A. HISTOIRE
La prise de la forteresse d’Avaris, le dernier retranchement des rois hyksos dans le Delta, et l’expulsion définitive des souverains sémites marque la date la plus importante peut-être de toute l’histoire d’Egypte. Le grand mouvement national, après des siècles de luttes stériles, avait enfin trouvé dans les princes de la XVIIme dynastie des chefs capables de le mener à bien; leur triomphe inaugure une ère de gloire et de puissance telle que l’Egypte n’en avait jamais connu auparavant, et qui est l’apogée de l’empire pharaonique. Cette date, plusieurs historiens l’indiquent avec précision, mais leurs données sont loin de s’accorder, aussi me paraît-il plus prudent de donner ici encore des chiffres approximatifs et de placer l’expulsion des Hyksos et le début de la XVIIIme dynastie aux environs de l’an 1500.
XIIIe dynastie
Il n’y a aucune solution de continuité, pas même un changement de famille régnante, entre la XVIIme et la XVIIIme dynastie; seule l’expulsion des Hyksos en marque la séparation, et le roi qui réussit à parachever la libération du sol égyptien, Ahmès, est en même temps le dernier souverain de la XVIIme et le premier de la XVIIIme. Les fragments de Manéthon qui indiquent comme composant cette dernière dynastie 15 rois ayant régné 259 ans en tout, non compris Ahmès, considéré ici comme appartenant au groupe précédent, contiennent diverses confusions dans les noms de rois; plusieurs de ces souverains sont dédoublés tandis que d’autres sont réunis sous un seul nom, mais les chiffres que donne Manéthon correspondent assez bien aux indications des monuments et leur total peut être considéré comme conforme à la réalité. La XVIIIme dynastie se placerait donc, approximativement, et avec un écart possible de 50 ans au plus, entre 1500 et 1200 avant J.-C. Ahmès ne se borna pas à chasser les Hyksos d’Egypte; il les poursuivit jusque dans la Syrie méridionale et leur infligea une nouvelle défaite en s’emparant de la ville dans laquelle ils s’étaient réfugiés, et sans doute les extermina définitivement, car ils ne reparaissent plus dans l’histoire.
L’empire une fois reconquis, il s’agissait de le réorganiser, car les préoccupations militaires avaient sans doute absorbé, pendant le siècle qui venait de s’écouler, toute l’activité des rois nationaux. Ce fut la tâche du fils et successeur d’Ahmès, Aménophis I, qui s’en acquitta, pendant son court règne de 13 ans, à la satisfaction universelle, puisque après sa mort il fut divinisé non seulement de façon officielle, comme tous les rois, mais par le peuple même de sa capitale: lui et sa femme Ahmès Nofritari sont considérés comme les patrons de la nécropole thébaine pendant tout le début du Nouvel Empire. Autant que nous pouvons en juger, ses successeurs continuèrent son œuvre et mirent tous leurs soins à augmenter le bien-être du pays.
Pendant ces longues luttes, l’Egypte était devenue une vraie puissance militaire; elle possédait une armée bien exercée qu’on ne pouvait laisser dans l’inaction. Cette armée n’était plus tout à fait la même que jadis, elle possédait un élément nouveau, la charrerie, et les Egyptiens avaient rapidement perfectionné cette arme, dont ils devaient la connaissance aux rois hyksos, et qui était déjà depuis longtemps en usage chez les Syriens. Les soldats qui montaient ces chars attelés de deux chevaux combattaient de loin avec leurs flèches et leurs javelines, et le choc de leurs escadrons compacts pouvait décider du sort des batailles. L’infanterie était aussi mieux armée, le métal ayant partout remplacé le silex des anciens temps, et beaucoup de soldats n’étaient plus à moitié nus comme autrefois, mais vêtus de cottes capitonnées et de bonnets rembourrés qui les préservaient dans une certaine mesure.
Aménophis I avait déjà employé son armée pour de petites expéditions de frontières contre les Libyens et les nègres, mais ce fut son fils Thoutmès I qui inaugura l’ère des grandes conquêtes; il envahit la Syrie et la soumit en grande partie, jusqu’à l’Euphrate, où il posa des stèles-frontières, puis il poussa avec ses armées très loin dans le Soudan, sans négliger pour cela d’entreprendre dans l’Egypte même des travaux importants. A sa mort, après une vingtaine d’années de règne, il ne laissait pour lui succéder qu’un fils né d’une femme qui n’était pas de souche royale, Thoutmès II, qui pour légitimer en quelque sorte son accession au trône, dut épouser sa demi-sœur Hatshepsou, en qui coulait un sang plus pur. Il continua l’œuvre de son père, mais n’eut qu’un règne très court. Après lui la couronne revenait à son très jeune fils Thoutmès III, né aussi d’une femme de race non royale; sa tante Hatshepsou profita de sa minorité pour s’emparer de la régence, régna d’abord en son nom et à côté de lui, puis le relégua dans l’ombre et s’arrogea le titre de roi d’Egypte.
Sauf une grande expédition maritime au pays de Pount, expédition qui a du reste un caractère nettement commercial et politique et aucunement militaire, Hatshepsou concentra toute son activité sur l’Egypte elle-même, qu’elle administra sagement, avec le concours de ministres d’une réelle valeur, s’appliquant à faire disparaître les dernières traces du néfaste passage des rois hyksos. Elle restaura des temples et en construisit d’autres, comme celui de Deir el Bahari, qui était consacré à son culte funéraire et qui, étant une des œuvres artistiques les plus remarquables de la dynastie, perpétue, aussi bien que le grand obélisque de Karnak, le souvenir de cette reine qui sut mener à bien l’œuvre intérieure des rois ses prédécesseurs, la réorganisation du pays.
