C. LA CHRONIQUE LÉGENDAIRE

En résumé, toute cette période fabuleuse se divisait en plusieurs époques, celle des dieux cosmogoniques et organisateurs de l’humanité, celle des demi-dieux dont le rôle très effacé a plutôt un caractère transitoire, et enfin celle des hommes-rois; pour les Egyptiens eux-mêmes, les souverains à partir de la IIme dynastie, donc les demi-dieux, les mânes et les hommes formaient un seul grand groupe, celui des Shesou-Hor, ou suivants d’Horus, auxquels Manéthon attribue une durée totale de règne de 11.000 ans, tandis que les dieux eux-mêmes auraient occupé le trône pendant 13.900 ans. Cela donnerait pour tous les rois antérieurs à Ménès une somme de 24.900 ans, chiffre qui paraissait très exagéré à Eusèbe, aussi préférait-il adopter l’explication de Panodore, que ces années n’étaient autres que des années lunaires de 30 jours, des mois, ce qui réduisait donc la durée des rois mythiques à 2.206 ans. Cette interprétation fantaisiste est du reste dénuée de tout fondement, et l’on voit qu’au papyrus de Turin il s’agit bien d’années ordinaires, d’années solaires; si les chiffres ne sont pas ici exactement les mêmes que ceux de Manéthon, ils leur correspondent dans les grandes lignes. La somme totale des règnes est en effet ici de 23.200 ans au lieu de 24.900, et sur des chiffres pareils l’écart n’est pas très considérable; pour la période des Shesou-Hor, le papyrus compte 13.420 ans, chiffre équivalant à peu près à celui que donne Manéthon pour les dieux, et il est possible qu’il y ait eu une interversion dans un des documents qu’il avait entre les mains. La question a du reste peu d’importance pour nous, puisqu’il s’agit de chiffres absolument fantaisistes.

Les Egyptiens avaient donc au sujet de leurs origines une tradition qui nous paraît simple et pleine de renseignements précis, si nous la comparons à celles des autres peuples, souvent remplie de détails charmants et inutiles, de digressions qui nuisent à la clarté de l’ensemble, et font perdre facilement le fil conducteur. Ici c’est une légende pour ainsi dire quintessenciée, prenant le monde à ses débuts, l’humanité à sa création même, la suivant à travers les grandes commotions géologiques qui bouleversèrent la vallée du Nil avant le début de l’histoire. Nous pouvons, en coordonnant ces traditions, suivre les progrès, le travail lent, mais sûr, de la civilisation que les réactions brutales ne peuvent anéantir. Au commencement, ce sont les dieux qui dirigent le mouvement progressif de l’humanité qu’ils ont eux-mêmes mis en branle, puis peu à peu ils s’effacent, passant la main à des êtres moins sublimes, moins éloignés par leur nature même de la race qu’ils ont à gouverner, et enfin à de vrais hommes, arrachés définitivement à la sauvagerie primitive et capables en une certaine mesure, après des milliers d’années d’efforts, de s’affranchir de la tutelle directe des dieux. Ces débuts des hommes furent obscurs et sans doute difficiles, et il fallut encore de longs siècles avant que l’un d’entre eux pût saisir d’une main ferme les rênes du pouvoir et donner à l’Egypte cette puissante organisation qui devait durer plus longtemps que celle d’aucun autre pays. Les rois locaux antérieurs à Ménès n’ont pas laissé de traces dans l’histoire, mais il est possible qu’un certain nombre de leurs noms aient été conservés: en effet, au premier registre de la pierre de Palerme, on voit représentés toute une série de personnages portant la couronne rouge, l’insigne des rois de la Basse Egypte, au-dessus desquels sont gravés quelques signes qui peuvent fort bien être des noms, mais des noms bizarres qui ne ressemblent guère aux noms égyptiens ordinaires. Seka, Khaaou, Taou, Tesh, Neheb, Ouazand, Mekha. Ce serait le seul document précis relatif à la fin de la période légendaire, à ces rois memphites dont parle Manéthon. Quant aux rois de la Haute Egypte, leurs compétiteurs, peut-être devons-nous en reconnaître quelques-uns parmi les monuments d’Abydos qu’on attribue généralement à la Ire dynastie: il s’y trouve en effet quelques noms de rois difficiles à lire et à identifier et qui peuvent appartenir à certains des prédécesseurs immédiats de Ménès.


[CHAPITRE III]

L’ÉGYPTE ARCHAÏQUE

Les grands travaux exécutés dans la vallée du Nil au cours du siècle dernier avaient amené la découverte d’un tel nombre de monuments datant des époques historiques, édifices, sculptures, peintures, objets d’art, inscriptions, instruments de toute sorte, que l’attention des égyptologues devait nécessairement se concentrer sur ces restes pharaoniques et ne pas aller chercher plus loin des documents dont, malgré leur abondance considérable, on connaissait à peine l’existence et dont surtout on ne pouvait encore soupçonner la valeur. On se contentait de relever les grands monuments apparents, temples ou tombeaux, de fouiller des nécropoles riches et le plus souvent bien connues, on ne se livrait pas encore à une exploration méthodique du pays et l’on n’accordait aucune attention à des objets sans grande apparence, les silex taillés, que dans d’autres contrées on recueille avec tant de soin et qu’ici on ne se donnait même pas la peine de ramasser. Il est vrai cependant que des archéologues, comme Arcelin et le Dr Hamy, au cours d’un voyage dans la vallée du Nil, en avaient réuni un certain nombre et avaient cru pouvoir parler du préhistorique égyptien et d’un âge de la pierre, d’après ces documents qui étaient du reste trop insuffisants pour qu’on pût en tirer des conclusions sérieuses; les égyptologues n’eurent donc pas de peine à leur prouver de la façon la plus péremptoire que ces instruments n’avaient rien de préhistorique: n’avait-on pas, en effet, trouvé des silex taillés dans des tombes de la XIIme dynastie?

La question semblait donc jugée et, si invraisemblable que cela paraisse maintenant, on croyait qu’il n’existait en Egypte aucun monument, aucun objet datant d’une époque antérieure à celle du fabuleux Ménès: les deux premières dynasties humaines n’ayant laissé aucune trace autrement que dans la tradition, à plus forte raison la période qui les précédait devait-elle rester à jamais inconnue. On devait cependant admettre que dans un pays où tout se conserve, comme l’Egypte, il eût été naturel qu’on retrouvât quelque chose au moins des débuts d’une civilisation aussi originale, et on en était venu, pour expliquer en une certaine mesure cette lacune apparente, à émettre l’hypothèse que les ancêtres directs des Egyptiens avaient pu se développer ailleurs, dans le Bahr-bela-mà, par exemple, le fleuve sans eau, une vallée du désert libyque, ou bien dans le pays des Somâlis ou plus loin encore. Par conséquent, et malgré les affirmations catégoriques des Egyptiens d’époque historique, la civilisation égyptienne ne pouvait être autochtone: une lacune insondable devait précéder l’histoire, il ne pouvait être question de paléolithique ni de néolithique, l’Egypte n’avait jamais connu l’âge de la pierre, et tout au plus pouvait-on considérer les premières dynasties comme appartenant à la période du bronze.

On en était là quand, vers 1896, cette théorie simpliste reçut de plusieurs côtés à la fois un choc qui devait non seulement l’ébranler, mais l’enterrer à tout jamais. A ce moment, des fouilles entreprises dans des endroits encore inexplorés vinrent révéler à MM. Petrie et Amélineau l’existence de civilisations très différentes de celles qu’on connaissait, tandis que les recherches plus méthodiques de M. de Morgan l’amenaient à la certitude qu’il s’agissait là d’une révélation inattendue, celle du préhistorique égyptien auquel personne ne voulait croire. Du même coup l’on voyait réapparaître les premiers habitants du pays avec leurs armes de silex, leur céramique très particulière, leurs tombeaux et même leurs villages, et les rois des deux dynasties encore inconnues, avec le métal et les premiers monuments de l’écriture hiéroglyphique. Les preuves étaient si évidentes qu’en peu de temps tous les égyptologues se rallièrent aux nouvelles théories établies par M. de Morgan, les confirmèrent et les complétèrent par d’autres recherches, si bien que maintenant on peut se rendre compte de façon à peu près certaine de ce qu’étaient les plus anciens occupants de la vallée du Nil.


