B. MONUMENTS
La masse énorme de monuments du Nouvel Empire qui nous sont parvenus appartiennent presque tous à la période thébaine, tandis que celle des rois du Delta est à peine représentée jusqu’à la XXVIme dynastie, l’époque saïte, qui présente un caractère un peu différent. Ce sera donc surtout d’après les documents thébains, de la XVIIIme à la XXme dynastie, que nous étudierons maintenant la différence qui existe entre le Nouvel Empire et les deux grandes périodes qui le précédèrent.
Architecture
En Orient, chaque roi nouveau se construit généralement une résidence qui n’est pas destinée à durer beaucoup plus longtemps que lui. En Egypte, les palais étaient des constructions légères en briques et bois, couvrant un vaste espace, avec cours centrales, grandes pièces à colonnes et chambres plus petites, bien aérées, dont la disposition devait varier constamment; l’ornementation, qui se faisait sur stuc, était souvent très riche; ainsi, dans les grandes salles d’apparat, le sol, était couvert d’un enduit entièrement peint, représentant un étang plein de poissons, entouré de touffes de plantes et de buissons couverts de fleurs sur lesquels volent des multitudes d’oiseaux, thème décoratif traité avec la fantaisie la plus charmante.
De même que leurs princes, les gens aisés cherchaient à avoir des maisons fraîches et bien aérées, sortes de villas à un ou deux étages placées au milieu de beaux jardins pleins d’arbres fruitiers et qui, avec leurs pièces d’eau et la régularité de leur disposition, font parfois penser aux jardins à la française. Les communs, greniers et pressoir, sont à côté de la maison.
L’Egypte n’ayant pas d’invasion à craindre sous les rois thébains ne fit aucune construction militaire; ce n’est que sous les Saïtes que nous trouvons à la frontière des forteresses comme celle de Daphnae, destinée à la garnison grecque, énorme massif de maçonnerie qui rappelle beaucoup les forts du Moyen Empire. Les monuments nous font par contre connaître les fortifications syriennes avec leurs terrasses et leurs créneaux, et Ramsès III eut même la fantaisie de construire en avant de son temple de Medinet-Habou, en souvenir de ses campagnes, un vrai fort syrien qui est aujourd’hui admirablement conservé.
Temples
Les temples égyptiens du Nouvel Empire sont très nombreux et le plus souvent de dimensions colossales; les dispositions de détails varient de l’un à l’autre, mais le plan d’ensemble est toujours le même, et comporte trois parties principales placées l’une derrière l’autre et donnant au monument la forme d’un rectangle à peu près deux fois plus long que large. En avant est une cour souvent entourée d’une colonnade et précédée d’un double pylone très élevé, flanquant les deux côtés de la porte centrale; puis vient la salle, ou les salles hypostyles où se faisaient les cérémonies publiques du culte, et enfin le sanctuaire, isolé par un couloir sur lequel s’ouvrent encore une série de pièces secondaires destinées à servir de magasins ou de trésors. Dans ce sanctuaire on conservait l’image sainte du dieu, enfermée dans un riche naos ou placée sur une barque qu’on apportait devant la foule pendant les grandes cérémonies. Devant le pylone se dressaient deux obélisques, de hauts mâts portant des banderoles, et souvent des statues colossales de rois; parfois une avenue bordée de sphinx y aboutissait; des statues en plus ou moins grand nombre étaient déposées dans toutes les parties du temple.
Une riche décoration traitée en bas-relief ou en creux, et le plus souvent rehaussée de couleur, couvre toutes les parois, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur; à l’intérieur, c’est-à-dire dans les salles hypostyles aussi bien que dans les pièces accessibles aux prêtres seuls, ce sont des scènes d’adoration, d’offrandes ou de cérémonies cultuelles, tandis que dans les cours, sur les pylones et sur les murs extérieurs, les rois faisaient de préférence représenter leurs hauts faits guerriers et l’écrasement de leurs ennemis, avec des inscriptions historiques, visibles ainsi pour tout le monde.
