XI
LA FÊTE DU SOLEIL
Dubreuil et Triuniak se trouvaient alors dans une sorte de clairière, au fond d'un étroit vallon, faiblement éclairée par la lumière sidérale. Des pins, des genévriers, mêlés de bouleaux et de quelques chênes rabougris, enseignaient cette éclaircie, que traversait un ruisseau, produit sans doute par la fonte des neiges. On l'entendait sourdre sur les rochers, dans les hauteurs voisines.
—Père, dit le capitaine à son ami, quand ils furent arrivés au bord, laisse-moi boire. Peut-être l'apaisement de ma soif me rendra-t-il quelque force.
—Bois, mon fils, mais hâte-toi, car l'ennemi est sur nos talons.
Disant ces mots, Triuniak déposait le jeune homme sur la rive du petit cours d'eau.
Telle était, cependant, la prostration physique de
Guillaume, que Triuniak dut l'aider à rafraîchir ses lèvres brûlantes.
—Ah! je me sens mieux! fit Dubreuil.
—Peux-tu marcher?
—Non, père, mais restons ici. Il me semble que le bruit des Uskimé a cessé.
—C'est-à-dire qu'il est dominé par celui du ruisseau. Non, il ne faut pas demeurer ici. L'endroit est fréquenté. Je distingue sur la neige des traces de pas. Nos poursuivants ne manqueront pas de venir se désaltérer à cette onde. Allons, en route!
Il le remit sur son dos, franchit le ruisseau et s'enfonça de nouveau dans le bois. Le sol montait. Des fragments de rochers et des glaçons épars sur la pente rendaient l'ascension difficile. Au bout d'un quart d'heure, le Groënlandais fat obligé de faire une halte.
—Je te fatigue trop, père, dit Dubreuil. Laisse-moi maintenant. Et, s'il y a encore du danger, va-t'en. Tu as fait pour ton fils tout et plus que tu ne devais faire.
—Innuit-Ili, je ne te quitterai point. Nous camperons ici jusqu'au jour, et Triuniak veillera sur loi.
—Tu ne veux donc pas m'écouter? tu ne penses donc plus à ta fille qui aura besoin de tes services?
—Je pense à mon fils que je tiens, que je possède, avant de penser à ma fille dont j'ignore la destinée, répondit l'Indien.
—Ah! tu es pour moi le meilleur des pères! Comment pourrai-je jamais m'acquitter de toutes les obligations…
—Je te l'ai dit, tu m'apprendras à connaître et à honorer le Dieu de ta race, Innuit-Ili, répliqua Triuniak en l'étendant doucement sur un tapis de gazon.
Accablé par la fatigue et la perte de son sang, le capitaine Dubreuil s'endormit aussitôt, sous la garde vigilante de son libérateur, qui, assis près de lui, les coudes appuyés sur tes genoux, la tête dans les mains, passa la plus grande partie de la nuit l'oreille aux aguets.
Un peu avant le point du jour, le Groënlandais éveilla Dubreuil.
—Mon fis se sent-il moins affaibli?
—Oui, dit Guillaume, en se levant et en essayant de faire jouer ses membres engourdis.
—Eh bien, attends-moi en ce lieu.
—Où vas-tu, père?
—Je serai de retour avant que le soleil soit sur l'horizon, répliqua
Triuniak, en descendant vers le vallon.
Parvenu à l'orée de la clairière, il s'arrêta, écouta et examina les environs à la faveur de l'aube naissante. Ne découvrant personne, il tailla dans les pans de sa casaque quelques fines lanières, en fit de menues cordes, et les disposa en collets, qu'il alla tendre le long du ruisseau. Puis il rentra sous bois et se tint à l'affût.