L’époque préhistorique ne se présente pas en Egypte, comme dans nos pays européens, avec des divisions nettement marquées qui sont caractérisées par les procédés employés dans la fabrication des armes et des outils et par la forme même de ces derniers. A peine peut-on faire un groupe distinct pour les instruments les plus anciens et les plus rudimentaires, qui correspondent à peu près comme type et comme taille à notre Chelléen, mais à partir de cette époque très reculée, tous les silex présentent à peu de chose près le même caractère: si nous les comparons aux silex européens, ils pourraient se ranger aussi bien dans les séries paléolithiques que dans le néolithique. Les noms de Moustérien, Solutréen, Magdalénien, qui s’appliquent chez nous à des périodes bien définies, très différentes les unes des autres, ne correspondent à rien en Egypte, et leur emploi n’aurait aucune raison d’être pour tout ce qui concerne les origines de ce pays.

Si donc nous mettons à part une première période, celle du paléolithique proprement dit, une civilisation qui a dû être interrompue brusquement par un cataclysme quelconque, nous trouvons ensuite des séries de monuments préhistoriques qui, malgré leur grande variété, présentent une parfaite homogénéité. Les seules différences que nous pouvons remarquer dans la fabrication des outils de pierre sont de nature purement locale, ainsi les silex du Fayoum ne sont pas les mêmes que ceux de Negadah, pas plus que ceux d’Hélouan ne ressemblent à ceux d’Abydos ou d’autres endroits, mais il n’y a pas lieu de tirer de ce fait des conclusions au point de vue chronologique, car rien ne peut faire croire que les uns soient antérieurs aux autres. Les ateliers employaient des procédés légèrement différents, et surtout des modèles qui variaient d’un endroit à l’autre; les uns, dans les lieux où les habitants se livraient principalement à la chasse ou à la pêche, faisaient surtout des armes, couteaux, pointes de lances, de javelots ou de flèches, tandis que les autres, dans les centres agricoles, fabriquaient plutôt des outils, mais ces différences sont de nature géographique et non historique, et on ne peut en tenir compte pour scinder la période quaternaire en un plus ou moins grand nombre d’époques distinctes.

L’évolution de la céramique, chez les peuples primitifs, suit toujours une marche parallèle à celle des instruments de pierre, et l’on peut, par ce moyen, contrôler les conclusions fournies au point de vue historique par l’étude de la forme et des procédés de fabrication des silex. Il en est de même en Egypte, c’est-à-dire que dans le domaine de la céramique archaïque, on remarque bien un développement, un progrès, mais cette transformation est lente, graduelle, sans secousses. Les anciens modèles cèdent la place à de nouveaux, mais pas de façon brusque; ils coexistent pendant longtemps et se retrouvent les uns à côté des autres dans les mêmes tombes. On peut arriver à constater que tel type est plus ancien que tel autre, on ne peut dire qu’il caractérise une époque ou une phase de la civilisation préhistorique. La céramique égyptienne est du reste tout à fait spéciale et très différente de toutes celles qu’on rencontre en Europe aux époques primitives, aussi n’y retrouve-t-on aucun des caractères spécifiques qui permettent aux préhistoriens de classer ces dernières: les potiers égyptiens avaient poussé cet art à un haut degré de perfection dès les plus anciens temps, et nous leur devons des séries très variées, tant au point de vue de la technique que de la forme et de la décoration.

La céramique, qui est un des éléments les plus importants pour la classification des restes préhistoriques, ne donne donc lieu ici à aucun rapprochement, et nous devons nous en tenir aux données que nous fournissent les armes et les outils de pierre; or nous avons vu que tous ces objets sont en pierre taillée et qu’ils se rattachent, pour les formes comme pour les procédés de taille à nos instruments paléolithiques et néolithiques en silex, tout spécialement aux types du Solutréen et du Moustérien. Ce qui caractérise chez nous la période néolithique, l’âge de la pierre polie, manque absolument en Egypte: on a récolté dans ce pays, pendant ces dernières années, des centaines de mille et peut-être des millions de silex, et dans cette masse énorme on aurait peine à trouver cent haches polies, ou autres outils pouvant rentrer dans la même catégorie. Nous ne constatons cependant aucune solution de continuité entre la période dite préhistorique et celle des débuts de l’histoire, aussi pouvons-nous dire avec certitude que non seulement il n’y a pas de divisions spéciales à établir dans l’époque paléolithique, mais qu’il n’y a même pas lieu de distinguer celle-ci de l’âge néolithique. Si donc nous devions conserver ces deux noms qui ont une certaine valeur pratique pour la classification, il faudrait leur donner, pour tout ce qui concerne l’Egypte, un sens un peu différent de celui qu’ils ont pour l’Europe, réserver le mot paléolithique aux objets les plus anciens, à ceux qui pour la forme et la facture se rapprochent du chelléen, et ranger tout le reste dans l’âge néolithique ou même plutôt énéolithique qui précède immédiatement l’âge historique.

Dans nos pays septentrionaux, où le développement des peuples suivit une marche toute différente, on range encore dans le préhistorique la période des métaux et l’on fait succéder l’âge du cuivre, l’âge du bronze, puis l’âge du fer, à celui de la pierre. Ici il n’y a aucune distinction semblable à établir puisque les dynasties thinites suivent immédiatement l’âge de la pierre, sans aucune transition apparente: les Egyptiens prédynastiques sont déjà en possession des métaux, ou tout au moins du cuivre qu’ils emploient presque sans alliage et qu’ils arrivent peu à peu à travailler avec la plus grande habileté, en même temps qu’ils poussent l’industrie du silex à un degré de perfection qui ne fut atteint en aucun endroit du monde. C’est donc au cours de l’époque précédant immédiatement l’histoire que les Egyptiens apprirent à connaître le cuivre, dont l’usage ne remplaça que très lentement celui de la pierre taillée; c’est aussi tout à fait graduellement que les métallurgistes arrivèrent à doser les alliages grâce auxquels ils devaient obtenir le bronze, très supérieur au cuivre pur. Quant au fer, nous n’avons aucun document qui nous permette de fixer l’époque à laquelle il fut introduit dans la vallée du Nil. Il n’y a donc en Egypte ni âge du cuivre, ni âge du bronze, ni âge du fer, à proprement parler: la première de ces trois divisions se confond avec la période prédynastique, et les deux autres, qui ne sont pas nettement caractérisées, appartiennent à l’époque historique.

Ménès, le fondateur de la monarchie pharaonique, symbolise pour nous le début d’une civilisation nouvelle, l’organisation définitive du pays, et les premiers documents écrits qui paraissent à ce moment-là, montrent bien qu’une ère nouvelle commence. La transformation ne s’opéra cependant pas d’une façon subite dans tous les domaines, elle se fit graduellement, lentement, comme dans les périodes précédentes, car l’Egypte a toujours été et sera sans doute toujours le pays le moins révolutionnaire qu’il y ait au monde. Dans la vie civile surtout, que nous connaissons fort bien, puisque une grande quantité d’objets de toute sorte nous sont parvenus, le progrès est presque insensible, la céramique est à peu près la même qu’auparavant, à peine un peu détrônée par l’usage toujours plus répandu des vases de pierre, et l’on devait continuer pendant de longs siècles encore à fabriquer des armes et des outils en silex, bien qu’on connût déjà fort bien les instruments de métal, dont la supériorité était évidente. Enfin, si les rois et les grands personnages commencent à se faire construire des tombeaux monumentaux et adoptent des coutumes funéraires plus compliquées, les populations rurales continuent à creuser à la limite des sables du désert de petites fosses pour leurs morts, qu’ils ensevelissent accroupis et couchés sur le côté, ou démembrés complètement, avec le même mobilier funéraire que par le passé.

J’ai employé jusqu’ici, pour désigner les âges primitifs de l’Egypte, le mot de préhistorique, mais, en ce qui concerne ce pays, ce mot a une signification trop précise et indique une scission trop nette avec le temps où commence l’histoire proprement dite; or, comme nous l’avons vu, cette scission n’existe pas en Egypte. Le terme d’âge de pierre ne convient pas non plus, puisque l’emploi des instruments de silex est encore constant sous les premières dynasties et se perpétue jusqu’au Moyen Empire. J’adopterai donc dorénavant un terme plus élastique et dont le sens est néanmoins très clair, celui de période archaïque, qu’on emploie maintenant de préférence, et je diviserai cette période en deux groupes comprenant, l’un, les âges les plus anciens, l’éolithique et le paléolithique, l’autre, l’époque beaucoup plus connue, précédant immédiatement les dynasties, et qu’on peut appeler prédynastique.

