CHAPITRE PREMIER.
CAUSES DE DÉCADENCE: LE DESPOTISME DES ROIS ET LA TYRANNIE DE L'ÉGLISE.
Si l'on s'en tient aux apparences, le règne de Charles-Quint et même celui de Philippe II semblent encore marquer pour les Universités espagnoles un accroissement de prospérité.
On continue à ouvrir de nouvelles Écoles, qui ne font point de tort aux anciennes, et dans les grands centres les Collèges ne cessent de se multiplier[ 186]. Les étudiants sont plus nombreux [p. 162] que jamais: l'énorme extension de la monarchie en augmentant le nombre des places a augmenté aussi le nombre des candidats. Des maîtres remarquables soutiennent encore le bon renom de l'enseignement et, somme toute, la science espagnole ne se montre point indigne des grandes ambitions qui soulèvent alors tout le pays.
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Voici, par exemple, la liste des Collèges fondés, pendant ces deux règnes, de 1516 à 1598, dans la seule ville de Salamanque:
- 1517: Colegio Mayor de Oviedo.—Colegio de San Millán.
- 1521: Colegio Mayor del Arzobispo.
- 1528: Colegio de Santa María de Burgos.
- 1534: Fondation par l'Empereur du Collège de l'Ordre de Santiago.—Colegio de Santa Cruz de Cañizares.—Collège militaire de l'Ordre de Saint-Jean.—Fondation du Colegio Trilingüe par l'Université.
- 1536: Colegio de la Magdalena.
- 1545: Colegio de Santa Cruz de San Adrián.—Colegio de la Concepción (Huérfanos).
- 1552: Fondation des Collèges militaires des Ordres de Calatrava et d'Alcántara.
- 1560: Colegio de Santa María de los Ángeles.
- 1567: Colegio de los Verdes.
- 1572: Colegio de Guadalupe.
- 1576: Colegio de San Miguel.
- 1592: Fondation par Philippe II du Collège des «Nobles Irlandais».
Mais sous ces brillants dehors on peut déjà deviner les germes de décadence. Le mouvement intellectuel se continue en vertu de la force acquise; mais il va peu à peu se ralentir à mesure que la liberté lui manquera davantage. Les deux forces qui avaient le plus contribué à donner une si forte impulsion aux esprits, la [p. 163] royauté et l'Eglise, commencent, dès qu'éclate la Réforme, à s'inquiéter des progrès de leur œuvre. Une surveillance de plus en plus étroite réprime toute recherche un peu indépendante. Le Suprême Conseil de l'inquisition étend sur l'enseignement un contrôle qui le paralyse.
Ferdinand et Isabelle avaient exempté de tous droits les livres étrangers qui pénétraient en Espagne, par la raison «qu'ils rapportaient à la fois honneur et profit au royaume en permettant aux hommes de s'instruire». Le Saint-Office s'impose la tâche d'examiner tous les ouvrages imprimés et fait publier en 1550 par l'Empereur son premier Index Expurgatoire. A partir de ce moment, aucun ouvrage ne peut plus être publié dans la Péninsule sans une licence spéciale: aucun livre de France ou d'Allemagne ne peut passer la frontière sans un permis de circulation. L'édit de 1558 punit de mort toute personne qui vendra, achètera ou gardera en sa possession un volume prohibé. Plus tard encore, toujours pour éviter la contagion du luthéranisme, Philippe II interdit à tout Espagnol d'aller étudier en pays étranger.
Comme l'hérésie a commencé à se propager dans le royaume parmi les gens de savoir, c'est [p. 164] sur les maîtres les plus doctes que se portent surtout les soupçons. On voit avec effroi la persécution s'abattre sur un homme comme Fray Luis de León, poète éminent, helléniste distingué, hébraïsant du premier mérite, une des gloires de Salamanque.
Dénoncé à l'inquisition pour avoir reçu des Flandres quelques livres suspects, accusé d'avoir voulu dépouiller le Cantique de Salomon de son sens mystique et surnaturel, il est conduit dans la prison de Valladolid; après cinq années d'examens et d'interrogatoires, il est soumis à la question; relâché enfin, faute de preuves, il vient reprendre ses leçons «avec la même quiétude et la même allégresse d'âme» et, pour effacer d'un mot le souvenir de la dure épreuve, simplement, il recommence son cours par les paroles consacrées: «Ainsi que je vous le disais hier...»
De tels exemples sont bien faits pour réprimer tout esprit d'initiative. Une inquiétude universelle pèse sur la pensée. Les purs érudits, dont les travaux semblent pourtant bien éloignés des questions de dogme, tremblent d'avoir, sans s'en douter, porté quelque atteinte à l'orthodoxie: de timides humanistes, en soumettant [p. 165] leurs livres à l'examen du Saint-Office, s'excusent d'y avoir fait trop d'allusions à la mythologie. Même dans le domaine scientifique, toute innovation semble dangereuse. En 1568, on s'était avisé d'ouvrir pour la première fois, à Salamanque, une salle de dissection: on la ferme prudemment huit ans après et l'on supprime du même coup l'enseignement de l'anatomie.
