CHAPITRE IV.
LE MOUVEMENT INTELLECTUEL EN ESPAGNE AU COMMENCEMENT DU SEIZIÈME SIÈCLE: LA RENAISSANCE ESPAGNOLE ET LES PROGRÈS DE L'ENSEIGNEMENT.
Ce grand mouvement intellectuel qui, pendant les dernières années du quinzième siècle et pendant la première moitié du seizième a fait naître en Espagne tant d'Universités nouvelles et sensiblement accrû la prospérité des anciennes, c'est assurément de la reine Isabelle de Castille qu'il est parti: c'est à elle qu'il faut en rapporter l'honneur.
Cette femme remarquable, à laquelle aucun don n'a manqué, tenait de son père, Jean II, le goût des lettres et de l'étude. Elle honora le savoir; elle fit tout ce qui dépendait d'elle pour répandre l'instruction dans ses États et particulièrement dans sa noblesse, dont les mœurs étaient encore rudes et l'esprit peu cultivé.
Elle-même donnait l'exemple. Elle demanda à Diego Valera de composer pour elle une Histoire d'Espagne et d'y joindre une description des trois parties du monde alors connues. Quand elle allait à Salamanque, elle ne manquait pas d'y assister aux disputes et exercices de l'Université, et elle pouvait s'y intéresser; elle avait en effet appris le latin[ 160], qui lui était d'ailleurs indispensable, puisque c'était non seulement la langue des Écoles et de l'érudition, mais aussi la langue de la diplomatie; elle le savait même si bien que son confesseur pouvait mêler dans ses lettres le latin et l'espagnol; elle lisait Sénèque et le De Officiis.
[!--Note--] 160 ([retour])
Après la guerre de Portugal. Ce fut une femme qui le lui enseigna, Doña Beatriz Galindo, surnommée «la Latine».
Elle voulut aussi qu'on enseignât le latin à ses deux filles, qui le parlèrent et l'écrivirent parfaitement[ 161], et elle leur choisit comme maîtres deux savants, Antoine et Alexandre Geraldino, qu'elle avait fait venir d'Italie.
[!--Note--] 161 ([retour])
Luis Vives, De Christiana Femina, cap. IV.
Mais ce fut surtout l'instruction du prince Don Juan qui fut l'objet de tous ses soins. F. Diego de Deza, qui fut dans la suite archevêque [p. 140] de Tolède, lui donna les premières leçons de grammaire et d'humanités[ 162]. Quand il fut plus grand, pour le faire bénéficier en quelque manière des avantages de l'éducation publique, la reine donna à son fils dix compagnons d'études, cinq du même âge, cinq plus âgés. Ces jeunes gens, qui appartenaient aux plus hautes familles, eurent tous plus tard de brillantes destinées: seul le jeune prince, sur qui étaient fondées tant d'espérances, fut frappé prématurément par la mort[ 163].
[!--Note--] 162 ([retour])
Dans le catalogue des papiers de la reine qui se trouve aux archives de Simancas on voit mentionnés les cahiers du petit prince et les brouillons de ses compositions latines (D. Diego Clemencín, Elogio de la Reina Católica; Memorias de la Real Academia de la Historia, t. VI, 1821).
[!--Note--] 163 ([retour])
Il mourut, comme on le sait, à Salamanque. Pierre Martyr nous a rapporté tous les détails de cette fin douloureuse (Epist. 182).
A côté de cette école privilégiée, la reine en créa une autre, plus largement ouverte aux nobles, sorte d'école palatine assez semblable à celle qu'avait voulu instituer Alphonse le Savant et qui suivait la Cour dans ses déplacements, tantôt à Tolède, tantôt à Valladolid, tantôt à Saragosse.
Pour diriger ce collège nomade on appela en Espagne un célèbre érudit milanais, Pierre Martyr d'Angleria, qui réussit presque dès le commencement à inspirer le goût des lettres à ces jeunes seigneurs, «autrefois dédaigneux de tout ce qui ne touchait pas au métier des armes[ 164]». «Ma maison, écrivait-il quelques années après son arrivée[ 165], ma maison est pleine, du matin au soir, d'adolescents pleins de feu. Notre reine, modèle de toutes les vertus, a voulu que son proche parent le duc de Guimaraens[ 166] et le duc de Villahermosa, neveu du roi, restent toute la journée sous mon toit. Cet exemple a été suivi par les principaux cavaliers de la Cour, qui assistent à mes leçons en compagnie de leurs précepteurs et les repassent le soir avec eux dans leurs propres quartiers.»
