VIII

LA TRAVERSÉE

La Toutou-Mak présentait certainement un aspect des plus pittoresques, avec ses varangues garnies de peaux, et ses voiles de basane huilées à fond, pour les préserver de l'action de l'eau et du soleil.

Dans son ensemble, elle avait, il est vrai, à peu près la physionomie d'un vaisseau ordinaire; en y mettant beaucoup de bonne volonté, on l'aurait prise de loin pour une goélette. Mais, de près, c'était autre chose. Elle n'appartenait à aucun ordre de l'architecture navale; et, sans doute, si elle eût touché à quelque port civilisé, les habitants l'auraient considérée avec la même surprise qui frappa les Indiens quand, pour la première fois, ils aperçurent des vaisseaux européens. J'ai même lieu de croire que la figure placée au-dessus de l'éperon n'aurait pas du tout rassuré nos braves riverains. Dieu sait, cependant, quel soin le capitaine Dubreuil avait apporté à la sculpture de cette figure, le portrait intentionné de la fille de Triuniak, on l'a deviné. Il avait pourtant soulevé l'enthousiasme des Groënlandais, ce portrait, voyez un peu! Aucun qui n'eût reconnu la jeune et charmante Toutou-Mak. Et c'est ainsi que varient les goûts, la manière d'apprécier, déjuger les objets!

Quant aux marins qui montaient l'étrange bateau, à cette époque, vous et moi nous eussions crié qu'ils descendaient de la lune; peut-être même nous serions-nous signés! Le diable prenait tant et de si grotesques masques au XVe siècle. Vite! un prêtre, un moine, de l'eau bénite! Prions, mes frères, la fin du monde approche! Souvenez-vous que ce n'est que par notre intercession que la réalisation des funestes prédictions de l'an Mil a été retardée. Un exorcisme! un exorcisme!

Le fait est que les deux bateliers le disputaient par leur extérieur et par leur contraste personnel, en singularité avec le bâtiment. Tout velus de la tête aux pieds, l'un porteur d'une longue barbe noire, encadrant des joues d'une blancheur de marbre, l'autre la face glabre, d'un rouge de batterie de cuisine, ils avaient un faux air de l'Esprit malin, sous deux de ses métamorphoses favorites: le beau séducteur qui enlevé les jeunes filles, abuse des jeunes femmes, et le vilain démon qui s'introduit le soir, par la cheminée, au foyer du prolétaire pour lui acheter son âme.

Sans grand effort d'imagination, leurs bottes fourrées auraient recelé le pied fourchu, sous leur capuchon, plus d'un oeil perçant aurait distingué les indispensables cornes.

Assis à la poupe de son bâtiment, Guillaume Dubreuil tenait la barre du gouvernail; Triuniak, posté tantôt sur la passerelle, tantôt sur le pont de l'avant, manoeuvrait les voiles sous ces ordres.

Et la Toutou-Mak marchait à merveille, la coquette! elle eût lutté avec le plus fort voilier qui fût encore sorti du havre de Dieppe. Suivant le calcul de Dubreuil, elle filait sept à huit noeuds. Depuis leur départ du Succanunga, c'est-à-dire depuis trois jours, ils avaient bien fait soixante lieues.

Triuniak ne se possédait pas de ravissement.

—Mon fils est le premier des angekkok-poglit, dit-il en s'approchant, une après-midi, du capitaine.

—Ah! si j'avais seulement une boussole! fit Dubreuil.

L'Esquimau ne savait, comme de raison, ce que c'était que la boussole. Dubreuil essaya, en vain, de lui expliquer le mécanisme de cet instrument.

—Si je le possédais, fit-il, et si le vent ne nous était pas trop contraire, avant deux lunes nous serions en France!

—Mais, repartit le sauvage, puisque ton pays est au soleil levant, nous irons bien sans le secours de ce que tu appelles une boussole.

—Oui, si les nuits sont claires et le temps toujours serein. Alors je pourrai m'orienter.

—Je croyais t'avoir entendu dire qu'à l'est, il faisait, dans cette saison, une chaleur qui ne cessait qu'à la lune des neiges.

—Oui, je t'ai dit cela, et c'est vrai.

—S'il fait chaud, le soleil brille alors, s'écria l'Uskimé, enchanté de sa logique, car, suivant ses idées groënlandaises, il n'y avait guère de chaleur possible sans soleil.

