CHAPITRE III.
INFLUENCE DES GRANDS COLLÈGES.
Une autre cause du déclin des Écoles, c'est, à n'en pas douter, l'influence croissante et enfin tyrannique des Grands Collèges, Colegios Mayores, qui s'étaient fondés sous leurs propres auspices.
Les prélats qui avaient créé ces riches établissements avaient eu les intentions les plus honorables et même les plus touchantes. Ils avaient voulu ouvrir une maison hospitalière à une élite de jeunes gens pauvres et studieux, les mettre à l'abri des dures épreuves et des tentations de la vie d'étudiant, leur assurer au milieu des cités bruyantes un asile confortable, silencieux, propice au travail, et leur rendre ainsi abordable la carrière des places et des honneurs.
Leurs sages Constitutions avaient prévu les abus possibles, fixé les principes qui devaient présider au choix des postulants, imposé une [p. 177] stricte discipline. Ces Constitutions n'étaient pas seulement prudentes, elles étaient libérales. Elles laissaient à l'établissement une autonomie très réelle, elles intéressaient les boursiers à ses destinées en leur confiant le soin de veiller à sa prospérité et les mûrissaient ainsi par une responsabilité précoce. Le Collège était comme une petite république, qui se gouvernait, s'administrait, se recrutait elle-même. Il était la demeure privilégiée où l'aristocratie du talent pouvait prendre conscience de sa valeur et s'opposer à l'aristocratie de naissance, fière de ses pompeux cortèges et de ses palais.
Quand, par exemple, le haut et puissant seigneur D. Diego de Anaya Maldonado, ancien évêque de Tuy, d'Orense, de Salamanque, et enfin archevêque de Séville, fonda en 1401, à l'ombre des Écoles Salmantines, le Collège de San Bartolomé, il prescrivit expressément[ 194] de n'attribuer la beca de laine brune, signe distinctif des futurs boursiers, qu'à des jeunes gens de plus de dix-huit ans, ayant déjà fait preuve [p. 178] d'heureuses dispositions et de qualités sérieuses, pauvres (ils ne devaient pas posséder plus de cent ducats de rente) et enfin limpios, c'est-à-dire fils de vieilles familles chrétiennes, ne pouvant pas être même soupçonnées d'avoir jamais mêlé leur sang à celui des Maures ou des Juifs. Un boursier n'était admis qu'après qu'une minutieuse enquête avait été faite sur ses origines, dans le lieu même de sa naissance[ 195].
[!--Note--] 194 ([retour])
Ordinationes et Constitutiones Reverendissimi in Christo Patris ac Domini Didaci de Anaya, Archiepiscopi Hispalensis, constituentis nobile collegium in Parochia Sancti Sebastiani situm.
[!--Note--] 195 ([retour])
La même qualité de limpieza était d'ailleurs exigée de tous les serviteurs de la maison: majordomes, secrétaires, procureur, médecin, et même du cuisinier et du porteur d'eau.
Pour assurer une répartition plus égale, le fondateur recommandait qu'on ne choisît jamais plus d'un boursier dans la même famille et même dans la même ville.
La vie du Collège devait être modeste et la table frugale. On prenait les repas en commun; on se réunissait également le matin pour entendre la messe dans la chapelle et au coucher du soleil pour y chanter le Salve. Pendant la journée, on allait suivre les cours de l'Université ou l'on écoutait les maîtres particuliers du Collège. Tous les samedis, les quinze boursiers[ 196] s'exerçaient [p. 179] ensemble à la dispute. Chaque soir, avant de remonter dans leur chambre, ils se groupaient un moment dans le salon: les anciens s'asseyaient, les plus jeunes restaient debout et recevaient respectueusement les observations de leurs aînés sur les fautes qu'ils avaient pu commettre.
[!--Note--] 196 ([retour])
Dix canonistes et cinq théologiens, y compris le Recteur et les trois conseillers qu'on lui donnait comme auxiliaires.
On ne pouvait sortir dans la ville sans être accompagné d'un camarade ou d'un domestique. Dans la maison et hors de la maison, on ne devait parler que le latin, même dans les conversations familières.
Chaque année, les boursiers nommaient eux-mêmes leur Recteur dont les pouvoirs étaient fort étendus, puisqu'il réunissait dans ses mains l'administration financière et la direction morale et qu'il avait, en cas de faute grave, le droit d'exclusion[ 197].
[!--Note--] 197 ([retour])
La hiérarchie des peines était, il faut en convenir, assez mal établie. Le premier et le second avertissements comportaient la privation de vin pendant une semaine; le troisième, l'exclusion définitive.