[!--Note--] 164 ([retour])
Pierre Martyr, Epist. 102 (avril 1492).
[!--Note--] 165 ([retour])
Epist. 115 (1er sept. 1492).
[!--Note--] 166 ([retour])
D. Juan de Portugal, duc de Braganza y Guimaraens.
«Ces principaux cavaliers de la Cour», nous les connaissons par la correspondance suivie qu'ils entretinrent dans la suite avec leur maître: c'étaient D. Álvaro de Silva, le marquis de Mondejar et ses frères, D. García de Toledo, D. Pedro Girón, D. Pedro Fajardo, seigneur de [p. 142] Carthagène, les plus grands noms d'Espagne. Aussi Pierre Martyr pouvait-il écrire plus tard, avec plus de conviction que de goût: «Les premiers seigneurs de Castille se sont presque tous abreuvés à mes mamelles littéraires[ 167].»
[!--Note--] 167 ([retour])
Suxerunt mea litteralia ubera Castellae principes fere omnes.—Epist. 662 (1520).
Vers 1496, la reine adjoint à Pierre Martyr un autre humaniste italien, dont la collaboration lui fut précieuse et qui devait lui succéder. Lucio Marineo avait été ramené de Sicile, douze ans auparavant, par l'amiral D. Fadrique Enríquez et il avait jusque-là enseigné les lettres latines à l'Université de Salamanque. Il continue cet enseignement dans le Collège Noble et il y a, entre autres élèves de marque, D. Diego de Acebedo, comte de Monterey, et D. Juan d'Aragon, proche parent du Roi Catholique.
Cette École du Palais modifie très rapidement les mœurs et les dispositions des gens de cour. A l'imitation d'Isabelle qui continue d'encourager les travaux de l'esprit et qui honore toutes les formes du savoir[ 168], toute la haute société [p. 143] commence à se piquer d'humanisme: «On s'habitue à ne plus tenir pour noble quiconque montre de l'aversion pour les études[ 169].»
[!--Note--] 168 ([retour])
Antonio de Nebrija lui dédie sa Grammaire latine et sa Grammaire espagnole, Rodrigo de Santaella son Vocabulaire, Alonso de Córdoba ses Tables astronomiques.
[!--Note--] 169 ([retour])
Paul Jove, Éloge de Nebrija.
Parmi ceux qui s'appliquent, «suivant l'exemple des anciens Romains, à associer la gloire littéraire à la gloire des armes[ 170]», on compte le duc d'Albe D. Fadrique de Toledo, le marquis de Denia D. Bernardo de Rojas, qui se met, à soixante ans, à apprendre le latin; D. Francisco de Zúñiga, comte de Miranda; D. Diego Sarmento, comte de Salinas. Diego López de Toledo, commandeur de l'ordre d'Alcántara, traduit les Commentaires de César, Diego Guillén de Ávila les Stratagèmes de Frontin, Alonso de Palencia les Vies de Plutarque, tous ouvrages bien faits pour plaire à des gentilshommes guerriers. D'autres mettent en espagnol Juvénal, Pétrarque et le Dante: car la poésie aussi fleurit à la Cour, et parmi les auteurs du Cancionero general on pourrait retrouver presque tous les grands noms de cette époque.
[!--Note--] 170 ([retour])
Juan Ginés de Sepúlveda, Prologue du Democrates.
Les dames, à leur tour, se prennent d'une [p. 144] belle ardeur pour l'étude. Clemencín a donné la liste, qui est fort longue, de celles qui poussèrent alors leur instruction bien au delà des limites ordinaires[ 171]. On y relève les noms de Doña María de Mendoza, qui sut le latin, même le grec; de la comtesse de Monteagudo et de Doña María Pacheco, qui toutes deux n'avaient qu'à suivre des exemples domestiques, puisqu'elles étaient les petites-filles du marquis de Santillane; de Doña Juana de Contreras, qui fut l'élève et l'amie de l'érudit Lucio Marineo.
[!--Note--] 171 ([retour])
Elogio de la Reina católica (Bibl. de la R. Acad. de la Hist., t. VI.)
