DEUXIÈME PARTIE
L'ÉVASION
I
—Numéro 1. Onze heures! Rien ne bouge.
—Numéro 2. Onze heures! Bien ne bouge! reprit le deuxième factionnaire.
Ce cri, passé de bouche en bouche, et répété par toutes les sentinelles, fit le tour de la prison de Montréal.
II
La prison de Montréal était un bâtiment situé sur la rue Notre-Dame, presque vis-à-vis de la place Jacques-Cartier et adossé au Champ-de-Mars. Des murs élevés l'entouraient.
De cette prison, aujourd'hui, il ne reste que le pignon nord-est, la partie méridionale a été démolie pour faire place aux constructions du nouveau Palais-de-Justice, et il est bien à souhaiter que l'on se hâte de démolir ce pignon, espèce de bicoque qui jure affreusement à côté du plus beau monument public de la métropole canadienne.
A l'époque dont nous parlons, la prison de Montréal formait un parallélogramme long, composé de deux étages et d'un rez-de-chaussée.
Les deux étages étaient occupés par les simples délinquants; mais le rez-de-chaussée était affecté aux grands criminels. Ceux-ci étaient généralement parqués, deux à deux, dans des cachots vastes et assez bien aérés.
III
Si le lecteur consent à pénétrer avec nous dans l'un de ses cachots, au moment où les sentinelles s'envoient le mot d'ordre, il y trouvera deux prisonniers, avec qui nous aurons occasion de faire ample connaissance.
Malgré l'heure avancée de la nuit, les captifs ne dorment pas.
Bien au contraire, ils sont aux aguets, ils écoutent.
—Bon; le factionnaire est rentré dans sa guérite. Donnez-moi la lime,
Mike.
Et l'individu apostrophé passe à son camarade une petite lime finement trempée.
Puis l'on perçoit un léger son, acre, régulier, monotone, mais qui se confond avec les plaintes des girouettes tournoyant sur leurs hampes oxydées.
C'est le frottement du métal contre le métal; c'est le grincement de l'acier mordant le fer.
Les prisonniers travaillent à leur évasion.
Une obscurité complète enveloppe la cellule; au dehors il pleut à verse.
—Est-ce fait, monsieur Alphonse?
—Pas encore. Écoutez… on dirait que quelqu'un vient.
—Non, dit Mike, après une minute de pause. Vous pouvez continuer.
—Fini! s'écria bientôt Alphonse. Le barreau est scié. Il ne nous reste plus qu'à l'arracher. Prenons-le par le bas et tirons à nous. Chut! il me semble….
En effet, des pas sonores et cadencés résonnaient à quelque distance.
—La ronde, murmura Mike; tant mieux; il y aura maintenant moins de danger à craindre.
Les pas se rapprochèrent et s'éloignèrent lentement.
—A l'oeuvre maintenant! dit Alphonse.
Les prisonniers empoignèrent le barreau à pleines mains, et animés de cette énergie fébrile, qui décuple les forces dans les positions périlleuses, le descellèrent en deux ou trois secousses.
—Ah! nous sommes libres! dit Mike, en bondissant de joie.
—Silence! Le plus difficile n'est pas fait. Avez-vous des cordes?
—Voici.
—Sortons!
A cet instant, la sentinelle voisine criait:
—Numéro 1. Onze heures et demie. Rien ne bouge.
IV
La fenêtre du cachot était de niveau avec le sol de la cour, et défendue seulement par une croisée cadenassée, un treillis en fil d'archal et six barreaux de fer.
Forcer le cadenas, briser le grillage, n'avaient été qu'un jeu pour les prisonniers; on a vu de quelle manière ils s'étaient débarrassés du plus formidable obstacle.
Le premier, Mike, se glissa à travers l'étroite ouverture et mit le pied sur le préau; Alphonse le suivit de près.
Sans prononcer une parole, l'un et l'autre se dirigèrent vers le mur d'enceinte.
Là, ils firent halte et s'assurèrent qu'ils n'avaient pas été remarqués.
Le ciel était noir comme l'ébène, et l'espace voilé par les torrents d'une pluie diluvienne.
On ne voyait pas à deux pas de soi.
—Allons, dit Alphonse, d'une voix à peine intelligible, lancez la corde et ne manquez pas le coup; il y va de notre salut.
D'un coup d'oeil, Mike mesura la hauteur de la muraille, dont le faîte paraissait faiblement à travers l'opacité des ténèbres, et déroulant une longue corde à noeuds, terminée par un crochet de fer, il saisit ce crochet à l'extrémité et le lança en l'air.
Il avait mathématiquement calculé la puissance de sa projection, car le crochet rasa le chaperon du mur, et alla se balancer par derrière.
Alors, Mike retira doucement sa corde, jusqu'à ce qu'il éprouvât de la résistance.
L'instrument était ancré au rebord du mur.
—A vous! dit Mike.
Alphonse s'étant cramponné à la corde, commença de grimper. Son compagnon l'imita sur-le-champ.
Ils parvinrent heureusement au terme de leur ascension.
Déjà, ils s'apprêtaient à descendre, lorsqu'un cliquetis d'armes retentit. Mus par un même instinct, les deux fugitifs se couchèrent à plat-ventre.
—Numéro 1. Minuit. Tout….
V
Une détonation troubla le silence de la nuit. La sentinelle avait distingué des ombres qui se mouvaient sur le couronnement du mur.
Mike poussa une exclamation de douleur, et se laissa choir dans l'intérieur de la prison.
Se sachant découvert, Alphonse sauta vivement de l'autre côté.
Mais l'alarme était donnée. Les factionnaires extérieurs se tenaient sur le qui vive, tandis que le poste alors établi devant la Place Jacques-Cartier, se mettait en mouvement.
Alphonse était maladroitement tombé, et, dans sa chute, s'était blessé à la tête.
Par bonheur, toutefois, il ne défaillit point. Se relevant donc avec une agilité incroyable, il traversa le Champ-de-Mars et gagna la rue Saint-Louis, qu'il longea à toutes jambes.
Mais un soldat l'avait aperçu, et s'était mis à sa poursuite, ainsi que plusieurs de ses camarades. Le malheureux évadé, comprenant qu'il ne leur échapperait qu'en leur faisant perdre sa trace à travers le dédale de ruelles qui s'enchevêtrent dans le faubourg Québec, enfila d'abord la rue Perthuis, tourna à gauche, et enfin se jeta dans la rue du Loup.
Son sang coulait avec abondance, ses forces diminuaient insensiblement.
Alphonse se convainquit qu'il ne pourrait aller plus loin.
Ses oreilles bourdonnaient; il lui semblait ouïr crier de toutes parts;
«Arrêtez-le! arrêtez-le!»
