II

Le lendemain matin, bien reposés, Paul et Julien partaient sous la conduite du pêcheur Pagano: ce dernier avait dépassé la cinquantaine, mais, petit et trapu, il semblait d'une force et d'une agilité extraordinaire; sa figure franche, son air ouvert, presque candide, plurent immédiatement aux deux jeunes gens, et sa conversation, parfois émaillée de mots italiens et de locutions françaises, était facile à comprendre.

Ils commencèrent leur excursion par le côté oriental. Un sentier étroit, passant sous l'ancien fort San-Michele, monte vers il Capo: il faut une heure environ pour faire ce trajet. Ils ne tardèrent pas à voir l'église Santa-Maria del Soccorso, sur la hauteur même; puis, en face du cap Campanella, les restes de la plus célèbre des villas de Tibère, celle que l'on nomme maintenant il Palazzo (le Palais), qui était dédiée à Jupiter, et fut commencée par l'empereur Auguste. Pagano montra un fragment de colonne gisant sur un des côtés du sentier:

«L'entrée del Palazzo!

—Et le palais lui-même!» ajouta Julien en désignant une longue et large muraille à moitié ruinée, mais dont les fragments résistaient victorieusement à l'action du temps et aux violences des mauvaises saisons. Quelques chambres subsistent encore, et dans la plus haute loge un ermite, vivant d'aumônes et faisant la cuisine; nos visiteurs se débarrassèrent de lui moyennant une honnête rétribution.

Paul s'était arrêté pensif devant ces débris: quelques voûtes crevées par places, des pierres rongées par la pluie, des fragments de mosaïque blanche et noire, enfouis sous les ravenelles, les ronces et les herbes, prouvaient seuls qu'un édifice avait existé en cet endroit. Le jeune poëte songeait alors à Tibère tout-puissant empereur; Tibère qui de ce rocher inculte et sauvage avait fait un jardin pour y cacher ses débauches; Tibère, orgueilleux César élevant douze superbes villas, palais dédiés aux douze grands dieux, et couvrant l'île entière de bosquets, de bois, de forêts; construisant des aqueducs pour distribuer l'eau dans toutes ces demeures luxueusement décorées; créant des bains magnifiques, des thermes, des fontaines, et, du haut de son palais, palais de Jupiter, bravant et tenant courbés sous le joug de sa terreur, le peuple romain, le Sénat, le monde entier. Là, il écrivait ses ordres à Rome, et les sénateurs pâlissaient et tremblaient à la lecture des terribles lettres datées de Caprée. Peut-être ces chambres ruinées, dégradées et s'émiettant en poussière avaient-elles vu réunis Tibère et Caligula, quand l'empereur manda près de lui ce dernier, alors âgé de vingt ans, et dans le même jour le fit homme, le revêtant de la robe virile et lui faisant couper la barbe.

Un monde d'idées étranges assaillaient le jeune homme emporté par la fièvre de son imagination. De cette hauteur, tournant le dos à la mer; il jetait les yeux sur toute l'île, y cherchant les bosquets d'autrefois, les asiles à Vénus abritant des couples amoureux, les villas magnifiques de marbre et d'or. Sous l'influence d'un mirage, il croyait voir la Caprée du César romain, et Tibère lui-même venait à lui, raide, morose, effrayant; Tibère promenant dans cette retraite son oisiveté malfaisante et dissolue, abandonnant son ancienne activité et les affaires pour se vautrer dans la boue impure de ses vices.

Un cri de Julien l'arracha à cette vision; le peintre et le guide venaient de s'arrêter au bord d'un effroyable précipice: la falaise présentait un escarpement de plus de onze cents pieds; quatre cent vingt-cinq mètres séparant le sommet du rocher de l'anse profonde où bouillonnait la mer.

«Il Salto!

—Le saut de Tibère! dit Paul s'approchant d'eux, l'endroit d'où il faisait précipiter ses victimes!» et des yeux il mesurait le gouffre.

«Suétone prétend, ajouta Julien, que des bateliers, postés en bas, achevaient les malheureux suppliciés. Le récit me paraît de pure invention, quand je vois cet abîme.

—Suétone a-t-il jamais visité Caprée?