Après la reine Isabelle, personne n'a plus favorisé ces progrès de l'humanisme que les grands prélats qui ont alors honoré le clergé espagnol. Stimulés par l'exemple des évêques et des cardinaux italiens, ayant quelquefois pris eux-mêmes en Italie l'amour des lettres et des arts[ 172], ils comprennent des premiers ce que l'Espagne peut gagner à cette renaissance et aussi quel intérêt l'Église peut avoir à la diriger. Leurs énormes revenus leur permettent de jouer aisément le rôle de Mécènes: ils collectionnent [p. 145] les manuscrits et les livres, encouragent l'établissement des imprimeries, stimulent les recherches scientifiques, comme D. Fernando de Talavera, archevêque de Grenade, comme D. Juan de Zúñiga, grand-maître de l'ordre d'Alcántara, protecteur et ami de Nebrija; ils fondent des Collèges, comme le cardinal de Mendoza[ 173], ou des Universités, comme le cardinal Jiménez.
[!--Note--] 172 ([retour])
Comme, par exemple, D. Alonso de Fonseca, archevêque de Santiago.
[!--Note--] 173 ([retour])
D. Pedro González de Mendoza, que la faveur des Rois Catholiques fit appeler le «troisième roi d'Espagne». Lettré du premier mérite, formé dès sa jeunesse par les plus sérieuses études, ce fut lui qui fonda à Valladolid le magnifique Colegio mayor de Santa Cruz.
Ces puissantes influences, ces exemples venus de si haut propagent rapidement dans la Péninsule le goût et le respect des études. L'Espagne accueille avec confiance la nouvelle culture que la Cour honore, que l'Église protège et qui lui arrive de cette Italie à laquelle une sorte de parenté l'attache, qu'elle s'est habituée à respecter comme le centre du monde chrétien. La prospérité dont jouit alors le royaume favorise cette diffusion de l'humanisme et du savoir.
La jeunesse, riche ou pauvre, est portée, comme par un courant très fort, vers les Écoles dont le nombre s'accroît sans cesse et même, nous l'avons vu, au delà des besoins. Dans ces Écoles un souffle nouveau ranime les ardeurs et rajeunit l'antique doctrine. C'est le moment, unique dans l'histoire, où l'Espagne semble vouloir rivaliser d'activité scientifique avec les grandes nations.
Des maîtres comme le franciscain Fr. Luis de Carvajal, comme l'augustin Fr. Lorenzo de Villavicencio, comme le dominicain Francisco de Vitoria, s'appliquent à réformer les méthodes d'enseignement de la théologie et annoncent les Domingo de Soto, les Melchor Cano, les Luis de Granada, les Luis de León.
Des juristes comme Juan López de Palacios Rubios, Antonio de Nebrija, Antonio Agustín, Antonio Gouvea, Diego de Covarrubias y Leyva, des canonistes comme Antonio de Burgos, Francisco de Torres (Turriano), J. Ginés de Sepúlveda, apportent dans l'étude du droit des idées plus élevées et une critique plus exacte.
La philologie classique progresse encore plus sensiblement. De grands travailleurs, entreprenants et originaux, explorent tour à tour tous [p. 147] les domaines de l'érudition et laissent des œuvres durables.
Tel cet Antonio de Nebrija qui fut le plus grand ouvrier de la Renaissance espagnole, esprit véritablement encyclopédique que nous avons déjà cité parmi les restaurateurs de la science du droit, que l'on pourrait encore compter, pour son Lexicon artis medicamentariae, parmi les rénovateurs des sciences médicales, mais qui se consacra plus spécialement à l'étude des langues hébraïque, grecque, latine et castillane, le premier des lexicographes et des grammairiens de son temps, sorte de Pic de la Mirandole qui aurait pu traiter, lui aussi, De omni re scibili.
Après avoir étudié cinq ans à Salamanque, «préoccupé, nous dit-il lui-même, de sortir de l'ornière commune et d'aller puiser aux vraies sources du savoir», il partit pour l'Italie, «non pas pour y gagner des rentes ecclésiastiques ou pour en rapporter les formules de l'un et l'autre droit, mais pour en ramener dans sa terre natale ces nobles exilés: les grands maîtres de l'antiquité classique[ 174]».
[!--Note--] 174 ([retour])
Dictionarium ex Hispaniensi in Latinam sermonem, interprete Aelio Antonio Nebrissensi, Salamanque, 1494: Dédicace (Cl. Johanni Stunicae epistola hispano-latina).