Thoutmès III étant arrivé à l’âge de raison, la régente, le «roi Hatshepsou», comme elle s’appelait elle-même, lui fit épouser sa propre fille, mais sans lui laisser pour cela la place à laquelle il aurait eu droit; il était donc assez naturel qu’il conçut envers elle des sentiments de rancune et que plus tard, quand il fut enfin maître du pouvoir, il cherchât à diminuer ou même à faire disparaître le souvenir de son illustre tante. Ce fait très simple a fait naître de longues contestations parmi les égyptologues au sujet de l’ordre de succession des premiers rois de la XVIIIme dynastie, et aujourd’hui les discussions sur ce point n’ont pas encore cessé.
Après 22 ans pendant lesquels Hatshepsou avait assumé les charges et les bénéfices du pouvoir, Thoutmès III devait encore régner seul pendant 48 ans; c’est non seulement un des plus longs règnes qu’enregistre l’histoire d’Egypte, c’est encore le plus glorieux. Profitant de quelques années où le joug égyptien avait pesé sur eux avec moins de force, les princes syriens avaient sans doute reconquis en partie leur indépendance; aussitôt sur le trône, Thoutmès prit en personne le commandement de son armée, envahit la Palestine et la Syrie et commença par une série de victoires cette suite de campagnes qui durent recommencer chaque printemps, pendant près de vingt ans, jusqu’au moment où l’autorité du pharaon fut établie de façon absolument effective sur l’Asie antérieure jusqu’à l’Euphrate tout au moins. Les fils des princes, emmenés comme otages, étaient une garantie de la fidélité de leurs pères et de la rentrée régulière des tributs; du côté de la Nubie il ne paraît pas y avoir eu de difficultés et les peuplades nègres payaient régulièrement leurs redevances; Chypre, les îles grecques et le pays de Pount envoyaient aussi leurs produits, peut-être pour faire acte de vassalité, comme le disent les Egyptiens, mais plus probablement pour en faire le commerce et obtenir des échanges. Jamais l’Egypte n’avait été si puissante et si florissante; Thoutmès III puisa largement à ce trésor qui se renouvelait sans cesse et s’en servit pour entreprendre des constructions importantes sur tous les points de ses états, depuis le fond du Soudan et les Oasis jusqu’aux confins de la Syrie, mais surtout dans sa capitale, Thèbes, qu’il tint à honneur d’embellir et de développer. C’est dans le temple d’Amon à Karnak, entre autres, considérablement agrandi par lui, qu’il grava le récit de toutes ses campagnes, cette source si précieuse pour l’histoire, en même temps que l’image de la plupart de ses ancêtres. Toute la fin de son règne fut consacrée à l’accomplissement de ces travaux pacifiques.
Aménophis II, son fils, puis Thoutmès IV, son petit-fils, lui succédèrent sans égaler sa gloire; leurs règnes, de peu de durée, n’offrent aucun événement mémorable: quelques expéditions en Syrie pour réprimer des révoltes locales et introniser de nouveaux vassaux, ainsi que des constructions de peu d’importance, comparées à celles de leur illustre père et aïeul.
C’est encore une grande figure que celle d’Aménophis III, fils de Thoutmès IV, qui régna 37 ans, fut un habile diplomate, un politique et un organisateur de grand talent, en même temps qu’un constructeur infatigable, un guerrier et un chasseur ne redoutant aucun danger. Il n’étendit pas les conquêtes de ses ancêtres, mais sut maintenir ses vassaux dans l’obéissance et il ne semble pas qu’il y ait eu de son temps la moindre tentative de révolte. Les gouverneurs locaux, qui sont en général des indigènes, envoient à la cour leurs rapports réguliers, et les rois voisins de l’Assyrie, de Babylone et de Mitanni cherchent à entrer en faveur auprès du puissant pharaon, ainsi qu’en témoignent les fameuses tablettes de Tell el Amarna, les archives de la politique étrangère à cette époque. Les constructions monumentales deviennent de plus en plus nombreuses, et les plus beaux temples d’Egypte datent presque tous de ce règne, qui, au point de vue artistique, a une importance capitale. Dans son œuvre si complexe, Aménophis III était admirablement secondé par son ministre, un homme qui mérita d’être plus tard divinisé, Amenophis fils de Paapis.
