V

KOUGIB

La nouvelle de la mort de Pumè se répandit de proche en proche jusqu'à la cabane de Triuniak. Elle y arriva grossie de force commentaires. Les mauvaises langues,—où n'y en a-t-il pas?—insinuaient que Toutou-Mak avait fait périr son mari, au moyen de sortilèges dont Innuit-Ili lui avait communiqué le secret. Le cas était grave. Les parents de l'angekkok pouvaient exiger une réparation sanglante. Triuniak, père de la Biche-Agile, courut à la loge du jongleur pour prendre des informations sur ce grave événement.

Dubreuil avait voulu l'accompagner, dans l'espérance de voir Toutou-Mak, mais il s'y était opposé, craignant avec raison que les Uski, irrités par les bruits qui circulaient sur la mort subite de leur angekkok-poglit, ne se livrassent à des violences contre l'étranger.

L'accident avait heureusement eu des témoins, deux premières femmes de
Pumè, qui s'empressèrent de proclamer l'innocence de Toutou-Mak.

Triuniak revint à sa cabane doublement satisfait, car sa fille était dégagée d'une alliance à laquelle il s'était soumis contre son gré et il caressait, dans son esprit, l'idée de la marier, après son deuil, à Innuit-Ili, que depuis longtemps il souhaitait d'avoir pour gendre.

Celui-ci ne se possédait pas de joie. Sa nature mobile, ardente, s'était enflammée comme la poudre à l'étincelle jetée sur ses sentiments par la déclaration de Toutou-Mak. Et, plus d'une fois, tandis que les illirsut enlevaient la jeune fille, il tenta de s'échapper de la hutte de son hôte, sans but bien défini peut-être, mais en proie à une fièvre de colore qui aurait pu le pousser au crime.

Sa nuit, cependant, fut bercée par des rêves charmants.

Le lendemain, il suivit Triuniak aux funérailles de Pumè.

Tous les membres de la tribu, réunis autour de la cabane de l'angekkok-poglit, dans leurs vêtements les plus sales, faisaient entendre des cris lugubres, s'arrachaient; les cheveux et déchiraient leurs habits, en signe de douleur. Cette scène, moins attendrissante que grotesque, dura environ une heure.

Alors, par une fenêtre de la hutte, sortit un parent de Pumè, portant sur son dos le cadavre du jongleur, enveloppé et cousu dans sa plus belle pelisse.

Il fut suivi de l'une des veuves du défunt, si hermétiquement encapuchonnée qu'on ne pouvait distinguer ses traits. Mais par sa taille et sa démarche, Dubreuil jugea que ce n'était point la fille de Triuniak.

Cette femme tenait à la main un morceau de bois allumé. Elle fit le tour de la loge, en disant:

—Piklesrukpok (il n'y a plus rien à faire ici pour toi)!

Ensuite, les assistants recommencèrent leurs gémissements et se mirent en marche derrière le corps.

Au bout d'un quart d'heure, le cortège arriva dans un petit vallon jonché de tertres et d'amas de pierres. C'était le cimetière des Groënlandais. Une fosse de deux pieds de profondeur et de vingt de longueur était creusée dans le sol à peine dégelé à la surface, éternellement glacé au-dessous. Le cadavre y fut descendu et posé sur une couche de mousse, les jambes ployées sous le dos. A ses côtés on plaça, son canot, ses flèches, ses ustensiles et ses instruments de pêche et de chasse: non parce que les Uskimé croient que le trépassé aura besoin de tout cela dans le pays des âmes, mais afin que la vue des objets dont il se servait ne renouvelle plus leur chagrin, car ils disent que, s'ils pleuraient trop un mort, celui-ci pâtirait cruellement du froid dans le Ciel.

Cette cérémonie terminée, l'angekkok qui se proposait de succéder à Pumè dans son office, prit la parole, en dansant autour de la tombe et en frappant, avec un bâton, sur un tambourin fait; d'une côte de baleine tournée en cerceau, et recouverte d'une peau amincie.

—L'ami chéri de Torngarsuk s'en est allé, dit-il, sur le territoire des âmes, où il jouit d'un grand bonheur, j'en ai eu la révélation. Le soleil brille sans cesse d'un pur éclat dans le pays qu'il habite. Les rennes, les poissons de toutes sortes, les phoques et les morses abondent. La chasse et la pêche y sont faciles et agréables. Jamais les aliments ne manquent. Des chaudières, toujours bouillantes et toutes remplies de chair et de viande, sont constamment à la disposition de ceux qui ont faim, et les femmes les plus belles y préparent la couche de ceux qui veulent dormir.

