X
CAPTIF
L'évanouissement de l'Esquimau n'avait été que momentané.
Bien vite il reprit ses sens. Ne voyant plus son adversaire, Kougib essaya de se lever. Ses liens l'en empêchèrent. Il se mit sur son séant, il regarda autour de lui. Il était seul. Le Groënlandais porta les yeux sur ses bottes; un sourire de satisfaction éclaira son visage tout meurtri. Il avait aperçu son couteau. Dès lors, sa délivrance n'était plus une question.
Kougib se plie en deux, saisit le couteau avec ses dents et tranche aisément les légères cordes qui lui attachent les pieds. Restaient les mains, mais l'Esquimau était libre de marcher, de courir; c'était le principal.
Le voici debout, conservant toujours son couteau entre les dents. Grande est sa faiblesse. Cependant, il fait un pas, deux, il peut se soutenir, se traîner: une poignée de neige rafraîchit sa bouche brûlante. Il s'éloigne tout à fait du lieu où il a failli perdre la vie, et chemine péniblement jusqu'à un village, à cinq ou six milles dans l'intérieur des terres.
Là, Kougib s'arrêta, s'assit sur un tronc d'arbre, le visage penché sur la poitrine, et se mit à pousser des hurlements. Une troupe d'hommes, de femmes et d'enfants ne tarda pas à se former autour de lui. Tous étaient extraordinairement étonnés de l'état dans lequel ils le voyaient,—couvert de sang, et les mains attachées derrière le dos.
Longtemps il conserva la position qu'il avait choisie en arrivant, sans faire autre chose que de jeter, à des intervalles réguliers, un cri lamentable. La consternation se peignait sur toutes les physionomies.
Enfin, dans l'après-midi, rentra au village une troupe de gens armés, qui portaient sur leurs épaules les dépouilles de deux ours blancs. C'étaient les chasseurs que nos aventuriers avaient aperçus le matin sur la côte. Ils firent halte devant le blessé, s'informant avec intérêt de ce qui était advenu.
Kougib semblait n'avoir attendu que ce moment pour éclater, car il se releva lentement, se tourna vers le couchant et dit d'une voix courroucée:
—Les Uski du soleil levant ne sentent-ils plus le sang couler dans leurs veines? Est-ce que leur coeur s'est glacé, cet hiver, comme l'onde de nos lacs? Eux qui se montraient si fiers d'une victoire remportée sur les Indiens-Rouges, eux qui avaient si justement des mots de mépris pour les Yak [18], restés comme des lâches dans les régions maudites du nord, tandis que les contrées méridionales sont si belles et si giboyeuses; eux qui se vantaient de l'excellence de leurs armes, veulent-ils passer maintenant pour des lièvres timides? se laisseront-ils insulter, dépouiller? verront ils froidement violer leurs filles, souiller leurs femmes et disparaître l'abondance de leurs forêts et de leurs rivières? Ne se souviennent-ils donc plus des paroles de Kougib, quand le puissant Torngarsuk leur a accordé la faveur de le transporter du ciel sur cette côte! Faut-il les leur rappeler ces paroles? Quoi! ils me verront lié, et ils ne briseront pas mes liens! Quoi! je suis blessé, et ils ne panseront pas mes blessures! Quoi! je souffre pour eux, et ils ne me demandent pas d'où vient ma souffrance! Quoi! c'est un sorcier blanc qui voulait les accabler de ses maléfices, et ils sont là, muets, inertes, ils ne songent pas à me venger, moi leur angekkok-poglit, le pontife de Torngarsuk! Ne suis-je pas venu chez eux pour les sauver de la famine, pour leur donner le triomphe sur leurs ennemis? Eh! ne savent-ils pas que, si je le voulais, ces liens je les romprais; que ces blessures je les guérirais, par ma seule volonté. Mais il m'a plu d'éprouver les Uski, il m'a plu de leur laisser l'honneur d'immoler l'enchanteur blanc. Leur courage sera-t-il au-dessous de l'idée que je m'en suis faite! Non, non, les Uski méridionaux sont braves et puissants; ils se chargeront d'exécuter les desseins de Torngarsuk; ils amèneront ici celui que j'ai désigné à leurs coups pour le faire périr dans le feu. Armez-vous frères, courez à la mer, et emparez-vous du magicien blanc. Nous l'immolerons le jour de la grande fête du Soleil.
[Note 18: Les Esquimaux du nord-est sont ainsi nommés par mépris.]