—Il serait cependant curieux de contrôler ses anecdotes; et ce sentier à pic, qui plonge dans la mer après avoir sillonné la falaise, a peut-être si mal à propos servi de route à l'infortuné pêcheur dont il raconte la cruelle aventure.

—Celui dont Tibère fit frotter la figure, d'abord avec un surmulet, ensuite avec une langouste, pour le punir de s'être présenté trop subitement devant lui?—Tu as peut-être raison.

—Et voici l'observatoire du tyran, la retraite où il étudiait les étoiles et la science chaldéenne avec l'astrologue Thrasylle.

—Deux vers de Stace, dont je me souviens en ce moment, feraient plutôt croire à un phare. Il dit en termes catégoriques:

Teleboumque domus trepidis ubi dulcia nautis Lumina noctivagæ tollit pharus æmula lunæ!

«La demeure des Télébéens où le phare, émule de la lune, nocturne voyageuse, dresse son lumineux foyer pour calmer les terreurs des marins.» Tacite corrobore l'assertion de Stace en nous faisant savoir que Capri, possédée par les Grecs, fut aussi habitée par les Télébéens.

—Mon cher, je t'accorde tout ce que tu voudras, n'étant pas assez savant pour discuter avec toi; je crois au phare, bien que l'observatoire et la magie m'aient d'abord plus vivement attiré; mais laissons là les anciens pour jouir de la vue superbe que l'on découvre d'ici.»

L'endroit était en effet merveilleux: à moins d'une lieue en face d'eux, le cap Campanella, autrefois dédié à Minerve, s'avançait dans la mer, entièrement revêtu d'arbres et de villas; à leurs pieds, les îlots et les rochers semés dans le bleu intense de l'eau, le golfe de Naples, et au loin Sorrente, Castellamare, toutes les villes du Vésuve. Puis, tout au fond du golfe de Salerne, à une très-grande distance, apparaissait une côte lointaine nettement découpée, et un groupe de monuments brillait au soleil avec une forme imposante.

«Pæstum!» s'écria Julien; et son bras indiquait la silhouette qui se dressait sur le rivage campanien.

Ils auraient voulu d'un élan traverser la mer qui les séparait de ces ruines merveilleuses, le temple de Neptune, la Grèce transportée sur le sol italien: Pæstum, la patrie des roses, qui y fleurissaient deux fois l'an; Pæstum, la riche et luxueuse colonie, aujourd'hui la patrie de fièvres épouvantables, le refuge des plus dangereux bandits!

«Mais qu'est-ce cela?» reprit le peintre, dont l'attention mobile changeait constamment d'objet; il laissait de côté Pæstum et le paysage pour désigner une forme humaine paraissant et disparaissant entre les rochers de la côte, presque sous leurs pieds et dans le voisinage du Saut de Tibère.

«Une femme, je crois, dit Paul, quittant à regret la vue poétique où il planait un instant auparavant.

—Diable! elle ne craint pas le vertige.

—Une Capriote?

—C'est qu'il y va de la vie: une pierre peut rouler, le pied lui manquer, et le gouffre est sous elle.

—Elle suit le fameux sentier dont nous causions à propos de Suétone et de l'anecdote du pêcheur.

—Hé! Pagano, ne vois-tu pas cette femme?»

A peine le guide eut-il regardé dans la direction indiquée par les voyageurs, qu'il se signa rapidement avec des marques d'effroi.

«Tu as peur!

Santa Madonna! la Maga!

—Une magicienne! que veux-tu dire?

Signori! signori! c'est une sirène.

—Cette fille si agile? dis plutôt une chèvre.

—Chut! ne parlons pas d'elle ici.

—Tu es fou, Pagano.

—Cela porte malheur!

—Explique-toi.

—Plus tard, chez moi, à la Petite Marine, quand vous aurez vu ses sœurs.»

Il fut impossible d'obtenir autre chose du pêcheur.

Cependant la jeune fille se rapprochait; bientôt ils purent voir distinctement ses traits. De son côté, elle s'arrêta, fixant sans aucune frayeur ses yeux noirs sur les étrangers.

«Par Vénus! mon cher Julien, c'est une statue grecque! Quelle tête superbe! quelle fierté d'allure!

