VII
LA FUITE
L'hiver était venu, le long, le terrible, hiver des régions boréales, avec ses froids épouvantables qui font fendre les arbres, éclater les rochers, avec ses épais brouillards, ses vapeurs de glace fumantes[12], qui brûlent, enlèvent la peau de quiconque s'expose à leur contact, avec ses tourmentes de neige, qui répandent la désolation et la mort partout où elles traînent leur livide linceul.
[Note 12: Les Canadiens-Français leur ont donné le nom de fumée de glace. Ce sont des vapeurs qui jaillissent des crevasses de la glace marine ou de la surface des lacs, et qui, formant dans l'air un réseau transparent et solide, sont souvent poussées par le vent, rasent le sol, dévastent tout devant elles, et tuent parfois les hommes et les animaux qu'elles atteignent.]
Alors se lamentent les êtres vivants: l'homme murmure dans sa hutte souterraine, le renard glapit aigrement à la recherche d'une maigre proie, l'ours grogne en sa tanière, les lourds cétacés mugissent dans les antres marins, et les corbeaux croassent d'un ton lugubre sous un ciel de plomb.
Le capitaine Guillaume Dubreuil n'avait pas quitté son lit de souffrances depuis trois mois. Cependant l'état du malade s'améliorait, au grand contentement du pauvre Triuniak, car son protégé avait bien failli succomber aux affreuses blessures que lui avait faites le renne. Et, plus d'une fois, le patient s'était rappelé le proverbe français: Au cerf la bière, au sanglier le mière. Accablé par les douleurs physiques et morales, il souhaitait presque de mourir.
Que lui importait la vie! quel charme offrait-elle maintenant à son esprit abattu, à son coeur flétri! Toutou-Mak n'avait pas été retrouvée, malgré les minutieuses recherches de Triuniak. Il n'était pas probable qu'elle reparût au village. N'était-il même pas préférable qu'elle n'y revint jamais, si elle existait encore? Kougib, l'infâme Kougib l'avait enlevée. On n'en pouvait plus douter, puisque sa loge était vide depuis la nuit où l'on avait cessé de voir Toutou-Mak!
Cependant, à mesure qu'il renaissait à la santé, Dubreuil reprenait quelque goût aux choses de ce monde. Il achevait de se perfectionner dans la langue esquimaue, et recueillait soigneusement toutes les informations qu'il pouvait obtenir sur la topographie du pays et des contrées avoisinantes.
C'est ainsi qu'il apprit que la partie du Succanunga où il se trouvait était séparée au nord-ouest d'une terre moins aride et plus chaude, par un bras de mer que les Uskimé avaient traversé jadis en une demi-lune pour aller s'établir au sud, sur une île très-rapprochée de cette terre, et où la nuit était égale au jour.
—C'est là, lui dit un vieillard qui lui donnait ces indications, c'est là qu'Ajut a reconnu son frère Anningait dans son amant.
Guillaume savait que les Groënlandais appellent de ces noms le soleil et la lune. Mais, pour eux, la lune est un jeune homme (Anningait), le soleil est une jolie femme (Ajut).
—Comment cela? demanda-t-il.
—Je vais te le dire, mon frère.
Un soir, Ajut et Anningait étaient réunis avec plusieurs amis, dans une loge de cette île où ils se régalaient de chair d'ours et de graisse de phoque. On avait allumé des lampes, quoique ce fût en été, car, là-bas, ce n'est pas comme chez nous, il fait sombre la nuit. Anningait avait une passion pour sa soeur à l'insu de celle-ci. Après le banquet, il voulut lui faire des caresses sans être vu, et par conséquent il éteignit les lumières. Mais elle, très-curieuse comme la plupart des femmes, n'aimait pas ces caresses dérobées. Alors, elle noircit ses mains avec de la suie, afin d'en marquer les mains, la face et les vêtements de l'amant inconnu qui s'adressait à elle. Telle est la raison des taches qu'on distingue sur Anningait; car, portant, en cette circonstance, un costume de peau de daim blanche, il fut tout maculé de suie. Ajut sortit ensuite pour allumer une mèche de mousse. Anningait en fit autant. Mais la flamme de sa mousse fut éteinte. C'est pourquoi Anningait (la lune) ressemble à un charbon ardent et ne brille pas comme Ajut (le soleil). Tous deux rentrèrent dans la maison, Anningait se mit à poursuivre Ajut, qui s'enfuit dans les airs, l'autre courant sur ses pas. C'est ainsi qu'ils continuent de se donner la chasse, quoique la carrière d'Ajut soit bien plus élevée que celle d'Anningait.