Les rois hérétiques
Le personnage le plus énigmatique de toute l’histoire d’Egypte est le fils et successeur de ce grand roi, celui qui commença par porter le nom d’Aménophis IV; sa mère, la reine Thii, une Egyptienne de basse ou tout au moins de moyenne naissance, avait déjà réussi à prendre à la cour de son mari une place très importante et tout à fait inaccoutumée, et nous devons sans doute attribuer à son influence la réforme religieuse qui caractérise ce règne et qui devait amener une perturbation profonde dans toute l’Egypte et le déclin rapide de cette glorieuse dynastie. La principale cause de cette révolution profonde bien qu’éphémère, était la raison politique: le clergé d’Amon, dieu de Thèbes, bien plus favorisé par les grands conquérants que ceux des autres sanctuaires du pays, était devenu singulièrement fort, et sa puissance pouvait contre-balancer celle des rois, ce qui arriva du reste quelques siècles plus tard. Désireux de se débarrasser du pouvoir de plus en plus menaçant des grands prêtres d’Amon, et obéissant peut-être aussi à une certaine tendance mystique de son caractère, Aménophis IV imagina un moyen radical: il supprima purement et simplement le dieu de ses pères, devenu gênant. Détruire les immenses sanctuaires construits par ses ancêtres eût été au-dessus de ses forces, aussi se contenta-t-il de les fermer, d’en chasser les prêtres, et de faire marteler le nom d’Amon dans toutes les inscriptions, fût-ce même dans le cartouche de son père ou dans le sien propre. Puis il abandonna Thèbes avec toute sa cour, et fonda dans la Moyenne Egypte une ville nouvelle, sous les auspices du nouveau dieu qu’il venait d’inventer et qui devait remplacer tous les dieux d’Egypte, Aten, le disque solaire, ou plutôt le dieu tout-puissant qui se manifeste par l’intermédiaire du soleil. Ce monothéisme en même temps teinté mysticisme et de matérialisme correspondait trop peu aux idées égyptiennes du temps pour pouvoir durer, mais il offre un intérêt tout particulier, puisque nous n’avons dans toute l’antiquité classique et orientale, aucun autre exemple d’une réforme religieuse analogue. L’idée première de ce culte n’est cependant pas absolument originale mais dérive du culte d’un des plus anciens dieux égyptiens, Rà d’Héliopolis, le Soleil; il y a donc probablement aussi dans la réforme d’Aménophis IV, une réaction des anciens dieux, ou tout au moins de leur sacerdoce, contre le nouveau venu qui les avait supplantés tous, Amon le dieu de Thèbes et des dynasties thébaines.
En même temps qu’il changeait de religion, le roi prenait un nouveau nom, Khounaten, «la splendeur du disque solaire». Sa nouvelle capitale de Khout-aten, «l’horizon du disque», avec ses grands palais, son temple d’Aten, ses villas dont on a retrouvé les ruines, devait avoir un aspect tout particulier, grâce à la nouvelle tendance artistique qui se manifestait chez les sculpteurs et les peintres et qui était due sans doute à l’inspiration du roi lui-même, réagissant jusque dans ce domaine contre les habitudes et la routine. Les artistes égyptiens de l’époque cherchent à faire disparaître de leurs œuvres cette sorte de raideur et de solennité qui de nos jours inspire encore à première vue, à ceux qui ne sont pas initiés à l’art égyptien, un sentiment d’étonnement et même de répulsion; ils serrent de plus près la nature dans la ligne comme dans le mouvement, et dans leur inexpérience de ce nouveau mode d’expression, ils en arrivent parfois à des exagérations qui produisent une impression étrange. Ainsi la figure même du roi est représentée avec le crâne démesurément long, le nez et le menton proéminents, le cou mince, la poitrine étroite, le ventre et les cuisses énormes; les membres de sa famille, les courtisans eux-mêmes imitent dans leurs portraits ces formes étranges et on pourrait croire, à voir ce type nouveau si répandu, que toute la population de l’Egypte s’est modifiée d’un jour à l’autre. Il y a à côté de cela des scènes si parfaites de sentiment et d’intimité, des décorations peintes d’une variété si merveilleuse, que nous sommes obligés de reconnaître dans ces représentants d’un art nouveau des artistes qui sont au moins égaux, peut-être même supérieurs à leurs devanciers.
L’intimité, ou tout au moins l’apparence d’intimité qui règne entre les membres de la famille royale est une des choses qui contribuent peut-être le plus à nous donner de la sympathie pour cet étrange souverain qui prenait en tout le contre-pied de ses devanciers. Qu’il sorte en voiture, la reine et les six princesses l’escortent; qu’il reçoive des ambassadeurs étrangers, qu’il distribue des récompenses à ses sujets, qu’il officie dans le temple d’Aten, toujours sa femme et ses filles se tiennent à côté de lui, le caressant ou l’enlaçant tendrement.
Très occupé par cette transformation radicale du pays, suivant ses doctrines et ses théories nouvelles, Khounaten n’eut pas le loisir de surveiller activement ses possessions asiatiques; il eût fallu y envoyer fréquemment des expéditions armées pour contenir les éléments toujours plus ou moins en effervescence de ces populations auxquelles on avait laissé une autonomie presque complète, et c’est justement ce qui ne fut pas fait. Dans les lettres des gouverneurs de ces pays, qui se trouvent parmi les tablettes de Tell el Amarna, nous voyons sans cesse des demandes de secours contre les insurgés qui deviennent de jour en jour plus forts, et les rois étrangers parlent à Khounaten sur un ton moins humble et moins respectueux que dix ans plus tôt, à son père. Le lien se relâchait peu à peu, l’empire si puissamment organisé commençait à s’effriter, par suite du caprice d’un homme qui se croyait sans doute un génie, mais qui n’avait pas compris qu’une transformation intégrale comme la sienne serait fatalement préjudiciable au pays.