Tout d'ailleurs dans ce groupement démocratique était également soumis à l'élection: on [p. 180] élisait jusqu'au dépensier et jusqu'au cuisinier. Enfin, privilège infiniment honorable, les boursiers étaient chargés de pourvoir eux-mêmes aux vacances qui se produisaient parmi eux: après avoir assisté à la messe et discuté les titres des candidats, ils s'engageaient par serment à voter pour le plus digne et choisissaient leur nouveau collègue dans la liberté de leur conscience.
Quand expiraient les huit années, qui étaient la durée ordinaire de la bourse et le temps normal des études, le plus pauvre pouvait rechercher les grades coûteux de la licence et même du doctorat: la communauté payait encore pour lui toutes les dépenses[ 198].
[!--Note--] 198 ([retour])
Est-il besoin de faire remarquer combien ces Constitutions se rapprochent de celles qui régissaient, au Moyen-Age, les Collèges parisiens et particulièrement la première maison de Robert Sorbon?
C'est à peu près sur ce modèle que se constituèrent dans la suite les cinq autres grands Collèges: à Salamanque, celui de Cuenca[ 199], celui d'Oviedo[ 200], celui de l'Archevêque[ 201]; à Valladolid, [p. 181] celui de Santa Cruz[ 202]; à Alcalá, celui de San Ildefonso.
[!--Note--] 199 ([retour])
Fondé, en 1500, par D. Diego Ramírez de Villaescusa, évêque de Cuenca.
[!--Note--] 200 ([retour])
Fondé, en 1517, par D. Diego Minguez de Bendaña Oanes, évêque d'Oviedo.
[!--Note--] 201 ([retour])
Fondé, en 1521, par D. Alonso de Fonseca, archevêque de Santiago, puis de Tolède.
[!--Note--] 202 ([retour])
Fondé, en 1484, par le cardinal D. Pedro González de Mendoza, archevêque de Tolède.
Régis par ces principes intelligents, soumis à ces austères disciplines, ils eurent tous les six d'heureuses destinées, fournirent aux Écoles d'excellents élèves et d'excellents maîtres, à l'Église des prélats insignes et aux rois de bons serviteurs.
Pour ne parler que de ceux de Salamanque, en un demi-siècle, le Collège de Cuenca donna à l'Espagne six cardinaux, vingt archevêques, huit vice-rois; le Collège d'Oviedo, trois gouverneurs de royaumes, quatre Grands Inquisiteurs, soixante-sept évêques, dix-neuf archevêques, quatre cardinaux et un saint.
Le Collège de San Bartolomé put s'enorgueillir d'avoir nourri dans ses murs San Juan de Sahagún, «Apôtre de Salamanque», «Ange de paix» et «Martyr de la Pénitence», et le fameux Tostado, «le premier Salomon d'Espagne et le deuxième du monde».
Au milieu du dix-septième siècle, sur cinq cents «collégiaux» qu'il avait alors formés, il [p. 182] comptait: six cardinaux, quatre-vingt-quatre archevêques et évêques, six Pères du Concile de Trente, huit gouverneurs, neuf vice-rois, dix présidents de Castille, vingt-quatre présidents de divers Conseils, sept Grands Inquisiteurs, douze capitaines généraux, dix-huit ambassadeurs, sans compter les conseillers et auditeurs de la Sainte Rote, chanoines, grands d'Espagne, títulos de Castille, commandeurs et chevaliers des Ordres militaires[ 203]. Un proverbe disait: «Bartolomé remplit le monde», Todo el mundo está lleno de Bartolomicos[ 204].
[!--Note--] 203 ([retour])
D. Francisco Ruiz de Vergara y Álava, Historia del Colegio Viejo de S. Bartolomé, Mayor de la célebre Universidad de Salamanca (1661).—Corregida y aumentada por D. Joseph de Roxas y Contreras. Madrid, 1766.
[!--Note--] 204 ([retour])
Tesoro de Covarrubias, au mot Bartolomico.—Cf. Lope de Vega, El Bobo del Colegio, II, 4: «Fabio. Quatre Collèges, que l'on nomme les Mayores, portent au ciel cet édifice (L'Université de Salamanque).—Garcerán. Que de personnages fameux et insignes, qui se sont illustrés dans les Conseils du Roi ou dans les saints Ordres, sont sortis de ces maisons!»
Malheureusement, pendant ces longues années de prospérité, les Grands Collèges se modifièrent profondément. On peut suivre dans leurs Réglements les changements successifs qui finirent [p. 183] par en transformer complètement le caractère.