Pendant dix ans, de 1452 à 1462, il y travailla avec la ferveur heureuse et passionnée d'un néophyte qui a retrouvé ses dieux. Boursier du fameux collège Saint-Clément de Bologne, ouvert depuis un siècle déjà à la jeunesse espagnole, il y reçut particulièrement les leçons de Galeotto Marzio. Il ne revint dans son pays que lorsqu'il se sentit capable d'y répandre la bonne parole.
Il professa quelque temps à Séville, où l'avait appelé l'archevêque Fonseca; mais «de même que Pierre et que Paul, princes des Apôtres, allaient combattre la religion des gentils, non pas dans les bourgs et dans les campagnes, mais dans Athènes, dans Antioche et dans Rome, c'est dans la capitale intellectuelle de l'Espagne, à Salamanque, qu'il voulut faire triompher sa doctrine et déraciner la barbarie[ 175]».
[!--Note--] 175 ([retour])
Ibid.
Ce fut là en effet que, pourvu d'une double chaire, il engagea un long combat contre l'antique routine et réussit enfin à faire prévaloir les méthodes et l'esprit des grands humanistes [p. 149] italiens, de Georges Merula, de Philelphe le Jeune, de François de Noles. Malgré les protestations qui s'élevèrent un peu partout, et surtout à Valence, il arracha des mains de la jeunesse les rudiments gothiques, la grammaire de Pastrana, celle d'Alexandre de Villedieu, le Catholicon et le grécisme monstrueux d'Ébrard de Béthune[ 176]. Sa grammaire castillane, qui fixait une langue moderne, sa grammaire latine, qui marquait une révolution dans l'étude des langues anciennes, parurent toutes deux avant la fin du quinzième siècle, alors qu'Érasme n'était encore qu'un enfant[ 177].
[!--Note--] 176 ([retour])
L. Massebieau, Les colloques scolaires du seizième siècle. Paris, 1878, p. 161.
[!--Note--] 177 ([retour])
On trouvera un tableau à peu près complet de son énorme production dans le Specimen Bibliothecae Hispano-Majansianae, sive Idea Novi Calalogi critici operum scriptorum hispanorum..., Hanoverae, 1753.—Cf. Antonio, Bibliotheca hispana nova, et Menéndez y Pelayo, Ciencia Española, III.
Après Nebrija, un autre esprit universel, c'est ce Francisco Sánchez, el Brocense, dont Salamanque ne fut pas moins fière. Non content d'enseigner la rhétorique et l'art de traduire, de classer d'après un plan nouveau les règles des syntaxes grecque et latine, il rédigea [p. 150] dans son Commentaire sur Horace, une très intelligente poétique, interpréta Épictète, entra fort heureusement dans le véritable esprit de la philosophie épicurienne et, abordant enfin la logique avec une indépendance qui étonne, avec un beau dédain de l'opinion vulgaire, il protesta vigoureusement contre les puériles traditions de la scolastique[ 178].
[!--Note--] 178 ([retour])
Menéndez y Pelayo, Ideas Estéticas, II.
D'autres savants de moins haute envergure travaillent avec autant de conscience dans des champs un peu plus limités. A Salamanque, le Portugais Arias Barbosa explique les auteurs grecs et fonde une petite école d'hellénistes. Après lui, Hernán Núñez, le «Commandeur grec», apporte aux mêmes travaux tant de méthode et de précision que de bons juges[ 179] ont pu le compter parmi les grands philologues du seizième siècle; il faut joindre à son nom celui de Juan de Mal-Lara, l'auteur de la Filosofía vulgar, qui, aussi passionné que lui pour la littérature classique, sait s'intéresser comme lui à la poésie populaire et à la sagesse populaire de son pays.
[!--Note--] 179 ([retour])
Entre autres, M. Charles Graux.
L'Université d'Alcalá a aussi ses «grécisants»: Démétrius de Crète, tout d'abord, et le Pinciano, qui lui succède, Diego López de Zúñiga, Lorenzo Balbo de Lillo, les deux frères de Vergara.
Tous ces hellénistes sont naturellement aussi des latinistes et de bons «cicéroniens», le latin étant essentiellement la langue universitaire et le fondement même des études. Ils sont aussi des philosophes: car il n'est pas alors d'humaniste qui n'essaye d'interpréter à sa manière Platon et Aristote, ou même de les concilier, comme fera Sebastián Fox Morcillo de Séville. Aristote surtout est une matière inépuisable; il reste le pôle de toute science, et longtemps encore il attirera avec la même force les esprits même les plus opposés: aussi bien les exégètes, comme Arias Montano, que les historiens, comme Sepúlveda.
