CHAPITRE II.
LA CONCURRENCE DE LA «COMPAGNIE».
Des causes plus particulières ont hâté en Espagne la décadence des Universités.
Une des premières, c'est la concurrence qu'a commencé à leur faire, presque dès sa naissance, la puissante Compagnie de Jésus. Elle s'introduit peu à peu dans toutes les villes importantes et y ouvre ses écoles. Avec une ténacité extraordinaire, malgré des résistances presque unanimes, elle s'efforce de prendre pied dans les grands centres d'instruction et, au contraire des autres ordres qui profitent des cours de l'Université et augmentent le nombre de ses étudiants, elle garde avec un soin jaloux, pour mieux leur imprimer sa forte discipline, les jeunes gens qu'elle a conquis.
C'est le 27 septembre 1540 qu'une bulle de Paul III avait approuvé la fondation d'Ignace [p. 171] de Loyola. Dès 1544, la Société de Jésus ouvre à Valence une maison d'enseignement.
Elle élève à Alcalá un superbe Collège qui domine les autres édifices par ses vastes proportions, par la majesté de sa façade décorée de statues et de colonnes. A Séville, elle achève de ruiner l'Université déjà chancelante en fondant une maison non moins magnifique, que Cervantes a pompeusement célébrée[ 189] et un autre Collège dit des Becas coloradas.
[!--Note--] 189 ([retour])
Coloquio de los Perros.
A Salamanque, «la Compagnie» s'insinue plus discrètement et triomphe avec plus de peine. Elle commence à s'établir assez loin de la ville, à Villamayor, puis plus près, à Villasendin, dans les faubourgs; quelques années après, elle a franchi les murs, mais reste encore tout près de l'enceinte, à côté de la porte de San Bernardo. L'Université, les Collèges, les communautés surveillent avec inquiétude ses travaux d'approche, et quand enfin, sûre de son pouvoir, elle veut s'installer à deux pas des Écoles, au cœur même de la cité, elle se heurte à une opposition formidable.
Mais elle a pour elle Philippe III et surtout [p. 172] la reine Marguerite qui lui a déjà promis 40,000 ducats pour sa future fondation[ 190]. Le roi et la reine viennent eux-mêmes à Salamanque pour essayer de désarmer les résistances, et enfin, en 1617, malgré le Recteur et malgré le Cloître des Docteurs, malgré les couvents, malgré le Chapitre, malgré le Corps municipal et la noblesse, on pose la première pierre du futur Collège.
[!--Note--] 190 ([retour])
Elle en ajoutera 16,000, au moment de sa mort. (D. Diego de Guzmán, Vida y muerte de Da Margarita de Austria, reyna de España, Madrid, in-4o, IIa Parte, p. 213.)
On a démoli, pour lui faire une place, deux rues et deux églises; on a failli démolir aussi la ravissante maison de las Conchas, pour laquelle les Jésuites avaient offert autant d'onces d'or qu'elle a de coquilles sculptées sur sa façade; et sur cet espace immense on bâtit le plus vaste édifice de Salamanque. Il coûtera 27 millions de réaux, aura plus de cinq cents portes, près de mille fenêtres et pourra loger pour le moins trois cents écoliers.
Mais c'est à Madrid, dans la capitale même du royaume, que «la Compagnie» porte à l'enseignement universitaire le coup le plus dangereux.
En 1625, elle obtient de Philippe IV l'autorisation d'y fonder son fameux Collège Impérial.
Il est assez curieux de voir par quelles raisons elle avait démontré au prince la nécessité d'un tel établissement. «Ce Collège, disait-elle dans sa requête, ne fera pas double emploi avec les Universités déjà existantes parce que les grands personnages de la Cour n'envoient aux Universités que leurs fils cadets qui ont besoin de s'assurer des moyens d'existence en suivant la carrière des lettres. Ils n'y envoient pas leurs fils aînés, qui hériteront de leurs biens et de leurs charges, et comme ceux-là sont destinés à servir l'Etat dans les grands emplois, ils ont, plus encore que les autres, besoin d'être bien instruits.» Un autre argument, c'était que les Universités, «s'attachant exclusivement aux études supérieures, négligeaient l'érudition et les langues qui sont un si bel ornement pour les cavaliers et gens de noblesse[ 191]».
[!--Note--] 191 ([retour])
Fundación de los estudios generales en el Colegio Imperial de los Jesuítas de Madrid, hecha por Felipe IV en 1625. (Copia que se halla en el archivo del Exemo Sr. Duque de Frias.)
Pour ces raisons et aussi «pour la singulière dévotion qu'il portait à saint Ignace», Philippe [p. 174] IV approuva pleinement le projet et accorda expressément son patronage au nouvel établissement en lui conférant le titre d'Estudios Reales.
Les grandes Universités protestèrent, comme on pouvait s'y attendre.
Au nom de leurs collègues de Salamanque et au leur, les professeurs d'Alcalá firent remettre au Roi un mémoire de quarante-deux pages où ils affirmaient que la fondation d'un Estudio general dans la capitale même du royaume était «déplacée et dangereuse» et qu'elle aurait sûrement pour résultat de ruiner l'enseignement universitaire.
Le Roi fit répondre que cette plainte était inconvenante et que rien ne la justifiait, puisque le nouvel établissement ne devait pas avoir le droit de conférer les grades: il ordonna de détruire immédiatement tous les exemplaires du mémoire, dont on avait fait deux tirages[ 192].
[!--Note--] 192 ([retour])
La Fuente, Historia de las Universidades, III, p. 66.
Salamanque et Alcalá n'eurent plus qu'à se résigner et à subir une rivalité qui était, quoi qu'on eût dit, redoutable.
Avec ses six chaires de grammaire et de rhétorique, [p. 175] avec ses dix-sept chaires d'enseignement supérieur, le Collège Impérial était bien, en effet, une Université véritable. Mais au lieu d'être comme les autres Universités une corporation relativement indépendante et autonome, il n'était qu'une partie d'un tout étroitement uni, soumis à une direction unique. Il devait être bien moins un centre de culture qu'un instrument de domination.
Entre les habiles mains des Pères Jésuites, il devint rapidement prospère, il fut bientôt l'établissement à la mode où, loin des promiscuités fâcheuses, la fine fleur de la noblesse vint se former aux belles manières et chercher, sinon la science, du moins les apparences du savoir. Ce fut la pépinière des hommes de Cour et des politiques, des bons serviteurs du roi, dociles et point trop scrupuleux[ 193]. Ainsi il enleva aux grandes Universités une bonne part de cette aristocratique clientèle dont elles étaient si fières et on peut dire qu'il les découronna.
[!--Note--] 193 ([retour])
La douzième chaire avait pour programme: d'interpréter la Politique et l'Economique d'Aristote «de manière à concilier la raison d'Etat avec la conscience, la religion et la foi catholique». (Fundación de los Estudios generales... etc.) On avait déjà beaucoup tiré d'Aristote: mais ceci est assez nouveau.