»C'est dans cette délicieuse contrée qu'a été transporté Pumè; c'est là qu'iront aussi les Uski qui se montreront laborieux, adroits, dociles et surtout obéissants aux ordres des angekkut, ministres de Torngarsuk!»

Ayant dit, le jongleur donna, par un hurlement, le signal d'une nouvelle explosion de sanglots.

Le corps fut ensuite couvert d'une peau, avec un peu de gazon, sur lequel on entassa de grosses pierres, pour le préserver des oiseaux de proie et de bêtes fauves.

L'inhumation étant finie, les Uskimé reprirent le chemin de la loge du défunt, où les attendait le banquet des funérailles.

En entrant, les veuves de l'angekkok-poglit, voilées de leur capuce, les accueillirent par ces mots:

—Pumè que vous cherchez n'y est plus, hélas! il est allé trop loin!

Dans celle qui prononça à son oreille la formule de rigueur, Dubreuil crut reconnaître Toutou-Mak.

Il étendit le bras pour lui prendre la main; mais soit qu'il se fût trompé, soit que la jeune femme craignît de manquer à son devoir, les avances du capitaine restèrent sans réponse.

Tous les effets ayant appartenu à Pumè avaient été enlevés de la hutte comme impurs et déposés sur une pelouse voisine. Pour le repas, les convives se servirent de plats de bois et de chaudières de pierre ou d'argile empruntés ça et là. Cependant, comme on allait se mettre à table, c'est-à-dire s'accroupir à terre, Dubreuil remarqua, pendu au mur, un couteau de fabrique européenne, et qui était apparemment resté inaperçu dans le déménagement.

Après l'avoir examiné de près, il ne douta pas que ce ne fût son couteau perdu ou dérobé depuis quelque temps.

Sans plus de réflexion, il le décrocha, déclara que c'était sa propriété et le mit dans sa poche.

Cet acte souleva un moment d'horreur. Tous les assistants s'éloignèrent aussitôt de lui, comme d'un pestiféré.

Et l'angekkok, qui avait présidé aux obsèques, se levant, dit d'un ton prophétique:

—Innuit-Ili, tu as touché à un instrument souillé; va te purifier, ou tu mourras avant que douze lunes soient écoulées.

Pour ne pas froisser les sauvages par une violation publique de leurs coutumes, Dubreuil sortit de la cabane, mais non, on le pense bien, avec l'intention d'aller se déshabiller et se rouler nu sur les glaçons, considérés par les Groënlandais comme eau lustrale.

Il se posta derrière la hutte, et tâcha de voir, par quelque crevasse du mur, ce que faisait Toutou-Mak à l'intérieur.

Les désirs du jeune homme furent exaucés, car il découvrit la Biche-Agile près du lit d'une des veuves de feu Pumè. Cette femme venait d'accoucher. Près d'elle on découvrait encore certain vase qu'on a coutume de poser sur la tête des Esquimaues en mal d'enfant, pour faciliter leur délivrance.

La jeune mère saisit et coupa avec ses dents l'ombilic; puis elle plongea ses doigts dans un pot d'eau, que lui présenta Toutou-Mak, et les frotta sur les lèvres du marmot, en disant:

Imekautet (tu as bu beaucoup).

Après cela, on lui offrit du poisson à manger. Elle le prit, y goûta, en barbouilla la bouche de son nourrisson, et lui secouant légèrement la main:

Aiparpotet (tu as mangé en ma compagnie), prononça-t-elle.

Au bout de peu d'instants, elle se leva, s'habilla et vaqua à ses travaux, comme si rien d'insolite ne lui fût arrivé.

Dubreuil ne s'occupait plus d'elle, car Toutou-Mak avait passé dans une autre partie de la pièce. Bientôt, elle s'avança, capuchonnée de nouveau, vers la porte de la loge qu'elle quitta seule.

Guillaume sentit son coeur bondir de joie. Le soleil était couché depuis quelques instants. Il n'y avait personne aux environs. Le capitaine courut à la rencontre de Toutou-Mak.

D'un mot, elle l'arrêta et glaça son enthousiasme.

—As-tu fait la purification, mon frère?

Dubreuil ne voulut pas mentir.

—Pas encore; mais à quoi bon ces cérémonies vaines autant que ridicules? répondit-il en faisant un pas vers elle.

—Non, non, dit la jeune fille épouvantée, retire-toi, mon frère, si tu m'aimes, retire-toi, et garde-toi d'approcher créature humaine vivante avant d'avoir accompli le rite obligé!