I. PALÉOLITHIQUE

Les vestiges des tout premiers habitants de l’Egypte sont rares et incertains. La tendance actuelle est de rechercher partout la trace de l’homme tertiaire; à défaut de preuves absolument convaincantes de son existence, comme le serait la découverte d’un squelette dans une couche géologique appartenant à cette période, on voudrait retrouver des indices de son activité sur la terre, aussi a-t-on créé la classe des éolithes, les instruments de l’homme antérieur à l’âge paléolithique. Ces éolithes sont de simples galets de silex ou des éclats accidentels sur lesquels on remarque ou croit remarquer des traces d’usage, et qui auraient été les premiers instruments de l’homme alors qu’il ne savait pas encore tailler la pierre et devait se contenter des éclats naturels, plus ou moins appropriés à ses besoins, qu’il trouvait sur le sol. Ce n’est pas ici le lieu de discuter cette théorie toute générale, qui est encore très sujette à controverse; nous nous bornerons à constater qu’elle a aussi été appliquée à l’Egypte et qu’on a recueilli dans ce pays un certain nombre d’échantillons de ces éolithes qui ont évidemment pu être employés par des hommes encore à l’état de sauvagerie, comme marteaux, grattoirs ou couteaux, bien que rien ne le prouve de façon absolue.

Les silex taillés du type chelléen se retrouvent non seulement en Europe, mais un peu partout, en Palestine, aux Indes, chez les Touaregs; on en rencontre aussi en Egypte, sinon en grande abondance, du moins assez fréquemment. L’objet le plus caractéristique de cette époque est, ici comme dans les autres gisements, le coup-de-poing, un grand galet de silex amygdaloïde, sur lequel on a enlevé par percussion de gros éclats, de manière qu’une des extrémités forme une pointe plus ou moins prononcée, tandis que l’autre reste arrondie et épaisse, et sert de poignée. A côté de cet instrument qui en même temps est une arme dangereuse, on trouve encore des outils plus petits, ayant pu servir de hachettes ou de racloirs; et surtout des pointes ou poinçons, parfois très aigus, du même travail un peu rudimentaire, sans retouches fines.

Ces silex se trouvent soit à la surface du sol, sur les plateaux couronnant les premiers contreforts du désert et au sommet des petits monticules qui sont situés un peu au-dessous, soit dans les alluvions entraînées par les pluies jusque dans la vallée, très rarement dans la zone sablonneuse qui sépare les terres cultivables de la montagne. On en a découvert depuis les environs de la 1re cataracte jusque près du Caire, ainsi que sur les routes qui conduisent à travers le désert vers les oasis, et enfin, ce qui est plus important au point de vue de la date, dans les alluvions très anciennes, contemporaines du commencement de l’époque quaternaire, qui est en effet le moment où l’on place l’âge chelléen. D’après la position où ont été trouvés ces silex, on pourrait conclure que les Egyptiens primitifs habitaient de préférence, non pas dans la vallée même, mais sur les monticules avoisinants et sur la crête des montagnes peu élevées qui bordent le désert. Nulle part on ne voit de traces d’habitations construites; ils devaient donc vivre soit en plein air, soit sous de légers abris en branchages. C’est sur ces plateaux, où les indigènes trouvaient en abondance les rognons de silex qui servaient à la fabrication de leurs outils, qu’ils établissaient leurs ateliers de taille: ainsi le plateau qui sépare la Vallée des Rois du cirque de Deir-el-Bahari, en face de Louxor, où l’on trouve encore en quantité des éclats n’ayant sans doute jamais servi et qui doivent être considérés comme des déchets de fabrication. La réalité est sans doute un peu différente, et si nous ne sommes pas mieux renseignés sur cette population primitive, sur son habitat et ses coutumes funéraires, c’est pour la raison qu’elle est antérieure à un de ces bouleversements géologiques qui dévastèrent et dépeuplèrent une partie du monde et qui sont restés célèbres dans la tradition sous le nom de Déluge. L’Egypte en particulier fut atteinte, la vallée fut entièrement submergée pendant une période dont nous ne pouvons évaluer la durée et toute trace d’occupation humaine fut effacée; les hauts plateaux stériles et le désert émergeaient encore, mais nous ne savons si quelques restes de la population purent s’y maintenir pour former le noyau de la race égyptienne prédynastique, ou si celle-ci vint d’ailleurs quand la région redevint habitable.

II. PRÉDYNASTIQUE

A. MONUMENTS

Autant cette première période est encore obscure, autant les documents abondent pour celle qui la suit, et qui, précédant immédiatement l’époque historique, est souvent désignée par le nom de prédynastique. Ces documents peuvent se classer en trois catégories, dont les données combinées nous fournissent des renseignements d’ensemble et même de détail sur l’état de la vallée du Nil avant les Pharaons. Ce sont d’abord les objets épars à la surface du sol, les silex, puis les vestiges des établissements humains, monticules de débris où l’on reconnaît la trace des villages primitifs, et enfin les tombeaux qui nous donnent, en plus des renseignements anthropologiques, des lots très considérables de céramique, l’élément le plus important pour la classification générale. Nous prendrons l’un après l’autre chacun de ces points avant d’aborder l’ethnographie proprement dite, l’étude de la race prédynastique et de sa civilisation.


Silex

Les couches sédimentaires qui bordent la vallée du Nil sont extrêmement riches en rognons de silex, qui atteignent parfois de très grandes dimensions; sur les plateaux, le sol est couvert de galets de silex, d’agate et de cornaline. Naturellement la qualité de la pierre varie suivant les endroits, mais partout elle se prête à la taille et les premiers habitants du pays avaient sous la main, d’un bout à l’autre du pays, la matière première de laquelle ils pouvaient tirer leurs armes et leurs outils. C’est vers le nord de l’Egypte, au Fayoum en particulier, que le silex est le moins abondant, mais les cailloux du diluvium peuvent le remplacer, et les indigènes en ont tiré un très bon parti.

Quelle que soit la matière employée, qu’il s’agisse du beau silex blond translucide d’Abydos, du silex brun de Louxor ou du grossier galet du Fayoum, le procédé de taille est toujours le même, et ne diffère pas de celui qui a été en usage dans le monde entier. Le nucleus, ou noyau préparé pour l’enlèvement des éclats, s’obtenait d’une façon très simple: on brisait une partie d’un rognon de silex ou d’un galet, de manière à déterminer une surface unie servant de plan de frappe, puis on enlevait des éclats normalement à cette surface, en se servant d’un percuteur, boule de pierre dure employée comme marteau; les premiers éclats, portant une partie de la gangue, étaient mis au rebut, et les suivants employés pour divers usages selon leur forme et leur dimension; ceux qui étaient longs et minces devenaient des couteaux, ceux qui étaient épais et larges, des haches ou des herminettes, les petits donnaient des ciseaux, des poinçons, des pointes de flèches; tous devaient subir de longues et soigneuses retouches. On travaillait ces éclats soit par percussion, soit par pression le long des arêtes au moyen d’un autre silex, et les Egyptiens étaient arrivés très loin dans cet art et modelaient pour ainsi dire leurs silex au moyen de ces petites retouches, de manière à leur donner exactement la forme voulue. A côté de ces instruments, certains éclats, très minces et naturellement tranchants, pouvaient être utilisés, presque sans retouches, comme outils, grattoirs ou couteaux.

On trouve de tout cela dans les gisements de silex égyptiens, sur la bande sablonneuse qui s’étend d’un bout à l’autre du pays, entre les terres arrosées et cultivées et les premiers contreforts de la montagne: d’abord les percuteurs, boules qui ont en général la grosseur d’une pomme et qui portent des traces très évidentes d’usage, puis les nuclei à tous les états, depuis celui qui a été mis au rebut après qu’on en eut détaché quelques éclats seulement, jusqu’à celui qui, complètement épuisé, n’est plus qu’un petit noyau conique à facettes; ensuite les éclats eux-mêmes, les uns, informes ou mal venus, rejetés comme inutilisables, les autres, très tranchants et sans retouches ou retravaillés seulement à une extrémité; enfin les outils brisés au cours de la fabrication par suite d’un accident, et ceux qui portent la trace d’un long emploi ou qui, très usés, ont été retaillés pour pouvoir être employés de nouveau.

Chaque localité, chaque gisement a pour ainsi dire son propre type, ou ses types de silex taillés, et l’on ne peut en tirer des conclusions au point de vue de la classification chronologique; il est possible, probable même, que dans beaucoup de ces endroits, la fabrication se soit continuée sans grande modification, pendant des siècles ou des milliers d’années, comprenant non seulement toute la période archaïque, mais empiétant aussi sur les époques historiques. Nous aurons l’occasion de revenir plus loin sur les différents modèles d’outils et d’armes, sur leurs formes et leur emploi.


