I
C'est le matin: Naples s'éveille sous les premiers baisers du soleil. Mille cris se heurtent et se croisent déjà, les gestes le disputant en vivacité aux paroles.
Nus comme la main, des bambins se roulent sur les dalles, rongeant un fruit, s'arrachant un jouet, courant après le sou du passant généreux ou du forestiere charmé de leur bonne mine. Sales, la figure barbouillée et les cheveux en broussailles, ils ont les chairs merveilleuses, le ton et la forme des enfants peints par Raphaël. A quelques pas, leurs mères et leurs sœurs, assises auprès d'un panier de fruits ou surveillant un fourneau allumé pour cuire le macaroni, se coiffent en plein air, faisant gravement la chasse à un insecte importun, lissant leurs cheveux et n'interrompant la natte commencée que pour crier leur marchandise, invectiver une voisine ou administrer une taloche à un marmot récalcitrant. Sur toute la longueur du quai, adossées au parapet qui borde le golfe, du Fort de l'Œuf au Palais du Roi, se dressent les légères boutiques à claire-voie où l'on débite les fiori et les frutti di mare, coquillages, poissons, mollusques encore vivants, qui grouillent pêle-mêle dans les baquets pleins d'eau de mer. A travers la foule des marchands, des flâneurs napolitains et des étrangers, les cochers lancent à toutes brides leurs chevaux sans écraser un enfant ni renverser un étalage, et ne se font pas faute d'interpeller les passants. De temps en temps s'avance plus calme un paysan conduisant une voiture de légumes; le mulet secoue gaiement son collier dont les cuivres étincellent, et un carillon de sonnettes suit chaque mouvement de sa tête.
Mais comment ne point pardonner à ce quai Santa-Lucia sa saleté et son tapage, son peuple remuant et criard, son encombrement et ses puces, en le voyant, exubérant de vie et de gaieté, baigné par le soleil, s'étendre paresseusement en face du Vésuve, s'allonger avec une sorte de volupté au bord du golfe magique dont les eaux bleues le caressent?
Descendants des fameux lazzaroni, peut-être même leurs fils, des pêcheurs, étendus à plat ventre sur la crête du parapet, dorment ou causent, et par moments jettent un regard nonchalant sur le petit bateau à vapeur, encore amarré au quai, en partance pour Capri; de grands gamins, vêtus d'un lambeau de chemise ou culottés d'une loque de pantalon maintenue sur l'épaule par une bretelle en corde, fixent leurs yeux noirs du même côté.
La cloche tintait à coups précipités, lançant dans la pureté de l'air sa note stridente, et les ondes sonores allaient, s'élargissant, porter au loin l'appel monotone du bateau. S'échappant avec un sifflement aigu, une sorte de cri déchirant et prolongé, la vapeur mêlait son nuage impalpable à l'épaisse fumée noire vomie par le tuyau principal, pendant que la machine haletait et rugissait, communiquant ses trépidations à toute la membrure de la Speranza. Quelques voyageurs français, des touristes anglais, gouailleurs à la mine épanouie, farceurs aux traits gourmés et impassibles, s'amusaient à lancer dans l'eau des pièces de monnaie, et une dizaine de jeunes Napolitains de dix à seize ans, complètement nus, nageaient et plongeaient autour du vapeur, à la recherche de cette manne de nouvelle espèce. Les passagers joignaient leurs rires aux cris, aux lazzis, aux provocations comiques de ces tritons bruns et agiles qui s'ébattaient dans l'écume de la vague, enveloppant de leurs jeux les flancs polis et glissants du bateau.
Ce tapage aquatique avait un indifférent: le marin en long bonnet de laine qui frappait sans relâche la cloche d'appel, n'écoutant rien, ni les réclamations des voyageurs impatients, ni les plaintes des passagères nerveuses, et attendant patiemment l'ordre du capitaine. Celui-ci, appuyé au bastingage, fumait lentement un long cigare traversé d'une paille. Quand il avait fini de suivre des yeux la bouffée odorante qui tourbillonnait autour de sa tête, il fixait son attention sur le quai inondé d'une éblouissante nappe de soleil, et alternait avec philosophie cette contemplation monotone.—Jetant tout à coup son cigare, il se redressa; la cloche cessa de tinter et la dernière vibration mourut peu à peu dans la mer.