En achevant ce discours, Kougib, afin de montrer son pouvoir, fit sauter la corde qui lui serrait les poignets opération assez facile pour un homme d'une certaine vigueur.
La foule n'en témoigna pas moins son admiration par un cri équivalent à «miracle! miracle!» La foi au surnaturel existe, chaude, fanatique, en tous lieux, et l'on sait que la foi est aveugle.
Leurs esprits étant bien disposés, il ne s'agissait plus que de diriger les Esquimaux sur ce magicien blanc.
—Ou est-il? où est-il? nous le ramènerons, sois-en sûr Kougib, disait-on de toutes parts. Oui, nous le lapiderons, nous le brûlerons à petit feu…
A ces protestations de dévouement, l'angekkok ne répondit pas. Son but était atteint; il se retira dans une cabane, qu'il occupait à l'autre extrémité du village. Mais les deux chasseurs, qui avaient causé avec Triuniak, donnèrent les indications nécessaires.
Aussitôt on s'arma, et une cinquantaine d'hommes furieux partirent pour attaquer les infortunés navigateurs.
Ceux-ci étaient retournés à leur navire et y délibéraient sur le parti à prendre. Le bouillant capitaine voulait qu'on marchât sur-le-champ à la recherche de Kougib. Mais Triuniak, plus circonspect, pensait qu'il fallait attendre le retour des chasseurs. D'après son opinion, ils ne manqueraient pas de venir les visiter dans la journée. On leur ferait des présents, et, en les sondant adroitement, on apprendrait sans doute tout ce qu'il importait de savoir.
—Vois-tu, mon fils, dit le Groënlandais en terminant, si nous poursuivons ce scélérat, il est capable de tuer la pauvre Toutou-Mak ou de la faire disparaître encore une fois; tandis que, ne nous apercevant plus, sa méfiance aura moins sujet de s'alarmer. Nous nous concilierons les Uski, et ils nous aideront dans notre entreprise.
Ce raisonnement avait sa valeur. Dubreuil s'y rendit, malgré l'impatience qui le dévorait.
Pour tromper le temps, il arrima de nouveau la cargaison de leur vaisseau et répara ses armes.
Au moment où le soleil allait se coucher, nos hommes n'avaient rien vu paraître. Le capitaine, en proie à une vive irritation, se promenait fiévreusement dans son navire, et Triuniak, accroupi sur le pont, contemplait le déclin de l'astre du jour, avec cet air mélancolique et rêveur particulier aux peuplades qui passent dans la solitude une partie de leur existence.
Tout à coup, ce dernier se dressa à demi et tendit l'oreille.
—Qu'y a-t-il, mon père? demanda Dubreuil.
—Écoute!
—Je n'entends que le grondement des flots, qui se brisent contre le rivage.
Et moi, j'entends des voix d'hommes, dit le Groënlandais, en se levant tout à fait.
—Seraient-ce enfin les chasseurs?
—Mon fils, ce ne sont point lus chasseurs. Les voix que j'entends sont plus nombreuses.
—Je t'avoue que je ne perçois rien que les bruits de la mer.
—Regarde maintenant au sommet de la côte.
Les yeux du capitaine se portèrent vers le faîte de la falaise qui bordait la baie, et il découvrit une troupe d'hommes considérable.
—Pourvu, murmura-t-il, qu'ils ne soient pas animés d'intentions hostiles. Nous serions perdus, car les glaces se sont accumulées autour de notre bâtiment, et toute retraite nous est coupée.
—Innuit-Ili, dit Triuniak d'un ton grave, il faut apprêter tes armes, mon fils.
—Pourquoi ce conseil? As-tu quelques craintes, père?
—Oui, car les Uski sont en expédition guerrière. Je me rappelle bien leurs usages dans ces occasions. Vois, comme ils brandissent leurs lances, comme ils agitent ces larges boucliers qu'ils ont inventés pour s'abriter contre les flèches empoisonnées des Indiens-Rouges. Pourquoi viennent-ils en si grande foule? Il sont deux hommes et demi.[19]
[Note 19: L'arithmétique des Groënlandais est très-bornée. S'il est vrai qu'ils peuvent compter jusqu'à vingt par le nombre des doigts de leurs mains et de leurs pieds, leur langue n'a point de terme pour exprimer les nombres au-delà de cinq. Quand donc ils veulent calculer jusqu'à vingt, ils répètent quatre fois cette nomenclature. Comme chaque homme a vingt doigts, ils disent cinq hommes pour exprimer le nombre cent, deux hommes pour quarante, deux hommes et demi pour cinquante, etc.]