Villages

Dans les mêmes régions, en bordure de la vallée, à la lisière du désert, on remarque en certains endroits de légères surélévations qui se distinguent à peine du sable environnant par une teinte un peu plus foncée. Quelques coups de pioche suffisent pour constater qu’il y a là quelque chose de tout à fait analogue à ce que dans nos stations préhistoriques européennes, celles du Danemark en particulier, on appelle des Kjoekkenmoeddings, ou «débris de cuisine»; ce sont en effet des vestiges d’établissements humains, datant d’une époque où les populations étaient déjà plus ou moins sédentaires, mais où elles ne savaient pas encore construire de vraies maisons: ces restes sont beaucoup trop importants pour être ceux de simples campements provisoires et passagers, et contiennent des quantités de détritus qui ont dû mettre fort longtemps à s’amonceler. D’un autre côté on ne rencontre pas dans ces monticules de décombres la moindre trace de mur, ni en pierre, ni en briques crues, ni même en terre pilée: les constructions devaient donc être très légères, en bois ou même en branchages, de simples huttes du modèle le plus primitif, suffisantes du reste dans un climat aussi chaud.

Ces amas de détritus ne renferment guère d’objets en bon état, à part quelques outils de silex, mais ils nous livrent des renseignements très importants sur la vie même de ces peuplades de l’Egypte prédynastique; os d’animaux d’après lesquels on peut, en partie, reconstituer la faune de l’Egypte à cette époque, excréments de bestiaux montrant qu’on s’occupait d’élevage, traces de céréales grâce auxquelles nous apprenons qu’on connaissait déjà l’agriculture. Ces documents qui ont si peu d’apparence et paraissent négligeables sont donc extrêmement précieux, puisqu’ils font connaître les occupations ordinaires, la nourriture, la vie privée des premiers Egyptiens.


Tombeaux

Si nous ne connaissons qu’un petit nombre de ces restes de villages, dont la plupart ont dû entièrement disparaître ou bien sont trop peu apparents pour qu’on puisse les distinguer, nous avons en revanche une quantité considérable de sépultures appartenant à la même époque. Ces tombes ne sont jamais isolées, mais forment des nécropoles plus ou moins vastes, situées elles aussi au bord du désert, près des terrains cultivés, donc à proximité immédiate des habitations des vivants: en effet, chaque fois que nous reconnaissons l’emplacement d’un kjoekkenmoedding, nous sommes sûrs de trouver à peu de distance, quelques centaines de mètres à peine, un cimetière qui est vraisemblablement celui des habitants du village.

Ces nécropoles d’un type tout spécial ont très longtemps passé inaperçues et elles semblent en effet, au premier abord, fort difficiles à reconnaître. C’est avec le jour frisant du soir ou du matin qu’on peut le mieux distinguer ces groupes de dépressions très légères, à peine perceptibles en plein soleil, qui sont à la surface plus ou moins inégale du terrain le seul indice extérieur des tombeaux archaïques. Les sépultures sont de simples fosses creusées dans les bancs de cailloux roulés qui s’étendent au pied de la montagne et qui forment un terrain suffisamment consistant pour qu’il ne fût pas nécessaire de soutenir, au moyen d’un mur ou d’un enduit, les bords de l’excavation: leur forme générale est irrégulière, à peu près ovale ou même presque ronde, et leur profondeur d’un mètre à deux au plus, tandis que l’ouverture dépasse à peine un mètre cinquante dans sa plus grande dimension. A côté de celles-là il en existait de plus grandes, à peu près rectangulaires et atteignant jusqu’à quatre mètres sur deux, sans que la profondeur en soit augmentée. Après l’ensevelissement, les grandes comme les petites fosses étaient simplement comblées avec du sable et des galets et se confondaient avec le terrain environnant; il n’y a jamais la moindre superstructure, pas même une pierre tombale.

Les dimensions des petites tombes, qui sont de beaucoup les plus nombreuses, ne permettaient pas d’y déposer le mort étendu tout de son long, comme on le fit plus tard pour les momies aux époques historiques; les coutumes funéraires étaient en effet très différentes et nous pouvons distinguer deux stages, deux modes d’ensevelissement qui semblent correspondre à deux périodes. Dans les plus anciennes sépultures, le mort est couché sur le côté gauche, dans la position dite embryonnaire ou assise, c’est-à-dire avec les membres repliés de manière que les mains se trouvent devant la figure, les genoux à la hauteur de la poitrine et les pieds près du bassin. Etant donnée l’orientation des tombeaux, qui du reste n’est pas partout rigoureusement exacte, la tête est généralement au sud la face tournée vers l’ouest.

Le deuxième mode d’inhumation, qui paraît être un peu plus récent, quoique appartenant toujours à la période prédynastique, est beaucoup plus curieux: ici, et la chose a été constatée dans de très nombreuses tombes, le corps était entièrement démembré avant d’être déposé dans la fosse; les os ne sont ni cassés ni coupés, mais ils sont placés pêle-mêle, et souvent il en manque un certain nombre. Il ne s’agit pas d’un dépècement du mort au moment du décès, ni de cannibalisme, comme on pourrait le croire, mais d’une coutume qui se retrouve ailleurs qu’en Egypte, dans tout le bassin de la Méditerranée, en Crète, dans les îles de l’Archipel, au sud de l’Italie, celle de l’inhumation secondaire: on enterrait provisoirement le mort, puis au bout de deux ou trois ans, quand les chairs s’étaient putréfiées et désagrégées, on l’exhumait et on rassemblait les os pour les déposer dans le tombeau définitif. La transition entre ces deux coutumes funéraires, qui paraissent si différentes, est marquée par certaines tombes où le corps est replié et couché sur le côté, mais où la tête est séparée du tronc et posée n’importe où, à côté du bassin, par exemple. Les vertèbres étant intactes, il ne peut être question de décapitation brutale, mais il s’agit sans doute simplement d’inhumations secondaires où l’on n’avait pas pratiqué la désarticulation complète.

Avant de les déposer dans le tombeau, on cousait les corps dans des peaux de gazelle ou bien on les enveloppait dans des nattes de jonc; sur quelques os, on a même relevé des traces de bitume, et nous pouvons sans doute reconnaître dans ce fait la première tentative de momification. Dans les tombes à inhumation secondaire, les cadavres démembrés étaient parfois enfermés dans de très grands vases larges du bas, avec une petite ouverture seulement à la partie supérieure, ou dans de vraies cistes rectangulaires en argile crue. Ailleurs un vase d’une forme toute différente, sorte d’immense coupe très profonde, est posé à l’envers sur le corps replié et le recouvre complètement. Enfin, quelques-unes des grandes tombes renfermaient non pas un seul, mais deux et même trois cadavres, simplement posés les uns sur les autres, et dans les sépultures à inhumation secondaire on rencontre quelquefois deux crânes et un nombre d’os très insuffisant pour former deux corps, ou le contraire.

Si, dans la plupart des nécropoles, les tombes à corps replié sont nettement séparées de celles à corps démembré, il en est d’autres où les divers types de sépulture sont mélangés, aussi ne pouvons-nous savoir avec une certitude absolue si ces deux modes d’inhumation appartiennent à deux races ou à deux époques différentes. Il semble cependant que nous devions adopter la deuxième hypothèse plutôt que la première, bien que les anthropologistes ne soient pas encore arrivés à des résultats très concluants au sujet de la question des races. Les os sont presque toujours bien conservés, et on a recueilli une très grande quantité de crânes en bon état, dont beaucoup même portent encore leurs cheveux, et qui peuvent être l’objet de mensurations très exactes, aussi pouvons-nous avoir l’espoir d’être une fois au clair sur cette question si importante.


Mobilier funéraire

Le mobilier funéraire est plus ou moins riche suivant les tombes, et comporte des objets de plusieurs espèces disposés au fond de la fosse, autour du mort. Le choix même de ces objets montre clairement que ces Egyptiens d’avant l’histoire se faisaient déjà des idées très précises sur la vie d’outre-tombe et croyaient à la survivance, sinon de l’âme, du moins de la personnalité des défunts: pour leur assurer la subsistance matérielle, la nourriture, on mettait à côté d’eux des vases contenant des vivres, des grains, des viandes, et sans doute aussi de l’eau ou d’autres liquides dont nous ne retrouvons naturellement plus trace; des armes leur permettaient de lutter contre les ennemis qu’ils pouvaient rencontrer dans l’autre monde, et des ornements de corps, de se parer comme ils le faisaient sur la terre.

