DE LESSEPS, RUYSSENAERS, LAVALLEY
A M. Ferdinand de Lesseps, par-dessus tous les autres, appartient la double gloire d’avoir conçu et exécuté l’œuvre. Son nom y restera attaché dans l’histoire, comme y sont restés attachés pendant seize années de sa vie ses rêves, ses efforts, ses luttes, tout son être. Et pourtant, qui ne racontera que l’œuvre n’aura pas fait connaître tout l’homme et surtout n’aura pas donné la clef de cette habileté énergique et persévérante qui a fini par triompher de tous les obstacles et par couronner d’un immortel succès une carrière extraordinairement remplie.
Une intelligence pénétrante et vive, un caractère à la fois souple et ferme, insinuant et audacieux, une confiance en soi-même que rien ne saurait altérer, une connaissance approfondie des hommes et des mobiles qui les font agir, une physionomie heureuse, un abord accueillant, enfin le don de séduire et de convaincre: ces qualités qui constituent essentiellement le diplomate, M. de Lesseps montra qu’il les possédait à un haut degré, pendant les vingt-neuf années qu’il passa tour à tour, comme agent politique, en Portugal, à Tunis, en Égypte, dans les Pays-Bas, en Espagne, en Italie, etc.; et c’est à elles surtout qu’il doit d’avoir fait croire possible la réalisation de son rêve.
Pourtant elles n’eussent point suffi pour assurer le succès d’une entreprise pendant longtemps réputée comme chimérique: c’est à la persévérance, à l’enthousiasme toujours égal à lui-même, à l’amour de la difficulté, à l’optimisme jusqu’au dernier moment inébranlable du président de la Compagnie qu’il faut aussi demander le secret de la réussite.
Ajoutez à cela un cœur et une main que l’esprit de calcul n’a jamais fermés, un courage qui va jusqu’à la témérité, une santé d’une vigueur extrême, une activité physique qui rappelle celle des plus renommés conquérants, et vous aurez un crayon, sans doute incomplet encore, de cette physionomie vivace et complexe, qui tient à la fois du diplomate, de l’initiateur, du poëte et du héros.
M. de Lesseps a eu la bonne fortune de rencontrer en M. de Ruyssenaers un de ces agents habiles, résolus, dévoués comme des amis seuls peuvent l’être, et sans le secours desquels les entreprises périclitent ou se traînent péniblement vers le but.
Obligé de courir sans cesse d’Orient en Europe, pour aller partout défendre et propager son idée, il laissait du moins en Égypte comme un autre lui-même, chargé de représenter les intérêts de l’œuvre sur le terrain où elle s’accomplissait. Et cet intermédiaire s’est trouvé être un des hommes les plus sympathiques aux souverains de l’Égypte. Aussi peut-on dire que nombre de difficultés qui, dérivant de la nature des choses, paraissaient pour cela insurmontables, ont été successivement aplanies. C’est à la bienveillante estime du khédive pour M. Ruyssenaers qu’est dû ce résultat.
M. Ruyssenaers habite l’Égypte depuis 1843 et il est consul général des Pays-Bas depuis 1851. En 1854, il aida de son influence personnelle, auprès de Saïd-Pacha qui venait d’arriver au pouvoir, M. de Lesseps à obtenir la concession des travaux de l’isthme.
Il fut alors nommé agent supérieur de la Compagnie en formation, et représentant de M. de Lesseps en Égypte.
Ce titre lui fut confirmé en 1858, après le succès de la première souscription. En 1861, il donna sa démission d’agent supérieur, et fut nommé vice-président honoraire, titre qu’il a gardé jusqu’ici.
M. Ruyssenaers est officier de la Légion d’honneur, grand officier de la Couronne de chêne, grand officier du Medjidieh, et chevalier de l’ordre supérieur du Lion néerlandais.
Entre tous ceux qui ont mis la main à l’œuvre, M. Lavalley a exécuté le plus efficace labeur, depuis le premier coup de pioche de l’entreprise Hardon jusqu’au dernier effort des dragues de l’entreprise Borel-Lavalley. Non pas parce qu’il a achevé ce que d’autres avaient commencé, mais parce qu’il l’a achevé plus promptement qu’ils n’eussent pu le faire, parce qu’il a avancé l’époque où le canal a pu être livré à la navigation, et cela grâce à l’introduction d’engins puissants et sûrs, comme la mécanique n’en avait point su construire jusque-là.