—Non, lui répondit Guillaume. Dans ma patrie, la chaleur est souvent excessive, et le ciel couvert. Mais c'est moins cela que je redoute que les brouillards.

—S'il fait du brouillard, on aborde, et on attend dans les îles qu'il soit passé, repartit Triuniak, qui ne concevait pas qu'on pût être éloigné de plus d'une journée de la terre.

Sans répondre à cette naïveté, Guillaume lui demanda:

—Es-tu certain, mon père, qu'il existe devant nous, à peu de journées, un pays habité?

—J'en suis sûr, car je l'ai traversé.

—Combien de temps es-tu resté en chemin?

—L'Uskimé compta sur ses doigts.

—Un quart de lune, dit-il ensuite.

—Tu as donc trouvé des îles sur la route?

—Sans doute, mon fils. Ou eussions-nous campé? Mais aurais-tu le désir de t'arrêter chez les Indiens-Rouges? ajouta-t-il d'un ton méfiant.

—Je ne sais, dit le capitaine. Où le vent me poussera, j'irai, j'avoue néanmoins que, si je le puis, je jetterai l'ancre à Baccaléos.

—Pour t'y faire égorger! les Boethics mangent les autres hommes.

—On m'a appris que ces gens trafiquent avec les blancs. Je le crois, car j'ai déjà entendu parler de leur île par nos pêcheurs. Aussi, ai-je confiance que, reconnaissant en moi un Blanc, ils ne me feront aucun mal. Quant à toi, mon bon père, je saurai bien te défendre… Ah! qu'est-ce que cela?

Un choc violent avait ébranlé le navire dans toute sa charpente.

—Aurions-nous touché? pensa Dubreuil. Mais quoi? en pleine mer. C'est impossible… à moins d'un écueil sous-marin, ou un glaçon!…

Et il cria à Triuniak;

—Mon frère, abats les voiles.

Cependant le bateau recevait des secousses alarmantes; il roulait de bâbord à tribord d'une façon inconcevable, car l'Océan était calme et la brise régulière, quoique forte.

Laissant le gouvernail, Guillaume s'élança à l'avant du navire, qui formait leur soute aux provisions.

Quelle fut la stupéfaction du capitaine, en apercevant une longue corne de narval passée à travers la joue de tribord. Elle ressortait de plus de deux pieds sous le pont. Un de ces dangereux cétacés avait rencontré le vaisseau, et s'était pris par son arme dans la carène: il n'y avait pas à en douter. Le cas était d'une gravité extrême; car, en doublant d'efforts pour se dégager, l'énorme poisson menaçait de faire chavirer l'embarcation De plus, le bois se fendait là où il l'avait troué, et l'eau commençait à ruisseler dans la cale.

Dubreuil appela:

—Triuniak! Triuniak!

L'Esquimau accourut.

—Que me veux-tu, mon fils?

—Tiens! lui dit Guillaume.

—Le poisson à la longue corne!

—Oui, c'est un narval; mais n'y a-t-il aucun remède?

Attends, Innuit-Ili.

En disant cela, Triuniak se dépouillait de sa casaque et de ses bottes. Aussitôt déshabillé, il saisit un harpon, et sauta à la mer. Le vaisseau était en panne. Triuniak plongea sous la quille.

Peu à peu, Dubreuil, qui se tenait sur le beaupré, vit la mer se teindre en rouge, son bâtiment oscilla avec violence pendant une minute, puis les mouvements diminuèrent et cessèrent tout à fait.

Triuniak reparut à la surface des vagues.

Il tendit son harpon au capitaine, en prononçant ces mots:

—Il est mort. Innuit-Ili, donne moi une corde avec un crochet.

Quant il eut ce qu'il avait demandé, l'Esquimau replongea, demeura quelques secondes sous l'eau, remonta au-dessous et dit:

—Mets un kaiak à la mer.

Dubreuil lui obéit à l'instant.

Triuniak s'aidant des liures de beaupré, grimpa dans le canot, fixa à sa ceinture la corda que lui avait remise Guillaume, et lança, de toute sa vigueur, l'esquif en avant de la Toutou-Mak, après avoir dit, au capitaine:

—Mon frère va presser sur la corne.

Ses instructions furent exécutées, et, au bout d'un quart d'heure à peine, le poisson, auquel Triuniak avait lié son crochet, cédant à la traction du canot d'un côté, à la poussée du capitaine de l'autre, quitta le bois dans lequel il s'était enchevillé, et flotta à la remorque du kaiak.