Au point de vue construction, la maçonnerie est très soignée, formée de grands blocs de calcaire ou de grès, parfois même de granit, posés sur le sol presque sans fondations; les colonnes sont également en matériaux appareillés et non plus monolithes, ce qui permet de leur donner de beaucoup plus grandes dimensions.
Les temples des dieux présentent souvent un tout extrêmement complexe, provenant des adjonctions que les rois ont successivement apportées au plan primitif; la chose est surtout évidente pour le grand temple d’Amon à Karnak, dont l’ensemble mesure 400 mètres de longueur, et où presque tous les rois du Nouvel Empire ont tenu à laisser une trace de leur activité. Par contre les temples funéraires, bâtis par un seul souverain et pour lui seul, qui sont construits suivant le même principe et sur le même plan que ceux des dieux, sont beaucoup plus simples. Ces temples funéraires situés dans la vallée, très loin des tombeaux eux-mêmes, qui sont creusés dans la montagne, remplacent les anciennes chapelles funéraires dépendant des pyramides, dont les dimensions étaient plus restreintes et le plan très différent; il y a donc dans ce domaine un changement très important à signaler, qui provient d’une évolution dans les idées relatives à la vie future. Le seul temple funéraire qui s’écarte du modèle ordinaire est le plus ancien, celui de Hatshepsou à Deir-el-Bahari, avec ses terrasses, ses colonnades et son sanctuaire creusé dans la montagne, sa décoration est du reste, comme celle des autres temples, composée de scènes religieuses et de représentations des événements saillants du règne.
Le culte ne se pratiquait pas de la même manière dans tous les temples, mais il consistait toujours en un certain nombre de cérémonies analogues; la principale, celle du culte journalier, était présidée en principe par le roi lui-même, grand prêtre de tous les dieux d’Egypte, en réalité par un prêtre auquel il déléguait ses pouvoirs. L’officiant commençait par se purifier dans la cour du temple, revêtait les ornements sacrés, s’avançait en grande pompe vers le sanctuaire où il ouvrait la châsse divine; il se prosternait devant le dieu, l’adorait, pratiquait les rites qui devaient faire descendre l’âme de la divinité dans la statue, l’encensait, l’oignait, lui présentait des victuailles diverses, en entremêlant tous ces gestes rituels d’hymnes et de formules magiques; puis il prenait congé du dieu et refermait le naos. Dans les grandes solennités, le dieu, monté sur sa barque et porté sur les épaules des prêtres, sortait et se présentait au peuple massé dans les salles hypostyles et les cours, faisait le tour du temple ou allait voguer sur le lac sacré; parfois même, toujours accompagné d’un cortège solennel, il s’en allait passer quelques jours dans un autre de ses sanctuaires, ou faire une courte visite de cérémonie à l’un des dieux ses voisins, ses parents ou ses amis.
Tombeaux
Le changement qui s’était accompli dans les coutumes funéraires est plus sensible encore dans les tombeaux mêmes des rois; c’est sans doute ensuite du pillage systématique des tombes, commis sous les Hyksos, qu’on éprouva le besoin de changer le mode de sépulture et de rendre la dernière retraite des rois aussi inaccessible et aussi secrète que possible. On choisit dans ce but une vallée isolée et sauvage dans la montagne de Thèbes et on y creusa ces tombeaux qui sont une des choses les plus impressionnantes que l’Egypte nous ait léguées, vastes syringes descendant tout droit dans le flanc de la montagne, recoupées de salles de diverses grandeurs avant d’arriver à la chambre funéraire, au milieu de laquelle se dresse un énorme sarcophage de granit. Les parois sont couvertes d’inscriptions et de scènes en relief peint, d’une fraîcheur et d’un travail admirables, toutes relatives aux cérémonies funéraires et à la vie de l’autre monde, et représentant les êtres fantastiques que le mort devait rencontrer dans les enfers. Une fois l’ensevelissement terminé, on fermait l’entrée du tombeau et on la dissimulait aussi soigneusement que possible avec des éboulis de roches, ce qui n’empêcha pas les violateurs de sépultures d’y pénétrer et de faire main basse sur les richesses amoncelées autour des rois défunts; à un moment donné, sous la XXIme dynastie, on recueillit pieusement ce qui restait des momies royales et de leur mobilier pour les enfermer pêle-mêle dans une nouvelle cachette qui les a gardées jusqu’à nos jours, et n’a livré son précieux dépôt qu’à des savants capables d’en faire le meilleur usage scientifique: c’est ainsi que nous possédons maintenant les corps, admirablement embaumés, de presque tous les grands rois de la deuxième époque thébaine.