Le mouvement scientifique est sans doute moins brillant. Dans ce seizième siècle, qui vit tant de savants de génie, tant d'initiateurs, aux Cardan, aux Copernic, aux Corneille Agrippa, aux Paracelse, l'Espagne ne peut opposer que des renommées de second ordre. Si Michel Servet est Aragonais de naissance, c'est à Paris [p. 152] qu'il a étudié, c'est à Vienne en Dauphiné qu'il a découvert la «petite circulation» du sang. Si André Vésale est le premier médecin de la Cour d'Espagne, c'est en Italie qu'il a poursuivi ses recherches et conquis la gloire. Si Pedro Ciruelo et Juan Martínez Siliceo se font un nom dans les mathématiques, c'est à Paris qu'ils ont été les apprendre. Seule l'histoire naturelle, à laquelle la découverte du Nouveau Monde ouvre un immense domaine, prend alors dans la Péninsule un développement original et intéressant.
Malgré ces lacunes, et quoique la tutelle de l'Église ne lui laisse peut-être pas toujours l'indépendance nécessaire, on peut dire qu'à cette époque privilégiée l'enseignement supérieur a, comme les autres forces de l'Espagne, puissamment manifesté sa vitalité. Il faudra de longues années de despotisme étroit et déprimant pour ralentir le mouvement qui alors s'inaugure.
Et ce mouvement ne se limite pas absolument aux frontières du royaume. Pendant un temps, d'ailleurs trop court, l'Espagne est en communition intellectuelle avec les autres nations. Elle appelle des maîtres étrangers, de Grèce, d'Italie, de France. Elle envoie des étudiants dans les [p. 153] grandes Universités d'Europe, particulièrement dans le Collège formé à Bologne par le cardinal Albornoz, et surtout à Paris. Elle y envoie même des maîtres: à Oxford et à Cambridge, à Padoue et à Rome, à Paris, à Bordeaux, à Toulouse, dans les Pays-Bas, en Lithuanie et en Bohème on peut trouver alors des professeurs espagnols.
Le plus célèbre de tous est Luis Vives qui enseigna à Louvain, à Oxford et à Bruges et fut avec Érasme et Budé une des premières lumières du siècle, esprit critique et conciliant, humaniste aimable[ 180], pédagogue avisé, un des précurseurs de la psychologie écossaise, rénovateur de la méthode avant Bacon et Descartes, dont on a pu dire que par lui «l'Espagne eut, à une certaine heure, la prépondérance sur la république des lettres latines comme elle l'avait sur l'Europe politique[ 181]».
[!--Note--] 180 ([retour])
Ses Dialogues eurent dans toute l'Europe un succès au moins égal à celui des Colloques d'Erasme.
[!--Note--] 181 ([retour])
L. Massebieau, Les Colloques scolaires du seizième siècle, p. 159.
Salamanque et les autres grandes Universités sont le centre de cette vie débordante. Toutes les classes de la société leur donnent le meilleur [p. 154] de leur jeunesse. Dans les archives de Salamanque, sur les registres où s'inscrivent alors, chaque année, sept mille étudiants, on peut voir représentées toutes les grandes maisons d'Espagne: Léon, Castille, Aragon, Tolède, Cordoue, Pimentel, Mendoza, Manrique, Lara, Sandoval, Silva, Luna, Dávalos, Villena, Pacheco, Padilla, Maldonado, Fonseca.
Ces jeunes seigneurs croient s'honorer en briguant les charges universitaires, les fonctions de Recteur ou d'Écolâtre[ 182]. Certains même se présentent aux concours et montent dans les chaires. A Salamanque, un petit-fils du «bon comte» de Haro, D. Pedro Fernández de Velasco, qui sera connétable de Castille, explique Ovide et Pline. Plus tard, D. Alonso Manrique, fils du comte de Paredes, enseignera le grec à Alcalá.
[!--Note--] 182 ([retour])
En 1488, le Maestrescuela était un fils du duc d'Albe.