C'est d'abord l'esprit même de l'institution qui s'altère. On cesse peu à peu d'imposer aux postulants la condition de pauvreté. On commence par accorder qu'ils pourront avoir deux cents ducats, puis davantage. Des jeunes gens riches finissent par solliciter des bourses et, comme ils sont bien soutenus, ils les obtiennent.—C'est alors la discipline qui perd de sa rigueur: la vie devient plus luxueuse et plus libre. De nouvelles prescriptions insérées dans les Statuts, et qui ne devaient pas être inutiles, laissent deviner que le Collège n'est plus comme autrefois une maison d'humilité et de vertu: «Défense aux boursiers d'avoir des chevaux et des appartements dans la ville.—Défense aux boursiers de faire entrer dans le Collège aucune femme suspecte, seule ou accompagnée.—Défense aux boursiers de visiter les couvents de nonnes où ils n'ont pas une sœur ou pour le moins une parente du troisième degré[ 205]...» Naturellement, l'on travaille moins depuis que la règle est devenue plus indulgente; mais les [p. 184] boursiers s'arrangent bientôt de telle sorte qu'ils n'ont plus besoin de travailler pour réussir.
[!--Note--] 205 ([retour])
Constitutiones et Statuta Collegii Divi Bartholomaei in Salmantina Universitate Majoris antiquiorisque.
Ils ont pris l'habitude d'entretenir à la Cour des représentants attitrés ou hacedores, qui sont tous d'anciens élèves du Collège et restent en communication constante avec lui. Ces hacedores sont en général des personnages considérables. Par une sorte de contrat tacite, ils s'engagent à réserver tout leur crédit à leurs jeunes camarades, à les soutenir exclusivement quand une bonne charge se trouve vacante, et, par contre, les jeunes camarades se font un devoir de n'attribuer les becas[ 206] qui deviennent libres qu'aux fils, parents ou protégés des hacedores.
[!--Note--] 206 ([retour])
La beca est, on s'en souvient, l'écharpe de drap de couleur, signe distinctif du boursier de Collège.
Le résultat de cette ingénieuse convention, c'est, d'une part, que les étudiants de famille modeste n'osent même plus solliciter les bourses des Grands Collèges, certains qu'ils sont de ne pas être choisis; c'est, d'autre part, que les étudiants libres les plus méritants se voient privés, par les intrigues des Collèges et de leurs représentants, de presque tous les emplois avantageux auxquels ils auraient pu prétendre. C'est [p. 185] ainsi que des fondations qui avaient été primitivement destinées à corriger l'inégalité des fortunes et à aider le mérite obscur finissent par favoriser la paresse, l'intrigue et le népotisme et par devenir pour les riches et pour les puissants un nouveau moyen de tout accaparer.
Ce n'est pas tout encore. Les hacedores ne peuvent, quel que soit leur zèle, assurer chaque année à tous les «Collégiaux» dont la bourse expire une situation suffisamment avantageuse. Or, les Collèges ne veulent pas admettre qu'un des leurs «dégrade, comme on dit, la beca» en acceptant un poste de second ordre, tel qu'une cure, une charge d'avocat ou quelque médiocre office de judicature. Ils aiment mieux le garder auprès d'eux et veiller à son entretien jusqu'à ce qu'on lui ait trouvé quelque position plus honorable. L'ancien boursier ne peut plus revenir au milieu de ses compagnons, puisque son temps est fini. Mais on l'installe dans une maison voisine, louée ou construite à cet effet, qu'on nomme hospedería et où il prend place parmi d'autres boursiers non pourvus qui sont les huéspedes, les hôtes[ 207].
[!--Note--] 207 ([retour])
D. Antonio Gil de Zárate, De la Instrucción pública en España, Madrid, 1855.
Ces huéspedes, qu'entretient ainsi chaque Collège, mènent, en somme, la vie la plus douce et la plus facile. Ils ont le vivre et le couvert, ne vont à l'Université que s'il leur plaît, ne travaillent qu'à leur fantaisie, sortent et rentrent à leur heure. Beaucoup trouvent «l'auberge» bonne et ne songent plus à en sortir. On en cite qui y sont restés jusqu'à l'âge de cinquante ans.
Or, ces éternels candidats, en raison même de leur âge, exercent une autorité considérable sur les jeunes boursiers, pour lesquels ils sont cependant une lourde charge, et cette influence est tout à fait fâcheuse. Sans parler des mauvais exemples que parfois ils leur donnent, ils découragent par leur scepticisme ceux qui arrivent avec des intentions louables, ils leur persuadent qu'on ne peut se pousser dans le monde que par la flatterie et les trafics d'influence, et ils leur répètent le proverbe: Ventura ayas, hijo, que poco saber te basta[ 208], autrement dit: «Chance vaut mieux que savoir.» Plus encore, [p. 187] ils développent outre mesure chez leurs cadets cette vanité et cet esprit de corps qui leur assurent, à eux, une existence si privilégiée. Le plus vieux d'entre eux, qu'on appelle «l'Aîné», finit par devenir le vrai chef du Collège. C'est lui qui suscite et dirige les cabales. C'est lui qui mène la campagne électorale lorsqu'un boursier ou un ancien boursier se présente pour une chaire des Écoles.