Nous ne savons pas exactement combien de temps régna Khounaten, mais sa réforme ne lui survécut que peu d’années; ses deux successeurs immédiats, qui étaient ses gendres, commencèrent par suivre la même voie que lui, puis le second d’entre eux, auquel une découverte retentissante vient de donner une renommée mondiale, fut forcé d’en revenir à la tradition séculaire de l’Egypte, rouvrit les sanctuaires de Thèbes et changea son nom de Toutankhaten en celui de Toutankhamon. Aucun fait saillant n’illustra ces règnes, pas plus que celui d’Aï qui vint ensuite. La grande tâche de la réorganisation devait incomber à un autre, à un homme qui occupait depuis longtemps une haute position dans le pays, qui devait appartenir de près ou de loin à la famille royale, et qui monta sur le trône sous le nom d’Horemheb. Il fit des expéditions en Nubie pour rétablir dans les pays du sud le prestige de l’Egypte, fit des constructions en maints endroits et embellit les sanctuaires désertés pendant un temps, mais surtout il rétablit en tous points l’ancien ordre de choses et promulgua une série de lois pour réprimer la violence et l’arbitraire, et assurer la protection des faibles. C’est avec cette noble figure que se termine la XVIIIme dynastie.
XIXe dynastie
Le successeur d’Horemheb, Ramsès I, un ancien grand vizir qui n’était sans doute pas apparenté à la famille royale, ne fit qu’une très courte apparition sur le trône, vers 1250 probablement. Son fils Séti I est à tous les points de vue un des plus grands parmi les pharaons. Il consacra toutes les premières années d’un règne dont nous ignorons la longueur, et qui dura peut-être un demi-siècle, à reprendre les colonies asiatiques que possédait l’Egypte avant la crise des rois hérétiques. Horemheb avait déjà rétabli son autorité sur la Nubie, et il lui suffit d’une très brève campagne dans ce pays pour bien marquer sa puissance, puis il se jeta avec toutes ses forces sur la Syrie, qu’il traversa triomphalement du sud au nord, écrasant à plusieurs reprises les indigènes qui avaient repris leur indépendance, et il atteignit les confins du pays des Hittites en Asie Mineure et des royaumes de Babylonie et d’Assyrie, sur le Haut Euphrate. Une expédition contre les tribus libyennes du désert enleva à celles-ci toute velléité de faire des incursions dans la vallée du Nil. L’Egypte avait en apparence, et pour un temps du moins, reconquis toute sa puissance, et Séti pouvait s’occuper en paix de travaux intérieurs; il nous est parvenu des témoins très remarquables de cette activité parmi lesquels figurent son tombeau, le temple d’Abydos et surtout la grande salle hypostyle de Karnak, sur les parois extérieures de laquelle il fit sculpter en tableaux immenses les péripéties de ses campagnes.
De tous les anciens rois d’Egypte, le seul dont l’humanité ait conservé un souvenir vivant est Ramsès II, fils de Séti I, qu’on confond volontiers avec le légendaire Sesostris, et qui jouit en somme d’une réputation très supérieure à son œuvre. Il eut un très long règne, construisit beaucoup, et, en plus de cela, il s’appropria sans le moindre scrupule tous les monuments de ses prédécesseurs, effaçant même parfois leurs cartouches pour y mettre le sien, aussi n’y a-t-il guère de site antique en Egypte où l’on ne trouve son nom. Dès le début de son règne il eut à lutter, dans les provinces asiatiques de son empire, contre un royaume devenu progressivement très puissant et qui occupait une grande partie de l’Asie Mineure, celui des Hittites. Il sut habilement jouer d’un succès qu’il remporta dans sa première campagne et où sa valeur personnelle avait décidé de la victoire; sur la façade de tous ses temples, il fit sculpter cet épisode accompagné d’un poème dithyrambique, le fameux poème de Pentaour, et acquit ainsi une auréole de gloire qui est, sinon imméritée, du moins un peu surfaite. En effet, son succès ne devait pas être décisif, et nous voyons Ramsès, quelques années plus tard, conclure avec ces mêmes rois hittites un traité dont il fait de nouveau très grand état et qui, à tout prendre, met sur un pied d’égalité les deux parties contractantes au lieu d’assurer la supériorité de l’Egypte. Ramsès sut du reste, semble-t-il, maintenir l’intégrité de ses états, et l’orage qui s’approchait de ses frontières n’éclata qu’après sa mort.
Un grand mouvement se préparait en effet contre l’Egypte; avec l’appui des tribus libyennes cantonnées dans le désert, dans la Cyrénaïque et peut-être plus loin encore, du côté de la Tunisie, certains peuples du nord, venant des îles grecques et de la côte d’Asie Mineure, traversèrent la mer, débarquèrent et tentèrent d’envahir la vallée du Nil, dont le souverain était en ce moment Menephtah, le soi-disant pharaon de l’Exode. Ce roi était le trentième fils de Ramsès II, auquel il succéda étant lui-même déjà presque un vieillard, inhabile à conduire des armées. Les généraux auxquels il délégua ses pouvoirs se comportèrent vaillamment et repoussèrent l’invasion; plus tard, ils firent une campagne victorieuse en Syrie, pays également menacé par les ennemis de l’Egypte, et qui n’était sans doute déjà plus vassal des pharaons, à en juger par les termes que Menephtah emploie en parlant des habitants de la contrée, qu’il ne considère plus comme des sujets ou des rebelles, mais comme des adversaires indépendants. Pendant quelques siècles, la monarchie égyptienne avait fait de brillantes conquêtes et les avait défendues âprement, mais elle n’avait pas le caractère d’une puissance expansive et ses colonies asiatiques lui échappèrent sans que nous puissions bien nous rendre compte de quelle façon. Désormais l’Egypte sera réduite à son territoire africain, et si quelques rois, d’un esprit plus aventureux, veulent plus tard tenter des expéditions lointaines, leurs succès ne seront jamais que momentanés et n’auront aucun lendemain.