Les vivres que le mort emportait avec lui dans la tombe étaient surtout des viandes, et spécialement des têtes et des gigots de gazelle, dont on retrouve fréquemment les os à côté du squelette du défunt; les végétaux sont moins bien conservés, mais on reconnaît encore au fond des vases, et surtout des vases en terre grossière, des traces non équivoques de céréales, d’orge en particulier. Ces renseignements ne font du reste que confirmer ceux que nous donnent les kjoekkenmoeddings.

On ne trouve pas des armes dans tous les tombeaux, et dans ceux qui en contiennent, elles ne sont jamais qu’en petit nombre; généralement même il n’y en a qu’une seule, placée à portée de la main du mort, devant sa figure. Ces armes sont par contre d’une grande beauté et d’une exécution très supérieure à celle des silex qu’on trouve à la surface du sol: ce sont le plus souvent de longues lances droites finement retouchées qui pouvaient servir de poignards, des couteaux légèrement recourbés, au tranchant très affilé, des pointes de lances ou de javelots à double pointe et à tranchant, ou de forme lancéolée, et parfois des pointes de flèches. Les outils tels que racloirs, grattoirs, poinçons, sont très rares dans les tombes, mais, par contre, on trouve des instruments de pêche, comme des harpons, et ce fait permet de supposer que les armes données au mort étaient destinées, non seulement à le mettre à même de réduire par la force les ennemis qui pouvaient se trouver sur son chemin, mais surtout à lui permettre de chasser et de pêcher dans l’autre monde, tant pour assurer sa subsistance que comme délassement.

Les objets d’ornement sont abondants, mais presque toujours très simples, exécutés de façon sommaire dans des matières qui n’ont rien de précieux: ainsi les colliers à plusieurs rangs qui tombaient sur la poitrine étaient composés de perles irrégulières de forme et de grosseur. Ces perles, en terre cuite, en calcaire, en pierres dures, telles que la cornaline, l’agate, le silex, étaient presque toujours travaillées de façon grossière et malhabile; on en trouve aussi qui sont faites de morceaux de coquilles ou de petits oursins fossiles, percés d’un trou. Les bracelets sont plus soignés, ils sont soit en nacre, soit en ivoire, et on les obtenait en sciant la partie inférieure d’une dent d’éléphant à l’endroit où elle est creuse, ou le bas d’une grande coquille univalve de la famille des trochidés; d’autres enfin sont en silex, évidés avec une dextérité qui montre jusqu’à quel point ces populations avaient poussé l’industrie de la pierre taillée. Les femmes portaient des peignes hauts et étroits en ivoire ou en os, dont la partie apparente, au-dessus de la chevelure, était généralement surmontée d’une figure ornementale. Enfin un certain nombre de pendeloques, percées d’un trou, également en os ou en ivoire, parfois en pierre, servaient en même temps d’ornements et d’amulettes.

Dans beaucoup de sépultures on voit à côté de la tête du mort une plaque en schiste vert qui affecte les formes les plus diverses; les unes sont taillées en losange, en rectangle ou en carré, les autres découpées de manière à imiter le profil d’un animal, hippopotame, tortue, poisson, oiseau. La signification de ces objets est encore très incertaine, bien que d’habitude on les considère comme des palettes à broyer le fard vert qu’hommes et femmes se mettaient autour des yeux, à cause d’une petite dépression qui existe en effet sur certaines des plaques en losange et qui contient parfois des traces de couleur verte; la forme étrange donnée à beaucoup de ces plaques, le fait qu’elles sont percées d’un trou de suspension, les décorations animales gravées à la pointe, qui les ornent quelquefois, et surtout l’analogie avec les grandes plaques de schiste d’époque thinite, qui étaient couvertes de sculptures et se trouvaient déposées dans les sanctuaires et non dans les tombes, m’engagent à y voir des talismans ou des sortes de fétiches plutôt que des objets usuels.

C’est sans doute aussi à titre de talisman qu’on déposait parfois dans les tombes des figurines d’hippopotame en argile: le monstre mis ainsi au service du mort pouvait lui rendre bien des services et le protéger de bien des dangers.


Céramique

C’est également des tombeaux que sont sorties ces séries extraordinairement complètes de vases qui nous permettent d’établir une certaine classification dans la période prédynastique, ou tout au moins de suivre en quelque mesure le développement de la civilisation. Toute cette céramique, qui est particulière à l’Egypte et qu’on ne peut comparer à celle d’aucun autre pays, dénote, dès l’apparition des plus anciens exemplaires, une habileté remarquable et une longue pratique du métier chez les potiers égyptiens: les vases sont absolument réguliers de forme et d’épaisseur et il faut un examen minutieux pour arriver à reconnaître qu’aucun n’a été fait au tour et que tous sont modelés à la main.

Le plus ancien type est celui de la poterie rouge à bord noir, qui est extrêmement fréquent et comprend des vases de plusieurs formes: la coupe profonde, le gobelet, le vase ovoïde à fond plat ou pointu, à large ouverture. Ces vases sont faits en une sorte d’argile très fine mélangée de sable, enduits à l’extérieur d’une légère couche d’hématite et lissés au polissoir, puis cuits dans un feu doux, posés l’ouverture en bas sur les cendres du fourneau; la cuisson faite de cette manière donne une pâte légère et friable; la couverte exposée à une chaleur plus forte près de l’orifice se désoxyde en cet endroit et devient d’un beau noir très brillant, tandis que le reste du vase garde la teinte rouge foncé.

La poterie rouge uniforme est exactement semblable à l’autre comme matière, mais le procédé de cuisson, un peu différent, empêche la formation du bord noir; tout le vase reste alors extérieurement d’une couleur absolument régulière, d’un beau rouge lustré. Ce type de poterie qui est, à peu de chose près, contemporain du type rouge à bords noirs, présente des formes un peu différentes: à côté de l’écuelle creuse et du vase ovoïde, on trouve la bouteille ventrue à fond plat et à col étroit et le petit vase globulaire. A un certain moment, on employa ce genre de céramique pour faire des vases de formes bizarres, les uns aplatis, les autres jumelés, d’autres encore en forme de poisson ou d’oiseau; ce ne fut du reste là qu’une mode qui ne se prolongea que sur une période assez brève.

Un autre dérivé de cette céramique rouge, qui est presque aussi ancien qu’elle mais ne dura pas aussi longtemps, est la céramique rouge à décor blanc. Le fond est toujours d’un beau rouge lustré sur lequel se détache, en lignes blanches mates, une ornementation empruntée au travail de la vannerie, chevrons, lignes pointillées et entre-croisées, et parfois même quelques représentations animales très sommaires. Les formes employées de préférence pour ce genre de poterie sont les coupes profondes, arrondies ou à fond plat, et les vases allongés, renflés à la partie inférieure, parfois très étroits du haut.

La poterie blanche, qui est en réalité plutôt d’un jaune rosé est plus récente et se perpétue jusqu’à l’époque thinite. La pâte en est plus fine, en argile moins mélangée de sable, la cuisson meilleure; quant aux formes elles sont peu variées. Il n’y a en somme guère qu’un type, qui va en se transformant progressivement: les vases les plus anciens sont presque globulaires avec une ouverture très étroite et deux petites saillies serpentant sur la panse et formant anses. Peu à peu, la panse se rétrécit, l’ouverture s’agrandit, les saillies s’allongent et se rejoignent pour former un cordon circulaire en relief et finalement le vase devient cylindrique. Parfois il est décoré de traits rouges entre-croisés.

La classe la plus intéressante de la céramique archaïque est certainement celle des vases décorés de peintures rouges, qui sont semblables comme pâte et comme cuisson à ceux de la catégorie précédente, mais dont la facture est plus soignée et les formes différentes. Ces vases sont globulaires, souvent presque aussi larges que hauts, avec un fond plat, une ouverture assez large et de toutes petites anses percées d’un trou servant à les suspendre; d’autres sont sphéroïdes, un peu aplatis, et munis des mêmes petites anses. Ces derniers, décorés de cercles concentriques ou de points rouges, imitent les vases en pierre dure que nous voyons rarement à cette époque mais que nous retrouverons à la période thinite en grande abondance, tandis que les autres, qui portent de petits traits horizontaux ou des lignes droites ou sinueuses, rappellent plutôt les ouvrages en vannerie. Enfin sur les plus grands de ces vases, on trouve une décoration d’un caractère tout différent, mais toujours tracée en rouge au pinceau, avec une assez grande sûreté de main: ce sont soit des végétaux, des aloès plantés dans des vases, soit des théories d’animaux, autruches ou chèvres sauvages, soit encore des représentations qui paraissent figurer de grands bateaux avec leurs rames, leurs enseignes, leurs superstructures, plutôt que, comme on l’a cru, des villages ou des fermes.