[!--Note--] 208 ([retour])
Mal-Lara, Filosofía vulgar, Centuria novena, 36. Mal-Lara commente ainsi ce dicton: «Mon fils, aie des relations utiles, envoie des présents aux seigneurs de la Cour, aie des lettres de recommandation, apprends à te faufiler: cela vaut mieux que d'être savant.»
A Salamanque, il arrive souvent qu'au moment des Oposiciones les quatre Grands Collèges se coalisent. On en vient à ne plus considérer le mérite des candidats, mais seulement leur origine. Tous ceux de la maison qui sont déjà entrés dans la place aident les autres sans scrupule.
On retrouve à Alcalá le même sentiment de camaraderie mal comprise. Étant à l'article de la mort, un docteur de l'Université, qui avait été jadis «collégial», fait venir son confesseur: «Dans les affaires d'élections, lui dit le saint homme, Votre Seigneurie n'a-t-elle pas à se reprocher quelque injustice?»—«Mais non, mon Père, lui répond le mourant avec une admirable inconscience: en ces cas-là, j'ai toujours pris parti pour mon Collège!»
Forts de leur solidarité, de leurs moyens d'action, de leurs relations et de leurs patronages, les Mayores commencent à vouloir régenter la république universitaire.
A Alcalá, San Ildefonso, qui avait dès le début une situation prépondérante, prétend gérer à sa guise les biens de l'Université, régler les traitements des professeurs, créer ou supprimer des chaires: son jeune Recteur s'arroge presque tous les pouvoirs épiscopaux et reconnaît à peine la suprématie de l'archevêque de Tolède.—A Valladolid, Santa Cruz est en guerre avec les maîtres et docteurs et trouve un appui constant dans la Chancellerie royale, dont presque tous les membres sont d'anciens élèves de ce Collège.
A Salamanque, San Bartolomé, Cuenca, Oviedo et l'Arzobispo s'associent pour tyranniser les Écoles. Ils sont continuellement en procès avec les petits Collèges qu'ils veulent mener à leur fantaisie, et surtout avec les Collèges militaires qui osent s'égaler à eux. Mais c'est surtout avec les hauts dignitaires de l'Université qu'ils se querellent sans cesse sur des questions d'étiquette et de préséance. Un jour, au cours d'un de ces conflits, on voit leurs boursiers envahir, [p. 189] l'épée à la main, l'église du couvent de Sainte-Ursule où se trouvait réuni le Cloître des docteurs, planter de force leurs bannières sur le grand autel, blesser des officiers et des religieux.
En 1633, le Maestrescuela Jerónimo Manrique, pour le punir de quelque méfait, consigne dans sa chambre un Collégial d'Oviedo. L'étudiant s'insurge ouvertement contre cet arrêt et s'en va se promener en plein jour dans les rues de Salamanque. Le Maestrescuela le rencontre et veut le faire appréhender au corps: mais il appelle à son secours quelques camarades qui le délivrent et rouent de coups l'Ecolâtre et ses officiers: le soir venu, ils vont même démolir sa porte et envahir sa maison, où par bonheur il ne se trouvait pas.
Ces fâcheux incidents sont souvent suivis de longues périodes d'hostilité où toute la ville se divise en deux camps: d'un côté, le gros des étudiants, les Collèges militaires, les petits Collèges et presque tous les couvents, de l'autre les Mayores et, avec eux, l'aristocratie et les Jésuites.
Découragé de voir sans cesse se renouveler de tels combats, un vieux professeur de l'Université s'écria un jour: «Si maintenant [p. 190] je voyais un âne entrer dans la chapelle de Santa Bárbara[ 209] avec la beca d'un grand Collège, je n'oserais plus le trouver mauvais!»
[!--Note--] 209 ([retour])
C'est une chapelle de la Vieille Cathédrale de Salamanque où avaient lieu les examens de licence.
Ces grandes communautés séculières, qui avaient été pour les Universités des auxiliaires précieux, devinrent ainsi pour elles une perpétuelle occasion de trouble et de discrédit: elles y introduisirent de fatales tendances, elles contribuèrent à en diminuer le prestige.