Deux jeunes gens, sortis de l'une des maisons situées sur le quai, se dirigeaient vers le golfe, suivis du facchino porteur de leurs sacs de voyage. A peine eurent-ils mis le pied sur la Speranza que le bâtiment changea d'allure: les trépidations, après avoir atteint leur paroxysme, cessèrent subitement; le panache de fumée roula sur lui-même, plus noir, plus acre, plus épais, s'abattant de façon à masquer aux voyageurs une partie du quai. Puis, les roues battant les eaux du golfe, le vapeur décrivit un quart de cercle, chassant devant lui la troupe de nageurs dont il était enveloppé, et s'élança, traçant un sillon écumeux dans la mer étendue entre le Pausilippe et le cap Campanella. Quelques nageurs, les plus vigoureux, le suivirent un instant par bravade; leur groupe s'éclaircit de minute en minute; tous abandonnèrent la poursuite: la Speranza marchait droit sur Capri.
Imprégnée de senteurs fortifiantes, la brise marine tempérait la chaleur naissante du jour, agitant même par moments la toile étendue au-dessus des voyageurs pour les protéger contre l'action trop directe de ce ciel de feu. Le bateau semblait creuser une mer de lapis-lazuli, et filait, laissant derrière lui, comme une traînée d'argent, les seules vagues qui parvinssent à rider la surface du golfe.
Debout à l'avant, plongés dans une admiration extatique, les deux jeunes gens arrivés en dernier lieu ne disaient mot, regardant avec avidité, avec religion, le magique spectacle qui se déroulait tout autour d'eux à mesure qu'ils avançaient en mer.
Derrière, ils laissaient Naples et ses étages de maisons pittoresquement groupées, que dominent majestueusement le fort Saint-Elme, le couvent San-Martino, les jardins verdoyants de Capodimonte. A gauche, la mer baignait les maisons peintes en rouge de Portici et le pied du Vésuve avec Herculanum, Resina, autant d'harmonieuses taches de couleur mariées au bleu de la vague. On apercevait Torre del Greco, si souvent ravagée par le passage des laves; Torre dell'Annunziata, dont les toits curieux et les terrasses, où sèchent le maïs et le blé, ont un aspect égyptien. Comme un défi de la civilisation, une bravade du progrès, le chemin de fer serpente au bord de la mer, se frayant un passage entre des couches de lave superposées, et sa ligne, moitié blanche, moitié noire, faisait une ceinture à la montagne. En haut, imperceptible fumée, une vapeur dessinait les contours du terrible cratère: le géant sommeillait, toujours prêt au plus effrayant des réveils. A droite se creusait le golfe dans sa merveilleuse beauté, montrant tour à tour, avec une espèce de coquetterie, ses rochers, ses villas, Mergellina, la longue plage de sable fouillée par les pécheurs, les cabanes de bois, les barques sur le flanc, les ruines pittoresques du palais de la reine Jeanne; puis, cette route splendide qui de Naples gagne le Pausilippe et le tourne pour rejoindre Pouzzoles, Baïes, Misène: les figuiers aux larges feuilles, les cactus, les pins, en ombragent une partie, laissant voir la blancheur d'un mur, l'étincellement d'un toit, à travers la verdure sombre des arbres; enfin le Pausilippe, qui semble vouloir saisir et presser le flot entre ses rochers anguleux et l'île de Nisida.
Penchés en dehors du bordage, nos deux voyageurs se montraient ces merveilles, les mains étendues comme pour les toucher et convaincre leurs yeux de la réalité du spectacle; parfois, las d'admirer en silence, ils causaient. Leurs paroles étaient graves, basses et émues par la vénération ressentie: un certain écrasement de cette beauté pesait sur eux, les laissant quelquefois interdits, pâles de bonheur et d'enivrement; puis l'enthousiasme les secouait de sa magnifique frénésie, et des exclamations irrésistibles, ardentes de jeunesse, partaient de leurs lèvres, de leurs cœurs, pour ainsi dire. Isolés des autres passagers, se tenant par la main pour mieux se communiquer leurs impressions, Paul Maresmes et Julien Danoux restaient perdus dans cette contemplation: aucun bruit, aucune voix n'eût pu les arracher à leur extase; il leur semblait être dans un monde étranger, quelque pays de leur création où l'humanité ne les suivait pas. Peintre et poëte sentaient de la même façon, et cette admiration, sorte de magnétisme émané du milieu où ils se trouvaient, transfigurait leurs visages, y imprimant comme un reflet de ces mille beautés, toutes concourant à ce but sublime, le beau absolu.