—Oui, une cinquantaine environ, fit Dubreuil en lui-même.
—Entends-tu maintenant leur cri de guerre, emprunté aux Indiens-Rouges? continua Triuniak.
En effet, des clameurs déchiraient l'air, et l'écho des glaciers les répercutait avec des vibrations assourdissantes.
—Hou-hou-hou-houp! vociféraient les Esquimaux, de toute la force de leurs poumons en se précipitant confusément sur la grève.
Là, ils remarquèrent qu'ils n'avaient point, de canots et qu'une distance de plusieurs portées du flèches les séparait du navire. Ils tinrent conseil. Pendant la consultation, Dubreuil et Triuniak apportèrent sur les deux ponts toutes les flèches, toutes les lances et tous les harpons dont ils pouvaient disposer.
Le Groënlandais avait eu, un instant, le dessein de se rendre sans coup férir, mais Guillaume s'y refusa net.
—Plutôt mourir cent fois, dit-il hardiment, que de se livrer à la merci de cette horde de coquins, commandés probablement par Kougib, qui les aura ameutés contre nous. Ah! j'ai été un sot de ne pas l'achever, quand je le tenais entre mes mains. Triuniak, si tu désires me quitter, il en est temps encore. Mais moi je me défendrai jusqu'à mon dernier soupir.
—Te quitter, mon fils! répondit l'Uski indigné; imagines-tu que j'abandonnerai jamais un ami dans le danger? Mais pourrons-nous résister à cette bande? Elle nous écrasera!
—Nous ne succomberons pas sans lui avoir laissé des gages mortels de notre valeur! répondit le capitaine d'un ton fier. Ah! ajouta-t-il à mi-voix, si j'avais seulement une arquebuse, je me moquerais d'une centaine de ces gredins…
—Si nous leur faisions des signes de paix? objecta encore le
Groënlandais.
—Cela ne servirait de rien. N'est-il pas évident, Triuniak, qu'ils en veulent à notre vie? Tiens, ils se sont jetés à l'eau et nagent vers nous. Tout à l'heure, ils se hisseront sur ce glaçon qui touche notre bâtiment et tenteront d'en escalader les bords.
—Ce u'est pas encore fait, mon fils! s'écria l'Indien.
—Comment s'y opposer?
—Suis mon exemple.
Il prit, en même temps, une forte lance, en appuya un bout sur le glaçon, et, pressant sur l'autre extrémité, parvint à repousser le vaisseau à cinq ou six pieds, dans l'eau libre.
La Toutou-Mak se trouvait ainsi entourée d'une sorte de fossé naturel qui augmentait les difficultés de l'approche.
—Je veux, reprit Triuniak, ne rien tenter contre ces gens, avant d'être bien certain qu'ils sont nos ennemis.
Dubreuil haussa les épaules.
Fichant alors un morceau de phoque à la pointe de sa lance, le Groënlandais l'éleva devant les Esquimaux, qui n'étaient plus guère qu'à une encablure du bâtiment.
Le plus avancé mettait le pied sur le glaçon. A cette proposition de faire chaudière, c'est-à-dire de venir banqueter en bons amis, il répondit en lançant une flèche à Triuniak.
L'arme retomba à cinquante pas du but. Mais ce fut le signal du combat. Tour à tour les Esquimaux abordèrent le glaçon, en lâchant des hurlements affreux, et, pêle-mêle, ils coururent à la goélette.
—Mon fils, dit froidement alors le Groënlandais, nous pouvons commencer. Tuons! tuons! car, quand nous serons pris, il n'y aura pas de pitié pour nous. Mais, avant tout, cache un couteau dans ton capuchon.
—Qu'en ferai-je?
—J'ai été à la guerre, mon fils, à la guerre contre les Indiens-Rouges, répliqua Triuniak avec orgueil; je connais les ruses du métier. Un couteau trouve toujours son emploi. Si nous sommes faits prisonniers, tu t'applaudiras peut-être d'avoir obéi à ma recommandation.
—J'admire déjà ta prudence, père, répondit Dubreuil en souriant, et il jeta dans le capuce de sa casaque un petit couteau d'ivoire enfermé dans une gaine.
—Attrape, chien! cria Triuniak.
Et une flèche, décochée par son arc, coucha sur la glace l'Esquimau qui précédait la bande.
Une grêle de dards s'abattit à l'instant autour du navire. Par bonheur, aucun n'atteignit les aventuriers. Ils ripostèrent, et deux des assaillants furent renversés.