Les dragues et les élévateurs ont été et seront décrits ailleurs. Nous n’avons que le loisir de rendre hommage à celui qui les a inventés, perfectionnés et appliqués, à son honneur et au profit de la tâche confiée à ses soins.
M. Lavalley comme M. Borel, son associé, que la mort a enlevé l’an dernier, est un ingénieur sorti de l’École polytechnique.
En juin 1869, il a remporté le prix de mécanique fondé par Montyon.
Il est officier de la Légion d’honneur et commandeur de plusieurs ordres étrangers.
ARRIVÉE DE S.M. L’EMPEREUR D’AUTRICHE
A PORT-SAÏD
Nous sommes au 15 novembre. L’Égypte, depuis tantôt un mois livrée aux étrangers par la splendide hospitalité du khédive, a subi la pacifique invasion des savants, des artistes, des littérateurs, des représentants du commerce et de l’industrie, des invités en un mot. Mais le grand jour est proche: d’Assouan, d’Alexandrie et du Caire, par le Nil et la voie ferrée, la foule immense accourt et se concentre à Port-Saïd, au bord de la Méditerranée, à l’entrée du canal inconnu encore.
Le monde officiel a déjà commencé d’arriver.
Le khédive a fait, le premier, son entrée à Port-Saïd sur son yacht le Mahroussa. Son Altesse, qui venait recevoir ses augustes hôtes, était accompagnée du L.L.E.E. Chérif-Pacha, ministre de l’intérieur, Nubar-Pacha et autres hauts fonctionnaires égyptiens.
Le 13, le yacht Valk jette l’ancre, ayant à bord Leurs Altesses Royales le prince et la princesse des Pays-Bas.
L’empereur d’Autriche est attendu le 15. Mais la mer était si mauvaise, la veille, que peut-être Sa Majesté n’a pu s’embarquer à Jaffa où l’attendait l’amiral Tegetoff. On va, on vient, on s’informe, on s’inquiète, quand tout à coup le canon éclate.
Spectacle magique et bien fait pour tenter le pinceau.
Il est neuf heures du matin, le ciel est assez clair, mais les flots sont agités.
La foule se presse au bord des quais, entre les oriflammes secouées par le vent. Les barques passent et repassent, faisant force de rames.
Sur la rade et dans le port, les bâtiments de guerre se tiennent rangés en ligne, superbes sous leurs triangles de pavois, au sommet desquels flottent les pavillons. Les vergues hautes et basses sont striées de points noirs: ce sont les équipages qui attendent immobiles et muets. Mais voici que de toutes les poitrines une longue acclamation s’élance et que de nouveau tonnent les flancs des navires. Hourrah! Et le Greif apparaît entre les jetées, glisse bientôt dans l’eau plus calme du port et jette enfin l’ancre.
Sa Majesté François-Joseph Ier, empereur d’Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, est désormais l’hôte d’Ismaïl Ier, khédive d’Égypte.
Un éclair de joie a brillé dans les yeux de l’Empereur: il est arrivé un jour avant l’impératrice des Français, c’est-à-dire à temps pour la saluer à son entrée au port. On avait raison de croire que la mer était mauvaise la veille, elle battait même en furieuse la plage de Syrie; mais on avait eu tort de penser qu’une tempête était capable d’arrêter, dans son élan, la courtoisie d’un Habsbourg.
Malgré le vent et la vague, et les prudents conseils, l’Empereur avait voulu s’embarquer à Jaffa. Laissant à terre MM. de Beust et Andrassy, il s’élance dans un canot avec sa maison militaire; les flots conjurés le repoussent; les plus intrépides marins secouent la tête; mais l’Empereur le veut: en avant! En accostant le Greif, le canot est brisé; on jette une amarre, et l’Empereur est hissé sur le yacht; il touche pied tout mouillé, harassé et meurtri; mais un sourire effleure sa lèvre: il est à son bord et il arrivera à temps.