—Revenons à ce que tu me disais, mon père, reprit Dubreuil, après cette explication. Cette île est située au sud?
—Oui, mon fils, au sud de la terre ferme.
—Son climat est moins rigoureux que celui-ci?
—Beaucoup moins. On y voit de grandes forêts d'arbres comme celui que tu as ramené de la côte avec Triuniak. Le gibier abonde. Les lacs et les rivières ne restent gelés que pendant cinq lunes, et la mer, tout autour, est poissonneuse.
—L'île est-elle habitée?
—Elle est peuplée par des hommes rouges, appelés Boethics.
—Ah! ce sont les Indiens-Rouges! s'écria Dubreuil, se rappelant que
Triuniak lui avait dit que Toutou-Mak était originaire de cette tribu.
Les paroles du vieillard l'intéressaient vivement, car, si elles étaient exactes, cette île devait émerger de l'Océan atlantique, sur la route de France, vers la mer polaire, par les 47° de latitude nord environ. Mais, en apprenant qu'elle avait été la patrie de l'infortunée Toutou-Mak, l'intérêt du capitaine augmenta encore, sans qu'il sût vraiment pourquoi.
—Ce sont des hommes rouges, ennemis des hommes cuivrés, répondit son interlocuteur.
—Tu les as vus, mon père?
—Je les ai vus, il y a bien, bien des lunes, quand les Uski sont allés vers l'Orient, pour y établir leur résidence. Nous comptions alors une foule d'hommes braves et déterminés. Mais la maladie, le scorbut, les a fait tomber comme tombe la neige dans un tourbillon, et les gens de l'île nous ont repoussés.
—Je croyais que vous aviez été les plus forts!
—Les plus forts! Si nous l'eussions été, mon fils, est-ce que nous habiterions le Succanunga? est-ce que nous aurions quitté cette île après l'avoir conquise? Penses-tu que les Uski n'aimeraient pas mieux résider sous un ciel doux où l'hiver ne dure que sept mois, où l'été fait mûrir toute sorte de fruits savoureux, où les cours d'eau sont obstrués par le saumon, les bois encombrés par les rennes, que d'arracher une maigre subsistance à cette ingrate et détestable contrée! De mon temps les jeunes gens étaient plus courageux! Ah! ils ne se seraient pas laissé ainsi endormir dans la misère et le dénuement, tandis qu'à quelques journées d'eux règnent l'abondance et la fertilité!
Et le vieil Esquimau secoua douloureusement sa tête blanchie par les ans.
—Cette île, mon père en connaît-il le nom?
—Les Boethics l'appellent Baccaléos.[13]
[Note 13: C'est à cette île qu'on donne à présent le nom de
Terre-Neuve.]
—Baccaléos! fit Dubreuil tressaillant et passant les mains sur son front, comme pour évoquer des souvenirs; j'ai déjà entendu prononcer ce nom… oui… par des pêcheurs normands, ajouta-t-il en aparté.
—Les hommes rouges, dit le vieillard, m'ont rapporté avoir vu des hommes blancs comme toi, avec qui ils avaient échangé du poisson contre des ustensiles de même matière que les boutons de l'habit que tu avais en arrivant chez nous. Des hommes blancs étaient, disaient-ils, montés sur des konè[14] aussi hauts qu'une montagne de glace et aussi grands qu'une baleine.
[Note 14: Le plus grand canot des Esquimaux. Ils s'en servent pour la pêche de la baleine.]
—Mais baccaléos n'est-il pas le nom d'un poisson? s'enquit le capitaine Guillaume, prêtant une attention de plus en plus vive à ces renseignements.