Ces victoires devaient être les derniers moments de gloire de la XIXme dynastie, et la fin du règne de Menephtah se perd dans l’oubli; ses successeurs, Seti II, Amenmesès, Taousert, Siphtah ne sont guère pour nous que des noms, des êtres sans consistance historique. Peu à peu, sous eux, l’Egypte était tombée en pleine anarchie; des hordes syriennes s’étaient abattues sur le pays et le rançonnaient sans pitié. La décadence était complète au XIme siècle avant notre ère.
XXe dynastie
L’Egypte devait secouer cependant encore une fois le joug des barbares, grâce à la valeur et à l’opiniâtreté de Setnekht et de Ramsès III, les fondateurs de la XXme dynastie; Setnekht, un parent sans doute des rois de la XIXme, rétablit l’ordre dans le pays même, mais mourut après un très court règne, laissant le trône à son fils Ramsès III. La coalition des peuples de la mer et des Libyens, dissoute par la victoire de Menephtah, s’était reformée et devenait de nouveau menaçante; c’était une vraie émigration de nations entières qui se dirigeaient vers l’Egypte en suivant la côte de la Syrie et de la Palestine; Ramsès les attendait près de la frontière et les défit une première fois, mais ils revinrent à la charge trois ans après et, dans la même journée, leur flotte fut anéantie par celle du roi d’Egypte et leur armée repoussée définitivement; cette fois-ci, les Libyens s’étaient mis aussi en campagne et, Ramsès, immédiatement après sa victoire dans l’est, se retourna contre eux et leur infligea à eux aussi une défaite retentissante. Il n’avait plus rien à craindre du dehors et fut assez sage pour ne pas passer de la défensive à une politique offensive; il se consacra donc exclusivement au bien-être et au développement de son pays, où la paix et la sécurité régnaient de nouveau. Il édifia des monuments splendides, comme ceux de Medinet-Habou, protégea le commerce et l’industrie et combla les temples de richesses. Grâce au grand papyrus Harris, qui contient l’énumération de ses dons et un résumé historique de son œuvre, nous sommes admirablement renseignés sur son règne. Ramsès III cherchait en tout à imiter son illustre ancêtre et homonyme Ramsès II; si son règne fut de moitié plus court, trente-trois ans à peine, l’œuvre qu’il accomplit pendant ce temps est supérieure, semble-t-il, à celle de son célèbre modèle, et elle eût été vraiment durable s’il avait eu des successeurs dignes de lui; malheureusement ceux-ci se montrèrent aussi incapables que les successeurs de Ramsès II et la XXme dynastie finit comme la XIXme, tristement et sans gloire. Les neuf rois qui se succèdent à des intervalles plus ou moins longs et qui portent tous le nom glorieux de Ramsès sont comme les rois fainéants entre les mains des maires du palais, des fantoches sans valeur personnelle, absolument dépendants des prêtres d’Amon; ceux-ci avaient repris la place prépondérante que Khounaten avait cherché à leur enlever, cependant les rois représentaient encore le lien traditionnel qui assurait l’unité de l’Egypte, menacée de tous côtés par des ambitieux désireux de s’arroger une partie du pouvoir suprême.
La dislocation du pays commença en effet dès la disparition du dernier de ces princes, Ramsès XII, détrôné sans doute par le grand prêtre Hrihor, qui tenait depuis longtemps les rênes du pouvoir et voulait porter lui-même la couronne. Une ère nouvelle commence, celle du morcellement de l’Egypte, assez semblable en principe à la période féodale qui sépare l’Ancien du Moyen Empire, à cette différence près que ces roitelets vivent le plus souvent en bonne harmonie les uns avec les autres, s’unissent par des mariages et se repassent sans dispute la prééminence, suivant que l’une ou l’autre des familles a plus de puissance sur le moment. Il semble que l’Egypte soit épuisée par son effort politique et militaire et qu’elle se recueille, attendant des jours meilleurs qui du reste ne pourront être aussi glorieux que par le passé; pendant le début de cette période qui reste encore confuse, bien qu’elle nous ait transmis une foule de documents, aucun ennemi sérieux, venant du dehors, ne menace l’Egypte, mais aucun roi ne domine les autres par ses actes ou par ses capacités. Cette époque est une époque de médiocrité à tous les points de vue, pendant laquelle la civilisation, comme les arts, végète sans se développer, et qui dura de trois à quatre siècles. Il faudrait pouvoir en donner un vaste tableau d’ensemble, chose qui n’est pas encore possible, les éléments étant insuffisants, et nous devons nous borner à suivre la classification de Manéthon en dynasties; chacune de ces dynasties semble d’après lui former un tout indépendant, tandis qu’en réalité elle est intimement liée aux autres, dans un enchevêtrement bien difficile à débrouiller.