La nature s'animait. La brise frémissait harmonieusement à la cime des arbres, les oiseaux printaniers commençaient leur chant matinal, et de fréquents frôlements dans le feuillage annonçaient que le gibier revenait de son viandis. Des lièvres, des lapins, des marmottes et jusqu'à de beaux caribous passaient et repassaient, à chaque instant, sous les yeux de Triuniak, jouaient insolemment sur l'herbe, sautaient et ressautaient le ruisseau et paraissaient se moquer, à qui mieux mieux, de ses piéges. Impatienté par leur nargue, il allaita la fin se précipiter, le couteau à la main, sur deux magnifiques élans eu train de s'ébattre sur la pelouse, quand un chevrillard, dont ils étaient accompagnés, dévala en gambadant la rive du ruisseau et se prit par le cou dans un des engins. La pauvre bête poussa un cri plaintif et chercha à se débarrasser du fatal collet.
Mais déjà Triuniak s'était jeté sur elle, au grand émoi de toute la bande des fauves, et l'avait étranglée.
Il releva ses collets, mil sa proie sous le bras et retourna vivement vers le capitaine, en effaçant soigneusement sur son chemin les empreintes de ses pieds.
Là, il trancha la veine jugulaire du chevrillard et dit à son ami, en approchant l'animal de sa bouche:
—Bois, mon fils, ce sang chaud te rendra tes forces.
Guillaume connaissait par expérience l'efficacité de ce traitement, fort usité chez toutes les peuplades incivilisées de l'Amérique septentrionale et que, depuis, les trappeurs blancs ont si bien adopté. Il s'abreuva largement à cette source restauratrice. Quand il eut fini, Triuniak appliqua, à son tour, les lèvres à la blessure de l'animal et se gorgea de sang avec la plus grande satisfaction.
Le soleil levant éclairait maintenant le paysage. C'était une succession de montagnes arides, parsemées d'arbres brouis, de petite taille, sur leurs rampes inférieures, et couronnées par des roches gigantesques.
Il n'y avait rien là pour égayer l'esprit. Tout, au contraire, contribuait à l'attrister.
—Qu'allons-nous faire? murmura Dubreuil, promenant un regard mélancolique sur ces crêtes pelées, qui ne pouvaient servir que de repaires aux ours et aux animaux féroces. Qu'allons-nous faire? Sans armes, sans provisions, saurons-nous longtemps échapper à nos ennemis?
—Mon fils, dit froidement Triuniak, le désespoir est d'un coeur mou. Je croyais le tien ferme comme le marbre. Me serais-je trompé? Allons, debout! et gagnons le faîte de ce pic. Là-haut, nous trouverons quelque caverne et nous tiendrons conseil.
—Tu as raison, père, s'écria Dubreuil, je ne suis pas une femme pour pleurer. Marche, je te suivrai.
—Donne-moi la main, car le terrain est glissant… Ah! j'aperçois, il me semble, ce que nous cherchons.
—Où ça?
—Tes yeux ne sont pas assez perçants, mon fils, tu ne verrais pas. Mais nous y serons bientôt.
Après ces mots, ils gravirent pendant près d'une demi-heure en silence et atteignirent un étroit plateau, au pied d'une masse de granit énorme. De ce point, on devait découvrir la campagne à une distance considérable. Mais un épais brouillard, qui s'était élevé, empêchait alors de distinguer au-delà des bords de la plate-forme.
—Voilà une brume fort utile, mon fils, dit Triuniak, en pénétrant dans une caverne creusée dans les entrailles du rocher. Assieds-toi. Je vais ramasser du bois, j'allumerai un feu, qui ne sera pas découvert, grâce au brouillard, nous cuirons notre chevreuil et causerons en sécurité de nos affaires.
Et l'Esquimau sortit pour faire une provision de rameaux secs.
Durant son absence, Dubreuil examina la caverne. C'était une voûte assez élevée, mais sans profondeur. Elle ne pouvait leur offrir qu'un asile temporaire. Cependant, la densité des vapeurs qui flottaient à l'extérieur permettait d'espérer qu'ils y seraient pour le moment, à l'abri des investigations de leurs ennemis.
Guillaume dépeça la pièce de gibier, prépara un foyer, et Triuniak étant de retour, une flamme pétillante jaillit bientôt dans la grotte, réfléchissant des lueurs de rubis sur ses parois tapissées de cristaux et de stalactites aux formes bizarres.