Il faut encore citer deux autres classes de poteries, et d’abord celle des vases en terre brunâtre grossière, façonnés sans grand soin pour les usages de la vie courante, et qui affectent diverses formes; on ne voit guère ces pots et ces cruches que dans les derniers temps de la période archaïque. Quant aux vases en terre noire ou brun foncé, à décor incisé et rempli d’une pâte blanchâtre, dont on ne trouve que de rares exemplaires en Egypte, à cette époque aussi bien que sous l’Ancien et le Nouvel Empire, ils n’ont rien d’égyptien, mais appartiennent à un type connu, répandu surtout dans les pays au nord de la Méditerranée. Il s’agit donc d’objets d’importation dont ni la matière, ni la facture, ni la décoration en lignes droites irrégulières et en points, n’ont de rapport avec quoi que ce soit qui provienne de la vallée du Nil.

Nous avons vu des vases en terre, de forme globulaire ou sphéroïde dont la décoration prétendait imiter la matière de ces vases en pierre dure que nous trouverons en grande abondance sous les deux premières dynasties. Ces vases de pierre devaient donc nécessairement exister à la période prédynastique, mais ceux qui nous sont parvenus sont en nombre extrêmement restreint. C’étaient sans doute des ustensiles très précieux, et cette raison suffit pour expliquer les imitations peintes. Par contre, les matières moins dures que le porphyre ou le basalte et qui se laissent plus facilement travailler, comme le calcaire et l’albâtre, sont déjà d’un emploi très fréquent, et les indigènes y ont taillé avec habileté des vases cylindriques et des coupes de toutes formes et de toutes dimensions.

B. CIVILISATION

Après avoir ainsi passé en revue les nombreux documents que nous possédons maintenant sur la période archaïque, il nous reste à voir quels sont les renseignements utiles que nous pouvons en tirer pour la connaissance des Egyptiens prédynastiques et de l’état de leur civilisation.


Le pays

Aujourd’hui la vallée du Nil forme une longue et étroite plaine de terres cultivables, bordée des deux côtés par le désert ou la montagne; tout le terrain irrigable est utilisé et uniformisé. Cet état est dû non seulement au Nil fertilisateur, mais encore et surtout à la main des hommes qui, après des siècles de travail, sont arrivés à rendre productif jusque dans ses moindres recoins leur fertile petit pays. Il n’en était pas ainsi aux époques primitives, et l’aspect de la contrée devait être, quoique dans le même cadre, absolument différent. Le Nil avait commencé par serpenter au fond de la vallée, sans cours fixe, coulant alternativement sur un bord ou sur l’autre; ce n’est que peu à peu qu’il se fraya une voie plus régulière au milieu des alluvions qu’il avait lui-même apportées. Le limon qu’il amenait avec lui chaque année se répandait bien sur toute la surface des terres inondées, mais grâce au sable et aux galets qu’il charriait en même temps et qui se déposaient dans le courant même du fleuve, son lit s’élevait graduellement, laissant ainsi en bordure de la vallée des terrains en contre-bas où se formaient de véritables marais remplis à nouveau chaque année par l’inondation; là se développait une végétation luxuriante de plantes d’eau, roseaux, papyrus, lotus, et, sur les bords, de vraies forêts d’arbres de toute espèce. Toute cette zone lacustre entretenait dans le pays, aujourd’hui si sec, une humidité permanente qui devait lui donner un caractère tout différent et le faire ressembler à ce qu’est maintenant le Haut Nil, le Nil des régions tropicales. Le climat du reste n’était pas non plus exactement le même qu’aujourd’hui, il devait être sensiblement plus chaud, car à côté des animaux qui vivent encore en Egypte et de ceux qui s’en sont retirés depuis peu, comme l’hippopotame et le crocodile, on y trouvait encore, à ces époques reculées, l’éléphant, la girafe et l’autruche.

Pour la faune et la flore, l’Egypte, qui n’a plus maintenant que ses cultures et son désert, est un des pays les plus pauvres du monde, mais il n’en était certainement pas de même autrefois, grâce à ces régions fertiles et sauvages en même temps, que l’homme primitif ne pouvait encore utiliser autrement que pour la chasse et la pêche, et où se développaient librement les plantes et les animaux les plus variés.


La race

Comme je l’ai dit plus haut, les anthropologistes sont encore loin d’avoir établi de façon certaine la race à laquelle appartenaient les plus anciens habitants de l’Egypte. Nous pouvons cependant nous en faire une idée approximative: c’était une population brachycéphale et orthognathe au teint clair, aux cheveux lisses, bruns ou châtains, à la taille moyenne, se rapprochant par conséquent beaucoup de la race qui occupait aux époques les plus anciennes tout le bassin de la Méditerranée, et apparentée tout spécialement aux Libyens et aux Berbères. Ainsi on retrouve les mêmes coutumes funéraires, les mêmes modes de sépulture dans l’Egypte primitive et dans les îles grecques, en Grèce et jusqu’en Italie, ce qui peut faire supposer une parenté de race avec les hommes qui habitaient ces contrées avant l’invasion aryenne. On a constaté aussi certains éléments d’origine soudanaise ou plutôt nubienne, même quelques statuettes stéatopyges rappellent le type hottentot, mais ce ne sont là que des exceptions. Il n’y a rien non plus ici des races aryennes ni surtout des Sémites.

Ces populations étaient paisibles et on n’a retrouvé que sur un très petit nombre des crânes étudiés des lésions comme on en verrait certainement beaucoup chez un peuple belliqueux. On a pu constater par contre sur les os des traces de deux maladies, la tuberculose et la syphilis.


Habitations

Dans les montagnes et les falaises souvent assez élevées qui bordent la vallée du Nil, il n’y a ni cavernes ni abris sous roche où les hommes primitifs aient pu s’établir à demeure. Le climat leur permettait de vivre en plein air et nous avons vu que ceux de l’époque chelléenne semblent s’être tenus de préférence sur les hauteurs, tandis que les hommes de la période dont nous nous occupons avaient des établissements durables à la lisière du désert. Dans ces villages, il n’y a pas trace d’enceinte construite, ce qui fait ressortir le caractère paisible de ces peuplades, ni de maisons en brique ou en pierre, et si nous voulons nous faire une idée de ce qu’étaient les habitations des indigènes, nous pouvons nous reporter à des modèles de petits édifices très anciens qui ont survécu par tradition religieuse dans les sanctuaires de différents dieux: c’étaient soit des huttes en branchages, coniques ou arrondies, comme en ont encore les nègres de l’Afrique centrale, soit des constructions légères en bois, avec un pilier à chaque angle et un toit plat ou légèrement bombé.

Dans les villages, qui s’étendent en général sur une superficie assez peu considérable, les habitants serraient leurs récoltes et gardaient à côté d’eux leurs bestiaux; à en juger par la place occupée, quelques familles seulement devaient constituer la population d’un de ces établissements.


Costume et parure

Dans l’antiquité, le costume des Egyptiens a toujours été très sommaire, à plus forte raison a-t-il dû en être de même à une époque si reculée. D’après des représentations un peu plus récentes, datant des dynasties thinites, on voit que les indigènes hommes devaient avoir pour tout vêtement l’objet bizarre qui devint plus tard l’insigne national des Libyens, l’étui phallique, sorte de longue gaine tombant de la ceinture jusque près des genoux. Des peintures de vases nous montrent des femmes vêtues de robes courtes, collantes, descendant à peine aux chevilles; le buste était nu, semble-t-il. Enfin, dans certaines statuettes d’ivoire, on reconnaît des hommes enveloppés d’un grand manteau qui les couvre des épaules aux pieds. Ces vêtements étaient sans doute, à l’origine, en peau, et peut-être, à une époque moins reculée, en étoffe.

Comme parure, on portait, ainsi que nous l’avons vu, des bijoux grossiers, tels que des bracelets en ivoire, en nacre, en silex, des colliers à plusieurs rangs, en perles de pierre ou en coquilles, des pendeloques et des peignes ornés de découpures. Il faut signaler encore les tatouages, ou peintures corporelles dont certaines femmes, peut-être des danseuses, se couvraient tout le corps, et qui figuraient des lignes brisées ou des animaux.


Chasse et pêche

Nous avons vu les tout premiers habitants de l’Egypte déjà en possession d’une arme qui pouvait être redoutable, le coup-de-poing chelléen. Des besoins impérieux contraignent l’homme que la terre non cultivée ne peut nourrir, à faire usage de la force, tant pour se procurer sa subsistance aux dépens des autres êtres vivant à côté de lui, que pour se défendre contre ceux qui, physiquement plus forts, sont pour lui une menace permanente.

