VI

DISPARITION

Dans la matinée de ce jour-là, en allant puiser de l'eau à la source commune, Toutou-Mak remarqua que Kougib et le futur angekkok-poglit passaient et repassaient fréquemment devant la cabane de son père. Ils la regardaient avec un air et des gestes qui inspirèrent des soupçons à la jeune fille. Évidemment, ils tramaient quelque perfidie. Toutou-Mak les suivit en cachette.

Les deux hommes prirent la route d'un petit bois de cormiers, distant de cinq ou six portées de flèche du village uskimè. Le chemin qui y conduisait était encaissé entre des rochers et tortueux. Bien de plus facile que de s'y glisser sans être aperçu. La jeune fille marcha sur leurs pas.

Arrivés dans le bois, ils s'arrêtèrent.

Toutou-Mak se coula derrière un buisson et écouta.

—Oui, disait Kougib, ils ont assassiné Pumè. J'en suis sûr. Comment expliquer autrement sa mort?

—Tu as bien raison, mon frère, répondit l'angekkok.

—Aussi, je vengerai la mort de Pumè.

—Torngarsuk l'ordonne. Ton empressement à devancer ses désirs lui sera agréable.

—Ah! si je n'avais pas manqué mon coup, hier! Il faut que ce blanc ait un charme pour détourner les traits.

—Sans doute, il connaît des choses que tu ne connais pas. Mais celui que dirige la main toute-puissante de Torngarsuk saura bien triompher de son ennemi. J'approuve ton dessein.

—Depuis longtemps on aurait dû en purger le pays.

—C'était aussi l'avis de Pumè.

—Ah! je le sais bien, répliqua Kougib. Sans Triuniak qui le protège, pour Le malheur de la tribu, il n'aurait pas fait long séjour parmi nous.

—On dit qu'il aime sa fille, fit l'angekkok insidieusement.

—Crois-tu, mon frère? demanda l'autre avec une expression haineuse.

—Et qu'elle l'aime aussi, ajouta le jongleur d'un ton négligent, mais qui cachait l'intention d'irriter son compagnon.

En effet, celui-ci avait été un des prétendants à la main de Toutou-Mak, et l'angekkok le savait fort bien.

—Tu dis qu'elle l'aime! s'écria. Kougib en fronçant les sourcils.

—Cela doit être. Pumè me l'a dit. Et, d'ailleurs, ne les a-t-on pas vus souvent ensemble? Qu'est-ce qu'ils allaient faire seuls, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, dis? On en a assez causé, dans la tribu.

Chaque parole du sorcier tombait comme une goutte d'huile bouillante sur le coeur de Kougib.

Il poussa un rugissement sourd et brisa dans ses mains un os de baleine qui lui servait de bâton.

—Et puis, ajouta l'angekkok, n'est-ce pas à ce misérable amour qu'il faut attribuer le meurtre de Pumè?

—Tu dis juste, trop juste, mon frère!

—Oh! continua le premier, enfonçant à plaisir le poignard dans la blessure, Toutou-Mak n'attendra pas la fin de son deuil pour épouser Innuit-Ili.

—Ne prononce plus son nom! il m'exaspère!

—Triuniak est décidé à la lui donner en mariage.

—Jamais! exclama Kougib.

—Si tu veux, certainement.

—Je le tuerai! fut-il répondu d'une voix rauque.

—Tous les angekkut te loueront de cet acte nécessaire, car Innuit-Ili est leur ennemi juré. Seulement, frappe bien et fort. Voici un oriosi[10] qui doublera la précision de ton oeil, la vigueur de ton bras.

[Note 10: Sorte de talisman.]

—Je remercie mon frère de sa bonté pour moi, dit Kougib en recevant du jongleur un sachet en peau, qu'il fourra dans sa botte.

—Tu dois te presser, dit le sorcier.

—Si je savais où il est, j'irais immédiatement.

—Torngarsuk m'a révélé qu'il était parti, ce matin, avec Triuniak, pour chasser.

—Où? dis-le moi.

—A la crique à l'Ours.

—Il y est avec Triuniak, fit Kougib en réfléchissant

—Est-ce que déjà mon frère aurait peur?

—Non, non, je n'ai pas peur. Mais ce Triuniak le défendra.

—Tant mieux!

Kougib fixa sur l'angekkok un regard inquisiteur.

—Mon frère a dit tant mieux; je ne comprends pas. Mon frère prétendrait-il me tromper?