Tandis que, passé à une brochette de bois, le train de derrière du chevreuil rôtissait, en grésillant et répandant d'appétissants parfums, le capitaine interrogeait son ami.
—Quelle a été l'issue du combat? Comment as-tu pu échapper? Je ne me rappelle rien, à partir de ce coup qui m'a renversé sur le pont. Voyons, parle, mon père.
—J'ai cru que mon fils était mort, répondit le Groënlandais.
—Oh! je croyais bien aussi ne jamais revoir la lumière du jour.
—Alors, poursuivit Triuniak, voyant qu'une plus longue résistance serait infructueuse, j'ai pris le parti de me sauver, non par amour de la vie, mais pour te venger… et aussi me venger de Kougib.
—Oh! exclama Dubreuil, puisse-t-il tomber entre mes mains!
—Je sautai à l'eau, reprit l'Indien, et plongeai sous un glaçon qui s'étendait, tu dois t'en souvenir, entre notre konè et le rivage, du côté opposé à celui par où les Yaks nous assaillaient.
—Oui, je comprends.
—Arrivé à l'autre bout de ce glaçon, je sortis ma tête de l'eau. Il était temps, car la respiration me manquait. Justement, la mer était là peu profonde. Je pris pied et me dirigeai à la côte, en me dissimulant autant que possible. La tombée de la nuit me protégeait. Sur le rivage, je me blottis derrière un banc de neige, prés de l'endroit où nous avions débarqué, le matin. La joie, mon fils, gonfla le coeur de ton père, quand il te reconnut vivant sur l'ommiah. Il suivit la bande qui te conduisait, en attendant une occasion favorable pour te faire connaître sa présence, et il allait attaquer tes gardiens quand tu t'es échappé.
—Je n'espérais guère réussir, et sans toi…
—Moi! je n'ai eu que la peine de te suivre, dit le bon Groënlandais en souriant. Mais ce n'était pas si facile, après tout, car tu courais plus vite qu'un renne, et je craignais de t'effrayer en marchant sur tes traces. Ah! sans la faiblesse qui t'a pris, peut-être ne t'aurais-je pas rejoint.
—A présent, dit Dubreuil en réfléchissant, songeons un peu à notre position future.
—Songeons plutôt à manger, répondit Triuniak, qui retirait la broche du feu.
Le morceau était à moitié cuit. Ils ne le dévorèrent pas moins avec avidité.
Lorsque leur modeste repas fut achevé, le Groënlandais reprit, en s'essuyant les doigts avec sa langue, en guise de serviette:
—Le brouillard se dissipe, je vais explorer le pays. Toi, mon fils, ne bouge pas de celle caverne et éteins le feu, dès que tu remarqueras que le temps s'éclaircit, car la fumée pourrait te trahir.
—Sois tranquille, répondit Dubreuil en s'allongeant sur le roc pour achever de reposer ses membres courbatus.
—Si tu avais besoin de moi, tu ferais entendre ce cri du faucon que je t'ai appris à imiter. En tout cas, que ton couteau soit à ta portée.
—Mais quel est ton dessein? fit Guillaume.
—Je ne puis rien dire encore. Les circonstances me décideront. Quand je vins ici, il y a quinze hivers, je me liai d'amitié avec un grand chef. J'essaierai de le retrouver. S'il existe, son affection pour moi prévaudra contre toutes les intrigues du misérable Kougib.
—Et s'il n'existait plus?
—Ne te tourmente pas, mon fils, tu me reverras avant le coucher du soleil, fit Triuniak sans répondre à la question du capitaine.