XXIe dynastie
Avec Hrihor, les grands prêtres d’Amon s’étaient, comme cela devait fatalement arriver, élevés sur le trône d’Egypte, mais à peine y furent-ils qu’ils se trouvèrent en face de compétiteurs qui n’étaient point négligeables: ceux-ci, moins puissants peut-être que les rois-prêtres qui occupaient Thèbes, avaient pour eux leur naissance, étant parents très rapprochés des souverains déchus. Leur centre était à Tanis, à l’extrême nord-est du Delta, une ville à laquelle Ramsès II avait donné une grande importance comme boulevard de l’Egypte du côté de la Syrie. Ces rois, Smendès, Si-Amon, les Psousennès, firent avec ceux de Thèbes une sorte de compromis et vécurent en bons termes avec Hrihor comme avec ses descendants, les Pânkhi, les Pinodjem, les Masaherta, dont plusieurs du reste se contentèrent de leur titre de grand pontife tandis que d’autres revendiquaient le cartouche royal. La XXIme dynastie est donc double, mi-partie tanite, mi-partie thébaine.
XXIIe dynastie
La force militaire des grands conquérants, dès la XVIIIme dynastie, réside pour une bonne part dans les troupes mercenaires qu’ils prenaient à leur service, nègres, Shardanes et Libyens, races qui toutes étaient plus belliqueuses que les Egyptiens. Parmi tous ces étrangers défenseurs de l’Egypte, la tribu libyenne des Mashaouash prit rapidement une place prépondérante, et ses chefs une haute position à la cour, puisqu’ils entrèrent même par des mariages dans la famille royale; un descendant de ces chefs, résidant à Bubastis dans la Basse Egypte, Sheshonq, prit lui aussi le titre de roi de la Haute et de la Basse Egypte, peut-être au moment même où Hrihor et Smendès se proclamaient rois chacun de son côté. Cette dynastie bubastite qui compte dans ses rangs des Sheshonq, des Osorkon, des Takelot, des Nimrod, fut généralement plus puissante que les autres familles régnantes et nous a laissé beaucoup plus de monuments, entre autres ceux dont elle dota sa capitale de Bubastis; souvent même ces rois occupèrent Thèbes, y installèrent des grands prêtres pris dans leur famille et firent des travaux importants dans le grand temple d’Amon; cependant nous ne voyons pas qu’il y ait jamais eu de luttes violentes entre eux et les autres dynasties collatérales. Le fondateur de la dynastie, Sheshonq I, manifesta des velléités conquérantes et fit campagne en Judée: c’est le Sisak de la Bible, qui vainquit Roboam et pilla Jérusalem. Certains de ses successeurs, comme Osorkon I, le Zerakh de la Bible, eurent aussi maille à partir avec les Juifs, mais à part cela leurs règnes ne renferment aucun événement vraiment digne de mémoire.
XXIIIe dynastie
Quand la première famille de rois tanites, la XXIme dynastie, s’éteignit, une autre famille de même origine prit possession de son trône, mais ne laissa dans l’histoire qu’une trace insignifiante. Elle régna donc pendant les derniers temps de la XXIIme dynastie bubastite. A cette époque se place un événement important, la conquête de l’Egypte entière par le roi éthiopien Piânkhi Meri-Amon. Ce prince, qui descendait des anciens rois d’Egypte et qui se considérait comme leur légitime successeur, rêvait d’une restauration du royaume des pharaons tel qu’il était à la grande époque. Il descendit le Nil avec une flotte et une armée, s’empara successivement de toutes les villes et de toutes les places fortes d’Egypte, malgré la résistance opiniâtre des derniers rois de la XXIIme et de la XXIIIme dynastie, Nimrod et Osorkon, de Tafnekht, roi de Saïs et d’une série de petits roitelets, qui tous durent finir par se soumettre et le reconnaître comme leur suzerain. Il rendit lui-même solennellement hommage aux dieux de l’Egypte, mais ne s’attarda pas dans le pays et remonta dans sa patrie, à Napata, au fond du Soudan.
XXIVe dynastie
Le plus opiniâtre des adversaires de Piânkhi, Tafnekht, roi de Saïs, s’arrogeait déjà, comme du reste les autres princes ses contemporains, le protocole complet des rois d’Egypte. Son fils et successeur, Bokenranf (Bocchoris), eut un pouvoir plus étendu et régna même quelques années sur le pays entier, constituant à lui seul l’éphémère XXIVme dynastie saïte. C’était un sage et un législateur, sur le compte duquel la postérité racontait mainte anecdote. Comme guerrier, il tenta, en Syrie, de s’opposer à la marche victorieuse de Sargon, roi d’Assyrie, mais fut battu et dut s’estimer heureux que son royaume n’eût pas à subir l’invasion. Peu après il fut attaqué, vaincu et mis à mort par le roi éthiopien qui régnait encore à Thèbes, Sabacon.