Quand Dubreuil eut fermé la voie d'eau, on hissa le narval à bord de la
Toutou-Mak.

Il avait vingt pieds de long.

Les aventuriers, ayant autant de provisions qu'il leur en fallait, se contentèrent de déchausser sa magnifique lance d'ivoire, et abandonnèrent la carcasse aux goélands, après avoir levé quelques filets pour leur repas du jour.

On avait retendu les voiles, et le navire cinglait admirablement, en faisant route vers l'est-nord-ouest.

Dans la soirée, Dubreuil, qui avait établi son domicile près du gouvernail, ne remarqua pas sans appréhension un point noir courant au ciel, du septentrion en orient.

C'était le précurseur trop fidèle d'une tempête.

Elle éclata au milieu de la nuit. D'abord, le vent s'éleva par degrés: l'Océan grossit, écuma. Ensuite retentirent de longs mugissements. Quelques paquets de mer balayèrent le gaillard d'avant. Pour empêcher que l'eau n'emplît l'espace libre compris entre les deux ponts, ce qui aurait déterminé la submersion du navire, Guillaume fit couvrir cet intervalle de peaux huilées.

Le vent augmentait.

Aux flancs de la Toutou-Mak, il fouettait furieusement les vagues, tordait son grand mat comme un roseau, jouait avec le frêle, bâtiment, qu'il lançait de la cime d'une montagne liquide dans le fond d'un gouffre, le rattrapait au moment où il semblait devoir être englouti, le renvoyait au sommet d'une lame géante, et le traitait enfin comme le volant d'une raquette.

Jusque-là, pour un marin expérimenté, le danger n'était pas extrême.

Mais les rafales sèches, stridentes, ne tardèrent pas à fondre sur le malheureux navire. Elles le martelaient à droite, à gauche, en avant, en arrière, partout. On eût dit qu'elles voulaient le fracasser, le réduire en pièces. Avec elles, l'Océan se prit à pousser des rugissements atroces, et à déferler sur la poupe et la proue de la Toutou-Mak avec une rage telle que Dubreuil fut obligé de quitter sa place, de peur d'être emporté par l'ouragan.

Du reste, le gouvernail ne fonctionnait plus. La nuit était si noire qu'on ne voyait pas d'un bout du vaisseau à l'autre; le naufrage, la mort paraissaient inévitables.

Dans la cabine régnait une obscurité profonde, et il y avait déjà un demi-pied d'eau.

Triuniak chantait au milieu des ténèbres, mais son chant était lugubre.
C'était comme la prière des agonisants.

—Torngarsuk n'a pas voulu protéger le voyage d'Innuit-Ili, dit-il au capitaine.

—Implore plutôt le Dieu des blancs et laisse là ton idole! répondit sèchement Dubreuil.

Alors, il s'aperçut que l'eau haussait dans la cabine.

—Vais-je me laisser abattre? s'écria-t-il, vais-je périr faute d'essayer de me sauver? Non. Je ne serais plus moi. Aide-toi, te ciel t'aidera!

L'Esquimau continuait son antienne.

—Triuniak, lui dit-il, cherche un vase et imite-moi.

—Pourquoi faire? dit insoucieusement le Groënlandais.

—Vider l'eau qui envahit notre bateau.

—Ce sera un travail sans fruit, mon fils.

—Non, non, s'écria Guillaume, frappant du pied avec impatience; fais comme moi, il y a encore de l'espoir!

Le capitaine s'empara d'un vaisseau de bois, et courageusement se mit à rejeter dans la mer l'eau qui, à tout instant, envahissait son navire. Ce travail était pire que celui de Pénélope, car Dubreuil ne parvenait pas à arrêter le flot qui montait de plus en plus.

Triuniak s'était difficilement décidé à le seconder. Il l'assistait de mauvaise grâce, avec la tiédeur d'un homme convaincu que sa mort est proche et que nul effort ne le pourrait sauver.

D'ailleurs, il ne se plaignait ni ne murmurait; il attendait froidement l'accomplissement de sa destinée. Bien qu'il paralysât l'activité habituelle de son compagnon, ce stoïcisme obligeait Dubreuil à une secrète admiration.

La Toutou-Mak commençait à enfoncer; le capitaine jeta la meilleure partie des provisions par-dessous bord. Ce moyen suprême lui réussit. Le bateau se maintint à fleur d'eau, jusqu'à ce que, vers le matin, la tourmente s'apaisa tout à coup.

