ENTRÉE DE L’AIGLE
Le 16, dès l’aube, de nouveaux navires arrivaient en rade de Port-Saïd.
A huit heures, des salves d’artillerie annonçaient l’approche du prince de Prusse; bientôt après Son Altesse Royale était reçue avec tous les honneurs dus à son rang.
Un peu plus tard, un groupe de navires est signalé à l’horizon: c’est l’Aigle, escorté de plusieurs bâtiments de guerre, l’Aigle qui porte sur son bord celle qui doit représenter l’empereur des Français dans cette imposante réunion des peuples, dans ces fêtes dont elle sera l’ornement et le charme.
Le yacht impérial approche rapidement, et bientôt son pavillon flotte à l’entrée du chenal.
Des vaisseaux de la rade et du port partent des salves d’artillerie.
Les matelots de toutes les marines, debout sur les vergues, au milieu des pavois, poussent d’interminables vivats, auxquels répondent les cris d’une foule immense entassée sur le rivage.
Au moment où l’Aigle, qui a ralenti sa marche pour effectuer son entrée dans le grand bassin, passe devant le Greif, on aperçoit Sa Majesté l’empereur d’Autriche, debout sur la dunette, en grand uniforme et tête nue.
Pendant que l’Empereur et l’Impératrice échangent le premier salut, la musique autrichienne joue l’air de la Reine Hortense.
A peine l’Aigle a-t-il jeté l’ancre que le khédive se rend à bord pour souhaiter la bienvenue à l’Impératrice.
Bientôt après, Sa Majesté François-Joseph, Son Altesse Royale le prince de Prusse et Leurs Altesses Royales le prince et la princesse des Pays-Bas vont courtoisement saluer à son bord l’auguste voyageuse.
Plus de quatre-vingts navires, dont près de cinquante vaisseaux de guerre, sont alors rangés dans le port.
Voici comment se répartissent les escadres:
Escadre égyptienne: six navires.
Escadre française: six navires.
Escadre anglaise: douze navires.
Escadre autrichienne: trois navires.
Escadre de la Confédération de l’Allemagne du Nord: cinq navires.
Escadre russe: deux navires.
Escadre des Pays-Bas: deux navires.
Escadre de Suède et de Norwége: deux navires.
Escadre danoise: un navire.
Escadre espagnole: deux navires.
L’escadre italienne, sous la conduite du duc d’Aoste, avait dû rentrer en Italie, à la suite d’une nouvelle annonçant la maladie du roi Victor-Emmanuel.
L’escadre portugaise n’avait pu arriver à temps.
Parmi les douze navires composant l’escadre anglaise se trouvaient cinq frégates cuirassées.
Tout émue d’un pareil spectacle, l’impératrice Eugénie envoie à l’Empereur ce télégramme:
«Port-Saïd, 16 novembre.
«Je viens d’arriver à Port-Saïd en bonne santé.
«Réception magique.
«Je n’ai jamais rien vu de pareil dans ma vie.»
CÉRÉMONIE RELIGIEUSE
SUR
LA PLAGE DE PORT-SAÏD
Une cérémonie religieuse devait précéder l’inauguration du canal.
D’après les plans de M. Laroche, ingénieur de la Compagnie à Port-Saïd, trois estrades avaient été dressées sur la plage, devant le quai Eugénie; l’une prêtant face à la mer, et destinée aux souverains, et les deux autres vis-à-vis, à gauche pour le service musulman, à droite pour l’office chrétien.
Dans la nuit du 15 au 16, les flots poussés par un fort vent de nord-ouest ayant envahi les abords des tribunes, il avait fallu élever à la hâte une chaussée assez solide et assez large pour le défilé du cortége.
C’est ce qui explique pourquoi, aperçu de loin, le lieu de la fête ressemblait à un îlot dont plusieurs points ne sont accessibles que par une sorte de gué.
Le temps d’ailleurs était superbe, et lorsque, vers deux heures, les salves d’artillerie annoncèrent que les hôtes du khédive avaient pris place et que la cérémonie commençait, le spectacle qui se déroulait aux regards était de ceux que l’on n’oublie point.
Au fond, le ciel d’un bleu clair, vivement découpé par les mâtures pavoisées des frégates à l’ancre, le long de la jetée ouest; à droite, sur un terre-plein rapproché, le nouveau phare, qui se dresse comme un monolithe; enfin au premier plan, au milieu des bannières, des oriflammes et des pavillons, les estrades, dont les hautes et flottantes draperies ornées d’écussons et de feuillage forment dais au-dessus de l’auguste assemblée.
Une foule composée de tous les échantillons de la race humaine complète ce tableau, qu’elle étreint comme une ceinture multicolore.
Au centre et au premier rang de l’estrade principale, se tiennent l’impératrice Eugénie, l’empereur d’Autriche, le khédive, le prince de Prusse, le prince et la princesse des Pays-Bas.
A gauche du prince des Pays-Bas sont placés Mme Elliot, femme de l’ambassadeur d’Angleterre, sir Elliot, ambassadeur d’Angleterre, et le prince Murat.