—Où va ma soeur? dit-il pour changer la conversation.

—Toutou-Mak, repartit l'Indienne, va chercher ses ustensiles.

Et elle indiqua le mobilier du défunt.

—Qu'en veut-elle faire?

—Le rapporter dans la loge de l'angekkok-poglit, où il ne saurait nuire maintenant que l'odeur du mort est dissipée.

—Ma soeur souhaite-t-elle que je l'aide?

—Oh! non; Innuit-Ili, va te purifier, je t'en conjure.

—Je voudrais causer avec toi, Toutou-Mak, ma bien-aimée, dit Guillaume avec une chaleur communicative.

—Eh! s'écria-t-elle, la fille de Triuniak a le coeur gros aussi de ce désir…

—Eh bien! ce soir…

Elle secoua la tête avec mélancolie.

—Pourquoi pas ce soir?

—Innuit-Ili, cela est défendu.

—Défendu!

—Oui. Toutou-Mak ne doit point quitter avant trois lunes la loge de celui qui l'avait épousée. En parlant à un homme autre que son père, pendant son deuil, elle s'expose…

—Elle ne s'expose à rien. Tes jongleurs sont des misérables!

Et, du pied, le capitaine frappa le sol avec impatience.

—Elle s'expose au courroux de Torngarsuk, continua gravement la
Groënlandaise.

—Ah! je me moque de ce…

—Mon frère! mon frère, va te purifier!

—Plus tard. Un mot encore.

—Je n'écoute plus.

—Un seul mot, un seul, ma belle, ma bonne Toutou-Mak? supplia Dubreuil.

—On vient, voici quelqu'un. Va te purifier, Innuit-Ili!

Et la Biche-Agile, qui avait ramassé à la hâte quelques pelleteries et ustensiles étendus sur le gazon, rentra brusquement dans la loge.

Le capitaine était dépité,—dépité contre le fanatisme de la jeune femme, dépité contre l'inconcevable timidité dont il avait fait preuve en cette circonstance.

—Lui avoir obéi comme un enfant! murmurait-il. Être resté là, immobile, à cinq pas d'elle, parce qu'elle me l'avait ordonné, au lieu de l'enlacer dans mes bras… Par Notre-Dame de Bon-Secours, suis-je un fou, un imbécile, un idiot, ou le capitaine Guillaume Dubreuil?… Est-ce que par hasard…

Une flèche sifflant à son oreille interrompit ce monologue.

Guillaume, qui, à ce moment, avait, par bonheur, fait un mouvement, se retourna et vit un homme fondant sur lui.

Cet individu brandissait une massue. Le capitaine n'avait pas d'arme.
Pour lutter contre l'agresseur, il fallait recourir à toute son adresse.
Avec la rapidité de l'éclair, le Français se fit cette réflexion, et, au
lieu d'attendre son adversaire, se jeta, tête basse, dans ses jambes.

L'Uskimé ne prévoyait pas cette attaque, aussi soudainement exécutée que conçue. Il chancela et tomba tout de son long, en laissant échapper son casse-tête.

Guillaume le ramassa en un clin d'oeil, se précipita sur l'assaillant, et le menaçant du tomahawk:

—Pourquoi voulais-tu m'assassiner?

Le sauvage ne répondit point.

—Si tu ne parles, je t'assomme, reprit Dubreuil.

Même silence.

—Pour la dernière fois, je te préviens!

L'Uskimé poussa un sifflement aigu.

Aussitôt les gens rassemblés dans la loge de Pumè sortirent en désordre.

Dubreuil lâcha alors le sauvage, en disant:

—Ce misérable a voulu m'égorger!…

Les Esquimaux se mirent à ricaner, et l'antagoniste du capitaine s'esquiva.

—T'es-tu purifié, mon fils? lui demanda Triuniak.

—Oui, répondit-il, aussi irrité par cette question importune que par l'attentat dont il venait d'être l'objet.

—C'est bon; alors suis-moi.

—On allons-nous?

—Au logis. Mais laisse cette massue.

—C'est celle du vil meurtrier…

—Justement, mon fils; elle est impure.

—Encore!

Et le capitaine, malgré son exaspération, ne put s'empêcher de rire.

—Oui, elle est impure, repartit tranquillement Triuniak, car c'est la hache de Kougib.

—Kougib, le parent de Pumè?

—Lui. Et sa hache est impure comme toute sa personne, parce qu'il a ce matin porté un cadavre humain sur ses épaules.

—Je croyais cependant être son ami? fit Dubreuil en manière de réflexion.