Quelques vieux passagers les regardaient avec sympathie, envieux de cette ardeur, et croyant sans doute revoir leur propre jeunesse, à certains accents, à de belles et touchantes illusions, vainement cherchées plus tard, quand les yeux voient moins bien et que le cœur sent moins vivement.
Paul Maresmes, grand jeune homme blond, très-distingué d'allures sous le négligé de son costume de voyage, attirait par la franchise de sa physionomie: une longue moustache blonde ornait seulement son visage naturellement pâle et un peu féminin dans les contours. L'œil, très-bleu, semblait regarder plus loin que la vie matérielle, plus loin que l'objet, et fouillait volontiers les horizons. Paul était né poëte, avec ce tempérament nerveux, impressionnable, presque maladif, particulier à certains amants de la muse. Souvent, plongé dans ses réflexions ou emporté par quelque rêverie, il se laissait entraîner hors de toute limite matérielle, suivant son rêve au delà du possible, et finissant par en faire une réalité qu'il voulait adapter aux choses de la vie. C'est alors que son ami venait à son secours, le ramenant sur la terre et s'efforçant de chasser de semblables mirages. Julien Danoux, plus petit que le poëte, brun de cheveux et de barbe, le visage coloré et les yeux vifs, était aussi plus réaliste, plus amoureux de la nature: sa profession de peintre le rapprochait davantage de la terre; il aimait ce qu'il voyait et ne suivait son compagnon dans les nuages que pour le faire revenir au sentiment naturel, au terre à terre prosaïque de la vie de chaque jour.
Tous deux avaient quitté Paris pour une longue excursion en pays italien; Paul, avec plusieurs rames de papier blanc, d'excellentes plumes et des projets de poëmes gigantesques; Julien, muni de toiles blanches, de couleurs, de pinceaux, et rêvant des tableaux cyclopéens. S'entendant à merveille, nos amis se trouvaient toujours d'accord pour admirer les belles choses et maudire le laid. Ils déclarèrent Turin une ville assommante, malgré son musée, en voyant ses rues tirées en ligne droite et aboutissant toutes à un centre commun. Il fallut Milan pour réhabiliter l'Italie à leurs yeux, et ils n'auraient pu quitter Venise, Saint-Marc, les gondoles et les Paul Véronèse, s'ils n'avaient eu en perspective Florence, la cité des fleurs et des chefs-d'œuvre, la patrie des Guelfes et des Gibelins. De Florence à Rome, de Rome à Naples, ils avaient regardé, chanté et peint sans trêve ni repos. Leur dernier rêve avant le retour à Paris, passer une quinzaine de jours à Capri, allait se réaliser: le bateau les y conduisait.
«Ami, disait Paul, quel merveilleux spectacle, que de souvenirs autour de nous, quel monde passé nous enveloppe de sa mémoire! jusqu'à ce ciel que le Vésuve a souillé de ses cendres, le jour où il a détruit Pompéi, jusqu'à ce rivage lointain où Pline succomba! Auguste et Tibère sont venus mourir ici, et leurs âmes errantes reviennent peut-être visiter ces rivages Là-bas, le Pausilippe avec le tombeau de Virgile; de l'autre côté, Sorrente, le berceau du Tasse. Il faut aux rêveurs cette vue de la mer, cet aperçu sur l'étendue; et la cendre glacée du poëte ami de Mécène doit encore tressaillir, quand souffle la tempête, quand la vague vient battre le rocher où il repose, et que les hurlements de la rafale clament sur son mausolée! Plus loin, n'est-ce pas la petite île de Nisida?
—Oui, Nisida, avec les débris des réservoirs du fastueux Lucullus. Asinius Pollion y possédait aussi des piscines, où ses voraces murenes étaient délicatement nourries de chair humaine.
—Ne rappelle pas ces affreux souvenirs.
—L'histoire, mon ami, l'histoire dans toute sa crudité!
—Julien, peux-tu songer à cela au milieu de cette magie de la nature?