Des jeunes filles vont s'asseoir sur les bancs des Universités et quelques-unes y professent, comme cette Doña Lucía de Medrano que Marineo entendit commenter des textes latins à Salamanque, ou cette Francisca de Nebrija, fille de l'illustre érudit, qui, aux Écoles d'Alcalá, suppléa quelque temps son père dans la chaire [p. 155] de rhétorique[ 183]. Les étudiants pauvres apportent aux études un zèle inaccoutumé depuis que, par une mesure libérale, qui malheureusement ne sera pas longtemps observée, les Rois Catholiques les ont dispensés des propinas ou frais d'examen[ 184].
[!--Note--] 183 ([retour])
Nebrija avait en effet passé, nous l'avons dit, de l'Université de Salamanque à celle d'Alcalá.
[!--Note--] 184 ([retour])
En 1496.
Une lettre de Pierre Martyr nous montre quelle belle ardeur enflammait cette jeunesse[ 185].
[!--Note--] 185 ([retour])
Epist. 57.
On l'avait souvent pressé de venir enseigner à Salamanque: il s'y était toujours refusé; mais sur les instances de quelques professeurs, dont deux au moins, Antonio Blaniardo et Lucio Marineo, étaient ses compatriotes et ses amis, il consentit à y faire une leçon.
«A deux heures de l'après-midi, nous raconte-t-il, on envoie des crieurs annoncer dans la ville qu'un étranger va parler sur Juvénal. C'était un jeudi, jour où d'habitude il n'y a pas de cours à l'Université. Les étudiants accourent cependant en si grand nombre que j'ai toutes les peines du monde à pénétrer dans les Écoles. Il faut que des docteurs s'arment de [p. 156] bâtons et de piques pour aider le bedeau à m'ouvrir un passage. A force de cris, de menaces et de coups on parvient à me faire un chemin jusqu'aux portes. Là, je suis soulevé de terre par ces jeunes hommes et porté jusqu'à la chaire au-dessus des têtes.»
La bagarre a été si forte que bien des gens—Pierre Martyr rapporte fièrement leurs noms—ont été à moitié étouffés; on ne compte pas les bonnets perdus, les manteaux déchirés. Le bedeau lui-même a eu son camail de pourpre arraché, et, ne pouvant le retrouver, il veut se le faire rembourser par le professeur étranger, occasion de tout ce désordre.
Cependant, la leçon commence. Pour mieux éblouir son public, Pierre Martyr demande à l'assistance de choisir le sujet qui lui plaira le mieux. Lucio Marineo, avec qui a été arrangée cette comédie, lui désigne la deuxième satire de Juvénal. Pierre Martyr parle donc de la deuxième satire, et ce commentaire en latin d'un texte latin assez difficile est écouté pendant plus d'une heure avec un religieux respect. Vers la fin pourtant, quelques très jeunes gens, trouvant que le professeur dépasse trop les limites ordinaires, commencent à manifester [p. 157] leur impatience en frottant, suivant l'usage, leurs souliers contre le plancher; mais les anciens les rappellent violemment au respect des convenances. La péroraison de Pierre Martyr provoque un applaudissement universel, des trépignements enthousiastes. Maîtres et étudiants le reconduisent jusqu'à sa maison «comme un héros vainqueur, comme un dieu descendu de l'Olympe».
Quel triomphe pour l'humanisme! Aussi, en quittant Salamanque, ce dévot fervent des bonnes lettres s'écrie-t-il dans un grand mouvement de gratitude: «J'ai cru voir une nouvelle Athènes, j'ai cru voir un nouveau Sénat!»
Son succès le rendait sans doute trop optimiste. Salamanque ne ressemblait que de bien loin à la cité de Périclès et l'on n'y parlait pas le latin comme dans la curie romaine. Lucio Marineo et Arias Barbosa, qui la connaissaient mieux, se plaignaient au contraire qu'on y maltraitait trop la langue de Cicéron. Mais il est bien certain que la jeunesse espagnole faisait en ce temps un général effort pour se cultiver, pour s'intéresser aux choses de l'esprit.
Elle ne devait pas s'entretenir bien longtemps dans ces dispositions généreuses.
Elle considérera bientôt la science comme un moyen plutôt que comme un but, et on la verra s'attacher aux études plutôt pour les carrières qu'elles peuvent ouvrir que pour les joies qu'elles donnent. Ce n'en est pas moins le grand honneur des Rois Catholiques d'avoir rompu pour un temps une longue tradition d'indifférence et d'indolence, et l'Université de Salamanque ne faisait que leur rendre un hommage bien légitime quand elle faisait sculpter leur image sur la grande porte de ses Aulas.
II.
La Décadence.