Éperdu, égaré, fiévreux, le fuyard se précipita dans une allée sombre, ouvrit une porte, et s'évanouit presque sur le seuil de l'appartement où il était entré.
VI
Les moeurs canadiennes ont conservé toute la naïve simplicité des anciennes moeurs françaises. Rien n'a été altéré ou oblitéré. L'Européen qui arrive au Canada se croit transporté parmi les Français d'avant la révolution de 89. Institutions, coutumes, préjugés, sont ici en vigueur comme ils l'étaient sous le règne de Louis XVI. Seule la langue a été adultérée. Il s'y est glissé quelques anglicismes. Mais encore ces adultérations ne sont-elles sensibles que dans les villes; les campagnes n'ont pas eu à les subir. Les habitants parlent le patois des paysans normands, et bien peu entendent l'anglais.
Cependant les moeurs canadiennes l'emportent sur les vieilles moeurs françaises, parce qu'elles sont généralisées et non localisées dans telle ou telle classe de la société. En d'autres termes, la même dénomination souvent est affectée aux usages de ce pays. Pour n'en montrer qu'un exemple, nous parlerons de la veillée.
Jadis la veillée était fort à la mode parmi les Français; à cette heure elle n'est plus guère connue que dans les petits villages éloignés des grandes routes. Dans les villes, on ne connaît que la soirée ou le bal. C'est là ce qui a remplacé la douce veillée, candide, bergère, sans apprêt, sans luxe, sans prétention, la veillée où l'on contait des histoires bien lugubres, où l'on caquetait, où l'on tillait, où l'on filait, où l'on dansait gaîment, et où l'on s'aimait plus avec le coeur qu'avec les lèvres.
Le Canada a échappé aux soirées! Vraiment, nous l'en félicitons et nous souhaitons que toujours il ignore les ridicules et les inconvénients de la soirée.
Citadins et villageois, ministres et négociants, crésus et prolétaires, tout le monde donne des veillées sur les bords du Saint-Laurent, et c'est plaisir que d'assister à ces charmantes réunions, desquelles ont été bannis l'étiquette, la morgue, le froid décorum, et toutes les sottises empesées qui glacent les relations des peuples ultra-civilisés.
Lecteur, ce que nous venons d'écrire n'est pas brillant, tant s'en faut! c'est que nous avons pour les réflexions la même horreur que vous, et que notre plume a profité d'une distraction de notre cerveau pour faire des siennes; pardonnez-lui cette incartade qui, hélas! ne sera probablement pas la dernière.
VII
Or, il y avait veillée, ce soir-là, chez Pierre Morlaix, demeurant au coin de la rue des Voltigeurs.
Pierre Morlaix était le plus riche charretier de Montréal. Il possédait alors deux calèches, trois traîneaux et quatre carrioles; en outre une douzaine de chevaux de traits, plusieurs lots de terrains, et la maison qu'il habitait, rue des Voltigeurs.
Jolie maison, ma foi!—coquette, pimpante, en briques rouges, striées de filets blancs, aux contrevents verts, et au toit de zinc,—un véritable nid d'amour!
Les veilleurs étaient réunis dans la salle.
Cette pièce était à peu près la même dans toutes les maisons des ouvriers canadiens à leur aise.
Si elle ne se recommande point par le luxe du décor et de l'ameublement, elle est unique pour la propreté. Pas de tentures aux murailles, mais une sorte de grisaille tirant sur le bleu-foncé; pas de tapis pour appuyer le pied, mais un parquet de sapin, lavé chaque matin, et d'une blancheur immaculée; pas de plafond lambrissé ou moulé, mais de petites solives bien équarries, et supportant le plancher supérieur.
Pour des meubles, la salle n'en a guère. A l'exception d'une huche, d'un buffet, d'une table pliante et de quelques chaises d'écorce, je ne sais pas trop ce qu'y pourrait trouver un encanteur[2].
[Note 2: Profession correspondant à celle de commissaire-priseur.]
Toutefois n'omettons pas certains traits caractéristiques.
La salle a une cheminée dont la tablette est généralement chargée de pieuses figurines, en cire ou en plâtre, et le manteau orné d'une splendide enluminure, représentant la victoire de saint Michel sur le Diable, ou la décollation de saint Jean-Baptiste, ou le Jugement Dernier. Souvent aussi, dans des cadres de bois noirci, pendus çà et là, vous remarquez les Quatre Saisons, ou un élégant, frisé, pincé, musqué, et paraphant Victor, ou une élégante, haute en couleurs, étranglée à la taille comme une guêpe, et signant Louise; enfin, au-dessus du buffet, votre oeil rencontre invariablement, placés à chaque extrémité, des courges, des citrouilles, ou des coloquintes, bref quelques membres de la famille des cucurbitacées, et, au centre, un pot de fleurs artificielles et plus fréquemment une corbeille de fruits en plâtre, coloriés avec un luxe inouï.
Voilà la salle canadienne, qu'en pensez-vous?
VIII
Donc il y avait veillée chez Pierre Morlaix, demeurant au coin de la rue des Voltigeurs.
Et je vous promets que si jamais veillée fut joyeuse, ce fut celle-là.
Dieu de Dieu! comme les langues fonctionnaient!—de véritables machines à vapeur, quoi! et les pieds et les mains, et tout ce qui avait don de vie!
Les jeunes gens dansaient, et notre ami Pierre, assis sur la table, les jambes croisées, faisait l'orchestre à lui tout seul.
Vaillant orchestre, sur ma parole, quoiqu'il ne se composât que d'un instrument—le violon de maître Pierre.
—Et en avant deux! criait notre ménétrier, en se trémoussant à droite, à gauche, avec la frénésie d'un artiste consommé.
Et les couples s'avançaient, souriant, babillant rougissant, sautillant, se coudoyant, se poussant, se heurtant; et il y avait plus de gaîté, plus d'entrain, dans ce petit quadrille, exécuté au son d'une musique criarde, discordante, impitoyable, que dans les grands bals où l'on marche, le corps droit comme un I, les bras pendants le long des hanches, les jambes raides, compassées, aux accords d'une musique aride, difficile, savante. Et c'étaient de joyeuses exclamations, de vives interpellations, de bruyants propos, de frais éclats de rire, et, dominant le tout, la voix de Pierre reprenait:
—En avant les deux autres!
Puis, venaient la gigue, les rills, les cotillons, et tout cela sur quelques-uns de ces bons vieux airs de la vieille France,—airs, à notre goût, cent fois préférables à la plupart de ces compositions modernes, qui n'ont d'autre mérite que de faire ressortir le travail de l'exécutant et de désespérer le danseur.
IX
Pendant que les jeunesses s'ébattaient, les commères causaient, groupées dans un coin.