Les tombeaux des simples particuliers sont presque tous des hypogées creusés dans le flanc de la montagne, et le type mastaba est pour ainsi dire complètement abandonné; les dimensions sont très variables, suivant la position sociale et la richesse du propriétaire. Quant à la décoration, elle est parfois sculptée, mais plus souvent peinte sur enduit, vu la mauvaise qualité de la pierre dans la montagne de Thèbes où la plupart de ces tombes sont creusées; cette décoration comporte, non pas seulement comme autrefois des scènes de la vie usuelle, qui sont placées dans la première chambre et traitées avec une liberté et une fantaisie plus grande encore que dans les mastabas de l’Ancien Empire, mais aussi, dans la salle du fond, des figurations relatives aux funérailles et aux cérémonies accomplies à cette occasion. C’est là une innovation très caractéristique, correspondant à celle que nous avons déjà signalée pour les tombes royales. A l’ancienne théorie du Ka, du double vivant au fond du tombeau, tend de plus en plus à se substituer celle de l’âme divine qui peut, après la mort, entrer dans le séjour des dieux; autrefois les rois seuls avaient ce privilège, maintenant les simples mortels veulent le partager avec eux. C’est comme un mouvement de démocratisation qui se fait jour peu à peu dans les domaines les plus abstraits et jusqu’alors les plus réservés de la spéculation philosophique au sujet de la vie d’outre-tombe.
Au fond de l’hypogée s’ouvre un puits vertical qui descend au caveau funéraire, grossièrement taillé dans le rocher, où reposait la momie embaumée de façon plus soignée qu’aux périodes antérieures, bien enveloppée dans ses bandelettes et ses linceuls et couchée dans le cercueil anthropoïde plus ou moins richement décoré de scènes funéraires ou religieuses. Parfois ce cercueil est placé dans un autre cercueil de même forme, parfois même un grand sarcophage rectangulaire, également en bois peint, les renferme tous deux. La mode du masque en cartonnage a disparu, mais souvent cet accessoire est remplacé par une planchette ayant la forme du couvercle du cercueil et posée directement sur la momie. Sur le sarcophage même, il n’y a plus que peu de textes; par contre les grandes compositions ayant pour but d’assurer aux défunts la vie d’outre-tombe, comme celles que nous appelons Livre des Morts et Livre de l’Am-Douat, sont écrites sur des rouleaux de papyrus placés, soit sur la momie elle-même, soit auprès d’elle, dans une statuette de bois.
Dans le caveau, on trouve encore le coffret contenant les quatre vases canopes où sont les viscères embaumés du mort, puis une caisse où sont empilées en plus ou moins grand nombre les statuettes funéraires ou oushabtis, statuettes mummiformes en pierre, en bois ou en terre émaillée destinées à remplacer les statues de serviteurs de l’époque précédente et les statues du mort lui-même. A côté de ces objets vient s’entasser tout le mobilier funéraire: lits, chaises, fauteuils, coffrets, vases pleins de parfums, vêtements, linges de toute sorte, perruques et ustensiles de toilette, aliments divers, viandes, légumes et fruits: il y a peu d’années, on a retrouvé une série complète de ces objets dans une tombe de peu d’apparence, celle de l’ingénieur Kha et de sa femme Merit, le tout dans un état de conservation si remarquable qu’en se promenant dans la salle du musée de Turin où ces objets sont installés, on est comme transporté à plus de 3000 ans en arrière et l’on sent vivre encore autour de soi l’esprit de ces deux morts. Il en est de même pour le mobilier, bien plus luxueux, des beaux-parents d’Amenophis III, Youaa et Touâa, et surtout pour celui que contenait encore le tombeau du roi Toutankhamon, et qui dépasse comme richesse et comme splendeur tout ce qu’il était possible d’imaginer.