—Admirable!

—Le temple d'Erechthée a-t-il laissé fuir une de ses cariatides?

—Elle revient des mystères d'Éleusis, des Anthestéries ou des
Thesmophories!

—C'est peut-être une canéphore; parlons-lui.»

Et, malgré les gestes terrifiés et les supplications de Pagano, Julien et Paul s'avancèrent lentement vers la belle Capriote. Grande, hardie, ses cheveux noirs relevés en couronne sur la tête et traversés par une flèche d'argent, ses vêtements retombant avec une grâce sévère autour d'elle, la jeune fille les regardait venir sans bouger. Sa silhouette, purement dessinée sur le fond clair du ciel, avait une étrange majesté, quelque chose d'imposant et d'enivrant à la fois par l'attraction bizarre de sa physionomie; les yeux, très-allongés, d'une douceur africaine, semblaient lancer de lumineux rayons à travers la soie des cils épais; la rougeur vivante des lèvres, charnues et bien coupées, contrastait avec le ton de la peau, pâle malgré la couleur dorée que lui avait donnée le soleil. Le vent, soufflant avec une certaine violence, faisait voltiger quelques mèches de ses cheveux et accentuait la courbe onduleuse de sa hanche gauche, avec une ligne serpentine de la cuisse à l'épaule.

Paul la regardait avec une curiosité émue, se sentant invinciblement attiré par cette étrange et superbe créature: il lui semblait retrouver quelque création de son cerveau, un rêve tout à coup évoqué par une puissance supérieure.

«Quel pouvoir dans ces yeux, se disait-il, quel enivrement dans les voluptueux contours de ce corps! Pourquoi Pagano n'aurait-il pas raison? C'est une sirène!

—Une pareille figure, s'écria Julien avec admiration, serait un succès pour le peintre qui pourrait la rendre. Quel magnifique modèle!»

Les jeunes gens s'étaient arrêtés à quelques pas, n'osant approcher davantage de peur de la faire fuir. Avançant un peu la tête par un mouvement gracieux et naturel, la jeune fille les regarda attentivement; puis, s'adressant particulièrement à Paul Maresmes, elle découvrit dans un charmant sourire l'émail de ses dents, et, appuyant les deux mains sur ses lèvres, lui envoya un baiser.

Moitié charmé, moitié étonné, Paul resta cloué à sa place, tandis que le peintre riait aux éclats. Elle en profita pour s'élancer comme une folle dans le sentier horriblement escarpé qui conduisait à la mer et disparaître en quelques secondes.

«La malheureuse va se tuer! cria Paul voulant la suivre.

—Elle t'a ensorcelé avec son baiser! dit Julien, en retenant fortement son ami qui allait perdre l'équilibre et rouler dans le précipice.

—Ne craignez rien! ajouta Pagano qui s'était rapproché, la Giovanna ne se tuera pas.» Il montra du doigt la jeune fille déjà parvenue au bord de la mer et se perdant derrière les rochers.

«La singulière fille! reprit le poëte qui cherchait vainement à l'apercevoir encore.

—Prends garde à la Sirène, Paul, elle te veut du bien.

—Ne crains rien, je saurai résister à son charme.

—Défends ton cœur contre son amour et ne sois pas aussi sensible à ses baisers.

—Bah! tu veux rire, Julien; je n'y pense même plus.

—Alors, en route; nous avons encore du chemin à faire avant d'arriver à la Petite Marine.»

De la tour du Phare on suivait la côte baignée par le golfe de Salerne. Après avoir gravi la petite colline du Tuoro piccolo, ils se trouvèrent dans une sorte de vallée se dirigeant au sud vers la mer et conduisant à la caverne que l'on appelle la grotte de Mithra. C'est dans les ruines éparses en cet endroit que fut trouvé le bas-relief mithriaque exposé maintenant au musée de Naples: la table de marbre, de quatre pieds de long sur trois de large, représente Mithra, le génie du soleil, en habits persans, accomplissant le sacrifice mystique du taureau. Mais ils ne s'arrêtèrent que peu de temps en cet endroit, à près de cinq cents pieds au-dessus d'une petite baie semée d'écueils et de rochers.