Un beau et joyeux rayon de soleil jaillit à l'horizon comme pour saluer la trêve que venaient de signer les éléments.

Sa brillante clarté réconforta le capitaine.

Cependant ils n'étaient point encore sauvés.. L'Océan moutonnait autour d'eux. Leur bateau, fatigué, défoncé, ouvert en vingt places, menaçait de sombrer. Nulle part on ne distinguait une côte, et les deux navigateurs avaient de l'eau jusqu'à la ceinture.

—Allons, hardi, mon père! criait Dubreuil, vidons notre koné.

L'Esquimau, lui aussi, s'était senti ranimé par l'apparition de l'aurore.

Il lutta d'ardeur avec le capitaine, et, après un travail opiniâtre qui dura jusqu'à midi, ils eurent la satisfaction de voir leur embarcation à peu près asséchée, et leurs voies d'eau aveuglées avec des morceaux de peau de phoque.

Le grand mât avait été cassé. On le raccommoda du mieux possible, ainsi que le gouvernail, et le navire reprit assez légèrement sa route.

—Innuit-Ili, dit Triuniak au Français, tandis qu'ils mangeaient une tranche de morse à demi avarié par l'eau de la mer, je veux apprendre à connaître le Dieu de ta race, car il est plus fort que celui des Uski. Il a battu Torngarsuk: tu m'enseigneras à le remercier.

—Mets-toi à genoux, joins tes mains, et répète avec moi les paroles que je vais prononcer, répondit aussitôt Dubreuil.

Ils se prosternèrent tous deux sur le pont, et, d'une voix profondément émue, Guillaume récita le Credo, cette éloquente reconnaissance de la divinité par les chrétiens.

—Tu m'instruiras dans ta religion, mon fils, dit l'Uski, quand ils eurent élevé à l'Éternel l'hymne de leur gratitude.

—Oui, mon père, dès que nous serons en France.

Et, à part lui, il ajouta:

—Seigneur, faites que nous y arrivions un jour! Si ce n'est pour moi, que ce soit pour la conversion de ce bon sauvage, et pour la glorification de votre saint nom!

—Un oiseau! cria tout à coup le Groënlandais, en montrant un guillemet noir qui venait de se percher au haut du mât.

—Mon père, nous approchons de la terre. Ce volatile en est le messager. Tu vois que le Dieu que j'adore a exaucé nos prières, dit Dubreuil plein de joie.

Bientôt, des pétrels se mirent à croiser dans le sillage de la Toutou-Mak. Ces jolis habitants de l'air, planant gracieusement sur leurs ailes déployées, se balançaient, une minute, puis rasaient le navire avec la rapidité de la flèche. Ils allaient, partaient, revenaient, décrivaient cent évolutions, et finissaient par s'abattre pour faire une course pédestre à la cime des flots.

—Voici la côte! dit Dubreuil.

Et son doigt indiqua une ligne blanche, vivement incidentée, qui découpait le ciel droit devant eux.

Elle avait avec celle du Groënland une frappante ressemblance.

Triuniak mit ses yeux à neige pour l'examiner.

Au bout d'un moment, il dit à Dubreuil:

—Innuit-Ili, je reconnais ce rivage. C'est celui où nous avons abordé, il y a quinze hivers, quand nous sommes allés faire la guerre aux Irkili[16].

[Note 16: C'est ainsi que les Esquimaux nomment quelquefois les
Indiens-Rouges.]

—Quoi! ce n'est pas Baccaléos! fit le capitaine d'un ton désappointé.

—Heureusement, mon fils, car ici nous trouverons des amis et tout ce dont nous aurons besoin, tandis qu'à Baccaléos, nous serions accueillis par les flèches et la fureur de l'ennemi, plus cruel que la tempête à laquelle nous venons d'échapper.

—Est-ce une île?

—Non, c'est une terre ferme, comme le Succanunga. Elle est peuplée par des gens de notre race. Ils furent nos alliés autrefois. J'espère qu'ils feront bonne réception à Triuniak et à son ami.

—Mais l'île de Baccaléos, où est-elle?

—A l'orient de cette terre, dont elle n'est séparée que par un étroit canal.

Sur cette indication, le capitaine eut, une seconde, l'idée de mettre le cap plus à l'est, quoique le vent le portât directement à la côte. Mais le délabrement de son embarcation l'en empêcha.