—Si tu étais le sien, il n'est plus le tien, mon fils.

—Quel mal lui ai-je fait?

—Ah! il t'accuse d'avoir comploté avec Toutou-Mak la mort de Pumè.

—La mort de Pumè! nous! Tu m'avais pourtant dit que cette absurde calomnie était retombée sur ceux qui s'en étaient faits les fauteurs.

—Tu as des ennemis, mon fils, qui n'en a pas? dit sentencieusement
Triuniak.

Puis il ajouta d'un ton méditatif:

—Ceux-là t'accusent encore. La preuve, Kougib te l'a donnée. Il veut sans doute venger l'angekkok-poglit, comme son plus proche parent. Il faut, mon fils, te mettre à l'abri de ses coups. Demain, nous partirons pour la chasse.

—Penses-tu, Triuniak, que je fuirai devant une inculpation aussi lâche que celui qui l'a faite? répondit fièrement le capitaine.

—Quand s'abat l'orage, il vaut mieux l'éviter, si on le peut, que de l'affronter. Innuit-Ili, demain, nous irons chasser le phoque.

—Mais Toutou-Mak? interrogea Dubreuil.

—Toutou-Mak n'a rien à craindre tant que durera son deuil, car elle est sous la protection de Leorugolu.

Tout en causant, ils étaient revenus à leur hutte.

Guillaume se coucha, assez mal impressionné par les événements de la journée.

Depuis quatre mois qu'il vivait au milieu des Esquimaux, l'idée de retourner dans son paya natal lui avait souvent fatigué l'esprit. Mais le moyen? Suivant toute probabilité, le malheureux jeune homme était condamné à végéter désormais et à rendre le dernier soupir dans ces glaciales contrées, véritable tombeau pour un Européen, parmi des sauvages d'une bienveillance équivoque, d'une brutalité très-franche, menant à l'excès, et toujours prêts à rendre l'étranger responsable de leurs mécomptes.

Dubreuil dormit peu. L'avenir lui apparut sous de noires couleurs. La pensée de Toutou-Mak, la certitude d'être aimé de cet être charmant, de la posséder bientôt tout entière, ne put même lui procurer un songe agréable.

A la pointe du jour, il se leva pour aider Triuniak à préparer ses kaiaks.

Le kaiak est le canot ordinaire des Esquimaux mâles; les femmes ont aussi le leur, appelé ommiah. L'un et l'autre sont faits de peaux d'animaux marins tendues sur des côtes de bois ou de baleine, comme les anciens vitilia navigia des Bretons. Je ne saurais mieux, comparer le kaiak qu'à une navette de tisserand, mais à une navette longue de dix à douze pieds, large de deux et demi à trois. Légère comme une écorce de liège, et glissant sur l'eau comme un patin sur la glace, cette embarcation est toute couverte, à l'exception d'un trou rond au milieu. L'Uskimé s'assied dedans par cette ouverture, les pieds tendus vers l'un ou l'autre bout. Avec le bas de sa camisole, sanglée au rebord du trou, de manière que l'eau n'y peut pénétrer, avec ses manches étroitement serrées au poignet, sa jaquette autour du col, embéguiné dans sa coiffe, il s'identifie tout entier avec la machine. «Ce n'est plus un batelier ordinaire, ce n'est plus le pêcheur dans sa barque, c'est l'homme avec des nageoires, l'homme devenu poisson.»

La casaque de mer du Groënlandais,—celle dont il se sert pour la pêche à la baleine,—complète d'ailleurs la transformation. C'est une espèce de chemise où l'habit, les culottes, les chaussures, ne constituent qu'une seule pièce. Elle est en peau de phoque cousue à points si serrés que l'eau n'y peut pénétrer. Sur la poitrine on remarque un petit tube en os, par lequel on fait pénétrer, en soufflant, autant d'air qu'il est jugé à propos pour que l'homme se soutienne sans aller au fond. Ce trou est ensuite bouché avec une cheville. A mesure que la quantité d'air est augmentée ou diminuée à l'intérieur du vêtement, l'on peut descendre ou remonter à volonté. Vêtu de ce scaphandre, l'Esquimau devient ainsi un vrai ballon qui court impunément sur l'eau sans y enfoncer.

Que la tempête gronde, il la brave! Que la mer furieuse renverse le frêle canot, il reviendra à la surface d'un seul coup de son aviron, plat aux deux bouts comme une spatule, qu'il tient par le milieu, et avec lequel il exécute dextrement les évolutions les plus rapides, les mouvements les plus étranges.