De la vallée, Pagano leur fit gagner une seconde colline, dominée par le télégraphe et formant l'opposé du Tuoro piccolo, c'est le Tuoro grande. De cette hauteur on voyait l'ancien petit port de Tragara, la pointe de Tragara, l'écueil du Moine et trois rochers en pleine mer: la vue était superbe. Sur la colline même on remarquait quelques restes antiques, des traces d'aqueduc et de route: peut-être s'y élevait autrefois une des villas de Tibère. Paul partageait également l'avis de ceux qui pensent que la petite île du Moine, sorte d'écueil de trois cents pas de périmètre, est la fameuse ville des Oisifs (Απραγόπολις) d'Auguste, et que les ruines éparses ça et là sont celles du tombeau de son favori Masgabas, mort pendant sa tournée à Caprée.

Un sentier rocailleux les conduisit, non sans peine ni sans difficultés, à cinq cents mètres au-dessus de la mer, à la pointe de Tragara. Ils dominaient tout le golfe de Salerne et cette partie de la Méditerranée qui baigne la Sicile et va se perdre sur les côtes d'Afrique. Dans le bleu de la mer se détachaient trois blocs noirs, trois écueils. Pagano les désigna aux jeunes gens.

«Les Sirènes! dit-il à voix basse, par crainte de voir ses paroles emportées vers elles par le vent.

—Ah! oui, les sœurs de la jeune fille du Saut de Tibère!» Et Julien lança dans l'air un joyeux rire.

«Ne riez pas, signor! Si elles vous entendaient!» Le pêcheur se signa dévotement, et montra à Paul et à Julien le chemin qu'il fallait prendre pour redescendre vers la Petite Marine. C'était un passage taillé dans le roc, avec des marches en moins: des trous et des saillies, plus de route. Le pied glissait sur les roches polies, s'écorchait contre des pointes, et parfois des pierres s'éboulaient tout à coup, entraînant dans leur chute celles qu'elles rencontraient. Le souffle humide de la mer arrivait en plein visage, envoyant ses bouffées salines, et de temps à autre comme une rosée enlevée par le vent à la crête des vagues; puis retentissait un bruit solennel, continu, sans interruption: le flot roulant les galets et battant la falaise. Ils descendaient toujours.

Enfin une éclaircie se fit devant eux; une baie s'ouvrait dans le rocher, montrant le bleu de l'eau joint à l'azur plus clair du ciel, et au bas du sentier une petite plage de galets où la mer venait déferler en petites lames courtes, garnies d'une frange d'écume: c'était la Petite Marine, une sorte de refuge pour les barques de pêche. Dans la falaise s'enclavaient quelques maisonnettes, et deux canots étaient tirés à sec. Parfois le vent d'Afrique, le Sirocco, arrive terrible et souffle en plein dans la Petite Marine; alors les pointes de rochers abritent les pêcheurs et les défendent de la mer. Là, entre deux immenses rochers pointant leurs têtes dans les nuages, se trouvait la cabane de Pagano, adossée à un bloc énorme.

Le guide s'empressa de conduire les voyageurs sur cette espèce d'avancée et de leur montrer encore les rochers immobiles au milieu des vagues:

«Les voyez-vous?

—Parfaitement, répondit Julien. Et maintenant, ami Pagano, ton histoire? Nous sommes aussi désireux de l'entendre que toi de la raconter.»

La nuit tombait, la course avait été longue et fatigante au milieu de ces montées, de ces descentes continuelles; les deux amis s'assirent gaiement à la table du pêcheur et partagèrent le repas de sa famille. Quand ils eurent terminé, la femme de Pagano alluma un feu de bois sec dans la cheminée, et les deux amis, la cigarette à la bouche, les pieds à la chaleur, prêtèrent l'oreille au récit du guide.