—Gare à toi, mon fils! fit Triuniak, en repoussant vivement Dubreuil, menacé par un trait qui siffla à ses oreilles.
—A mort, le magicien blanc! à mort! beuglaient les sauvages, dont les coups semblaient être dirigés particulièrement contre lui.
Debout sur la proue, son arc à la main, il les bravait sans sourciller, et chacune de ses flèches portait le désordre dans leur bande.
—Ne reste pas là, Innuit-Ili, lui dit Triuniak; tu offres trop de visée à ces louveteaux; descends plutôt entre les ponts.
—Non! non! je suis bien ici. Mais attention, père! en voici un qui arrive sur toi.
—Je le guette, sois tranquille, répondit le Groënlandais.
Puis, il se baissa, ramassa une hache de silex, et trancha en deux la main d'un Esquimau qui cherchait à se cramponner au bordage.
Le malheureux lâcha prise en hurlant et tâcha de remonter sur le glaçon. Mais, personne ne lui venant en aide, chacun étant occupé ailleurs, il finit par s'épuiser et se noyer.
La lutte continuait avec acharnement, au milieu des cris et de l'obscurité naissante.
—Ah! sans la nuit, nous aurions beau jeu de ces bandits, disait le capitaine, en perçant de sa lance le corps d'un autre Esquimau qui tentait l'abordage.
—Au contraire, répondit Triuniak; au contraire, car la nuit leur fait peur. Ils ne combattent jamais dans les ténèbres. Que nous puissions tenir jusqu'à ce que l'obscurité soit complète…
—Ah!… je suis mort, père! exclama douloureusement Dubreuil, en roulant aux pieds de son brave compagnon.
Il avait été frappé à la tête par la massue d'un Uskimé qui avait réussi à nager inaperçu jusque sous l'éperon du vaisseau, d'où il s'était élancé soudainement sur le pont.
—Oh! mon fils! je te vengerai! proféra Triuniak avec un accent terrible.
Puis, il bondit sur l'agresseur, et lui fendit le crâne d'un coup de sa hache.
—A mort! à mort! acclamaient les Esquimaux, se pressant en foule à l'abordage.
—Oui, à mort! à mort! je vengerai mon fils, Innuit-Ili! leur cria le Groënlandais, en sautant dans la mer où il disparut, sans que les efforts que firent ensuite les vainqueurs pour le retrouver aboutissent à un succès.
Ils saluèrent leur triomphe par la plus exécrable débauche de gosier qui se puisse imaginer. Ensuite, les uns se répandirent sur le vaisseau pour le piller, d'autres entourèrent le corps de Dubreuil, sans oser le toucher, dans la crainte qu'il ne leur jetât un sort.
Le capitaine n'avait été qu'étourdi, malgré une large blessure à la tête. Il reprit connaissance. Ses ennemis l'avaient cru mort. Ils se réjouirent grandement de sa résurrection, que quelques-uns attribuèrent à un miracle. Pour qu'il ne leur échappât point, ils le garrottèrent solidement, et l'expédièrent aussitôt à leur angekkok-poglit, sous la garde d'une demi-douzaine d'entre eux.
Les autres achevèrent de saccager le vaisseau, auquel ils mirent le feu, quand ils l'eurent complètement dépouillé.
Dubreuil, qui avait été mené au rivage sur l'ommiah, était à peine au-dessus de la côte, lorsque l'incendie éclata, embrasant de lueurs rouges les ombres du crépuscule, à travers des tourbillons de fumée blanchâtre.
Pénétré d'une amère tristesse, le capitaine se retourna, et de grosses larmes s'amassèrent sous ses paupières, à la vue de l'inflexible fléau, qui consumait ce navire auquel il avait travaillé avec tant d'ardeur, et auquel il avait confié ses plus vives, ses dernières espérances. Il lui sembla que c'était une partie de lui-même, un ami qu'on lui enlevait, qu'on torturait par la flamme. C'est ainsi qu'en raison de ce qu'elles nous ont coûté, de ce que nous attendons d'elles, nous attachons souvent aux choses le même prix qu'aux êtres animés.
Une brutale gourmade d'un de ses conducteurs le força à reprendre sa marche.
—Ha! ha! ricana le sauvage, si tu aimes le feu, fils de Hafgufé[20], nous te régalerons bientôt.
[Note 20: Sorte de démon très-redouté des Esquimaux.]
—Ap, ap (oui, oui), on te fera rôtir, grand magicien, appuyèrent les autres, en battant cruellement le pauvre captif.