XXVe dynastie
Piânkhi en effet, en rentrant en Ethiopie, avait laissé le royaume reconquis par lui aux mains de membres de sa famille qui résidèrent à Thèbes, mais qui n’eurent qu’une autorité très limitée jusqu’au jour où l’un d’entre eux, Sabacon, se trouva maître de nouveau de tout le pays par sa victoire sur Bocchoris. L’unité des deux royaumes pharaoniques semblait reconstituée, mais elle ne devait pas être de longue durée. Un ennemi nouveau, plus redoutable que tous ceux qu’avait jusque-là connus l’Egypte, le roi d’Assyrie, qui était déjà maître d’une bonne partie de la Syrie, s’avançait progressivement. La politique que suivirent à son égard les rois éthiopiens de la XXVme dynastie, et du reste aussi les autres princes égyptiens, ne fut pas très franche et varia presque d’une année à l’autre. Sabacon commença prudemment par payer tribut à ce puissant rival; son fils Shabatoka prit le parti contraire, marcha contre Sennakhérib, fut complètement battu, et l’Egypte n’évita l’invasion que grâce au mystérieux événement relaté par la Bible et par Hérodote, cette peste qui anéantit en une nuit l’armée assyrienne dans les environs de Jérusalem, à Lakish, en l’an 701. Peu après, Shabatoka fut détrôné et tué par son suzerain, le nouveau roi d’Ethiopie Taharqa, qui s’installa à sa place comme pharaon, et donna à l’Egypte quelques années de prospérité; ayant noué des intrigues avec les peuples syriens, il s’attira la colère d’Asarhaddon, roi d’Assyrie, qui cette fois pénétra en Egypte, le vainquit, pilla Memphis et reçut l’hommage des princes du Delta, auprès desquels il établit des gouverneurs, en 670. Taharqa revint à la charge un peu plus tard, mais cette fois les armées d’Assourbanipal, qui venait de succéder à son père, pénétrèrent jusqu’à Thèbes et firent peser un joug plus lourd sur les princes de la Basse Egypte qui avaient profité de l’occasion pour se révolter de nouveau. Le successeur de Taharqa, Tanoutamon, tenta une fois encore de repousser les Assyriens, reprit le pays jusqu’au Delta, puis finit aussi par être refoulé au delà de la cataracte, après que Thèbes eut été mise à sac. Ceci se passait en 662; la domination assyrienne ne devait plus durer que peu de temps, mais aucun roi éthiopien ne devait plus porter la double couronne d’Egypte.
XXVIe dynastie
Parmi tous les princes et roitelets qui se partageaient le Delta et formaient ce que les Grecs appelaient la dodécarchie, ceux de Saïs avaient depuis Bocchoris une place dominante et prenaient toujours la tête du mouvement, que ce mouvement fût dirigé contre les Ethiopiens ou contre les Assyriens. Néchao, le véritable fondateur de cette nouvelle dynastie saïte la XXVIme, avait déjà été reconnu par Asarhaddon, mais ce fut son fils Psammétique qui, profitant de la retraite définitive de Taharqa et de l’éloignement d’Assourbanipal, alors très occupé par sa guerre contre l’Elam, arriva en un temps relativement court à affranchir son pays de la domination étrangère, à en reconstituer l’unité et à lui assurer de nouveau de longues années de prospérité et de gloire, comme dans les beaux temps d’autrefois.
Ainsi que nous l’apprennent les historiens grecs, c’est en s’appuyant sur des mercenaires ioniens et cariens que Psammétique I put obtenir ce résultat et réunir tout le pouvoir dans sa main; certains soldats égyptiens, blessés de cette préférence non déguisée qu’il accordait aux soldats étrangers, l’abandonnèrent et s’expatrièrent, mais les autres furent vite enrégimentés de nouveau. La puissance militaire de l’Egypte était reconstituée, et le nouveau roi chercha d’abord à expérimenter sa force en faisant des incursions en Syrie, puis adopta un autre système, celui de fortifier ses frontières au nord-est et au sud pour pouvoir s’occuper activement de réorganiser son royaume; son long règne lui permit de mener à bien cette besogne.
Le royaume d’Assyrie avait disparu, aussi le fils de Psammétique, Néchao II voulut-il reprendre la vieille politique syrienne des pharaons conquérants; son expédition fut d’abord couronnée de succès, mais après une défaite terrible qui lui fut infligée à Carchemis par le roi de Babylone, Nabuchodonosor, il dut se replier sur l’Egypte où son vainqueur n’osa le poursuivre et il se voua, à son tour, au développement intérieur de son royaume. Il s’occupa aussi activement de sa marine, et c’est sur son ordre qu’eut lieu le fameux périple, le voyage d’une flotte égyptienne autour de l’Afrique, partant de la mer Rouge pour revenir par la Méditerranée.
Psammétique II, puis Apriès, continuèrent l’œuvre de leurs devanciers jusqu’au moment où ce dernier, après une expédition désastreuse contre les Libyens, eut suscité une vraie révolution populaire qui le renversa et le remplaça sur le trône par Amasis, un de ses généraux, sans doute son parent. Nabuchodonosor profita de cette crise pour enlever à l’Egypte tout ce qu’elle pouvait encore posséder en Syrie, mais n’osa pas tenter de pénétrer dans la vallée du Nil, et Amasis, s’appuyant de plus en plus sur les Grecs, continua l’œuvre civilisatrice commencée avant lui; c’est grâce à lui surtout que s’élevèrent sur le sol égyptien des villes purement grecques comme Naucratis, et que le commerce et l’industrie helléniques y prospérèrent, faisant pénétrer peu à peu un nouvel esprit dans cette vieille civilisation, aussi la figure d’Amasis est-elle restée très vivante chez les Grecs, et une foule d’histoires sont venues se greffer sur son nom, qu’elles popularisent encore en ce jour. Jamais l’Egypte, paraît-il, n’avait été si riche et si prospère que sous son habile gouvernement; il l’avait rendue si forte que Cyrus lui-même n’osa pas l’attaquer. Ce dernier lui ayant, dit-on, demandé sa fille en mariage, Amasis lui aurait envoyé la fille du pharaon détrôné Apriès; cette tromperie devint plus tard le prétexte des revendications de Cambyse au trône d’Egypte et de l’envahissement de la vallée du Nil, dès que le faible Psammétique III eut remplacé au pouvoir son père Amasis.