C’est à Thèbes même, sur la rive gauche du fleuve, que se trouvent les plus nombreux tombeaux du Nouvel Empire. Ceux qu’on rencontre ailleurs que dans la capitale ne présentent pas de divergences bien caractéristiques; il faut citer en particulier les tombes de Tell el Amarna, restes de l’époque des rois hérétiques, creusées aussi dans le rocher et décorées de bas-reliefs d’un style si particulier.
A l’époque saïte on trouve non seulement le tombeau rupestre avec de nombreuses salles, mais un nouveau modèle, celui de la chambre funéraire unique, voûtée et décorée exclusivement de textes religieux; cette chambre est construite au fond d’un immense puits de plus de 30 mètres de profondeur, soigneusement comblé après les travaux, avec puits plus petit situé à côté et permettant l’accès du tombeau au moment des funérailles. Nous ne connaissons aucun tombeau royal de cette époque.
Pendant cette période où l’on cherchait dans tous les domaines à revenir aux anciennes coutumes, les grands sarcophages de pierre redeviennent à la mode, mais ils sont généralement de forme anthropoïde et couverts d’inscriptions. Les momies sont, à peu de chose près, semblables à celles de l’époque thébaine, mais on recommence à les coiffer d’un masque en cartonnage à figure humaine; ce n’est que plus tard, sous la domination des Grecs et des Romains, qu’on en vint à orner le maillot des momies d’un buste en plâtre colorié ou d’un panneau de bois peint à la cire représentant le portrait du mort et fixé au moyen des derniers tours de bandelettes.
Sculpture
Il n’est pas besoin d’une longue expérience pour distinguer les œuvres de la statuaire du Nouvel Empire de celles des époques antérieures, bien que la pose du modèle et les lignes générales soient toujours à peu près semblables. En plus des différences de costume qui sont très appréciables, le style lui-même n’est plus exactement le même: alors que les sculpteurs de l’Ancien et même du Moyen Empire s’appliquaient avant tout à reproduire avec certitude la physionomie, l’expression même de leur modèle, dans la mesure de leurs moyens, et souvent aux dépens du reste du corps, ceux du Nouvel Empire ont une tendance moins réaliste et cherchent surtout la grâce et l’élégance; les figures s’uniformisent et n’ont plus un caractère aussi personnel, mais le corps entier est traité avec le même soin que la tête, avec un souci beaucoup plus marqué du modelé. Cette tendance est une tendance générale, qui n’exclut pas un certain nombre d’œuvres isolées, manifestations artistiques très personnelles et de premier ordre. Le réalisme qui se fait jour à l’époque des rois hérétiques est un peu un réalisme de convention, puisque c’est la figure du roi qui reste le type dont les figures de ses sujets doivent se rapprocher autant que possible.
Nous possédons des statues royales extrêmement nombreuses, surtout depuis que la cachette du temple de Karnak nous en a livré plusieurs centaines. Presque toutes étaient à l’origine déposées dans les temples et contribuaient à l’ornementation de ceux-ci; elles représentaient alors le double du roi qui pouvait, en assistant régulièrement aux cérémonies du culte, prendre sa part des offrandes présentées au dieu: en échange du don de sa statue que le roi faisait au dieu, celui-ci avait la charge de le nourrir dans l’autre monde. D’autres statues étaient sans doute déposées dans les tombeaux pour jouer le rôle de support du Ka, rôle que nous avons étudié plus haut. Il y avait des statues de toutes les tailles, depuis la statuette de bronze de quelques centimètres de haut, jusqu’aux colosses placés à la porte des temples, devant les pylones, qui peuvent atteindre 20 mètres de hauteur; mais les plus fréquentes sont celles qui sont à peu près de grandeur naturelle. La matière aussi est très diverse: le bois, le métal, les pierres de toute sorte et jusqu’à la brique recouverte d’enduit. La position la plus fréquemment employée est la position classique du roi assis sur un trône, les mains sur ses genoux; à côté de cela, on trouve le roi debout, marchant ou tenant des enseignes divines, le roi agenouillé présentant des vases d’offrandes, le roi prosterné, bref le roi dans toutes les positions qu’il a l’habitude de prendre, soit en présence de ses sujets, soit quand il célèbre le culte divin.