«Il y a vingt ans environ, un matin, nous trouvions sur la plage de la Petite Marine un homme étendu: le corps, à moitié dans l'eau, roulait un peu à chaque vague nouvelle avec un mouvement régulier et lent, mais il était raide, glacé; autour de lui pas un débris n'expliquait sa présence en cet endroit, et nous n'avions entendu parler d'aucun naufrage aux environs. A force de soins, au bout de quelques heures, le malheureux reprit peu a peu connaissance et put nous remercier de l'avoir sauvé et recueilli. Il était Napolitain, du moins nous l'affirma-t-il, car personne ici ne le connaissait, et il ne retourna jamais à Naples. Embarqué très-jeune, Giovanni Massa avait beaucoup voyagé, faisant plusieurs fois le tour du monde et passant une partie de sa vie dans les îles de l'océan Indien. Puis, un immense désir l'avait pris de revoir l'Italie, et il résolut de quitter à l'insu de ses camarades le navire sur lequel il se trouvait. Une nuit, l'occasion se présenta, il s'enfuit sur une petite barque; mais le gros temps lui fit perdre sa route et un courant le jeta sur des rochers voisins de Capri. A partir de ce moment jusqu'à son retour à la vie au milieu de nous, il disait ne se souvenir de rien. Sa barque avait échoué sur les Sirènes.

—Par reconnaissance, il voulut rester quelque temps ici et nous aider dans notre travail, dans nos pêches. Les jours passèrent, il ne parlait pas de retourner à Naples. Enfin, après un séjour de deux mois, il déclara vouloir se fixer tout à fait à la Petite Marine. Avec l'argent de ses économies, qu'il avait eu la précaution de serrer dans une ceinture avant de quitter son navire, il s'acheta une barque et tout un attirail de pêche; puis, par une bizarrerie que chacun trouva dangereuse et imprudente, il se construisit une petite cabane sur la plage qui regarde les Sirènes, au pied d'un rocher que la mer baigne parfois pendant les tempêtes. Comme il ne faisait que du bien, causant, pêchant, amusant les enfants par ses contes et les hommes par ses récits de voyages, on s'occupa peu de ses fantaisies excentriques: il plaisait à tous.

«Un soir il partit tout seul, selon son habitude, et mit sa barque à la mer, malgré les menaces du temps; on chercha vainement à le dissuader de se mettre en route, il n'écouta personne et piqua droit sur la haute mer. La tempête fut affreuse, on le considéra comme perdu. Cependant le matin, quand la tourmente fut apaisée, nous le trouvâmes tranquillement assis devant sa porte, tenant dans ses bras une ravissante petite fille de quelques mois à peine: il l'embrassait et la regardait dormir avec un sourire de père. Nous restâmes stupéfaits; mais à toutes nos demandes il refusa de répondre, disant seulement que c'était sa fille, sa Giovanna chérie; et même, quelques-uns ayant mis de l'insistance à l'interroger, il leur conseilla, pour en savoir davantage, de s'adresser aux Sirènes, et du doigt il montrait moqueusement les trois rochers.

«C'était une impiété, un sacrilège: il en fut puni. Un matin, son corps fut retrouvé sur la grève, tout déchiqueté par les roches et le crâne brisé; il était mort, et des pêcheurs virent des fragments de sa barque sur les Sirènes: elles s'étaient vengées. Dans la cabane dormait la petite fille, qui ne parut pas comprendre la perte qu'elle venait de faire. Elle pleura d'abord beaucoup, puis les jours succédèrent aux jours, séchant les larmes sur ses joues roses. Sauvage et craintive, Giovanna ne put jamais se familiariser avec nos enfants; elle passait des journées entières accroupie en face de la mer, surtout à l'endroit où son père avait habité autrefois, et il fallait l'arracher à ces engourdissements, à cette espèce d'extase pour la faire manger. Elle grandit, et sa beauté tout à fait extraordinaire attira l'attention des jeunes gens de l'île; mais son sourire, son charme, étaient mortels. Malheur à ceux qui s'y laissent prendre, on ne peut lui résister: elle fascine, c'est une sirène, comme ses sœurs de la pleine mer, et le vieux Giovanni Massa a peut-être dit vrai!

—Tu plaisantes, Pagano, dit Paul, qui écoutait de l'air le plus sérieux et le plus attentif le récit du guide, tandis que Julien conservait son air railleur et sa mine incrédule.

—Rien n'est plus sérieux, signor Francese, et quelques-uns ont osé aimer la Sirène.

—Eh bien?

—Ils sont morts.