Dubreuil dédaigna de répondre à ces violences; bien plutôt il songeait à s'évader. Ses mains étaient liées l'une contre l'autre, mais à ses pieds pas d'entraves. La nuit tombait. On approchait d'un bois de pins paraissant assez fourré. Que risquait-il de faire une tentative? Elle pouvait réussir, et, s'il échouait, son sort n'empirerait pas.
Le projet arrêté, Guillaume attendit un moment favorable. Quatre Esquimaux allaient devant lui, les deux autres derrière. En entrant dans le bois, comme la piste se rétrécissait, ils se mirent en file.
Sous prétexte qu'il souffrait, le capitaine ralentit le pas, mais d'une façon assez insensible pour ne point soulever les soupçons de ses gardiens. Peu à peu, les premiers prirent quelque avance, pendant que les derniers ralentissaient aussi leur allure, tout en excitant, par des invectives et des bourrades, leur prisonnier à marcher plus vite. Une certaine distance s'était progressivement ainsi établie entre les deux groupes.
Tout à coup, Dubreuil simule une chute, se retourne, et, en se relevant, donne tête basse dans les jambes de l'Esquimau le plus rapproché. Celui-ci tombe; l'autre, à qui l'obscurité ne permet pas de voir, le heurte, tombe à son tour, et Dubreuil file, comme une flèche, dans la forêt. Il ne sait où il va, mais il fuit, il vole avec toute la rapidité possible, sans se préoccuper des branchages qui labourent son front, des épines qui déchirent son corps. Ah! qu'il se sent de vigueur eu ce moment! Qu'il déjouerait aisément tous les efforts de ses ennemis pour le rattraper, s'il avait l'usage de ses mains! Sa course est embarrassée, il trébuche à chaque minute; cent obstacles insignifiants pour un homme qui jouit de la faculté de tous ses membres, mais considérables dans sa position, cent obstacles retardent sa course.
On le poursuit chaudement, on crie, on s'appelle, on entasse les imprécations sur les imprécations, on le presse comme une bête fauve. Le bois retentit, de sons humains, auxquels se mêle le glapissement des animaux sauvages troublés dans leur retraite.
Afin de donner le change aux sauvages, Dubreuil va d'un côté, d'un autre, rebrousse un instant, pour reprendre une direction nouvelle, il descend un vallon, franchit une colline, contourne une éclaircie, escalade une pointe de rocher, plonge dans une gorge et s'arrête à la fin, meurtri, lacéré, essoufflé, pour respirer, pour écouter.
D'abord, il n'entend que les battements précipités de son coeur: puis, son oreille attentive saisit des bruits, mais ils s'affaiblissent, ils s'éloignent. Guillaume pourra donc se reposer, son oeil sonde les ténèbres. Il cherche un endroit convenable et dérobé pour s'asseoir, lorsque les feuilles sèches crient sous un pied léger, mais rapide. Le capitaine veut partir, recommencer la fuite. Impossible, ses jambes flageolent sous lui. Il est tout entier baigné d'une sueur froide. Un nuage passe sur ses yeux. Il s'affaisse, incapable de faire un mouvement.
—Est-ce toi, mon fils? demande bas une voix près de lui.
—Triuniak! balbutie le jeune homme surpris et d'un ton altéré.
—Chut! ne parle pas si haut.
—Comment es-tu venu ici?
—Nous causerons de cela plus tard. A présent, il faut se donner des ailes.
—Ah! je n'en ai plus la force.
—Si tu n'en as plus la force, je te porterai. Mais ne restons pas davantage ici.
—Où aller?
—Tu as les mains attachées, mon fils. Attends que je te délivre, reprit
Triuniak en coupant les lanières de peau de phoque avec lesquelles les
Esquimaux avaient garrotte Dubreuil.
—Merci! fit celui-ci.
—Allons, essaie de te soulever, appuie-toi sur moi; et, s'il est nécessaire, monte sur mon dos.
—Ah! malédiction! répliqua le capitaine, j'ai les bras et les jambes paralysés. Pars, Triuniak, laisse-moi! Si ma destinée est de mourir, je mourrai. Mais toi, pense à Toutou-Mak, ta fille bien-aimée. Vis pour elle, c'est ton devoir.
—Je t'ai dit que je ne te délaisserais jamais!
—Tiens! entends-tu? ils se rapprochent. Sauve-toi, mon père; je t'en conjure…
—Non, dit vivement le Groënlandais, en chargeant Dubreuil sur son épaule.