A la nuit tombante, ils entrèrent dans une baie, où Dubreuil jeta l'ancre.

Le lendemain, dès l'aube, ils lancèrent leurs kaiaks à la mer et gagnèrent le rivage. Il était encore jonché de glaçons, mais les approches de l'été se manifestaient de toutes parts. L'air avait plus de chaleur qu'au Groënland, la brise moins de vivacité.

Au sommet de la côte, l'oeil se reposait, à un mille de distance au plus, sur de vertes pelouses, ornées de jolis arbres, dont les boutons d'émeraude commençaient à s'ouvrir aux haleines bienfaisantes de la saison nouvelle.

Ce réjouissant spectacle rappelait trop au capitaine une scène de la fin de février, dans sa patrie, pour ne pas l'émouvoir doucement. Mais la comparaison ne se pouvait longtemps soutenir. Ces montagnes de glace, ces amas de neige fondante, cette absence d'êtres humains, la sauvagerie de ces lieux vous ramenaient bien vite et bien douloureusement au milieu de la mer septentrionale. Eût-il voulu caresser davantage ses illusions, Dubreuil y aurait été enlevé, tout d'un coup, par un grondement que les chasseurs les plus intrépides n'entendent jamais sans émoi.

—Les ours! les ours blancs! s'écria Triuniak.

Le capitaine, levant la tête, aperçut une douzaine de ces féroces animaux à la crête d'un cap glacé.

Ils étaient grands, maigres, décharnés. Leurs prunelles étincelaient de cruauté, et leur langue rouge, pendant d'une gueule armée de crocs aigus, semblait avoir soif de sang.

Ils coururent hardiment, deux par deux, sur nos voyageurs. Leurs intentions étaient très-claires. Il n'y avait pas à s'y tromper.

Dubreuil et Triuniak avaient des armes, plus une bravoure à toute épreuve. Mais quelle bravoure, quelles armes opposer à une bande de cette espèce! Le meilleur parti à prendre, le plus sage, c'était de battre en retraite. Où aller? la question se dressait redoutable, pressante! Les ours ne quitteraient cas aisément leur proie.

—Retournons à nos Canots, fit le capitaine à Triuniak.

Aussitôt ils se laissèrent glisser en bas de la côte. La troupe ennemie y arriva au moment où ils venaient de se jeter dans leurs embarcations.

—Au navire! c'est au navire qu'il faut nous rendre! dit Dubreuil.

—Les ours nous y suivront!

—N'importe! Nous nous défendrons. Partout ailleurs ils nous atteindraient, ou le reflux nous emporterait vers la haute mer, ce qui serait tomber d'un péril dans un autre.

La Toutou-Mak était mouillée à un demi mille de la plage. On n'avait pu l'approcher plus près, à cause des glaçons dont le fond de la baie était encombré.

Le chemin était difficultueux pour un canot entre ces glaçons. Les ours, qui s'étaient précipités à la mer sans hésiter, gagnèrent sur les kaiaks. Peu s'en fallut même que celui de Dubreuil ne fût rejoint et coulé par un des carnassiers.

Il levait déjà sa lourde patte, aux griffes acérées, sur le mince esquif, quand Triuniak le frappa à la tête d'un coup de pagaie, qui tourna contre l'Esquimau la fureur de l'animal.

Pour s'y soustraire, le Groënlandais quitta son canot et sauta sur un glaçon. Stupidement, comme l'avait deviné Triuniak, l'ours passa sa rage sur le kaiak qu'il déchira en morceaux.

Pendant ce temps, l'indien, se faisant un radeau du glaçon, arrive au navire où Dubreuil l'a précédé, monte sur le pont, et prend position près de son ami.

—Voilà, dit gaiement le capitaine, une compagnie dont nous nous serions volontiers privés.

—Si tu n'as pas peur, mon fils, nous nous en tirerons, dit l'Indien.

—Peur! dit Dubreuil en riant. Ah! père, tu ne me connais donc pas encore! Tiens, juge si j'ai peur!

Et, brandissant une angovikak ou lance non barbelée, il la planta dans l'oeil d'un ours qui cherchait à escalader le vaisseau.

La douleur fit malheureusement lâcher soudain prise à l'animal; il retomba dans l'eau, et Guillaume, qui tenait la lance à deux mains, perdant son point d'appui, fut entraîné dans cette chute.