—Oui, c'est le nom d'un poisson long comme une flèche, à grosse tête, couvert d'écailles grises sur le dos, blanches sous le ventre, avec des taches jaunes. Il fraie quelquefois dans nos baies, mais rarement.
—La molue[15] pensa Dubreuil, la description est parfaite.
[Note 15: Nom donné autrefois à la morue.]
—On le prend sur le bord de la mer, en quantités si considérables qu'une seule pêche suffirait pour nourrir tout notre village pendant une saison.
—Mais l'île est-elle vaste?
—Ah! mon fils, je ne sais pas quelle est son étendue. Je me rappelle, cependant, avoir entendu dire qu'il fallait une lune à un kaiak pour en faire le tour.
—Mon père y est demeuré longtemps?
—Deux ans, mon fils. Fait prisonnier par les hommes rouges, je suis resté en captivité jusqu'à ce que j'aie pu m'échapper.
—As-tu connu les parents de Toutou-Mak? interrogea Dubreuil d'un ton mélancolique.
—Non, je n'ai pas connu les parents de la fille adoptée par Triuniak. Je sais seulement que son père commandait les hommes rouges. Elle tomba entre les mains des Uski le jour de notre débarquement dans l'île. Mais comme je fus pris moi-même ce jour-là, je ne savais pas ce qu'elle était devenue, quand, à mon retour, je la retrouvai ici.
—Mon frère pourrait-il me dire quel est le caractère de ces Indiens?
—Je les déteste et je les méprise. Ce sont les enfants d'une chienne et d'un loup, s'écria le vieillard avec autant de dédain que de dégoût.
Vainement Dubreuil essaya-t-il de le questionner davantage sur ce sujet, il n'en put tirer une réponse satisfaisante.
Avec les données et les notions qu'il avait acquises, le capitaine dressa, sur une peau de renne bien passée, une carte des côtes du pays où il supposait être, avec le bras de mer désigné par le vieillard, et l'île de Baccaléos, par rapport à leur position présumée sur le globe.
Tout grossièrement esquissée qu'elle fût, cette carte ne manquait pas d'exactitude.
Sa confection, loin de décourager Guillaume par la vue de la grande distance où il était de sa patrie, lui releva le moral. Il se dit qu'avec un bateau de quelques tonneaux on pourrait franchir l'Océan, ou tout au moins le détroit dont lui avait parié le Groënlandais, de là gagner Baccaléos, et pourquoi pas ensuite les rives de France? Peut-être que, tandis qu'on serait sur l'île, un vaisseau européen y viendrait faire la traite!
Au pis aller, mieux valait cent fois mourir d'une prompte mort au fond de la mer que de périr lentement sur les glaces du Succanunga.
Mais le bateau, où le trouver? Partir en kaiak eût été un suicide? L'ommiah ou le konè n'offrent guère plus de chance! quoique l'un et l'autre soient une embarcation assez spacieuse, où les Esquimaux logent leurs femmes, leurs enfants et leurs effets, quand ils entreprennent quelque lointaine expédition, et quoique ce fût assurément sur ces bateaux qu'ils avaient dû passer à Baccaléos. Mais ils connaissaient la route, étaient en nombre, et rompus à ce genre de navigation.
Dubreuil, pourtant, avait fini par se décider à fuir, à tout hasard, sur un konè, dès que l'hiver serait fini, quand il lui vint une idée.
Il appela Triuniak;
—Mon père, lui dit-il, voudrait-il me faire un présent?
—Tout ce que j'ai est à toi, Innuit-Ili, répondit cordialement l'Esquimau.
—Je désire avoir l'arbre que nous avons trouvé près de la crique à l'Ours.
—Le pin? dit Triuniak:, presque fâché d'avoir engagé sa parole.
—Ce pin?
—Que veut en faire mon fils?
—Je veux faire un grand canot.
—Le Groënlandais se mit à rire.
—Innuit-Ili se moque de Triuniak, dit-il gaiement.
—Tu verras que non, mon père.