—Bah! Ta Giovanna aurait donc la jettatura? dit Julien en riant.

—Non, non; elle n'est pas jettatore, reprit vivement le pêcheur; elle charme par sa voix, par ses manières, et entraîne peu à peu dans la mer l'imprudent qui l'a écoutée et suivie.»

Derrière eux, la femme de Pagano, épouvantée d'une semblable conversation et du sujet terrible choisi par son mari, s'était mise en prières devant une petite madone incrustée dans la muraille et éclairée par une veilleuse.

«La pauvre fille, ajouta Julien, est sans doute bien innocente de pareils malheurs, et vous lui imposez une lourde parenté en l'unissant à ces trois vilains rochers.

—Vous riez, signor: je ne vous conseillerais pas, fussé-je votre mortel ennemi, d'aller lui rendre visite ou même de la rencontrer sur la plage par un jour de tempête!

—Un jour de tempête? interrogea Paul que le récit semblait intéresser vivement.

Ma! povero signor! Gardez-vous-en bien, per la Madonna!

—Pourquoi?

Perchè?» Et le pêcheur avant de répondre fit un grand double signe de croix, ce qui rassura un peu sa femme. «Parce que, lorsque la mer est en fureur et que les vagues sautent en hurlant dans les roches, les trois Sirènes reprennent leurs corps humains; les rochers immobiles se changent en femmes, bondissent et glissent sur les flots, s'avançant jusqu'au rivage. Là, elles se reposent, causent, jouent et chantent avec leur sœur Giovanna. Alors, malheur au téméraire qui les écoute, malheur à celui qui les voit, il est perdu: elles l'attirent peu à peu par leurs chants, par leur voix à laquelle on ne peut résister; puis l'une d'elles s'avance vers le malheureux, son enivrant sourire sur les lèvres, les yeux humides des plus ravissantes promesses. S'il cède, c'est fini: elles l'emmènent, le grisent de leurs caresses et l'emportent au fond de la mer dans leurs terribles enlacements. Peut-être le lendemain le flot roulera-t-il sur les galets un corps tout meurtri de leurs baisers mortels, pour qu'une sépulture chrétienne puisse être donnée à cette dépouille inerte!

—C'est épouvantable! s'exclama comiquement le jeune peintre. Sais-tu, Pagano, que ta description m'a fait froid dans le dos? Et cependant elle m'a donné une envie extraordinaire de m'assurer du fait par moi-même.

—Comment! vous soupçonnez cette enfant? ajouta Paul avec indignation.

—Tout le monde l'accuse à Capri.

—Pauvre fille! personne ne prend-il sa défense?

—Oh! signor, personne n'oserait la toucher, ni même l'insulter: son seul charme fait sa meilleure défense.

—Allons, Paul, es-tu de mon avis? Veux-tu voir aussi les Sirènes?

—Quand ce ne serait que pour réhabiliter Giovanna, je le ferai certainement.

—Poëte! poëte! je crois que la Sirène a trouvé un vaillant chevalier.

—Mon cher, cela ne te révolte-t-il pas?

—Y pouvons-nous quelque chose?

—Si vous vous croyez assez forts pour résister à l'enchantement des Sirènes, reprit le pêcheur, je vous conduirai, un jour de tempête, derrière un gros rocher qui fait face aux charmeuses: cachés là, vous pourrez tout voir et tout entendre. Mais, je vous en préviens, il y va de la vie, il y va de l'âme peut-être, et je vous laisserai seuls, car rien que d'en parler porte malheur!

—Accepté, digne Pagano! répondit Paul.

—Maintenant, mon cher hôte, montre-nous le tas de varechs qui doit nous servir de lit: je tombe de sommeil et nous réclamons ton hospitalité jusqu'à demain.» Le peintre bâillait d'une terrible façon pour prouver son assertion et appuyer sa fatigue d'un argument expressif à la manière napolitaine.

Après leur avoir indiqué leur couchette, Pagano, avant de dormir à son tour, alla joindre ses oraisons aux prières de sa femme, toujours agenouillée devant la madone.

«Santa Madonna! protège-les!» dit le brave homme en terminant, et il jeta un regard sympathique vers le coin où reposaient paisiblement les deux jeunes gens.