—Les ministres de Torngarsuk ne trompent point, répondit sévèrement l'angekkok. Triuniak chasse avec Innuit-Ili. J'ai dit: tant mieux! parce que je pensais que Kougib avait la vue longue.

—Kougib n'a pas la vue longue, dit l'Esquimau en branlant la tête. Que mon frère ouvre donc encore son coeur.

L'angekkok jeta autour d'eux un regard rapide, et, croyant qu'ils étaient seuls, il reprit à voix basse, tandis que Toutou-Mak redoublait d'attention:

—Si Kougib attaque Innuit-Ili, Triuniak courra au secours de son ami, et Kougib les tuera tous les deux.

La Biche-Agile arrêta sur ses lèvres un cri d'horreur.

—Kougib comprend-il? poursuivit le jongleur.

—Pourquoi tuer aussi Triuniak?

—O l'aveugle! le sourd! proféra l'angekkok en levant les épaules. Mais tu ne vois donc pas que Triuniak mort, sa fille est à toi?

Kougib bondit d'admiration.

—Mon frère est grand, dit-il. Son oeil distingue dans le ciel, son oreille entend du fond de la terre.

—Va donc! et fie-toi toujours au serviteur de Torngarsuk! fit superbement le sorcier, dont la vanité avait été flattée par cet éloge naïf.

—Je pars tout de suite, mon frère.

—As-tu des armes?

—J'ai ma fronde et mon couteau. Mon arc a déçu mon attente. Je l'ai brisé.

—Songe que Torngarsuk veille sur toi!

L'angekkok, après ces mots, quitta son complice, qui prit aussitôt la direction de la crique à l'Ours.

Toutou-Mak sortit de son nid, dès qu'ils eurent disparu. Que d'agitation, que de trouble dans sa jeune âme! Son père et celui qu'elle aimait exposés à une mort qu'elle ne pouvait prévenir que par un acte condamné d'une manière absolue par les règles religieuses de son pays. Car les Esquimaux s'imaginent qu'une veuve qui, à partir du lendemain du décès de son mari, entre, durant les trois premiers mois de son deuil, en communication quelconque avec un homme, est destinée à périr dans le courant de l'année, ainsi que celui ou ceux à qui elle a parlé.

Si courte que fût la lutte des terreurs superstitieuses de la jeune femme avec ses tendresses, elle fut affreuse, de celles qui laissent sur le coeur des cicatrices indélébiles.

L'amour l'emporta.

Toutou-Mak s'élança sur la trace de Kougib. Puis craignant d'être surprise, elle prit une autre piste, qui devait la mener également à la crique à l'Ours.

Elle volait plutôt qu'elle ne courait sur la glace et sur la neige. Il fallait devancer l'assassin. Par malheur, dans son trouble, l'Indienne s'égara un peu. Elle perdit un temps précieux, et, quand elle atteignit le sommet d'un cap qui d'un côté dominait la crique, elle découvrit Kougib faisant déjà tourner une fronde autour de sa tête.

A cette vue, Toutou-Mak voulut crier, avertir son amant, dont elle n'était plus éloignée que de quelques pas. Ses organes refusèrent de la servir.

Elle s'affaissa, hors d'haleine, derrière un amas de congélations.

Ni Kougib, ni Dubreuil ne l'avait aperçue.

Après avoir lance sa pierre, constaté qu'elle avait frappé le but, et que le kaiak chaviré ne se redressait pas, le meurtrier détala au plus vite. Quoique blessé légèrement, Guillaume risquait de se noyer, car, étourdi par le coup, il ne faisait aucun effort pour remonter à la surface de l'eau.

Mais la faiblesse de Toutou-Mak ne fut que passagère.

Elle se relève, franchit la courte distance qui la sépare de la crique, se jette à la nage, et remorque le kaiak à la rive.

Peindre ses émotions dans ce moment serait impossible. Innuit-Ili vivait-il encore? avait-il succombé?

Aussitôt qu'elle a pu prendre pied, la Groënlandaise plonge sous le canot; elle le retient d'une main, et de l'autre défait le noeud qui lie la jaquette du batelier à la couverture de l'embarcation. Saisissant alors l'homme par les cheveux, elle l'arrache du kaiak et le traîne sur la grève.

Dubreuil n'était qu'évanoui. Il revint bien vite à lui, et grande fut sa surprise en voyant Toutou-Mak agenouillée, penchée sur son visage, qu'elle séchait sous ses baisers.

—Est-ce un rêve? Ah! puisse-t-il se prolonger! durer toujours! murmura-t-il.