Des Egyptiens prédynastiques, beaucoup d’armes nous sont également parvenues, armes de plusieurs catégories qui peuvent être employées indifféremment pour la chasse et pour la guerre. Parmi celles qu’on a coutume d’appeler armes de choc, il faut citer en première ligne celles qui n’ont pu se conserver, vu la matière dont elles sont faites, mais qui ont laissé un souvenir persistant jusqu’aux plus basses époques, les armes de bois, d’abord le long bâton, renflé dans le bas et pouvant servir de massue, puis le vrai casse-tête court et pesant; aux époques historiques ce sont encore ces armes traditionnelles mais hors d’usage, qu’on donne volontiers aux morts dans leurs tombeaux. A côté de ces bâtons on trouve les massues dont la tête de pierre dure, conique ou ovoïde, s’emmanchait sur un bâton court, et enfin les haches, dont nous avons de nombreuses séries, de forme plate, longue, épaisse ou mince, à un seul tranchant, l’autre extrémité étant destinée à se fixer dans une emmanchure de bois dont nous ne connaissons plus la forme. Quant aux haches polies et à celles qui, munies d’un étranglement servant à faciliter l’emmanchure, semblent plutôt une copie des haches de bronze, elles appartiennent probablement à l’époque suivante.

Comme arme de main, nous avons le poignard long et mince, très finement retaillé, qui est parfois une pièce de toute beauté, et enfin comme armes de jet, les innombrables pointes qui, suivant leurs dimensions, appartenaient à des flèches ou à des javelines. Travaillées avec grand soin, ces pointes sont le plus souvent encore remarquablement aiguës et présentent toutes les formes usuelles, pointes à ailerons, à encoches au pédoncule, lancéolées, triangulaires, en croissant; un type cependant qui est particulier à l’Egypte et qui se perpétue assez tard est celui de la flèche à tranchant, destinée à faire une blessure plus large que profonde; ce modèle est aussi employé pour des javelots. Certaines pointes de plus grandes dimensions peuvent avoir appartenu à des lances (v. p. [62–65]).

Les indigènes avaient certainement encore, comme leurs successeurs, d’autres moyens de se procurer du gibier, les pièges, les lacets, les filets et peut-être le lasso, instruments qui naturellement n’ont pas laissé de traces. En ce qui concerne la pêche, nous n’avons pas non plus les filets, les nasses et les lignes qui devaient être déjà en usage à cette époque, mais certains silex en forme de croissant peuvent avoir servi d’hameçons pour les gros poissons, qu’on attaquait également avec des harpons en os munis d’une pointe barbelée. Les poissons sont extrêmement nombreux dans le Nil et devaient pulluler dans les marais avoisinants; ils formaient sans doute la base même de la nourriture des premiers Egyptiens, qui mangeaient aussi certains mollusques fluviatiles tels que les unios et les anodontes.

Quant au gibier, nous avons vu qu’il y avait en Egypte non seulement les espèces qui y sont aujourd’hui, mais encore celles de l’Afrique tropicale; ainsi l’homme pouvait chasser l’antilope, le bœuf sauvage et la girafe aussi bien que la gazelle et le bouquetin, l’autruche comme l’oie, le canard et la perdrix, mais ses armes primitives devaient lui être de bien peu de secours vis-à-vis de l’éléphant, du rhinocéros, de l’hippopotame et du crocodile, ou contre le lion et la panthère qui infestaient encore la contrée.


Elevage.
Agriculture

Les animaux sauvages pris vivants à la chasse, conservés d’abord comme en-cas pour le moment où le gibier viendrait à manquer, furent vite domestiqués; l’homme reconnut très tôt les services que ces bêtes pouvaient lui rendre, et non seulement il les nourrit, mais encore les dressa et les utilisa, recueillit leurs œufs ou leur lait. Nous avons dans les kjoekkenmoeddings de la Haute Egypte des traces non équivoques d’élevage, les animaux domestiqués vivant côte à côte avec l’homme dans ces villages primitifs. Comme quadrupèdes, il devait y avoir le bœuf, l’antilope, la gazelle, la chèvre, sans doute l’âne; comme volatiles, l’oie, le canard, la grue, le pigeon, et bien d’autres variétés sans doute.

L’agriculture est partout moins ancienne que l’élevage, et pour l’Egypte nous ne pouvons savoir à quelle époque on commença à travailler le sol, si ce fut à la fin seulement de la période prédynastique ou longtemps avant: les grains trouvés dans les kjoekkenmoeddings ne sont pas datés de façon exacte, et ceux des tombeaux sont difficilement identifiables. Quant aux outils, le sol fertile de l’Egypte, détrempé et ameubli par l’inondation, n’en nécessite pas de très puissants, aussi les houes et les charrues de bois furent-elles en usage pendant toute la période pharaonique; on n’en retrouve naturellement pas trace aux âges plus anciens, mais par contre certains silex plats, sortes d’herminettes de grande dimension, montrent des traces d’usure ne pouvant provenir que du travail de la terre, et ne sont sans doute pas autre chose que des houes. Enfin on retrouve de petits silex plats, dentelés et semblant être des fragments de scies qui, s’emmanchant les uns à côté des autres sur un bois recourbé, formaient des faucilles; cet outil, en usage encore au Moyen Empire, est sans doute d’origine préhistorique, mais nous ne pouvons dire avec certitude si certains des éléments retrouvés datent vraiment de l’époque dont nous nous occupons en ce moment. Il faut encore citer les moulins, pierres plates à surface incurvée où l’on écrasait le grain.


Navigation

Le moyen de communication qui est de beaucoup le plus pratique dans une vallée longue et étroite comme l’Egypte est sans contredit la voie fluviale, et jusqu’à nos jours c’est le Nil seul qui a été utilisé à cet effet, sauf pour de très courts trajets. Pour les populations primitives surtout, ce mode de locomotion devait avoir de très grands avantages, puisqu’il leur permettait de se transporter d’un point à un autre sans avoir à courir les multiples dangers qui les menaçaient dans un pays encore à moitié sauvage, infesté d’animaux contre lesquels ils n’avaient que des moyens de défense insuffisants. Les premiers bateaux furent très simples: on cueillait des roseaux ou des papyrus qu’on réunissait en bottes et qu’on liait ensemble de manière à former un esquif à fond arrondi, aux extrémités relevées en pointe, et qui, rendu imperméable au moyen d’un enduit quelconque, formait une nacelle légère, insubmersible, résistante et élastique. Ce modèle continua à être employé aux époques historiques, surtout pour la chasse dans les marais.

A côté de cela, les gens du pays possédaient des bateaux de beaucoup plus grandes dimensions, peu profonds et relevés aux deux extrémités, munis de rames et même de voiles carrées.


Commerce extérieur

Les indigènes avaient des rapports certains avec les côtes de la mer Rouge, puisque dans leurs sépultures on trouve des bracelets et des colliers faits en coquilles marines dont l’habitat est précisément dans cette mer. La poterie noire à décor incisé, dont il a été parlé plus haut, montre qu’ils avaient également des relations avec les autres peuples méditerranéens, surtout avec ceux des îles grecques, et que, par conséquent, il y avait déjà à cette époque des hommes osant s’aventurer avec leurs bateaux en pleine mer. Une petite découverte faite en Crète confirme l’existence de ces relations intercontinentales: on a trouvé à Phaestos, sur la côte sud de la Crète, dans les couches les plus profondes d’un gisement néolithique, un gros fragment de défense d’éléphant; or sur le littoral nord de l’Afrique, il n’y a guère que l’Egypte où l’éléphant ait pu vivre et nous avons vu qu’il y vivait en effet. C’est donc d’Egypte, selon toute probabilité, que cet objet fut transporté en Crète, à une époque antérieure à l’histoire.


Arts et métiers

L’architecture de bois étant seule en usage chez les indigènes de l’époque archaïque, il ne nous en est naturellement rien parvenu; il est cependant probable que ce fut vers la fin de cette période qu’on commença à employer la brique crue, dont l’usage est si répandu sous la Ire dynastie, mais les monuments ne nous permettent pas d’affirmer la chose de manière absolue.