La torche de l'espérance était rallumée dans son cerveau. Le capitaine recouvra promptement ses forces, son activité, son intelligence. Donnez un but noble aux passions de l'homme, elles le conduiront bien, elles feront son bonheur, mais, pour Dieu, gardez-vous de les supprimer, car vous ne feriez plus de lui qu'un être faible, mou, sans utilité pour les autres, à charge à lui-même. La passion, c'est le mobile et l'expression de la vitalité.
Que vos efforts tendent donc toujours à lui imprimer une direction utile, jamais à l'étouffer.
Dès qu'il se put lever, Guillaume Dubreuil alla visiter son arbre, enseveli sous six pieds de neige, devant la cabane de Triuniak. Il le fit exhumer. C'était un pin de la grande espèce, dont le tronc mesurait dix toises en longueur et quatre de circonférence.
Sur son emplacement même, le capitaine bâtit une cabane voûtée, avec des moellons taillés dans un banc de neige durcie, sur lesquels on répandit de l'eau chaude pour cimenter la maçonnerie par la gelée. Des disques de glace, placés de distance en distance, éclairaient l'intérieur de la hutte.
Enfermé chaudement dans son chantier, avec une hache de pierre et une bisaiguë en dent de narval, il équarrit le gigantesque pin, lui donna la forme d'un vaisseau; avec le feu et une herminette dont il avait emprunté le tranchant à une défense de morse, il le creusa, l'évida et obtint ainsi une embarcation longue de cinquante pieds, profonde de cinq.
Les Uskimé étaient dans l'admiration. Jamais ils n'avaient vu pareil navire.
Leur surprise ne devait pas en rester là.
Guillaume fit abattre tous les plus gros arbres qu'on put trouver aux environs. Malgré l'imperfection de ses instruments et la mauvaise qualité du bois, il réussit à fabriquer des planches, dont il fit une quille, des bordages et des préceintes pour son vaisseau. Le tout fut recouvert de peaux, afin de le rendre étanche autant que pour le consolider.
Avec ses oeuvres mortes, le bâtiment eut alors sept pieds d'élévation, et une largeur de cinq.
Enchanté d'une construction dont il espérait tant, Guillaume songea à la ponter sur toute son étendue. Mais le bois lui manquait. Il fallut se contenter d'élever deux demi-ponts à la proue et à la poupe, avec une passerelle au-dessus du maître-bau, passerelle destinée à soutenir le mât principal du bâtiment.
On pense bien que, dans ces travaux, Dubreuil fut aidé par Triuniak et plusieurs Uskimé, tous ignorant le but du capitaine, beaucoup comptant toutefois que le navire leur servirait un jour pour opérer une descente sur l'île des Indiens-Rouges.
Seul, Triuniak soupçonnait peut-être les intentions de son hôte. Mais il était trop prudent pour laisser percer ses conjectures.
La coque du bateau terminée, Guillaume s'occupa du gréement. Il eut grand'peine à se procurer l'arbre nécessaire pour son mât principal. Quant aux voiles, aux cordages, les phoques, morses et rennes en firent les frais. Il manquait encore une ancre. L'ingéniosité du capitaine y suppléa. Dans une lourde pierre, façonnée en croissant, il ficha solidement des défenses de walrus: ce furent les pattes, une corne de narval, plantée au milieu du caillou, fut la verge; un fanon et un os de baleine, les jas et l'arganeau.
A la fin de mai, l'oeuvre était terminée: mais Dubreuil avait plus d'une fois besogné sans relâche pendant quinze heures.
Restait une opération d'exécution difficile: le lancement, car on était à plus d'une lieue de la côte.
Tous les traîneaux du village sont rassemblés. Le bâtiment est assujetti sur les uns. Sur les autres, on place ses mâts, ses agrès.
Cinquante chiens sont attelés à la pesante machine, qui s'ébranle et suit bientôt un chenan de glace uni, disposé à cet effet.
On arrive à la côte.
Là, Dubreuil, qui songe à tout, qui veille à tout, a préparé un plan incliné, et un bâti latéral de glaçons, avec un bassin d'eau entièrement libre au-dessous.