Mais elle:

—Il est sauvé! il est sauvé!

Puis, elle s'éloigne vivement, et reparaît au bout de quelques minutes avec un habillement sec complet.

—Change tes vêtements mouillés contre ceux-ci, mon frère, dit-elle.

—Et toi, ma soeur?'

—Il y a dans la cache de notre père un autre accoutrement. Je vais aller le mettre. Dois-je t'aider?

—Non, je mie sens assez fort. Retire-toi, ma bonne soeur, car tu frissonnes.

Toutou-Mak retourna à une petite grotte naturelle, formée par les glaçons, dans laquelle Triuniak avait l'habitude de serrer des provisions et de chaudes fourrures pour parer aux accidents, assez nombreux, qui arrivent à la chasse des amphibies.

Sa toilette était terminée lorsque Dubreuil la rejoignit dans la grotte.
Il avait à la tête une blessure large, mais nullement dangereuse.

Toutou-Mak y appliqua une espèce de charpie, faite avec l'amiante[11], afin que l'impression de l'eau froide ne l'envenimât point, et, s'asseyant près du jeune homme qui l'interroge avec les yeux plus encore qu'avec les lèvres, elle lui conte l'incident du matin.

[Note 11: «Plusieurs montagnes (du Groënland) sont remplies d'amiante, ou pierre de lin incombustible, semblable à des éclats de bois. Lorsque l'amiante est battue, amollie dans l'eau chaude, on la peigne comme de la laine. Sa qualité singulière est que le feu, lui tenant lieu de savon et de lessive, blanchit ce linge, loin de le consumer. Les Groënlandais en font des allumettes pour leurs lampes. Tant qu'elles sont imbibées d'huile, elles brûlent sans se consumer comme le coton.»—Collection abrégée des Voyages, par Bancarel.]

En entendant le récit de cet infâme complot, Dubreuil avait peine à modérer sa colère.

—Oh! dit-il, en la pressant avec transport dans ses bras, que ne puis-je fuir avec toi, ma bien-aimée, joie de mon âme, soleil de ma vie! Que ne puis-je t'emporter dans ma belle patrie!

—Oui, soupira la Groënlandaise, tu songes à partir, à me quitter!

—Te quitter! oh! non, je le jure! Non, jamais je ne t'abandonnerai! j'en prends à témoin tes dieux et le mien!

—Vrai, tu m'aimes ainsi? fit-elle avec une candeur charmante, en cachant sa tête dans le sein de Guillaume.

Ils étaient profondément émus l'un et l'autre. Dubreuil sentait son cerveau s'enflammer, son coeur battre à rompre sa poitrine, ses doigts frémissants se nouèrent à la taille souple de la jeune femme, dont les douces caresses l'avaient embrasé d'un feu irrésistible.

Mais elle comprit le péril de la situation, se rejeta soudain en arrière, et s'écria d'une voix vibrante, qui calma l'impétuosité du capitaine:

—Mon père! malheureux, nous oublions Triuniak!

—Triuniak! je t'ai dit, ma soeur, qu'il était allé au village chercher des chiens.

—Kougib le rencontrera!

—Je te devine, Toutou-Mak!

—Oh! cours à sa défense.

—Tu m'accompagneras.

—Non, non, cela ne se peut. J'ai enfreint la loi du Succanunga, pour toi…

—Quelle loi? que veux-tu dire?

—Rien, mon frère, rien, répliqua-t-elle en pâlissant, vole au secours de Triuniak! mais promets-moi de lui cacher l'entrevue que tu as eue avec sa fille.

—Comment?

—Je t'expliquerai cela… plus tard… Sois prompt, ô mon bien-aimé!

En renouvelant cette recommandation, Toutou-Mak chargeait sur sa tête le costume déjà glacé dont elle s'était dépouillée, et quittait la grotte par le sentier qui l'avait amenée.

Dubreuil prit l'autre piste.

A moitié route du village esquimau, il rencontra Triuniak arrivant avec un attelage de chiens aux oreilles courtes et droites, au poil rude comme celui des loups.

—Quel motif t'a donc fait abandonner la chasse, mon frère? Tu es tout essoufflé! Du sang sur ton visage!

—Ce n'est rien, une égratignure. Mon père ne s'est-il pas croisé avec
Kougib?

—Non. C'est lui qui t'a mis dans cet état?

—Je le crains.

—Tu ne l'as donc pas vu Innuit-Ili? fit Triuniak avec quelque surprise.