La XXVIme dynastie, ou, comme nous l’appelons aussi pour bien la distinguer du Nouvel Empire thébain avec lequel elle n’a plus aucun rapport, l’époque saïte, présente un caractère tout particulier qu’on peut qualifier d’un seul mot, celui de renaissance. Longtemps contenue, l’Egypte s’épanouit de nouveau; dans tous les domaines, elle cherche à retrouver ce qui a fait autrefois sa grandeur et sa force. Elle reprend la vieille tradition à laquelle elle insuffle un peu de cet esprit nouveau qui commence à se manifester grâce au contact permanent avec des peuples plus jeunes. Trop tôt coupé par l’invasion persane, ce grand effort qui se manifeste aussi bien au point de vue politique que dans le domaine de l’art, n’eut pas le temps de donner tout ce qu’on eût été en droit d’en attendre.
Epoque perse (dynasties XXVII-XXX)
L’histoire de la conquête de l’Egypte par Cambyse et des rois ses successeurs, est trop connue pour qu’il y ait lieu d’y revenir ici. La vallée du Nil est désormais englobée dans l’empire perse, et il est à remarquer qu’elle ne fut jamais administrée comme les autres provinces ou satrapies, mais qu’elle bénéficia de certains privilèges et conserva, nominalement au moins, son ancienne organisation. Le grand roi se considérait comme le légitime successeur des pharaons, il enfermait son nom dans un cartouche, se donnait les titres de roi de la Haute et de la Basse Egypte et même celui d’Horus, adorait officiellement tous les dieux égyptiens et leur dressait des temples, mais toutes ces prévenances ne suffirent pas à lui gagner le cœur de ses nouveaux sujets qui aspiraient à la liberté et cherchèrent maintes fois à la reconquérir.
Les premières révoltes furent réprimées, mais enfin sous Darius II Ochus, en 405, les Egyptiens secouèrent le joug et substituèrent à la XXVIIme dynastie perse une série de dynasties indigènes, la XXVIIIme d’abord, qui ne compte qu’un seul roi, Amyrtée, d’origine saïte, puis la XXIXme, de Mendès, qui avec Nepherites et Hakoris acheva la délivrance. Des luttes intestines marquèrent seules les courts règnes de leurs successeurs qui furent détrônés en 379 par un prince originaire de Sebennytos, Nekhthorheb ou Nectanébo I, le fondateur de la XXXme dynastie. Ce roi, puis ses successeurs Téos et Nectanébo II, tout en travaillant activement au bien-être intérieur du pays, eurent continuellement à lutter contre les Perses qui voulaient reconquérir leur province perdue. Pendant des années, avec le secours des mercenaires grecs, ils bataillèrent avec héroïsme, mais ils finirent par être écrasés sous le nombre, et en 342, le dernier roi égyptien s’enfuyait en Ethiopie; l’antique monarchie avait jeté son dernier éclat.
Les Perses saccagèrent consciencieusement le pays qui, au cours de la XXXme dynastie, s’était remis à prospérer, mais ils ne devaient jouir de leur triomphe que dix ans à peine et quand Alexandre parut, il fut salué comme un sauveur. C’était une Egypte toute nouvelle qui commençait, l’Egypte grecque, désormais intimement liée à l’histoire du monde méditerranéen, de ce monde à la civilisation duquel elle avait si largement contribué.
L’Exode des Hébreux
Je dois ajouter encore un mot sur l’événement de l’histoire d’Egypte qui nous est le plus familier, l’Exode des Hébreux; pour les Egyptiens eux-mêmes, le fait n’était ni glorieux ni important, aussi ne faut-il pas s’étonner qu’ils n’en font pas la moindre mention; dans les livres de Moïse, le roi sous lequel eut lieu l’Exode n’est pas nommé, aussi la date ne peut-elle être fixée de façon certaine. L’opinion traditionnelle, presque universellement acceptée aujourd’hui, est que la persécution des Juifs eut lieu à partir de Ramsès II et la sortie d’Egypte sous Menephtah; cependant dans la stèle racontant son triomphe en Syrie, en l’an 5, ce dernier roi parle d’Israël — le mot est écrit en toutes lettres — comme étant fixé dans ce pays, et fortement atteint par la victoire égyptienne. Il est bien difficile de concilier ce fait précis avec la tradition. Une solution qui est à mon avis plus plausible est celle de M. Lieblein qui reporte l’Exode vers la fin de la XVIIIme dynastie: Thoutmès III serait le pharaon de l’oppression et les Juifs auraient quitté l’Egypte sous Amenophis III; deux cents ans plus tard, sous Menephtah, ils devaient donc être installés en Palestine. Ce système a l’avantage d’expliquer la présence sur les frontières de la Palestine, sous Amenophis IV, de tribus belliqueuses et envahissantes que les lettres des gouverneurs appellent les Khabirou. Ces Khabirou seraient simplement les Hébreux qui, sous la conduite de Josué, commençaient la conquête de la terre promise.