Dubreuil avait déjà appris à manoeuvrer un kaiak. Grâce à son adresse naturelle, il était devenu à cet exercice aussi habile qu'un Esquimau.

Triuniak et lui, munis de javelots et de harpons, mirent chacun un canot sur leurs têtes et s'acheminèrent vers l'Océan.

Le temps était lourd, brumeux. On touchait au mois d'octobre, le froid se faisait déjà sentir avec vivacité, et, pour une journée sereine, on en avait trois ou quatre que les brouillards, la gelée et la neige rendaient insupportables.

En arrivant à la côte, ils se débarrassèrent de leur kaiaks et cherchèrent une baie abordable pour les lancer à l'eau.

Tandis qu'ils rôdaient sur les hautes banquises, Triuniak aperçut, au fond d'un fiord, un pin de forte dimension que les vagues roulaient sur la grève.

Grande fut la joie de l'Esquimau, car il n'y avait pas d'arbres de cette taille au Groënland, lequel ne produit, on le sait, que des arbustes rabougris.

Tout le bois de consommation est ainsi apporté de lointaines contrées aux habitants par les tempêtes.

—Mon fils, dit Triuniak à Dubreuil, attends-moi ici. A nous deux, nous ne serions pas assez robustes pour traîner cet arbre au village, je vais y courir et je ramènerai nos chiens. Pendant mon absence, tu iras à la crique de l'ours, nous en sommes tout près. Je suis sûr que tu y trouveras les pusi[8].

[Note 8: Phoque, veau marin.]

—Ne t'inquiète pas, mon père, j'en aurai une provision à ton retour, cria le capitaine à l'Uskimé, qui rebroussait chemin à grands pas.

Après avoir lutté longtemps avec des chances diverses de victoire ou de défaite, le soleil perçait enfin le voile de brume qui le cachait dans la matinée.

L'éblouissement causé par sa réfraction sur l'immense plaine de glace qui entourait Dubreuil, le fit songer à ajuster ses yeux à neige, sortes de besicles faites avec un morceau d'ivoire, dont les Esquimaux se servent pour tempérer la lumière intense réfléchie par leurs blanches campagnes, et se préserver ainsi de cette horrible affection que les Canadiens Français appellent aveuglement de neige.

L'ivoire ou le bois employé à leur confection est évidé intérieurement, pour recevoir le revers du nez et la partie saillante du globe des yeux. Vis-à-vis de chaque oeil s'étend une fente transversale, très-étroite, longue d'environ un pouce et demi. En dehors, l'instrument est évasé sur les deux côtés, à angle oblique, en haut se trouve un petit rebord horizontal, qui se projette d'environ un pouce.

On assujettit ces lunettes par derrière, avec une lanière de peau de veau marin: les Uskimé en font encore usage, comme nous du télescope, pour voir à de grandes distances.

Aide de cet appareil, Dubreuil distingua, à un mille de lui, une troupe de phoques qui s'ébattaient gaiement à la tiède chaleur de l'astre diurne.

Le capitaine replaça son canot sur sa tête et se glissa, avec précaution, vers la crique à l'Ours, lieu où étaient rassemblés les veaux marins.

Quand il n'en fut plus éloigné que d'une centaine de pas, il descendit la côte, mit son kaiak à flot et nagea avec une vitesse incroyable, mais sans faire le plus léger bruit.

Il allait dans un tel silence qu'il passa inobservé par une troupe de lourds cormorans, occupés à pêcher dans une anse.

Arrivé à la hauteur de la crique, Dubreuil donna deux vigoureux coups de pagaie pour en doubler la pointe, saisit un reineinek ou grand harpon auquel était fixée une longue ligne, et darda la pointe de l'arme dans le flanc d'un gros phoque qui venait de s'éveiller, au bruyant désordre de ses compagnons, frappés de panique par l'apparition du kaiak bien connu.[9]

[Note 9: Les pêcheurs, eu plutôt chasseurs de phoques, savent que cet amphibie est doué d'une certaine intelligence, et que, quand un troupeau a été chassé quelquefois par le même homme, il reconnaît cet homme et s'en défie plus que des autres chasseurs.]

Percé d'outre en outre, l'animal ne s'en roula pas moins dans l'eau et plongea.

Dubreuil laissa filer la ligne, attachée par l'autre extrémité à une peau de veau marin remplie d'air, destinée à servir de bouée pour suivre les traces du blessé.

Le phoque fuyant vers la haute mer, Guillaume lança son kaiak hors de la crique, pour lui donner la chasse, mais, en débouquant, une pierre décochée avec force l'atteignit au visage, il perdit l'équilibre et capota.