Quelques grands personnages avaient le privilège de déposer, comme les rois, leur propre statue dans un temple. Quant à l’usage qui consistait à placer dans les tombeaux des statues du mort destinées à servir de support à son double, il tend de plus en plus à disparaître; on trouve bien encore des groupes taillés à même la roche du tombeau, représentant le mari et la femme assis côte à côte, ou des statuettes de bois finement sculptées, mais pas de façon constante. Nous avons déjà vu, à propos des tombeaux eux-mêmes, qu’il s’était produit une évolution très marquée dans les doctrines relatives à la vie de l’au-delà, et cette évolution est encore plus sensible ici; la doctrine du Ka ou du double, remplacée par celle de l’âme, passe graduellement au second plan. Cette âme ne vit pas dans le tombeau, elle entre dans le royaume d’Osiris, dans ce canton riant et fertile de l’autre monde qu’on appelle les champs d’Ialou, et les statuettes funéraires ou oushabtis, déjà mentionnées plus haut, sont des espèces de serviteurs magiques qui doivent lui assurer la nourriture en cultivant pour elle les champs divins.
Après la grande époque thébaine, soit de la XXIme à la XXVme dynastie, la statuaire se fait de plus en plus rare, mais les quelques exemples qui nous en sont parvenus, en général de petites dimensions, nous montrent un progrès constant dans la recherche patiente qui aboutira à ce remarquable épanouissement de l’art sous les rois saïtes, la renaissance du réalisme antique, mais d’un réalisme épuré, plein d’élégance et de souplesse, ayant à son service une technique des plus perfectionnée.
C’est aussi surtout à partir de l’époque saïte que se développe une branche nouvelle de la statuaire: jusqu’alors le métal, et surtout le bronze, était rarement employé par les sculpteurs; ils en usent maintenant de préférence à toute autre matière, pour modeler des statuettes de divinités qui nous sont parvenues en quantité innombrables, témoignant ainsi d’une nouvelle transformation dans le domaine religieux. Chacun sans doute voulait avoir dans sa maison l’image de la divinité à laquelle il vouait un culte spécial, ce qui n’était pas le cas aux époques antérieures. On faisait aussi parfois des statuettes de rois ou de particuliers en bronze, mais en bronze incrusté d’argent, et cela déjà sous les dynasties qui précédèrent les saïtes.
Dans les bas-reliefs qui couvrent les parois de certains tombeaux, le haut des stèles et divers autres monuments, on retrouve la même recherche d’élégance et de grâce, la même perfection du modelé, qualités réelles mais qui rendent ces bas-reliefs un peu moins puissants que ceux des périodes antérieures, parfois moins expressifs. Dans les temples, où la surface à couvrir était immense, la décoration est traitée généralement d’une façon plus large, souvent plus sommaire, en relief à l’intérieur du monument, en creux ou en relief dans le creux sur les façades extérieures, en raison de la vive lumière et suivant une méthode exclusivement égyptienne.
Peinture
De plus en plus la peinture tend à redevenir ce qu’elle était à l’origine, un art indépendant, et à s’affranchir de la tutelle du bas-relief dont elle est en réalité la sœur aînée. Les peintres ont plus souvent l’occasion d’exercer leur talent, maintenant que les tombeaux sont généralement creusés dans une roche friable, qui ne permet pas l’emploi de la sculpture pour la décoration; ils ont acquis une sûreté de main remarquable, et se laissent aller plus librement à leur imagination et à leur fantaisie. Les scènes présentent toujours les mêmes sujets, mais la manière de les traiter est plus personnelle, la recherche du motif pittoresque plus fréquente; on continue néanmoins, pour les principales figures tout au moins, à procéder par teintes plates, simples, sans ombres, avec un léger sertissage noir ou rouge; les détails sont faits en surcharge. Les motifs végétaux abondent, qu’il s’agisse de bouquets ou de guirlandes faisant partie des scènes elles-mêmes, de plantes agrémentant le paysage ou de frises courant au haut des parois. Sur les plafonds, des motifs réguliers reproduisent les modèles employés pour les étoffes ou la vannerie en couleur.