—Tout d'même que c'est z-honteux, pas vrai? dit la vieille madame
Morlaix, en piquant son aiguille à tricoter dans ses cheveux.
—Oui, en effette, répliqua madame Raviot.
C'est pas pour dire, mais la fille au père Sauvageot, porter des bracelets en or vrai, ça sent… hein!
—Moi, d'abord, j'vas défendre à not'Marie de voir c'te coureuse, ajouta une troisième.
—Et que vous aurez raison, ma'ame Roger; c'est pas pour dire, mais ces créatures-là… hein! car enfin, quand on porte des bracelets en or vrai… D'abord elle n'était pas à la messe c'te dernier dimanche.
—P't'êt'ben qu'elle était malade, dit une âme plus charitable.
—Malade! ah! ouiche! j't'en moque, mère Cadet. A preuve qu'elle n'était pas malade, c'est que j'l'ai vue farauder tantôt dans la rue St-Jacques.
—Et moi aussite.
—Y avait un original qui la suivait par darrière, c'est pas pour dire… mais y n'avait pas bonne façon, c'mirliflor-là.
—J'cré ben, pisque l'ai vu itou qui y parlait.
—Si j'avions une gourgandine comme c'telle-là, moi et mon homme, Jésus, Sauveur! j'saurions la remettre dans la bonne voie, comme dit m'sieur le curé.
—C'est pas pour dire, mais elle n'est pas indifférente, la Victorine.
Avec un petit brin de conduite, elle vous aurait trouvé un bon parti.
—Y a des parents ben malheureux-t-avec leux enfants. L'père Roger qu'est-z-un si honnête homme!
—Et sa femme; la meilleure femme d'la ville, une travailleuse s'i y en a une.
—La coquine, déshonorer de si braves gens! Ah! l'monde d'aujourd'hui n'est pas l'monde d'not'temps, dites donc, ma'ame Morlaix. Aurait fallu qu'nous afficotions comme les créatures d'à c't'heure.
—Ah! ben oui, bonne Sainte-Anne, j'aurions pas été d'la noce.
—C'est pas pour dire, mais si toutes les filles se conduisaient comme c'te chère Angèle!
—Pour le certain, ma'ame Roger, qu'Angèle est un'fille modèle. C'est sage… sage comme une image!
—Pauv'p'tite, ça n'a pourtant ni père ni mère.
—Et d'puis qu'elle peut gagner sa vie, elle n'est à charge à personne, dit la mère Morlaix. Elle est fière, dame! Not'Pierre l'a priée de rester cheux nous, mais n'y a pas eu moyen.
—Arr'gardez-m'là, un peu, danser! Queue gentille tournure! et d'l'inducation, c'est pas pour dire, mais vous l'avez joliment bien élevée, ma'ame Morlaix.
—Pour le sûr, j'n'avons pas liardé, c'est qu'aussite, elle apprenait comme un ange.
—Bon, v'là, le gros Jacques qui y parle à l'oreille; j'parie qu'y voudrait lui en conter!
X
La jeune fille, sur qui venait de tomber la conversation des bonnes dames, répondait en ce moment à une question de son cavalier:
—Non, monsieur Jacques; je ne puis consentir.
—Mais, Angèle?
—Une autre que moi regarderait votre prière comme une insulte. Je veux bien vous excuser; mais de grâce, cessez.
—Méchante! vous ne m'aimez pas.
—Non, en vérité, pas ce soir. Fi, monsieur, vous devriez rougir de vos propositions!
—Mais quel mal?
—La pastourelle! A vous!
Jacques, rongeant sa mauvaise humeur, fit quelques pas en avant, et retourna prendre sa partenaire, pour la conduire à son vis-à-vis.
—Décidément, vous refusez! lui dit-il.
—Décidément, je refuse et vous défends de renouveler vos tentatives, répliqua-t-elle d'un ton sec.
—Vous ne m'aimez pas.
—Soit.
La contredanse était achevée et minuit sonnait.
—Allons, enfants, il est tard, dit une maman. Il se fait temps de partir.
—Encore une ronde! répondit en écho Pierre Morlaix, raclant sur son crin-crin le motif de la ronde.
Déjà une gracieuse chaîne, aux anneaux féminins et masculins, s'était bouclée autour de la salle, et douze gosiers, sonores et mélodieux, disaient:
Avant que de nous quitter,
Il faut chacun contenter,
Contentez, la chose est belle!
Entrez-y, mademoiselle,
Faites un tour,
A l'entour,
Embrassez vos amours.
La versification n'était pas riche, mais ce refrain est si doux, si avenant! Et puis, nos veilleurs se moquaient pas mal de la prosodie!
Jacques, à la onzième reprise, pénétra dans le cercle qui, tout aussitôt, tourbillonna vivement autour de lui:
Avant de nous quitter,
Il faut chacun contenter.
Contentez, etc.
Le couplet fini, Jacques hésita une seconde; ses regards parcouraient l'écrin de beautés qui attendaient qu'il fixât son choix. Son dépit le poussait à piquer la jalousie de son amante, mais son coeur fut meilleur conseiller, et le jeune homme s'approcha délibérément d'Angèle, à laquelle il dit en la baisant au front:
—Me pardonnez-vous?
—Vous ne le méritez guère.
XI
La veillée était terminée, on se sépara cordialement, le sourire aux lèvres, comme on s'était abordé. Les cavaliers reconduisirent leurs belles, et Jacques accompagna son amie jusqu'à la rue du Loup.
Là, ils se quittèrent.
Angèle s'enfonça dans une allée sombre qui menait à son domicile; et, comme l'obscurité lui causait un certain effroi, elle rentra dans sa chambre en fredonnant:
A la claire fontaine,
M'en allant promener,
J'ai trouvé l'eau si belle
Que je me suis baigné.
Il y a si longtemps
Que….
Mais à ce chant succéda tout à coup un cri d'épouvante, le pied de la jeune fille avait rencontré un obstacle, et elle était tombée tout de son long sur un corps humide!
XII
La peur est le fruit de la surprise soulevée à son plus haut degré. Nul au monde n'est exempt de ce mouvement de l'âme qui stupéfie les sens et désespère la raison. La peur se produit à chaque instant. Les philosophes stoïciens, qui s'exerçaient à l'insensibilité complète, eux qui étaient parvenus à glacer le rire, à dessécher la source des larmes, n'ont pu triompher de la peur.
La peur est un des éléments de notre existence, puisque cette existence est un éternel composé d'espoir et de déception.
Mais il y a deux sortes de peur, la peur subite, immédiate, instantanée, celle qui grossit les objets, leur donne une puissance ou des formes surnaturelles, anéantit spontanément les fonctions de notre intellect et parfois même les fonctions de notre organisme physique, et la peur qui se glisse dans les actes les plus ordinaires de la vie, quand on désire la réussite ou l'insuccès d'une entreprise.
