A. HISTOIRE ET TRADITION
Originaires d’un des points les plus méridionaux du territoire égyptien, les chefs de la tribu du faucon, qui avaient étendu leur pouvoir sur les autres tribus de la Haute Egypte, choisirent comme lieu de résidence un endroit plus central, situé plus au nord, en une région où la vallée s’élargit et devient en même temps plus fertile. C’est là que s’éleva la ville de Thinis, qui comme capitale politique de l’Egypte devait être vite supplantée par les villes mieux situées, tandis que sa voisine, Abydos, où les premiers rois creusèrent leurs tombeaux, devenait rapidement la métropole religieuse de la Haute Egypte, le centre du culte funéraire, la ville du dieu des morts.
C’est à leur première capitale que les deux premières dynasties doivent le nom sous lequel on les désigne couramment, celui de dynasties thinites. Pour arriver à connaître leur histoire, nous pouvons maintenant combiner les données des écrivains classiques et celles que fournissent les listes ou les monuments égyptiens postérieurs, avec les renseignements contemporains qui nous ont été livrés par les fouilles récentes; nous avons la liste des rois, les chiffres indiquant la longueur de leurs règnes, mais l’histoire proprement dite, l’enchaînement des événements, nous fait encore défaut. Le relevé officiel, année par année, de la pierre de Palerme, ne nous est pas d’une grande utilité, car par le fait des cassures, nous ne savons auxquels des rois attribuer les événements signalés, qui du reste ne se rapportent le plus souvent qu’à des fêtes religieuses ou à des fondations de temples. De plus, pour des raisons que nous examinerons plus loin, il est souvent difficile d’établir la corrélation entre les noms royaux tels que nous les donnent les listes et ceux qui se trouvent sur les monuments contemporains.
La première dynastie, au dire de Manéthon, compta huit rois et dura 263 ans, la seconde, neuf rois qui occupèrent le trône pendant 302 ans. On peut les placer, approximativement, entre 4.000 et 3.400 avant notre ère.
Dans ces deux groupes de souverains, la seule figure qui se détache sur l’ensemble est celle du premier d’entre eux, Ménès, en égyptien Mena ou Mini, le véritable fondateur de la royauté égyptienne. Nous ignorons comment il s’y prit pour réunir sous son sceptre les deux parties du pays, mais nous savons qu’aussitôt la chose faite, il s’empressa de transporter le siège de son gouvernement à la frontière des deux royaumes, fonda une ville nouvelle, à laquelle il donna son nom, Memphis, Mennofer, et qui par sa position même devait rester bien longtemps la capitale de l’Egypte. Après cela il s’occupa activement de l’organisation de ses nouveaux états: il promulgua des lois, fonda des temples, dirigea des expéditions contre les Libyens qui habitaient aux confins de la vallée du Nil et qui cherchèrent toujours à s’y réinstaller en maîtres. Son long règne, qui dura plus de soixante ans, se termina par une fin tragique sur laquelle nous ne sommes que très vaguement renseignés.
Les successeurs immédiats de Ménès, ceux dont les noms, grécisés par Manéthon, sont Athothis, Kenkenès, Ouenéphès, Ousaphaïs, Miébis, Semempsès et Bienekhès, continuèrent son œuvre, sans qu’aucun d’eux se distinguât de façon particulière: ils s’occupèrent de législation, d’administration intérieure, et réglèrent définitivement le culte des dieux et le rituel des cérémonies; ils construisirent des temples, des palais et d’autres édifices, ils guerroyèrent contre les Libyens et l’un d’eux envoya au Sinaï la première expédition minière dont l’histoire ait gardé le souvenir. Quelques-uns s’occupèrent même de science et composèrent non seulement des ouvrages théologiques, mais aussi des livres de médecine et d’anatomie. Sous les uns, diverses calamités s’abattirent sur le pays, tandis que les autres jouirent d’années prospères et tranquilles.
Les rois de la IIme dynastie, Boethos, Kaiekhos, Binothris et les autres ont une personnalité plus effacée encore, et il est difficile de les identifier avec ceux que les monuments nous font connaître et qui ne peuvent se ranger que dans cette période de l’histoire, Kha-Sekhemouï, Neb-ra, Nenouter, Hotep-Sekhemouï et plusieurs autres encore. Aucun événement important n’est relaté, même sur la pierre de Palerme, où les mentions annuelles se rapportent toutes à des fêtes royales ou religieuses, au dénombrement des bestiaux, à la construction de divers édifices. On s’aperçoit néanmoins, en étudiant les courtes inscriptions laissées par ces rois et en les comparant à celles de la dynastie précédente, qu’il y a quelque chose de changé dans la titulature royale, auparavant très simple. Il s’y introduit à plusieurs reprises un élément nouveau, l’emblème du dieu Set, et ce simple fait montre que le sceptre n’est plus aussi ferme entre les mains des souverains thinites, qu’ils se rapprochent insensiblement, soit par des mariages, soit autrement, des descendants des anciens rois du Nord; si quelques rois se font ensevelir à Abydos, comme leurs ancêtres, les autres commencent à creuser leurs tombeaux à Memphis même, où les traces de leur activité deviennent de plus en plus fréquentes. Cette dynastie, encore nettement thinite, tant par l’origine de ses rois que par le caractère de sa civilisation, représente donc pour nous le commencement de la période de transition pendant laquelle se prépare l’avènement de l’empire memphite; cette période est assez longue, puisqu’elle embrasse encore la IIIme dynastie qui, bien que memphite, se rattache étroitement à celle qui la précède.