C’est aussi la peinture qui contribue pour la plus large part à la décoration des édifices civils, ainsi ces palais de Tell el Amarna et de Medinet Habou, dont il ne reste que les dallages en stuc, où sont peints avec une verve charmante des étangs entourés de buissons où s’ébattent des animaux de tout genre. (Fig. [218]).
Quant aux scènes peintes sur les très nombreux sarcophages de l’époque, elles n’ont pas à proprement parler un caractère artistique. Par contre les enluminures des papyrus funéraires, Livre des Morts ou compositions mythologiques, sont souvent d’une réelle beauté.
Arts industriels
Les progrès continuent à s’affirmer pour tout ce qui rentre de près ou de loin dans la catégorie des arts industriels, sauf cependant en ce qui concerne les bijoux et les vases en pierre: le trésor d’Aahhotep et les autres objets de parure du musée du Caire, même les splendides pièces du Serapeum, aujourd’hui au Louvre, ne sont pas comparables, pour la perfection du travail, aux bijoux de Dahchour, de la XIIme dynastie; les procédés sont cependant les mêmes, sauf que dans l’incrustation, les pierres sont toujours remplacées par des émaux et que la ciselure est aussi moins fine et moins délicate.
Les vases de pierre sont beaucoup moins nombreux qu’autrefois, et l’on se contente le plus souvent de déposer dans les tombes de faux vases en bois peint de manière à imiter les pierres les plus rares; il ne nous est guère parvenu que des vases d’albâtre, très beaux du reste de forme et de facture. Par contre les vases en métal sont de plus en plus en faveur, et surtout les vases d’apparat en or et en argent, aux formes les plus variées, importées en Egypte de Syrie, de Phénicie, de Crète et des îles grecques; les peintures et les bas-reliefs nous permettent d’apprécier ces merveilles d’orfèvrerie.
L’industrie de l’émail prend au Nouvel Empire un développement inattendu; très habiles à manier cette matière, les ouvriers égyptiens en font des vases de formes diverses, de ce beau bleu profond qui est presque inimitable des statuettes funéraires, et plus tard quantité de petites figurines de divinités, sans parler des innombrables perles et autres objets de parure; enfin ils appliquent les émaux polychromes à la décoration de certains édifices. C’est de cette époque aussi que date l’invention du verre, non pas encore du verre soufflé, mais du verre multicolore fondu, dont on faisait de charmants petits vases, à décoration ondulée; ces vases étaient non seulement employés dans le pays même, mais servaient surtout d’objets d’exportation et ont été retrouvés un peu partout dans les pays méditerranéens. Il est reconnu maintenant que cette importante invention, attribuée autrefois à tort aux Phéniciens, doit être restituée aux Egyptiens.
Les meubles sont généralement simples de lignes et de formes, sobres d’ornementation, exactement appropriés à leur destination. Il en est cependant de plus soignés de travail, qui ont appartenu à des rois ou à des princes, et qui peuvent être considérés comme de véritables œuvres d’art; ce sont des fauteuils, des lits, des coffrets, même des chariots dans lesquels n’entre pas seulement le travail de l’ébéniste, mais aussi celui du stuqueur, qui les couvre de délicats bas-reliefs en gesso, et celui de l’ouvrier en cuir qui les orne de panneaux en cuir repoussé ou incrusté de diverses couleurs.
Enfin les plus charmants peut-être des objets d’art sont de simples ustensiles de toilette en bois sculpté ou ajouré, parfois en ivoire, cuillères à parfums, pots à fard, œuvres d’une fantaisie toute personnelle, donnant la mesure de ce à quoi pouvaient arriver les ouvriers d’art égyptiens.