l’objet de la sollicitude du gouvernement, puisque nous voyons un des rois faire exécuter de grands travaux pour rendre navigable la première cataracte en y creusant un chenal suffisamment profond. Les bateaux employés d’ordinaire sont les grandes barques pontées à voile carrée, dont le modèle date de la fin de l’Ancien Empire. Quant à la navigation sur la Méditerranée et la mer Rouge, les documents que nous possédons sont insuffisants pour pouvoir en faire une étude sérieuse, au moins en ce qui concerne le Moyen Empire. Il est cependant probable qu’on employait pour cela des bateaux plus grands et plus forts, mais du même modèle que ceux du Nil.
Industrie
Les scènes figurées, en bois stuqué, déposées au fond des caveaux funéraires, de même que les tableaux peints dans les tombes, nous montrent que, comme sous l’Ancien Empire, la population de l’Egypte ne s’adonnait pas exclusivement à l’agriculture, mais que l’industrie y était aussi en honneur. Les procédés employés sont toujours à peu près les mêmes procédés simples tels qu’on les retrouve chez tous les peuples jeunes, où l’on ne se livre pas à la grande industrie et où l’on ne fabrique les objets qu’au fur et à mesure des besoins.
On remarque entre autres de nombreuses représentations de la fabrication des étoffes: dans le gynécée même des grands seigneurs, des femmes sont occupées à filer le lin tandis que d’autres se livrent au tissage; les métiers employés par ces femmes sont de formes diverses, suivant le genre d’étoffes qu’elles doivent faire, et ces métiers, d’un mécanisme simple et pratique, leur permettaient de tisser des toiles d’une finesse et d’une régularité remarquables, qu’on a retrouvées en grande quantité dans les tombeaux.
Littérature
De l’Ancien Empire, il ne nous est parvenu aucune œuvre qu’on puisse qualifier de littéraire: les textes des pyramides sont de nature purement religieuse et magique, et les inscriptions tombales comme les biographies sont des récits très simples qui ne témoignent d’aucune recherche de style ou de composition. L’époque suivante nous a, par contre, fourni une longue série d’ouvrages qui, s’ils ne sont pas très étendus, ont du moins un caractère littéraire très marqué. Ces écrits sont de toute sorte, de vrais poèmes comme le chant du harpiste ou le dialogue d’un désespéré avec son âme, des contes comme l’histoire de Sinouhit et celle du roi Khéops et des magiciens, des morceaux d’éloquence comme la plaidoirie du paysan, des traités de morale comme les préceptes de Kaqemna et de Ptahhotep. A côté de cela on trouve encore de nombreux livres religieux ou magiques, des livres de médecine et des traités scientifiques. Tous ces ouvrages sont composés dans une langue très belle et très pure, encore exempte de tout élément étranger, avec une recherche de style marquée, des phrases simples et claires dans lesquelles on voit que les scribes égyptiens affectionnaient l’allitération et le jeu de mots, tout en employant toujours le mot propre. Ces papyrus, qui nous sont parvenus en très bon état de conservation, ne constituent pas un des moindres titres de gloire du Moyen Empire et c’est avec raison qu’on a pu dire de cette période qu’elle est l’époque classique de la littérature égyptienne.
[CHAPITRE VII]
NOUVEL EMPIRE
(1500 à 332 avant J.-C.)