Celle-ci est purement mentale; toutefois, son prolongement peut aussi affecter plus ou moins l'économie animale.
Celle-là est plutôt une sensation qu'un sentiment, car elle agit avec une violence extrême sur le corps: les défaillances, la syncope, l'apoplexie, la folie, la mort en sont souvent les suites funestes.
Fait étrange! les choses ou les êtres les plus communs, peuvent provoquer la peur chez les plus grands génies: on en a vu s'évanouir à l'aspect d'une araignée, d'une grenouille, d'une souris, etc. Mais ce qui est plus propre à susciter cette passion, comme l'appelle Lafontaine, c'est l'apparition soudaine d'un cadavre; il est peu de personnes qui, entrant par hasard dans une chambre, et se trouvant face à face avec un individu mort, ne reculeront d'épouvante. Cette impression est plus vive encore, lorsque l'obscurité nous environne, car la simple obscurité suffit pour engendrer la frayeur; aussi, chère lectrice, je vous laisse à penser, après vous avoir demandé pardon de la précédente digression, je vous laisse à imaginer si mademoiselle Angèle se sentit terrifiée en tombant, au milieu d'épaisses ténèbres, sur un corps humide.
XIII
Mais, mademoiselle Angèle était fière, comme nous l'a appris la vieille madame Morlaix, par conséquent elle était brave. La première émotion calmée, elle se relève, et, quoique toute tremblante, elle court à une petite table où elle a coutume de déposer une boîte phosphorique. Elle allume sa lampe, et revient près du corps.
—Sainte-Marie, mère de Dieu, priez pour nous! s'écria-t-elle en apercevant le sang qui inondait la face d'Alphonse; cet homme a été assassiné! Au secours!
Mais Angèle n'a pas de voisin, son cri ne trouve pas d'écho.
Alors, maîtrisant ses craintes, elle prend son pot-à-l'eau, une serviette, et, s'agenouillant à côté du blessé, commence de lui laver le visage.
Les traits de l'inconnu sont pâles comme ceux d'un mort, ses yeux fermés, ses lèvres décolorées, mais son pouls bat faiblement. La jeune fille conçoit une espérance. Avec un peu de charpie, appliquée sur la plaie, elle arrête l'effusion du sang, puis saisissant le flacon d'eau de Cologne qui sert à ses ablutions, elle en humecte les lèvres du patient et lui en frotte le front et les narines.
Longtemps ses efforts sont inutiles, mais le pouls monte insensiblement, la chaleur ramène le coloris sur les joues de l'évadé, Angèle redouble ses lotions et ses frictions, et enfin Alphonse ouvre à demi les paupières, en murmurant:
—Où suis-je?
XIV
Le croira-t-on? ces trois mots épouvantèrent plus mademoiselle Angèle, que sa chute à son entrée chez elle.
Elle recula, timide, palpitante, incapable d'articuler une réponse. Tant qu'elle avait eu affaire à un être inanimé, sa pitié naturelle, cet instinct qui invite toutes les femmes à secourir la faiblesse, avait étouffé ses appréhensions pour guider son coeur et sa main. Mais quand le blessé renaquit à la vie, la position changea. Mille pensées, mille craintes envahirent le cerveau de la jeune fille. «Quel était cet homme? d'où venait-il? Comment s'était-il introduit dans son domicile! Si c'était un voleur, un meurtrier, un incendiaire!»
Cependant, Alphonse fit un mouvement:
—J'ai soif, dit-il, en essayant de se mettre sur son séant.
La frayeur d'Angèle augmenta; car elle s'aperçut alors seulement du désordre qui régnait dans la toilette de l'étranger, dont les vêtements déchirés étaient maculés de fange et de sang.
—J'ai soif, répéta Alphonse, qui était parvenu à fixer perpendiculairement son coude au plancher et à placer sa tête dans le creux de sa main; donnez-moi à boire.
Sa voix avait des inflexions si suppliantes, si douloureuses, qu'Angèle, se reprochant la pusillanimité qu'elle venait de manifester, s'empressa de lui offrir un verre d'eau. Un regard plein de gratitude la remercia de ce service.
Le malade prit le verre, mais ses doigts affaiblis ne purent en supporter le poids, et la gentille infirmière fut obligée de se baisser pour l'aider à porter le vase à ses lèvres.
IV
L'imagination d'un artiste aurait peine à inventer un tableau plus émouvant que celui-là dont le hasard s'était chargé de poser les personnages et de broyer les couleurs.
Pour encadrement une chambre à demi plongée dans l'ombre; au premier plan, éclairée par la clarté douteuse d'une lampe, une gracieuse figure d'enfant, resplendissante de fraîcheur et de jeunesse, accroupie devant un homme étendu,—la moitié de la face ensevelie dans le clair-obscur, l'autre moitié, blanche, livide, marbrée de taches sanguinolentes, les cheveux luisants, plaqués contre les tempes,—lui présente un verre d'eau, en soutenant la tête de l'objet de ses soins, avec son bras passé, doux oreiller, autour de son cou; au second plan, apparaît confusément la forme d'un lit caché par des rideaux d'indienne.
Il y a, dans le profil de l'homme, quelque-chose qui rappelle le visage du Christ dans la Descente de Croix de Rubens. La jeune fille se montre à nous comme la Charité.
Le tout a un caractère lugubre et doux à la fois.
Si la tête et la posture de l'homme évoquent à l'esprit des idées sinistres, si le frisson court par tous les membres, en contemplant cette masse inerte, de laquelle le souffle semble près d'expirer, l'attitude de la femme, la compassion pleine d'anxiété rayonnant sur sa physionomie, font souvenir de ces anges que Dieu nous envoie dans nos rêves, pour soulager nos misères humaines par la promesse d'une vie meilleure.
XVI
Alphonse but lentement, puis il attira à lui là main de sa bienfaitrice, et la baisa.
—Comment vous trouvez-vous maintenant? hasarda Angèle n'osant retirer son bras.
L'évadé l'examinait d'un air étonné et reconnaissant.
—Souffrez-vous toujours, dit la jeune fille en inclinant ses longues paupières.
—Je ne sais! je ne sais!
—Voulez-vous que j'aille chercher un médecin?
—Un médecin! non, non! oh! je vous en conjure… Tenez, pardon, mademoiselle… pardon… je suis mieux… bien! je vais m'éloigner…
Alphonse tenta en effet de se soulever; mais ses forces lui firent défaut, et sans l'appui d'Angèle, sa tête serait tombée lourdement sur le plancher.
—Attendez, un moment, dit-elle, je cours mander le docteur.
—De grâce, mademoiselle, qui que vous soyez ayez pitié d'un malheureux; ne me livrez pas à mes bourreaux!