Par le moyen de leviers et de rouleaux, le navire est poussé dans le coulisseau, des Uskimé placés derrière, avec des câbles fixés à la poupe, l'empêchent de plonger trop précipitamment dans les flots.
Le capitaine donne un signal convenu, ses hommes filent leurs lignes, et la Toutou-Mak (ainsi Guillaume avait-il baptisé le bateau) glisse doucement et arrive sans accident à la mer, où elle se balance avec grâce, aux acclamations de tous les spectateurs.
Le coeur de Dubreuil était trop plein. Oubliant la compagnie qui l'entourait, il tomba à genoux, éleva ses mains vers le ciel, et remercia celui qui avait inspiré son entreprise et lui avait prêté le courage et l'adresse pour la mener à bien.
Ensuite, il établit le gouvernail, le mat de beaupré et le grand mât au sommet duquel furent arborées les couleurs de France, sous forme d'un pavillon blanc, en duvet de cygne, tissé, hélas! pour un autre usage, par la pauvre Toutou-Mak.
La journée ne pouvait se terminer sans une fête.
Elle eut lieu dans le chantier, Triuniak présida aux préparatifs; tous ceux qui avaient concouru à la construction de la Toutou-Mak y assistèrent avec leurs femmes.
Ce fut, comme toujours, une colossale goinfrerie, aux dépens des troupeaux amphibies de la côte.
Des chants, des danses au son du tambourin, vinrent ensuite seconder le travail de la digestion, et, pour bouquet, les Uskimé se livrèrent fort amicalement à l'échange de leurs huileuses cunè. Un simple rideau de pelleterie tendu dans le fond de la loge voilait seul les doux mystères des Groënlandais, qui, à tour de rôle, allaient s'ébattre dans la voluptueuse retraite.
De bonne heure, Dubreuil avait quitté ses convives et il s'était retiré à bord de son navire; car, craignant que la malveillance de quelque ennemi ne détruisît, par l'eau ou par le feu, l'ouvrage qui lui avait coûté tant de patience, il avait résolu d'en faire sa demeure, jusqu'au jour de son départ.
Le brave capitaine, réfléchissant à ce départ, le désirait et l'appréhendait en même temps. Il lui semblait dur de se sauver comme un criminel, de délaisser Triuniak qui le traitait en fils, et auquel il s'était sincèrement attaché. Si l'Esquimau eût voulu l'accompagner, avec quelle satisfaction il l'aurait associé à sa fortune! Mais Triuniak aimait trop, sans doute, la terre qui l'avait vu naître pour se risquer dans un voyage d'aventure. Le prévenir de ce voyage? Non. Il chercherait à arrêter Dubreuil par telle ou telle considération. Peut-être son dépit de n'être pas écouté le pousserait-il à anéantir le vaisseau!
—Non, non, s'écria Guillaume, je dois mettre à la voile brusquement, sans souffler mot de mon projet, et à la grâce de Dieu!
Cette exclamation venait de lui échapper, le lendemain matin, alors qu'il arrimait différents objets dans sa cabine, quand un kaiak se présenta à la poupe de la Toutou-Mak.
Ce canot amenait Triuniak.
Le Groënlandais monta lestement à bord. Son visage était soucieux. Dubreuil le remarqua, mais il attendit que l'Uski lui fit volontairement part du motif de sa gravité inaccoutumée.
—Mon fils, dit-il, après s'être accroupi sur le plancher, tu ne m'as jamais dit dans quelles intentions tu bâtissais ce grand kuné. J'ai respecté ton secret, je le respecterai encore. Mais, promets-moi, au nom de ce Dieu des blancs, dont tu m'as si souvent entretenu, que tu ne te proposes pas de me quitter.