Réjoui à l'aspect de la flamme, qui tordait à la voûte de la grotte ses spirales capricieuses, et réconforté par le repas qu'il venait de faire, celui-ci céda peu à peu au doux empire de la digestion, et, sans plus penser à étouffer le brasier, se laissa bercer par une caressante somnolence dès que son compagnon eut quitté la caverne. Des songes charmants vinrent l'effleurer de leur aile diaphane: il avait retrouvé sa Toutou-Mak, non la sauvagesse du Groënland, mais une délicieuse Française, tendre, spirituelle, l'admiration de ses compatriotes, la joie et l'orgueil de son coeur. Pour eux le présent était ravissant: la Fortune, la Gloire se disputaient l'honneur de leur prodiguer leurs dons les plus précieux; la Félicité s'était assise à leur foyer, sous forme de deux petits anges roses et joufflus; l'avenir se déroulait en un sentier jonché de fleurs, ombragé d'arbres odoriférants; tout enfin souriait aux yeux enchantés des jeunes époux.
Ah! qu'il fait bon rêver, qu'il fait bon dormir! mais pourquoi si souvent au bord d'un abîme!
Ce feu qui avait réjoui Dubreuil, ce feu qui, par sa tiède chaleur, lui avait procuré des visions ravissantes, ce fut lui qui le perdit.
Pour avoir suspendu leur poursuite, les Esquimaux ne l'avaient pas abandonnée. L'eussent-ils osé? Kougib, furieux, quand ils revinrent conter leur mésaventure, Kougib déclara solennellement que, si le magicien blanc échappait, c'en était fait de la tribu entière: le gibier disparaissait des bois, le poisson des eaux; l'écorce même sécherait aux arbres; on serait réduit à mourir de faim.
Torngarsuk le lui avait annoncé. Torngarsuk ne mentait pas.
Effroyable prophétie, qui, le lendemain, matin, mettait sur pied et lançait dans les bois toute la population du village.
Les traces de l'homme blanc se retrouvèrent aisément jusqu'au lieu où il s'était affaissé la veille; mais là elles cessaient. Vainement les buissons, les broussailles furent-ils battus, les bords du ruisseau explorés, on ne découvrit aucun vestige, sinon les morceaux des cordes qui avaient servi à attacher Dubreuil.
Las de fureter en tous sens, les Esquimaux concluaient déjà, à leur inexprimable regret, que l'enchanteur avait disparu au moyen de quelque sortilège, quand, le voile humide qui couvrait la forêt s'étant déchiré, on distingua un filet de fumée au sommet des rochers.
Celui qui, le premier, l'avait aperçu, poussa une exclamation, aussitôt réprimée par un chef.
—Mon frère est-il fou? dit-il en lui posant la main sur la bouche.
Croit-il que nous n'ayons point d'yeux et le sorcier point d'oreilles?
Puis il ordonna à la troupe de rester en place, prit deux hommes bien armés avec lui, et grimpa silencieusement vers la caverne.
Ils firent si peu de bruit et Dubreuil dormait si profondément, que notre aventurier fut entouré, saisi et lié avant d'avoir pu faire un mouvement pour se défendre.
Porté en triomphe au village, à travers les huées d'une foule barbare, il eut à subir les outrages les plus cruels.
Toujours et en tous lieux, plus excitables que les hommes, les femmes déployaient principalement leurs violentes passions contre le malheureux captif. Il n'échappa que difficilement aux griffes de ces mégères, qui le voulaient mettre en pièces.
On le déposa, tout sanglant, les vêtements en lambeaux, le corps meurtri, couvert d'immondices, dans la loge de l'angekkok-poglit Kougib. La vue de ce scélérat fit oublier à Dubreuil les souffrances qu'il endurait.
—Meurtrier, lui cria-t-il, je mourrai sans doute par tes mains, mais
Triuniak me vengera!
—Kougib, répondit froidement le jongleur, couché sur son lit, Kougib ne craint pas plus Triuniak qu'Innuit-Ili. Tu es cause de la mort de Pumè…
—C'est un odieux mensonge!
L'angekkok-poglit se prit à rire.
—Toutou-Mak me l'a avoué! dit-il.
—Toutou-Mak! s'écria vivement Dubreuil.
—Oui, la fille de Triuniak, celle que tu aimais, n'est-ce pas? celle que tu as rendue criminelle, afin de l'épouser…
—Imposteur!