Angèle tressaillit.
—A vos bourreaux?
—Ce soir, je me suis échappé de la prison.
—De la prison, juste ciel!
—Soyez sans inquiétude, mademoiselle; je ne suis ni un fripon, ni un faussaire; mais j'avais été incarcéré pour délit politique, et cette nuit, je suis parvenu à briser mes fers. On m'a poursuivi. Traqué par les soldats, blessé, ne sachant où j'allais, ce que je faisais, je me suis jeté dans cette maison… et… tenez, mademoiselle… entendez-vous?… oh! entendez-vous?… ils sont dans la rue… là… ils me cherchent… ils vont entrer ici!… Oh! je suis perdu… Par grâce, pour l'amour de votre mère, mademoiselle, cachez-moi… défendez-moi… Ils viennent, ne les laissez point entrer…
Alphonse ne se trompait pas: les fantassins, partis à sa piste, rôdaient autour de la demeure d'Angèle, en poussant des vociférations et d'horribles blasphèmes, et, déjà, quelques-uns d'entr'eux, avaient mis le pied dans l'allée qui précédait la chambre de la jeune fille.
XVII
Angèle se leva, courut à la porte, et la ferma au verrou. Puis revenant vers Alphonse:
—Essayez de vous traîner, dit-elle.
Le jeune homme parvint à se mettre debout, et s'appuyant sur l'épaule de sa protectrice, entra dans un petit cabinet attenant à la chambre.
—Restez ici et ne bougez pas, lui souffla Angèle, qui, aussitôt, retourna dans la pièce principale.
On frappait à la porte. Angèle éteignit la lampe et se jeta tout habillée sur son lit. Les coups redoublèrent contre le frêle panneau de pin, et la jeune fille, tremblante, allait essayer de répondre, lorsque l'audition du dialogue suivant l'engagea à rester muette.
—Que faites-vous là, vous autres?
—Mais, sergent, on a aperçu le prisonnier de ce côté.
—Est-ce une raison pour troubler l'ordre public? Allons, décampez!
D'ailleurs, on l'a vu il n'y a qu'un instant filer le long du quai.
—Dick prétend qu'il s'est introduit dans cette allée.
—Oui, by God, j'en suis sûr. Tenez, regardez, voici des empreintes humides sur le plancher.
—Bast! c'est un soulier de femme!
—Hors d'ici! cria le premier interlocuteur. Au quai. En avant! marche!
Ce commandement reçut aussitôt son exécution. Le bruit des voix, le son des pas s'éteignirent peu à peu dans le lointain, et l'on n'entendit plus que les sifflements du vent et le clapotis de la pluie qui tombait sur un sol fangeux.
XVIII
Le départ des soldats détourna le poids qui oppressait la poitrine d'Angèle. Le premier mouvement de son coeur fut un mouvement de reconnaissance au maître de nos destinées. Ensuite elle sauta à bas de son lit, ralluma la lampe et courut au cabinet. Mais avant de tourner la clef dans la serrure, Angèle s'arrêta. Sa timidité, bannie par l'imminence d'un péril renaissait escortée de craintes sans objet, de palpitations, d'irrésolutions. Toutefois, après quelques pourparlers avec sa raison, la jeune fille se décida à ouvrir. Alphonse s'était assis sur un coffre qui renfermait la plus grande partie des effets de notre héroïne.
—Ils sont partis; vous pouvez être tranquille, lui dit-elle d'un air presque embarrassé.
—Partis! répliqua-t-il; oh! comment pourrai-je jamais m'acquitter envers vous, mademoiselle!
Angèle balbutia une phrase inintelligible, et l'évadé reprit:
—Partis! ils sont partis! il faut partir aussi moi!
En disant ces mots, il se dressa et se soutint à la cloison de la pièce; mais voulant ensuite avancer, ses genoux flageolèrent sous lui, il trébucha, et sans le secours d'Angèle, serait encore tombé à terre.
—Vous êtes trop faible pour marcher.—insinua-t-elle, avec cette douceur persuasive qui rend la voix des femmes si éloquente quand elles désirent une chose.—Restez ici, je ferai un lit dans ce cabinet et demain matin…
Alphonse ne demandait pas mieux que d'obéir. Bientôt Angèle, avec son propre matelas et quelques couvertures, eut confectionné un lit, et prenant goût au métier de garde-malade, elle pansa la blessure de l'échappé, lui fit boire du bouillon chaud, et dit, en le quittant:
—Maintenant, monsieur, couchez-vous. Le repos vous fera du bien. Si, par hasard, vous aviez besoin de quelque chose, n'oubliez pas de frapper.
Ému jusqu'aux larmes par les témoignages de cette adorable bienveillance, et ne trouvant pas d'expression pour manifester sa gratitude, Alphonse prit la main de la jeune fille et la porta doucement à ses lèvres:
—Oh! merci! merci! murmura-t-il. La vertu n'est donc pas un vain mot, une affaire d'hypocrisie et d'ostentation! Oh! merci! merci, mademoiselle! Mais, je vous en conjure, dites-moi votre nom, afin que ce nom je le révère comme on révère le nom de sa mère, jusqu'au dernier soupir.
—Angèle, répondit la jeune fille.
—Angèle! Dieu inspira votre marraine. …………………………………………………………..
Une demi-heure après, Alphonse dormait d'un sommeil agité, mais Angèle était en proie à une fiévreuse insomnie.