La question était faite carrément. Impossible de s'y soustraire. Le capitaine prit un parti décisif. Le mensonge lui était odieux. Il répondit donc nettement:
—Je ne te cacherai pas davantage, mon père, que le souvenir de ma patrie me tourmente cruellement. Ni ta bonté, ni ta sollicitude incessante pour moi n'ont pu triompher du sentiment qui m'agite, en songeant à mes chers parents. Ah! ajouta-t-il d'une voix altérée, si ta fille, si Toutou-Mak fût devenue mon épouse, je me serais fixé à jamais dans le pays qu'elle habitait. Mais, depuis qu'elle a disparu, la vue des lieux où elle passa sa jeunesse afflige mon âme. J'ai résolu; de m'en éloigner, de regagner la France, ou de périr dans l'abîme.
—Triuniak le savait, dit l'Uskimé; il comprend, tes chagrins, Innuit-Ili; il n'est point irrité contre toi. Mais pourquoi as-tu douté de sa tendresse?
—O mon père, je n'en ai jamais douté, le ciel m'est témoin! s'écria
Dubreuil.
—Tu t'abuses toi-même, car ce dessein grossissait ton coeur, et tes lèvres étaient muettes.
Le capitaine baissa la tête, et l'Uski continua;
—Si tu réussis, reviendras-tu nous voir?
—Oh! oui, je reviendrai avec des bateaux deux fois plus grands que celui-ci, et des instruments, des provisions pour récompenser les Groënlandais de leur généreuse hospitalité.
—Tu reviendras! répéta Triuniak, d'un air songeur.
—Je te le jure, mon père.
—Si je t'accompagnais, tu me ramènerais avec toi?
Et l'Indien plongea ses yeux perçants dans ceux du jeune homme.
—Quoi! s'exclama-t-il, tu m'accorderais ce bonheur!
—Innuit-Ili, j'ai perdu l'enfant que je chérissais. J'éprouve peu d'affection pour sa soeur. Toutou-Mak n'étant plus, toutes mes tendresses se sont portées sur toi. Je ne puis te laisser partir seul. Dans un rêve, Torngarsuk m'a conseillé d'unir ma destinée à la tienne, si tu t'obstinais à quitter le Succanunga, mais à une condition, c'est de ne point laisser mes ossements sur une terre étrangère!
Le capitaine leva la main en disant:
—Au nom du Dieu des chrétiens, moi Guillaume Dubreuil, naufragé sur cette côte, je prend» l'engageaient solennel, si tu me suis dans ma patrie, Triuniak, de t'y faire respecter et soigner, comme tu m'as fait respecter et soigner ici, et de te reconduire ou faire reconduire au Succanunga dès que tu en manifesteras la volonté.
—Bien, mon fils, j'ai foi en ta parole, dit l'Esquimau en l'embrassant. A présent, nous devons nous hâter de faire nos apprêts, car je crains que l'angekkok-poglit ne fasse incendier ton bâtiment, qu'il prétend être une invention du diable.
—Si nous avions des provisions en abondance, dans deux jours nous voguerions vers la France. Ah! je te remercie de te joindre à moi. Si tu savais, Triuniak, comme mon coeur saignait à la pensée de me séparer de toi.
—Des provisions, dit l'Uskimé! j'ai tout le train de derrière d'un renne, plus de cinquante poissons secs, dix pots d'huile, trois carcasses de morse, et les cinq phoques tués avant hier; n'est-ce pas suffisant?
—Oui, ce serait suffisant, dit Dubreuil, mais l'eau douce! tu n'as pas de vases assez grands pour en mettre la quantité indispensable! voilà ce qui m'inquiète.
—Pas de vases, mon fils! tu oublies les outres dont nous nous servons comme de…
—Ah? tu as raison! tu as raison! je n'y pensais plus! s'écria le capitaine en frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre.
Le soir même, les vivres et l'eau étaient à bord de la Toutou-Mak. Durant la journée suivante Dubreuil et Triuniak y embarquaient leurs armes, leur mobilier, tout ce qu'ils possédaient, ainsi que deux kaiaks et un ommiah, pour servir de chaloupe.
Et le lendemain, après avoir remorqué le navire hors de l'anse où il était mouillé, les deux hardis aventuriers déployaient leurs voiles à une bonne brise nord-est, et quittaient les rives du Groënland, escortés par les sinistres prédictions des habitants du village, que la nouvelle de leur départ avait attirés sur la côte.