A droite de la princesse des Pays-Bas se tiennent Méhémet Tewfick-Pacha, prince héritier d’Égypte, le prince Hohenlohe, Mme Ignatieff, femme de l’ambassadeur de Russie, le général Ignatieff, ambassadeur de Russie.
Le prince Toussoum-Pacha, Leurs Excellences Chérif-Pacha, Nubar-Pacha, Chahim-Pacha, Riaz-Pacha, M. Ferdinand de Lesseps, Abd-el-Kader, MM. de Beust et Andrassy, le baron Protectsch, le prince d’Albe, occupent le second rang avec Mmes de la Poëze, de Nadaillac, de Sancy, de Parabère, Mlles d’Albe, Lermina, Mary Stuart, etc.
Enfin, dans la foule brillante qui remplit la tribune, on remarque encore le prince Georges de Hanovre, les amiraux Tegetoff, Pâris, l’amiral espagnol, le colonel Doring, le général Douay, le duc de Huescar, de hauts fonctionnaires égyptiens, tels que Zeki-Bey, Burguière-Bey, Eram-Bey, Kaïri-Bey, Rizza-Bey, gouverneur de Port-Saïd, et MM. Béhic Dupuy de Lôme, Russell, du Times, Calemard de la Fayette, Lavalley, Léon Donnat, etc., etc.
Cependant les salves d’artillerie continuent.
Entouré du grand cadi, du grand mufti et des ulémas, le cheik-el-sakka se lève, et, après avoir psalmodié quelques versets du Coran, appelle sur l’œuvre accomplie les bénédictions d’Allah.
Associant à la majesté sévère du culte musulman les pompes de la religion catholique, Mgr Curcia, évêque d’Alexandrie, célèbre l’office.
Est-il besoin de faire remarquer ce qu’a de touchant et d’instructif ce spectacle de deux croyances, jadis ennemies, venant en ce jour unir leurs rites et leurs prières?
Le canon se tait; Mgr Bauer, protonotaire apostolique, descend trois marches de l’autel et commence un discours. Sa voix vibrante et sa prononciation distincte permettent de ne rien perdre de ses paroles.
Paroles éloquentes qui redisent les difficultés et qui célèbrent la gloire de l’entreprise enfin achevée, grâce à la protection éclairée et généreuse du khédive Ismaïl Ier, grâce au bienveillant concours du gouvernement français, ici représenté par une souveraine auguste, grâce à l’initiative et aux persévérants efforts de M. Ferdinand de Lesseps, dont l’orateur «est fier de pouvoir, en ce beau jour, jeter le nom aux échos d’un ciel immense.»
L’empereur d’Autriche est aussi remercié d’être venu apporter par sa présence un nouveau et précieux témoignage à l’œuvre d’union entre deux mondes, entre tous les peuples.
Chaque nation enfin trouve sa part d’éloges dans cette harangue sacrée dont quelques lignes ne sauraient rendre ni l’éclat ni l’ampleur.
ENTRÉE DES SOUVERAINS
DANS LE CANAL DE SUEZ, A PORT-SAÏD
Enfin le jour est venu où doit être officiellement constaté l’achèvement du canal maritime de Suez et consacré le succès de M. de Lesseps.
17 novembre 1869: cette date ne s’effacera pas.
Aux premières lueurs de l’aube un coup de canon retentit, donnant le signal des préparatifs.
Bientôt, dans la clarté limpide du matin, la ville réveillée s’agite, le port s’avive de barques légères, inclinant leurs voiles blanches sous la brise. La vie renaît et circule sur les hauts-bords, depuis le pont qu’on rend luisant jusqu’à la flèche où montent les pavillons.
A huit heures moins quelques minutes, la flottille s’ébranle sous l’impulsion des hélices.
L’Aigle est en tête.
M. de Lesseps a l’honneur d’accompagner l’impératrice sur le yacht impérial.
A huit heures précises, l’Aigle, dépassant les deux obélisques placés en tête des berges, entre dans le canal.
Les acclamations retentissent, le canon tonne: le moment est solennel.
Les autres navires défilent un à un, dans l’ordre suivant:
Le yacht Greif, ayant à bord Sa Majesté l’empereur d’Autriche, dont la courtoisie a, cette fois encore, cédé le pas à l’impératrice Eugénie.
Le yacht Grille, ayant à bord Son Altesse Royale le prince de Prusse.
Le yacht Valk, ayant à bord le prince et la princesse des Pays-Bas.
La corvette anglaise Rapid, ayant à bord sir Elliot, ambassadeur d’Angleterre à Constantinople.
Le bâtiment russe Archontia, ayant à bord le général Ignatieff, ambassadeur de Russie à Constantinople.
Viennent ensuite l’Elisabetta, le Gargano, le Forbin, ayant à bord Abd-el-Kader; le Péluse, ayant à bord le conseil d’administration du canal de Suez, M. Béhic, directeur des Messageries impériales, des artistes, des ingénieurs et des journalistes invités par la Compagnie de Suez; puis les navires des grandes compagnies de navigation, qui apprennent ainsi la nouvelle voie entre l’Europe et l’extrême Orient.
Le khédive est parti dans la nuit pour Ismaïlia, sur l’un de ses yachts. Son Altesse a précédé ses hôtes pour aller les recevoir elle-même à l’entrée du lac Timsah.