XIX
Qu'est-ce que l'amour? Qui pourra me dire ce que c'est que l'amour? Depuis l'origine des choses, on s'est efforcé de définir ce sentiment qui embrase deux êtres de sexes différents d'une flamme souvent inextinguible: L'amour, s'écrient les philosophes cosmogoniques, est le principe de tout: l'amour, affirment les réformateurs, sera la base des sociétés futures; l'amour, chante le poète, c'est le bleu de l'éther; l'amour, prononce l'artiste, c'est l'idéal du beau; l'amour, écrit le psychologiste, c'est de l'égoïsme à deux. Voilà bien des solutions! Laquelle est la vraie, laquelle est la meilleure? Vous hésitez! Hélas! vous avez raison, car lorsque vous avez interrogé philosophe cosmogonique, réformateur, poète, artiste, psychologiste, vous ressemblez à l'Astrologue de Lafontaine. En voulant étudier les astres, vous vous êtes jeté dans un puits. L'amour est donc un phénomène indéfinissable. Nous l'appelons phénomène, parce que les étrangetés les plus incroyables, les accouplements les plus disparates, les contrastes les plus choquants, les anomalies les plus révoltantes, naissent de l'amour beaucoup plus souvent que le simple, le naturel et le vraisemblable. C'est surtout en amour que l'observation de Napoléon est juste: On devrait rayer le mot—impossible—du dictionnaire. Pas un de nous qui ne marche en ce monde guidé par le phare de l'amour. Le Szaffle d'Eugène Sue est un monstre. L'homme, engendré par l'amour, vit par et pour l'attraction qui lui donna l'être. C'est là le signe de sa faiblesse, son péché originel. A la nourrice ses premières affections, à la famille son attachement, ensuite à la femme sa tendresse, aux enfants plus tard ses caprices. Fiers, intraitables, cuirassés de dédain, de morgue, d'indépendance pour les indifférents, nous sommes doux, flexibles, timides, esclaves pour ceux que nous aimons. Hercule et Omphale, David et Bethzabée, Samson et Dalila, Holopherne et Judith:—les exemples abondent dans l'histoire ancienne; ils fourmillent dans l'histoire contemporaine. Et qu'on n'imagine pas que cette servitude soit volontaire; non, l'homme fort répugne à s'humilier même devant ceux qu'il aime; mais ses intérêts commandent cette soumission, et il plie respectueusement. Ses intérêts, disons-nous, car, abstraction faite des passions, l'homme sent la nécessité de ménager ceux qu'il aime, et il les ménage, moins à cause des qualités qu'il reconnaît en eux, qu'à cause du profit qu'il tirera de ces qualités.—L'amour égalise les rangs; c'est le grand niveleur chargé de transformer insensiblement la société, et d'entretenir cette sève de perfectibilité dont Dieu a déposé quelques gouttes au fond de notre âme, desséchée par le souffle de l'infortune. L'amour, proprement dit, celui qui enflamme à la fois un homme et une femme, cet amour est le plus énergique de tous. Son contrôle sur nous est omnipotent; et nos efforts pour le repousser, quand il nous enchaîne, ces efforts n'ont, la plupart du temps, d'autre résultat que de river plus solidement les fers dont nous voudrions nous débarrasser. Fruit d'un regard, d'une parole, d'un frôlement de robe, du récit d'une aventure, d'un son, d'un rien, l'amour tombe le plus souvent à l'improviste sur le coeur. Parfois l'explosion est soudaine, parfois elle se fait attendre; mais dans ce cas le feu couve, brûle sourdement et finit par éclater avec une violence d'autant plus grande qu'il est resté davantage invisible. Alors, comme auparavant, il fait aliment et combustible de tout ce qui devrait l'étouffer. Les obstacles, les déceptions, les rebuffades, les mépris l'attisent, l'espérance le nourrit, l'idéal le grandit, la réalité l'étouffe. On a répété à satiété que le mariage était l'éteignoir de l'amour, ajoutons—ce que plus d'un penseur a dit ou écrit avant nous—que la possession de l'objet aimé est le cénotaphe de l'amour; et nous pourrons—à l'instar de maints confrères—nous vanter d'avoir commis bon nombre de lignes sans utilité pour la science, quoique non sans utilité pour les marchands de papier, ce qui prouve qu'en métaphysique comme en physique, il n'y a rien d'inutile ici-bas; Amen!
XX
L'aurore se montra souriante, radieuse; bientôt un rayon de soleil, aux teintes molles et rosées, vint se tamiser à travers les persiennes de la fenêtre de mademoiselle Angèle et s'ébattre sur le plancher de sa chambre.
La jeune fille se leva et s'approcha du cabinet. Elle frappa timidement, mais sans recevoir de réponse. Après avoir attendu une minute ou deux, Angèle se détermina à entrer.
Alphonse était couché; son corps frissonnait, ses dents s'entre-choquaient, il avait le visage inondé de sueur, et ses grands yeux ouverts, immobiles, annonçaient l'égarement.
Angèle s'approcha et lui prit le bras:
—Êtes-vous plus malade?
Il resta silencieux sans changer de posture. Son haleine était chaude et bruyante.
—Il a la fièvre! une fièvre cérébrale! murmura la jeune fille! Mon Dieu! quelle affreuse situation pour tous deux! Que faire? Appeler un médecin. Il n'y faut pas songer! Le garder ici, près de moi? On s'apercevra de sa présence! Et les soins qui lui manqueront… mon Dieu! mon Dieu! qui pourra me tirer d'embarras?… Mais… oh! oui, c'est ça! oui! mon bon ami Pierre! oh! il ne me refusera pas! j'en suis certaine. Allons, je cours chez lui, avant qu'il ne soit parti.
En achevant ces mots, mademoiselle Angèle jeta une mante sur ses épaules; et, après avoir enfermé son protégé à double tour, se rendit précipitamment à la rue des Voltigeurs.
XXI
Il était cinq heures à peine.
Debout sur le seuil de sa porte, Pierre Morlaix fumait une pipe, tandis que sa mère préparait le café.
—Ah! ah! c'est toi, fillette, dit le charretier, en voyant Angèle; mais quoi, si matinale! viens-tu déjeuner avec nous?
—J'aurais à vous parler, répondit-elle à mi-voix.
—A me parler, à moi! parle, fillette, parle! je suis tout oreilles.
—Pas ici… On pourrait nous entendre.
—Oh! oh! c'est donc sérieux! mais comme te v'là faite! Seigneur Dieu! est-ce que tu serais malade?
—Non, non. Entrons dans la salle.
—Comme il te plaira! dit le charretier, en frappant sa pipe sur le revers de sa main, pour en faire tomber les cendres; comme il te plaira! fillette. Mais puisque te v'là, tu prendras bien une tasse de café avec nous; ça n'empêchera pas de déboutonner ton petit coeur.
—Du tout. Ce que j'ai à vous dire est très-pressé. Il n'y a pas un moment à perdre.
—Pour lors, j'écoute.
Ils étaient dans la chambre. Angèle narra brièvement au charretier ce qui lui était arrivé depuis son retour chez elle. On s'imagine aisément la surprise du brave Pierre en entendant un pareil récit. Il poussait des exclamations, lançait force «Bateau!», «Tonnerre!» et épuisait toutes les interjections que lui fournissait son vocabulaire admiratif.
—Eh bien! dit Angèle, en terminant; il faut aviser!
—Diable! oui, il faut aviser! répondit le charretier, se grattant le front suivant son habitude, lorsqu'il était contrarié.
—Nous ne pouvons songer à rendre ce pauvre jeune homme aux gens de police.
—Aux gens de police! le rendre aux gens de police! Que non, que non! rendre un Canadien à ces brigands d'policemen! j'aimerais mieux être pendu en haut du clocher de l'English Church.
—Oui, dit en souriant Angèle, je sais que vous n'aimez pas énormément les hommes de police; mais cela…
—Bon, bon; j'y suis. Attends, je vas dire un mot à la mère, puis atteler mes chevaux à la calèche couverte, et si ce particulier est ce qu'il prétend être, nous le garderons caché ici… où il ne manquera de rien.