—L'imposteur et le meurtrier, c'est toi! répliqua Kougib d'un ton aigre.
—Oh! fit le capitaine en haussant les épaules, je sais bien que je n'aurai pas le dernier mot avec un monstre de ton espèce, mais, dis-moi, qu'en as-tu fait de Toutou-Mak?
—Elle a expié son forfait, dit Kougib en regardant son prisonnier d'un air railleur.
—C'est-à-dire que tu l'as tuée, n'est-ce pas? Oh! je devais m'y attendre!
—Et t'attendais-tu aussi à ce qui t'arrive?
—Que t'importe?
—T'attends-tu à ce qui t'arrivera? continua l'angekkok avec un horrible ricanement.
—De toi, oui. Tu m'égorgeras, répondit Dubreuil sans sourciller.
—Tu n'y es pas, Innuit-Ili. Nous ne sommes plus au Succanunga. Là-bas, on se débarrasse d'un homme en l'abattant d'un seul coup. Ici, c'est différent: on savoure la vengeance, lentement, comme un mets agréable au palais. Mais je ne veux pas le priver du plaisir de la surprise. Tu verras demain, Innuit-Ili.
—Tes menaces ne m'effraient point, Kougib.
—Si elles ne t'effraient point, leurs effets te feront pleurer des larmes de sang. Ah! tu as pensé qu'on me pouvait braver!…
—Toutou-Mak est donc morte? interrompit Dubreuil.
—Toutou-Mak est morte!
—Massacrée par toi! s'écria le capitaine, échappant aux mains qui le retenaient et bondissant vers le lit de l'angekkok-poglit.
Mais, ayant les pieds et les poignets attachés, il tomba lourdement sur le sol.
Pour le punir, un Esquimau lui piqua le dos de sa lance. Il l'aurait tué sans l'intervention de Kougib.
—Laisse-le, Kamuk[21], dit-il. Je le réserve pour la fête de demain. Mettez-le dans la loge aux prisonniers, et souvenez-vous que s'il s'évade, la colère de Torngarsuk s'appesantira tout entière sur vous.
[Note 21: La Bouche.]
—Redoutez plutôt celle de Triuniak! s'écria Dubreuil exaspéré par la douleur.
—A demain, Innuit-Ili, tu assisteras et joueras le principal rôle à un spectacle nouveau, lui dit d'un ton sardonique Kougib, alors qu'on l'emportait hors de la hutte de l'angekkok-poglit.
Il fut traîné dans une cabane voisine et confié à la garde de deux
Esquimaux.
Nous n'entreprendrons pas dépeindre les sombres images qui assiégèrent son esprit, pendant le reste de la journée et de la nuit suivante. S'il avait pu se méprendre sur le sens des paroles sinistres de Kougib, les hurlements des femmes et des enfants, rôdant autour de sa loge, durent lui apprendre, avec des détails atroces, le supplice auquel il était destiné.
On le devait immoler en l'honneur du Soleil, dont les Esquimaux du nord célèbrent la fête au solstice d'hiver, tandis que les méridionaux la font au milieu de juin, lorsque la nature est sortie de sa longue léthargie annuelle.
«On observe, dit un philosophe, que tous les peuples ont eu et ont encore des fêtes à la fin, ou plutôt au renouvellement de l'année, et que ces fêtes désignent communément une naissance. Chez les Orientaux, c'était la naissance du soleil qui remonte sur l'hémisphère. En Perse, à Rome, le solstice d'hiver était principalement célébré. Il faudrait savoir si les Hottentots, les peuples du Chili, si tous les habitants de la zone tempérée australe ont de semblables fêtes au temps de notre solstice d'été. On verrait alors que le soleil a fait partout les mêmes impressions sur l'esprit des hommes. Mais si les fêtes des Groënlandais au retour de cet astre ne sont pas un reste d'antiques superstitions qui auront voyagé vers les pôles ne doivent-elles pas être un effet de l'inaction où se trouvent les humains durant le repos de l'année? Quand le froid et la nuit les rassemblent autour de leurs foyers, au défaut des travaux que doivent entretenir la chaleur et le mouvement, ne sont-ils pas obligés d'imaginer des jeux et des exercices, des festins et des danses, des moyens, en un mot, de faire circuler le sang dans leurs veines jusqu'aux extrémités du corps?»