—Je ne l'ai pas vu, mais j'ai lieu de supposer que c'est lui qui m'a lancé une pierre, tandis que je harponnais un phoque.

—Nul autre ne l'aurait osé, dit l'Uskimé d'un air rêveur.

—Enfin, je suis heureux que le scélérat n'ait pas attaqué aussi mon père.

—Pourquoi m'aurait-il attaqué?

—Je ne sais, je ne sais, balbutia le capitaine… Un pressentiment…
Mais allons chercher l'arbre!

—La blessure n'est pas profonde? demanda Triuniak avec intérêt.

—Oh! non, une simple écorchure.

—Mon fils, reprit l'Esquimau avec gravité, il est nécessaire que tu t'éloignes de la tribu, pendant quelques lunes. Sans cela, ta vie courrait les plus grands risques.

—Mais où veux-tu que j'aille, père?

—Je réfléchirai. En attendant, comme voici notre arbre, aide-moi à le tirer de l'eau.

Aussitôt, ils attachèrent le pin avec des cordes de peau, et, s'attelant à ces cordes en même temps que les chiens, ils le halèrent sur la berge.

Là, Triuniak en abattit les branches avec une hache de silex, aussi tranchante que l'acier, et, après l'avoir élagué du faîte à la racine, il enfouit précieusement les rameaux sous des glaçons.

De nouveau, les mâtins furent attelés à l'arbre. Le Groënlandais les siffla d'une façon particulière, et ils partirent au galop, en traînant derrière eux l'énorme pièce de bois.

Le convoi rentra au village sur le tard. Les deux hommes n'avaient échangé que de rares paroles; l'un et l'autre étaient préoccupés par d'absorbantes réflexions.

Le jour suivant, Dubreuil, en se levant, trouva Triuniak en train de mettre en ordre son traîneau d'expédition, charpente en os de baleine, que recouvrait un léger, mais solide plancher de frêne.

—Nous allons chasser le caribou, lui dit son hôte. Fais un paquet de tes vêtements et prends toute les armes, car nous demeurerons plusieurs jours dehors.

Sur le traîneau, on chargea une tente, du poisson fumé, un pot d'huile, des effets de campement, et Triuniak donna le signal du départ.

Ce voyage précipité contrariait fort Dubreuil. Malgré l'assurance que lui avait réitérée l'Uski que Toutou-Mak n'aurait rien à redouter pendant leur absence, il se sentait le coeur lourd, oppressé, comme à la veille de quelque événement sinistre. Que deviendrait-elle? qui serait là pour la protéger, si, méprisant la loi du deuil, Kougib tentait de lui faire violence? Qui la soignerait si une maladie imprévue fondait sur elle? La quitter! la quitter sans la voir, sans lui presser la main! Cette idée seule ne suffisait-elle pas à bouleverser l'esprit du capitaine? Prier Triuniak de retarder, d'ajourner son entreprise, eût été inutile. Jamais le sauvage ne revenait sur un plan arrêté. Long à se déterminer, prudent dans ses actes, il était inébranlable quand il avait une fois pris une résolution.

Dubreuil avait bien la ressource d'une indisposition feinte. Mais outre que le mensonge prémédité lui répugnait, il tenait à prouver à son misérable agresseur qu'il avait encore manqué son coup.

C'était peut-être le meilleur moyen de l'empêcher de recommencer ses entreprises homicides, car notre Français savait parfaitement que la superstition agissait plus sur les Uskimé que la morale ou la raison. En le voyant sain et dispos, Kougib se figurerait qu'il était invulnérable.

Sous l'empire de ces considérations, le capitaine s'abstint donc de toute observation et suivit Triuniak qui se dirigeait vers l'ouest.

Le pays qu'ils parcoururent ce jour-là était montueux, semé à de longs intervalles de petits bouquets de peupliers et de saules nains, jonché de cailloux de jaspe et de marcassites jaunes comme l'or. La solitude était grande: elle effrayait par son silence mortel. A peine, parfois, un lièvre blanc déboulant d'un genévrier, ou un faucon gris traversant les airs à tire d'ailes, donnait-il une courte animation au paysage. Au reste, partout une affreuse désolation, des rocs noirs et nus, des abîmes insondables, des ravins lacérant le sol, des glaciers déchirant la nue.

Au soleil couché, les voyageurs campèrent sur le bord d'une source et allumèrent du feu avec deux morceaux de bois sec vigoureusement frottés l'un contre l'autre.