—Magie! tu as raison: n'est-ce pas désespérant pour un peintre, reprenait le jeune homme désignant les silhouettes d'Ischia et de Procida, de voir un bleu semblable? Comment rendre cette finesse, cette incroyable transparence, et les fixer sur la toile? Essayez un peu de peindre, comme vous les voyez, l'aspect glauque de la mer, l'or du ciel et les tons d'outremer de ces îles!
—Contente-toi d'admirer.
—J'admire, mais je rage de me sentir aussi impuissant.
—Regarde maintenant la nouvelle figure que présente Capri.
«Nous arriverons bientôt: la distance diminue à vue d'œil.»
Cependant, au fond du golfe, Naples se concentrait de plus en plus, se tassait, formant un amas compacte de villas et de maisons: tout se confondait en une longue tache blanche, couronnée par la masse vert sombre de Capodimonte. Au contraire, enlace, grandissait l'île de Capri, séparée en deux par un creux profond et dressant à une hauteur inouïe ses rochers, ses pics et ses montagnes. C'était toujours l'île décrite par Suétone comme inaccessible à cause de l'élévation de ses rochers et de l'abîme des mers qui l'encerclaient de toutes parts.
Son aspect rocheux, abrupt, presque farouche, disparaissait peu à peu: déjà apparaissaient des bouquets d'arbres et de verdure; des maisonnettes se dressaient, éclatantes de blancheur sous la lumière vigoureuse du soleil. Une verdoyante vallée, tachée de points blancs, de plaques lumineuses, reliait maintenant les deux énormes blocs qui composent l'île. Bientôt la Speranza fut en vue de la Grande Marine, devant son étroit rivage bordé de barques tirées à sec et de maisonnettes au toit plat; la plage se couvrit de pêcheurs, de gamins et principalement de femmes. Ce sont elles qui font tous les gros ouvrages, et même servent de maçons, portant le plâtre et les outils; elles sont grandes, fortes, parfaitement découplées, avec l'air un peu fier.
A peine débarqués, les voyageurs se virent enlever leur bagage par l'une de ces femmes, et dix noms d'hôtels ou de maisons meublées leur furent criés aux oreilles, plus peut-être qu'il n'y avait d'endroits habitables à Capri!
Albergo della Luna!
Albergo di Tiberio!
Albergo della Croce!
«Albergo di Tiberio! s'exclama Julien en frappant sur l'épaule de son ami. Que dis-tu de cela? Quelle couleur locale! Veux-tu être l'hôte d'un empereur romain? et de quel prince, Tibère!
—Allons chez Tibère! reprit Paul avec un sourire: on le dit bon vivant, puisque ses soldats le traitaient de Biberius, de Caldius et de Mero.
—Tu veux fréquenter un ivrogne, toi un poëte!
—Me crois-tu incapable d'apprécier sa cave, et les poëtes n'ont-ils pas toujours chanté le vin?
—Comment résister au désir de banqueter chez César, la coupe en main, le front couronné de roses et de myrtes?
—Et puis le temps aura sans doute adouci sa farouche humeur.
—Il n'écorchera plus que notre bourse.
—Va pour l'auberge de Tibère; en route!»
La femme se mit en marche, suivie des deux amis, tous trois gravissant l'étroit chemin, presque un escalier, qui de la Marine conduit à Capri, entre une baie continuelle d'arbustes exotiques et de plantes épineuses aux feuilles épaisses.
«On se croirait en Afrique, dit Julien, qui évitait les pointes menaçantes d'un aloès gigantesque pour aller se heurter à un cactus aux larges raquettes garnies de piquants, et je crains de tomber tout à l'heure dans un douar arabe gardé par des fusils damasquinés et des burnous.
—Afrique ou Asie, nous sommes en Orient, répondit Paul, montrant les premières maisons de la ville; regarde plutôt ces maisons basses et carrées que l'œil peut fouiller dans leurs moindres coins: est-ce encore l'Italie ou bien le Caire? Quel étrange et curieux pays!
—La chaleur est également digne du climat africain!»
Julien s'épongeait le front avec son mouchoir et essayait de s'éventer en agitant son chapeau.
«On ne respire pas, et je n'ai d'autre désir que de m'étendre à l'ombre, de boire et de dormir.
—Tibère nous donnera satisfaction.
—Une simple coupe de falerne.
—Pourquoi pas du cécube ou du massique?
—Je préférerais peut-être ce vin de Setia qui pétille dans le verre.