Quoi qu'il en soit, c'est le printemps que les Esquimaux du Labrador ont choisi pour fêter l'astre bienfaisant qui nous éclaire; et, dès que l'aurore eut teinté de roses les confins de l'orient, on se prépara à cette importante solennité dans le village on Dubreuil était prisonnier.
Parés de leurs plus beaux habits, les Uski parcoururent les cabanes en dansant au son du tambourin et en chantant de belliqueuses chansons.
Ensuite, ils s'assemblèrent sur une grande place, au milieu de laquelle on avait dressé deux poteaux et allumé des feux.
Devant l'un étaient placés, debout sur leurs pattes de derrière, les deux ours tués l'avant-veille; et devant l'autre s'élevait un bûcher, entouré de femmes, véritables furies, les cheveux épars, les vêtements en désordre, l'air farouche, armées de haches, de couteaux, de lances et de javelots. C'étaient les mères, les soeurs ou les femmes des Uskimé qui avaient péri à l'attaque du navire. Elles poussaient des cris insensés en agitant leurs armes meurtrières.
On amena le prisonnier.
Il était pâle, mais pâle des suites de ses blessures. La sûreté de son regard, la fermeté de son maintien ne permettait pas de soupçonner que la mort lui fit peur.
Aussitôt qu'il parut, les Esquimaues cherchèrent à se ruer sur lui. Kougib les en empêcha. Incapable de marcher, il s'était fait porter sur la place.
Dubreuil fut attaché sur le bûcher.
Puis autour de lui et des ours commencèrent des danses de caractère. L'une exprimait admirablement le combat d'un homme avec un de ces terribles animaux. L'autre représentait, avec non moins d'éloquence et de vérité, la prise du captif. Ces pantomimes, vivement imagées, étaient encore relevées par la musique et les chants, auxquels, par intervalle, l'assemblée répondait en choeur.
—Amna-aiah' aiah-ah! ah! ah!
Bien que ces divertissements fissent grand plaisir aux assistants, il était facile de remarquer qu'ils attendaient avec impatience quelque chose de mieux, l'autorité de Kougib n'arrivait pas toujours à les contenir. Déjà, plusieurs avaient lancé des pierres au pauvre Dubreuil, une femme lui avait jeté à la face un tison embrasé. On en voyait une autre qui faisait rougir une hache, tandis qu'une troisième essayait de se glisser derrière le poteau pour planter ses dents dans les chairs de la victime, et que des hommes se fabriquaient des pinces, afin de lui arracher les ongles: tout cela au milieu d'un charivari infernal.
Enfin Kougib, le visage rayonnant d'une joie sanguinaire, cria:
—Qu'elle commence, celle de mes soeurs dont le fils a été tué par l'homme blanc!
—Me voici, dit une des Esquimaues, brandissant une torche enflammée autour de l'infortuné capitaine.
Et invoquant l'ombre de son enfant:
—Approche, lui dit-elle. Ta mère va t'apaiser. Elle te prépare un festin.
Puis elle saisit un vase de pierre et continua:
—Bois à longs traits ce bouillon que je vais verser pour toi. Reçois le sacrifice que je fais par la mort de ton ennemi. Il sera brûlé et mis dans la chaudière. Je te donnerai son coeur et son foie. On lui enlèvera la chevelure, on boira dans son crâne. Tu ne feras donc plus entendre de gémissements; tu seras pour jamais satisfait. Va, mon fils, va, noble fruit de mes entrailles, ta mère te venge!
Sa main droite avançait en même temps la torche vers les yeux de
Dubreuil, qui jeta une plainte douloureuse.
Mais cette plainte fut étouffée sous une explosion de cris soulevés par la terreur:
—Les Indiens Bouges! voici les Indiens Rouges!