La sculpture ne s’attaque pas encore à autre chose qu’aux petits objets, peignes, pendeloques, ornements, auxquels on cherche à donner une forme humaine ou animale, plaques de schiste qu’on découpe en silhouettes, figurines de danseuses ou d’hippopotames qu’on modèle dans de l’argile et qu’on fait cuire ensuite. Pendant ce temps, des chasseurs à l’affût gravaient des images d’animaux sur les rochers qui les abritaient, d’un trait encore malhabile, mais qui ne manque pas d’un certain caractère pittoresque. Il en est de même pour la peinture sur vases: on remarque dans ces figurations d’animaux, de végétaux, de bateaux, des qualités ornementales qui contrastent avec la naïveté et souvent la barbarie de l’exécution: les dessinateurs savent déjà reconnaître le trait caractéristique de chaque être et de chaque objet, et dans ces croquis enfantins on distingue le germe de ce qui fera plus tard l’originalité de l’art égyptien, à la fois synthétique et décoratif.

Nous avons déjà vu, en fait de gens de métier, les fabricants de silex taillés, les potiers et les tourneurs de vases de pierre, les seuls artisans qui nous aient laissé des traces abondantes de leur activité et dont nous puissions arriver à reconnaître les procédés. Les autres ouvriers se devinent plus qu’ils ne s’affirment, ainsi les charpentiers, que signale la présence de nombreuses herminettes en silex, sorte de haches plates ne pouvant servir qu’au travail du bois; quelques fusaïoles nous révèlent aussi l’origine du travail des matières textiles.

Le cuivre fait son apparition au cours de la période prédynastique, peut-être même à son début, mais les rares outils de métal trouvés dans les sépultures sont encore rudimentaires et montrent que les métallurgistes, qui deviendront si habiles aux âges suivants, en étaient encore aux tâtonnements du début.


Organisation sociale et politique

Les indigènes de l’Egypte prédynastique ne vivaient plus isolés, mais en société, et si nous ne savons rien de l’institution de la famille, nous connaissons au moins leurs villages où plusieurs familles pouvaient vivre côte à côte, et les nécropoles où ces populations sédentaires réunissaient leurs morts. Certains indices montrent qu’il existait des groupements plus importants, des tribus ayant chacune son insigne, sorte de totem, représentant sans doute la divinité locale. Ces enseignes qui devaient plus tard devenir l’emblème des nomes ou provinces de l’Egypte, servaient de signe de ralliement à des tribus sans doute apparentées à l’origine, mais qui devaient nécessairement entrer en compétition les unes avec les autres, au fur et à mesure qu’elles se développaient; de là des luttes sur lesquelles nous ne sommes renseignés que par la légende, et qui aboutirent à l’établissement de la suprématie du clan d’Horus sur toute la Haute Egypte, et du clan de Set sur le Delta. Ces deux tribus, celle du faucon et celle du quadrupède au museau recourbé et aux longues oreilles droites, étaient-elles autochtones ou étrangères, c’est ce que nous ne saurons sans doute jamais avec certitude, mais il est à présumer qu’elles durent leur supériorité à la connaissance des métaux qui leur donnaient un immense avantage sur des populations n’ayant que des armes de pierre. Quoi qu’il en soit, nous pouvons croire que la période archaïque, très paisible à ses débuts, se termina par de longues luttes qui aboutirent à la fondation des royaumes du Midi et du Nord, royaumes qui rivalisèrent longtemps, jusqu’au moment où l’un d’eux finit par absorber l’autre.


[CHAPITRE IV]

ÉPOQUE THINITE
(De 4000 à 3400 av. J.-C. environ.)

Entre le moment où les indigènes que nous avons appris à connaître habitaient paisiblement la Thébaïde, occupés de chasse et de pêche, d’agriculture et d’élevage, et celui où Ménès constitue son royaume, il n’y a pas de transition marquée, ni dans les monuments de la région d’Abydos, berceau de la nouvelle monarchie, ni dans le reste de la Haute Egypte. Ces deux époques se touchent, semble-t-il, et pourtant il s’est accompli pendant le laps de temps qui les sépare et dont nous ignorons la durée, une transformation profonde qui touche à tous les domaines: une méthode nouvelle de gouvernement est inaugurée, l’écriture est inventée, les constructions de briques remplacent l’architecture de bois, le cuivre et même le bronze deviennent d’un usage courant, tandis que la taille du silex et la fabrication des vases de pierre ont atteint la perfection. Une transformation pareille demande de longs siècles ou bien une intervention étrangère, aussi a-t-on tenté de l’expliquer de diverses manières, sans avoir encore pu sortir du domaine des hypothèses.

En raison de certaines ressemblances très apparentes entre ce qui nous est parvenu de l’Egypte thinite et ce que nous connaissons de la Chaldée primitive, l’écriture hiéroglyphique, l’architecture en briques crues, l’emploi du cylindre comme cachet, la forme de certains vases de pierre, quelques savants ont voulu établir une communauté d’origine. Ils supposent qu’à un moment donné, une tribu puissante venant de Chaldée ou d’un autre pays qui serait aussi le berceau des Chaldéens, aurait pénétré en Egypte par le Sud après avoir traversé la mer Rouge et le désert, aurait soumis la vallée du Nil et répandu dans tout le pays les bienfaits d’une civilisation supérieure à celle qui s’y était développée naturellement. La tribu conquérante, le clan Horien, serait alors une peuplade d’origine sémitique et Horus un dieu sémite, ce qui est bien difficile à admettre, d’autant que, plus on étudie cette époque, plus on constate le caractère vraiment original et purement africain de la civilisation égyptienne.

D’un autre côté, la légende parle de l’expédition d’Horus comme venant du Sud; un texte très ancien donne même le nom de la tribu de laquelle sortait la race royale, la race horienne, et cette tribu est une tribu nubienne. Nous devons donc admettre qu’à un moment donné, peut-être peu avant Ménès, peut-être bien des siècles plus tôt, une tribu méridionale, mais d’une race apparentée à celle qui occupait le pays, vint s’installer dans la vallée du Nil, qu’elle subjugua après un temps plus ou moins long et dont nous ne pouvons évaluer la durée. Ce qui assura la supériorité à ces conquérants, c’est le fait qu’ils connaissaient les métaux, tandis que les indigènes en étaient encore à l’âge de la pierre, mais il est bien peu probable qu’il faille attribuer aux envahisseurs tous les progrès faits par la civilisation égyptienne aux débuts de la période historique, entre autres l’invention de l’écriture.

Presque tout ce qui nous est parvenu jusqu’ici de l’époque prédynastique provient de la Haute Egypte, et nous n’avons pour ainsi dire aucun document sur ce qu’était le Delta pendant cette période. Cette région est cependant incomparablement plus riche que la Haute Egypte, et ses habitants durent nécessairement précéder leurs frères du Sud dans la voie de la civilisation; c’est dans les terres du Delta, plus fertiles et mieux arrosées que toutes les autres, que l’agriculture devait naître et se développer en premier lieu, et la légende nous en a conservé un souvenir très précis: Osiris est un dieu du Delta, dont le centre est à Mendès; Isis est également une déesse de la même région, ainsi que Set, le dieu de la tribu la plus puissante de cette partie du pays.

Le Delta était donc considéré par les Egyptiens eux-mêmes comme le berceau de leur civilisation, à bon droit, semble-t-il. C’est à la nature même du sol, entièrement cultivable, que nous devons de n’en avoir pas retrouvé la moindre trace, car si dans la Haute Egypte les habitations et les nécropoles étaient situées à la lisière du désert, elles ne pouvaient être ici que sur des monticules artificiels aujourd’hui recouverts par les alluvions et cultivés comme le reste du pays. Il existe encore une autre preuve de l’avance que les indigènes du Nord avaient sur ceux du Sud, preuve relative à l’organisation sociale du pays: dans les listes de rois mythiques antérieurs à Ménès, on ne voit que dix rois thinites pendant 350 ans, tandis que les trois dynasties de rois du Nord avaient occupé le trône pendant des milliers d’années.

Il est difficile de se rendre compte comment les rois du Sud réussirent à détrôner leurs voisins plus civilisés du Nord et à réunir tout le pays sous leur sceptre, mais dans l’histoire les exemples sont fréquents d’un peuple riche subjugué par un autre qui lui est très inférieur, et toujours dans ces cas-là nous voyons que le vaincu finit par s’assimiler le vainqueur et par l’absorber: la civilisation, un moment écrasée par la force, reprend au bout de peu de temps son essor, activé par l’infusion d’un sang nouveau. Il en fut de même ici, et comme dans le mythe, Horus ne put achever sa conquête et dut faire un compromis avec ses ennemis. Le Delta se vengeait généreusement d’avoir perdu son autonomie en imposant à son vainqueur une civilisation très supérieure, jusqu’au moment où il pourrait lui-même reprendre les rênes du pouvoir.