Le résultat d'une telle suspicion et d'une telle crainte, c'est que l'enseignement se rétrécit, s'interdit toute libre échappée.
Au dehors rien n'est changé. Les Statuts ne sont pas modifiés, ni la forme des examens, ni les modes de recrutement des professeurs. Le grand corps universitaire continue sa vie normale, il accomplit ses fonctions avec la même régularité solennelle. Mais la flamme intérieure s'est éteinte, et après le trop court affranchissement d'une Renaissance éphémère on en revient insensiblement aux traditions de l'enseignement scolastique. De nouveau le principe d'autorité domine et stérilise. Au commencement du dix-septième siècle, il y a beaucoup plus d'étudiants en Espagne qu'il n'y en avait au commencement du quinzième, il y a dix fois plus d'Universités; mais pour les méthodes [p. 166] d'instruction il n'y a pas grande différence entre ces deux époques: on a renoué les deux bouts de la chaîne.
Au commencement du quinzième siècle, la rareté et le prix élevé des manuscrits obligeaient le maître à dicter aux étudiants «le livre de texte» dont il était seul à posséder l'exemplaire[ 187]. Au dix-septième siècle, quoique l'imprimerie ait multiplié les volumes, on dicte de même et le texte et le commentaire.
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C'est pourquoi dans le langage des Ecoles le mot lire est l'équivalent du mot enseigner.
On lisait dans les anciens Statuts: «Chaque professeur est formellement obligé d'interpréter dans son cours l'esprit de l'auteur dont sa chaire porte le nom: le professeur d'Aristote, l'esprit d'Aristote; le professeur de Saint-Thomas, l'esprit de saint Thomas; le professeur de Scot, l'esprit de Scot...»—Dans les Statuts réformés d'Alcalá, nous retrouvons des instructions à peu près pareilles: «Nous ordonnons que les régents de philosophie soient tenus de lire le texte même d'Aristote, qu'ils doivent apporter en chaire et lire à la lettre—sous peine d'amende—et qu'ils lisent d'une façon mesurée, sans trop de précipitation ni de lenteur.»
Cet étroit assujettissement à des textes imposés qu'on subissait au Moyen-Age par esprit de routine, on s'y résigne maintenant par prudence. Les anciens programmes, qu'on avait interprétés plus librement pendant un demi-siècle, sont appliqués de nouveau dans toute leur rigueur: ils pèsent lourdement sur les études.
Prenons un écolier espagnol, contemporain de Philippe III, qui vient suivre les cours d'une grande Université, Valladolid, Alcalá ou Salamanque. Il sait déjà un peu de latin et a quelque teinture des humanités. Il s'inscrira d'abord dans la Faculté d'«Arts», sorte de Faculté préparatoire, où on lui inculquera les préceptes de la rhétorique, et il recevra pendant quatre ans les leçons des philosophes: la première année, il apprendra les Súmulas (ou Petite Logique) de Pedro Hispano; la seconde année, la suite de la Logique dans les Prédicables de Porphyre et les Topiques d'Aristote; la troisième année, la «Philosophie naturelle» dans la Physique d'Aristote, dans ses Météores, dans son Traité de l'âme; la quatrième année, il étudiera la Métaphysique, du même auteur[ 188].
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Programmes d'Alcalá.
Le voilà imbu de tous les systèmes aristotéliques, embrouillés d'ailleurs par la manie scolastique des divisions et des subdivisions, faussés par la préoccupation constante de mettre d'accord cette philosophie avec les principes de la religion révélée.
S'il passe en théologie, il y retrouvera Aristote, mais encore plus déformé, interprété en sens divers par des écoles opposées. Selon ses préférences il pourra choisir entre les Dominicains qui suivent saint Thomas, les Franciscains qui suivent Scot Erigène et les Jésuites qui suivent Suárez.
S'il préfère le droit civil ou le droit canon, il lui faudra, là aussi, apprendre par cœur textes, gloses et commentaires.
S'il s'est tourné vers la médecine, où l'on est encore fidèle à Hippocrate, à Galien et à Avicenne, c'est par les principes d'Avicenne, d'Hippocrate et de Galien qu'il devra s'instruire dans l'art de reconnaître les maladies et de les guérir.
Partout la même tyrannie des textes, partout le même enseignement, servile pour le fond, minutieux dans la forme, plein de chicanes et d'arguties. C'est cet enseignement qu'avaient [p. 169] condamné avec tant de chaleur les grands humanistes comme Vives et le Brocense: il avait repris ses traditions et son autorité. Incompatible par essence avec toute liberté d'examen, hostile à toute idée de progrès, il allait pendant près de deux siècles tenir les Universités espagnoles à l'écart du monde, des progrès de la science, des grands mouvements de la pensée: il allait prolonger pour elles le Moyen-Age.