—Excellent ami! Oh! que je vous embrasse, s'écria Angèle, dans un élan de reconnaissance qui prouvait que son coeur…
(Mesdames nos lectrices, veuillez nous excuser: une médisance, peut-être bien une calomnie allait glisser de notre plume, quand heureusement, nous nous sommes aperçu qu'il était temps de finir ce chapitre).
XXII
Et Pierre courut à l'écurie, atteler ses meilleurs chevaux—les rejetons de Carillon et la Brune, deux maîtresses bêtes dans leur temps, mais, hélas! descendues de vie à trépas, depuis une dizaine d'années—à sa calèche[3] couverte tandis que la vieille madame Morlaix disait à à Angèle:
[Note 3: Les canadiens appellent calèche une voiture à un seul cheval, montée sur des roues fort élevées.]
—Mais qu'est-ce qu'y a donc, mon enfant; Jésus Seigneur! comme tu sembles tout ahurie! et not'Pierre qu'est sens devant darrière itou, d'pis qu'test-entrée?
La jeune fille s'empressa de conter à la veuve ce qui lui était survenu.
—C'pauvre cher garçon, s'écria la mère Morlaix, est-y ben sévèrement blessé?
—J'espère que ce ne sera rien; quelques jours de repos…
—Crés-tu?
—Dame!
—Mais, encore, queu tournure a-t-y? T'paraît-t-y ben comme y faut? C'est terrible! mon divin Sauveur! un'aventure comme c't'elle-là. Qu'est-ce qui aurait jamais imaginé, mon enfant? tout d'même que l'monde d'aujourd'hui est un drôle de monde! Mais est-y jeune, est-y vieux, car enfin! c'est ben curieux que c't'histoère-là? Comment qu'tu l'appelles?
—J'ignore son nom, répondit Angèle, trop occupée par le tourbillon d'idées qui roulaient dans son cerveau, pour accorder une constante attention à la loquacité de la bonne vieille.
XXIII
En ce moment, un individu entra dans la salle en s'écriant familièrement:
—Bonjour, ma'am Morlaix et la compagnie!
C'était Jacques, le «cavalier» qui, la veille, avait reconduit Angèle à sa demeure.
Celle-ci frémit involontairement.
—Bonjour, mademoiselle, ajouta-t-il ensuite, en s'inclinant devant la jeune fille. Vous êtes aussi matinale que l'aurore, et je suis enchanté de voir que notre veillée n'a pas flétri les roses de votre teint.
Maître Jacques débita ce madrigal comme un perroquet qui puise ses inspirations dans sa mémoire, et qui est enchanté de saisir l'occasion de produire ses connaissances. Un coup d'oeil à notre héroïne et une seconde de réflexion, l'eussent convaincu qu'il fallait changer la gamme de sa formule complimenteuse.
—Vous êtes bien aimable, monsieur Jacques, murmura Angèle, maudissant dans le fond de son coeur l'arrivée de l'intrus.
—L'amabilité, mademoiselle, est le fruit de votre présence.
—Et la flatterie, monsieur, le fruit de vos lèvres, répliqua la jeune fille, en ébauchant un sourire contraint.
—Ah! ben, ous'que tu t'en vas donc comme ça, mon gars! intervint madame
Morlaix, pour couper court à ce dialogue.
—A la Pointe-aux-Trembles.
—Pourquoè faire?
—Oh! rien de ben particulier: je suis riche, vous savez, et n'ai pas besoin de me fouler la rate.
—C'est vrai, ça; t'es riche, toè, Jacques. Ton père a de beaux biens!
—Eh! eh! oui, tout de même! dit le jeune homme, en se rengorgeant dans sa cravate. Celle qui voudra «me marier» sera joliment heureuse, hein, ma'ame Morlaix?
—Pour le sûr, elle ne manquera pas de butin; seigneur Dieu! y en a t'y du butin cheux vous!
—Vous l'avez dit, ma'ame Morlaix, et quand mam'zelle Angèle voudra…
—Au revoir, monsieur Jacques! dit cette dernière en se dirigeant vers la porte.
—Est-ce que ma proposition?…
—Je vais à mon magasin.
—A votre magasin! déjà! mais il n'est pas même six heures!
—Oh! j'ai de l'ouvrage très-pressé.
—Permettez-moi de vous accompagner.
—Non, non, merci de votre obligeance, au revoir!
Et la jeune fille sortit aussitôt, laissant son amoureux tout stupéfait de cette brusque retraite.
XXIV
Jacques Bourgeot était un gros garçon de vingt-quatre ans, joufflu, imberbe et fortement enclin à l'embonpoint. Il avait les cheveux d'un blond ardent, le front bas, inexpressif, les yeux petits, d'un gris terne, le nez gros, le visage rond, le col épais, les épaules larges, les membres courts et charnus. Rien, dans sa physionomie, n'indiquait l'intelligence; tout, au contraire, annonçait un esprit lourd, comme la carapace qui l'enveloppait et dont les fonctions devaient se borner à des actes corporels. A la vue de cet homme, un disciple de Swedenborg n'aurait pas manqué de dire; «Voilà une création humaine incomplète! jamais l'être intérieur n'a réussi et ne réussira à triompher de l'être extérieur. L'ange qui est en nous ne saurait vivre derrière cette forteresse d'animalité. Toutes les énergies de l'individu doivent être employées au jeu des sens externes, au lieu de sustenter les fluides intellectuels, et le dualisme, principe de notre infinie perfectibilité, doit être paralysé par la matérialisation de toutes les essences spirituelles.»
Un partisan de Gall eût trouvé, sur son crâne, la bosse de la secrétivité, et un apôtre de Lavater eût distingué sur son visage des signes non équivoques d'égoïsme.
Disons-le à l'honneur de la science, physiognomoniste, phrénologiste et spiritualiste ne se seraient pas trompés.
Jacques Bourgeot possédait malheureusement, à un haut degré, toutes les imperfections diagnostiquées par son aspect physique. Incapable d'une pensée originale, dissimulé, vaniteux, ne recevant d'impression que par l'épiderme, il était complétement étranger aux jouissances des nobles sentiments.
Son beau-père, ancien commerçant, retiré des affaires depuis quelques années, avait essayé de lui donner une instruction en rapport avec sa fortune; mais Jacques résista à toutes les tentatives des professeurs pour lui enseigner les premiers éléments des langues française, anglaise et latine. Il sortit du collège, comme il y était entré, sachant lire et écrire.