—Bah! mon cher, que nous fait le nom dont l'hôte baptisera son capri rosso ou son capri bianco?
—Tu ne le dédaignais pas à Naples, où on le fabrique.
—Quel parfum peut bien avoir le cru véritable?
—Un bouquet princier.
—Salut à César! nous sommes arrivés.»
La fameuse auberge n'était qu'une maison un peu plus grande que les autres. On leur apporta des rafraîchissements, et, au bout de quelques minutes, ils commençaient à reprendre haleine et à respirer plus librement.
«Patron, demanda tout à coup Julien à l'hôte qui s'empressait autour d'eux, connaissez-vous Tibère?
—Tiberio? Sì signor! Parfaitement.
—Ah! ah! Vous en descendez peut-être?
—Le signor veut rire: un si grand empereur et moi un pauvre aubergiste; du reste je ne suis pas de l'île, je suis né à Sorrente.
—Pourquoi avez-vous donné ce nom de Tibère à votre auberge?
—A cause de ma femme.
—Comment! votre femme est parente de l'empereur romain? Elle possède un
César parmi ses ancêtres?
—Sì signor, elle descend directement de l'une des femmes de Tibère.
—Une de ses maîtresses?
—C'est un grand honneur chez nous, et personne ne conteste à ma femme cette illustre origine.
—Où diable la vanité va-t-elle se nicher! reprit Julien en riant.
—Tu vois donc, dit Paul, que nous sommes un peu chez Tibère dans cette bicoque.
—Dame! s'il faut en croire l'aubergiste et le sang princier qui coule dans les veines de sa femme!
—Pourquoi refuser cette joie à ce brave homme?»
Pourtant Paul Maresmes se promenait nerveusement, regardant de temps en temps avec impatience son ami qui, étendu sur le dos, fumait paisiblement une cigarette de l'air le plus béat et le plus apathique.
«Nous ne sortons pas? dit-il enfin.
—Attends à demain, répondit languissamment Julien, et modère l'agitation qui te dévore; tu tournes comme un écureuil dans sa cage. Du reste, le jour va tomber.
—Je maudis ton indifférence.
—Repose-toi aujourd'hui. Aie pitié de ton ami.
—Profane! Et les ruines de Capri?
—N'as-tu pas la société d'une arrière-arrière-petite-fille de Tibère? Tes goûts archéologiques ont là de quoi se satisfaire. Recherche son arbre généalogique, remonte à Tacite, à Suétone, et fais ce cadeau à notre hôte. Moi, je m'engage à lui peindre pour enseigne le portrait du second César: large d'épaules et de poitrine, teint pâle et bourgeonné, cheveux longs dans le cou, comme les Italiens modernes, yeux très grands, air morose, la tête raide, inclinée en arrière.—Avoue que pour un peintre je connais bien mes auteurs.
—Tu plaisantes toujours.
—Je te jure que le patron aura ce portrait.
—Tu veux influencer son hospitalité.
—Il est même capable de nous faire payer plus cher, une fois le tableau mis en place.
—Paresseux!
—Je te promets de ne pas laisser une ruine, une pierre, un creux de rocher, sans les toucher, les peindre, les exalter en vers et en prose; mais demain!—Nous sommes abîmés de fatigue, et les villas de Tibère, si curieuses qu'elles soient, ne nous offriront ni berceaux de verdure, ni chambres de repos, pas même un simple banc pour nous asseoir. Les fameuses salles de bain sont sans doute dans le même état, sans voûte et sans murailles; à peine de loin en loin doit-il exister un bloc informe, un pan de mur, une mosaïque grande comme la main, asiles non contestés des couleuvres et des lézards!—Aie pitié de ton ami, et remets toutes tes promenades à demain et aux jours suivants.
—Demain! soupira le jeune poëte en s'asseyant.
—Du reste, il nous faut un guide, et Pagano n'arrivera que demain matin.»
Ce dernier argument parut décider Paul Maresmes.
«Ah! oui, ce pêcheur de la Petite Marine, qui parle français.
—Il viendra, ne désespère pas; et quant à son langage, toi qui sais l'italien, tu le comprendras toujours.
—J'attendrai.
—Oh! la dolente mine, mon pauvre Paul!
—Raille, faux ami!
—Pardonne-moi, et allons essayer les lits de Mme Tibère.
—Oui, si les moustiques et les puces le permettent.