Après leur repas, Triuniak, qui s'était montré taciturne dans la journée, dit brusquement à Dubreuil:

—Innuit-Ili, ton coeur ne s'est-il pas attendri pour celui de
Toutou-Mak? Réponds-moi ouvertement.

Étonné de cette question soudaine, Guillaume eut un moment d'hésitation.

—Si je me suis trompé, reprit l'Esquimau, réponds toujours, ce qui a été dit n'aura pas été dit.

—Tu me parles comme un père, Triuniak, je te parlerai comme un fils, dit le capitaine en regardant franchement son hôte à la lueur de leur lampe.

—Mes oreilles sont prêtes à t'entendre, Innuit-Ili.

—Eh bien, oui, j'aime ta fille, je la désire pour épouse.

L'Esquimau s'inclina vers lui et lui lécha le visage, marque de la plus vive affection ou considération chez les Uski.

—Ton désir sera satisfait, car, moi aussi, je t'aime, dit Triuniak; mais avant de t'engager, écoute mon discours.

—Laisse couler les paroles de ta bouche, mon père; ce sont celles d'un sage, leur son est doux comme le murmure du ruisseau, leur sens est fort et pénétrant comme la lance du narval.

—Apprends, dit gravement Triuniak, que Toutou-Mak n'est pas la fille de mon sang. C'est l'enfant d'une race dégénérée, ennemie de la nôtre, qui habite, dans une île, là-bas vers le soleil levant. Toute jeune, elle fut prise dans une guerre et je l'adoptai pour lui sauver la vie mais Toutou-Mak a été engendrée par une nation maudite, les Indiens-Rouges. J'ai dit.

—Mon père, s'écria Dubreuil, j'aime Toutou-Mak telle qu'elle est. L'épouser sera pour moi un bonheur, car elle est bonne autant que belle, et je lui dois…

Il allait ajouter «la vie.» Mais le souvenir de la défense qui lui avait était faite fit expirer le mot au bord de ses lèvres.

Heureusement Triuniak n'insiste point. Ils causèrent encore un instant, et, roulés dans des peaux de morse, ils s'endormirent d'un profond sommeil.

Le lendemain, ils continuèrent leur route sans apercevoir de gibier. Mais le troisième jour, les chiens lancèrent tout à coup un renne d'une taille superbe. Il avait au moins cinq pieds de la sole au garrot, et ses magnifiques andouillers, à large empaumure, dépassaient le sommet des plus grands arbres.

Aussitôt, les deux chasseurs se mirent à sa poursuite: à la furie muette des chiens, car dans l'Amérique du Nord ces animaux n'aboient pas, le renne répondit d'abord par un cri de défi. Leste sur ses jarrets d'aciers, il bondissait avec une merveilleuse agilité, faisait deux ou trois cents pas, puis s'arrêtait, se retournait fièrement et avait l'air de provoquer la meute. Mais, au bout d'une heure de ce manège, comme les molosses ne quittaient pas ses brisées, il se décida à prendre un grand parti.

En ce moment, la chasse parcourait les rampes d'une montagne escarpée qui s'élevait par gradins à pic.

Triuniak, monté sur un des degrés supérieurs, tâchait de devancer le renne pour le tirer du haut d'une pointe de rocher, tandis que Guillaume Dubreuil suivait et appuyait les chiens.

Ce qu'avait prévu l'Uski arriva. La bête vint se heurter contre un mur de granit. Il fallait ou sauter plus bas, ou faire tête à la meute. Le renne se retourna pour juger de la force de ses ennemis, et pendant qu'il calculait ses chances d'évasion, en fouillant avec fureur la terre de son sabot, Triuniak lui décocha un flèche qui le perça au défaut de l'épaule.

Le noble quadrupède tomba, et les chiens se ruèrent sur lui comme des loups affamés.

—Prends garde à toi, mon frère, il n'est pas encore mort, cria le
Groënlandais à Dubreuil, accourant à toutes jambes.

Mais, déjà, il était trop tard; le renne s'était relevé, comme mu par un ressort, et s'était jeté, en poussant une plainte déchirante, sur le capitaine, qu'il renversa d'un coup de sa terrible ramure.

Triuniak s'élança vers le jeune homme qui gisait horriblement mutilé près du corps expirant du monarque des montagnes groënlandaises.

Tant bien que mal il pansa ses blessures, l'installa sur son traîneau et revint à marches forcées au village.

En y arrivant, le pauvre père apprit que Toutou-Mak, sa fille chérie, avait disparu depuis la nuit de son départ.