Cependant il avait complété son «cours d'étude,» sa famille n'en demandait pas davantage. L'orgueil maternel se trouva pleinement satisfait, quand le jeune crétin demanda la permission de voyager en Europe, pour «achever de se former.» Cette demande fut considérée comme une preuve d'esprit si extraordinaire, que l'ex-négociant, quoiqu'il fût avare et aimât peu le fils de sa femme, accorda à celui-ci un crédit chez un banquier de Londres, et Jacques partit immédiatement.
Après une absence de dix-huit mois, et après avoir gaspillé douze cents louis, notre touriste revint, rapportant de ses pérégrinations, une plantureuse cargaison de suffisance, des pantalons à la dernière mode de Paris, des gilets et des faux-cols suivant le plus mauvais goût de Hyde-Park, mais pas une bribe de connaissance. A ceux qui l'interrogèrent sur la Grande-Bretagne, il répondit que c'était un «pays ennuyeux.» Par contre, la France lui avait semblé «fort amusante,» et, à une personne qui lui vantait les monuments de Rome, il répliqua: «Oui, c'est bien beau, quand on sait l'italien.»
Néanmoins, les toilettes de Jacques obtinrent quelques succès. Lancé dans le monde sous le patronage de grandes espérances pécuniaires, notre jeune homme se vit courtisé par les mamans qui avaient des filles à marier. Mais à mesure qu'on découvrit l'inanité de son cerveau, le cercle qui s'était arrondi autour de l'opulent Bourgeot se rétrécit, et, un jour, il se trouva aussi isolé que le plus chétif étudiant en droit de sa ville natale.
C'est alors qu'il lia connaissance avec Angèle. Un incident assez vulgaire amena cette liaison. Certain soir d'hiver, la jeune fille, revenant de l'atelier de couture où elle était employée, fut attaquée au coin de la rue Montcalm par un soldat ivre. La nuit était noire; le quartier silencieux. Le militaire crut que l'heure et le lieu étaient propices pour accomplir un détestable projet, mais la victime se débattit vigoureusement en appelant au secours.
Jacques, qui rôdait aux environs, accourut à ses cris, et l'agresseur, en apercevant un témoin de sa brutalité, prit sur-le-champ la fuite. Le résultat de cette délivrance est facile à comprendre. Jacques sollicita et obtint la faveur d'escorter jusqu'à domicile sa belle protégée. En la quittant, il sollicita et obtint encore la faveur de rendre quelques visites, et, à peine un mois s'était-il écoulé depuis cet événement, qu'il jurait à Angèle de l'aimer toute sa vie.
La jeune fille avait prévu la déclaration, car une femme n'ignore jamais les sentiments qu'elle inspire. Mais, quoique la fortune de Jacques eût pu la séduire, elle ne lui fit aucune promesse. Toutefois, imprudente, comme on l'est à son âge, et s'imaginant que la gratitude lui imposait des obligations envers l'homme qui l'avait arrachée aux violences d'un ivrogne, Angèle se plut à attiser la flamme qu'elle avait allumée. Aussi, timide à son origine, l'amour de Bourgeot, s'irritant de la retenue de celle qui en était l'objet, et s'alimentant des lueurs d'espérance que parfois elle lui laissait entrevoir, devint-il promptement une passion impérieuse et tyrannique. Certes, cette passion n'avait pas le caractère pur et sacré des grandes affections, c'était un instinct ardent, irrésistible, capable d'opérer des prodiges pour être payé de retour, et capable, en même temps, des plus noirs forfaits pour arriver à la possession de ce qu'il convoitait. Angèle ne se doutait guère des dangers de sa position, dont elle aggravait sans cesse les périls. En sa présence, Jacques se montrait souple, respectueux, humble, plein d'égards et d'obséquiosités, et l'imprévoyante enfant jouait avec lui, comme une colombe sur les filets de l'oiseleur. Mais si elle eût observé son amant, lorsque, par hasard, elle adressait la parole à un autre homme, si elle l'eût suivi dans sa chambre, après une de ces bouderies qui lui étaient familières, Angèle aurait été épouvantée de l'exaspération dans laquelle entrait, tout à coup, le cavalier qui lui paraissait si doux et si «bonasse,» comme elle le qualifiait.
Les principaux traits de Jacques Bourgeot, sont, ce nous semble, suffisamment accentués à présent, pour que nous le ramenions sur le théâtre de l'action.
XXV
—Mademoiselle Angèle est bien pressée, ce matin, dit Jacques, tandis que la mère Morlaix achevait de parer le déjeuner sur la table.
—Dame, mon garçon, quand on a de l'ouvrage! Angèle n'a pas l'loésir de faire la paresseuse, c't'e chère p'tit'fille du bon Dieu!
—Il ne tiendrait qu'à elle pourtant, si elle voulait, reprit le jeune homme.
—Ah! ben oui; crés-tu?
—Tiens, voilà bien Pierre qui s'en va aussi! s'écria Jacques, en distinguant par la fenêtre le charretier qui passait avec sa calèche.
—Oui, on l'a engagé hier soir, à la place Jacques Cartier.
—A la place Jacques Cartier! mais il prend le chemin de la barrière.
—P't'êt'ben son bourgeois l'aura envoyé de ce côté, répondit la vieille un peu déconcertée.
—Sa voiture est vide!
—Que veux-tu que j'te dise! Mais d'quoi est-ce que tu t'inquiètes, mon garçon?
—Vous avez raison, reprit Jacques; mais je pensais que Pierre pourrait me conduire à la Pointe-aux-Trembles. C'est pourquoi j'étais venu.
—Ah! c'est y pas de valeur! lui qu'est retenu pour toute la journée.
—Ça me contrarie, dit. Jacques, en ouvrant la porte, je vais être obligé de faire la route à pied.
Et il sortit aussitôt. Mais, au lieu de suivre la rue Sainte-Marie, il tourna à gauche, et machinalement se dirigea vers la maison qu'habitait Angèle.
Une voiture stationnait devant l'allée. Bourgeot reconnut le cheval de Pierre Morlaix. Cette découverte si naturelle en apparence, fit jaillir un soupçon dans son coeur. Se postant derrière une pile de bois de construction, de façon à voir sans être vu, l'amant d'Angèle se mit à observer.
Il n'attendit pas longtemps.
Pierre déboucha de l'allée portant sur ses épaules un paquet enveloppé dans une couverture. Angèle le suivait par-derrière. Elle monta dans la calèche, aida le charretier à déposer le fardeau sur les coussins; ensuite, Pierre s'élança sur son siège et l'équipage partit au grand trot.
Les soupçons de Jacques Bourgeot grandirent, il courut à la poursuite de la calèche, et la rejoignit à l'instant ou elle disparaissait sous un hangar attenant à la demeure de Pierre Morlaix.
—Que signifie cela? pensa l'amant d'Angèle. Se moquerait-on de moi? Ah! bien, je saurai dévoiler ce mystère!