TROISIÈME PARTIE

ANGÈLE ET ALPHONSE

I

Alphonse Maigret naquit à Québec, dans une honnête famille d'artisans. De bonne heure il manifesta un goût prononcé pour l'étude et une rectitude d'esprit qui faisait l'admiration de ceux qui le connaissaient. Alphonse avait à peine atteint sa sixième année, quand il trouva par hasard, un portefeuille contenant des valeurs en effets de banque, pour une somme considérable. Le nom du propriétaire était gravé sur la couverture. Sans rentrer à la maison paternelle et sans consulter personne, le jeune enfant se rendit au domicile de celui qui avait perdu le précieux objet, et le lui remit entre les mains. C'était M. Huot, un des principaux, notaires de la ville.

—Cher petit, dit-il à Alphonse en l'embrassant, tu me sauves la vie. Ce portefeuille renferme des papiers de la plus haute importance; je le dois une reconnaissance éternelle; demande-moi ce que tu voudras et tu l'obtiendras.

—Merci, monsieur, répondit-il simplement; j'ai fait mon devoir, je ne mérite rien.

Surpris de cette réplique, qui annonçait à la fois une intelligence précoce et une probité rare, le notaire questionna l'enfant sur ses parents, et le congédia après une heure de conversation en lui promettant de s'occuper de son sort.

II

M. Huot était un homme bon et vertueux, il aimait à obliger ses semblables; aussi tint-il parole. S'étant assuré que le père d'Alphonse jouissait de l'estime publique, il prit ce dernier à sa charge et l'envoya au collège. L'adolescent réalisa toutes les espérances qu'avait fait concevoir l'enfant. Ses progrès furent rapides, et chaque année il enleva une moisson de lauriers. Mais à l'inverse de la plupart des écoliers que les succès bouffissent d'un sot orgueil, Alphonse ne se laissa point enivrer par les louanges dont chacun se plaisait à l'accabler. La solidité de son jugement, la droiture de son imagination ne se démentirent jamais. Pour ses condisciples, il fut toujours un compagnon aimable, serviable, généreux; pour ses maîtres, il fut un élève laborieux, perspicace doux et docile; pour son protecteur, il fut un garçon plein de nobles qualités, et pour ses parents un fils excellent d'une humeur égale et d'une exquise délicatesse de caractère.

Grâce à ses dispositions naturelles, Alphonse s'était donc concilié l'amour de tout le monde lorsque le notaire vint à décéder.

A cette époque le jeune homme avait dix-huit ans. Il travaillait à se faire recevoir avocat. La mort soudaine de celui qui l'avait poussé dans la carrière de la science, l'affecta douloureusement; cette mort lui arrachait un guide sûr et un ami éclairé; cependant, quoique sans ressources pécuniaires, il poursuivit vaillamment ses études. Afin de subvenir à ses besoins, il fit des traductions pour les marchands, copia des dossiers pour les jurisconsultes et, donna des leçons de français et d'anglais, car il possédait également ces deux langues. Mais un nouveau malheur ne tarda pas à l'assaillir. Son père, charpentier de profession, se tua en tombant d'un échafaud. Alphonse restait seul pour soutenir une vieille mère infirme et plusieurs frères et soeurs en bas âge.

III

Aussitôt, la vocation du digne jeune homme fut changée. Il fallait du pain à sa famille: il résolut de lui en donner, dût cette détermination briser à jamais le magnifique avenir auquel lui donnaient droit de prétendre ses talents et ses brillantes qualités. Dans son enfance, aux heures de récréation, il avait appris en jouant, à manier la cognée et la bésaiguë; il n'hésita point à se consacrer à un métier qui procurerait la subsistance à sa pauvre mère. Un ancien ami de M. Maigret lui enseigna le tour du métier, et, au bout d'un mois d'apprentissage, Alphonse, employé, sur le port de Québec, à la construction des navires, gagnait six schelings par jour. Le premier et le dernier à l'ouvrage, notre charpentier trouvait encore, pendant la nuit, le temps d'approfondir Ferrière, Cujas, Pothier, etc., et de s'initier à l'art de la mécanique.

IV

Souvent, Alphonse Maigret avait gémi sur la révoltante inégalité des classes. La vue de la richesse crevant d'apoplexie à côté de la misère s'étiolant dans le marasme et la phthisie, navrait son coeur d'une indicible tristesse. Il était trop grand pour envelopper l'humanité dans une orgueilleuse malédiction, mais trop courageux aussi pour ne pas chercher un remède aux maux dont l'aspect affligeait son âme. La politique coloniale anglaise, cauteleuse et oppressive alors, lui parut détestable; tous les efforts d'Alphonse tendirent à combattre son influence. Mais à mesure qu'il avança dans ses recherches sur le droit naturel des gens et sur les rapports des membres d'une communauté entre eux, Alphonse comprit l'immense action des formes gouvernementales et se créa un système organisateur que n'auraient pas désapprouvé les réformateurs modernes. Ce système peut être résumé par quelques aphorismes:

La terre est le principe de toutes choses; tous les hommes doivent avoir part à ses bienfaits; donc la terre ne doit point être le partage exclusif de quelques-uns, donc la terre doit être affranchie, donc, enfin, la tenure seigneuriale doit être abolie[4].

[Note 4: Le système féodal n'a été aboli au Canada qu'en 1855.]

Tous les hommes sont égaux devant la nature, donc ils doivent être égaux devant la loi. Le peuple est souverain; il dispose de tout, parce qu'il peut tout; donc il a le droit de nommer et de révoquer ses législateurs, donc la Noblesse héréditaire doit être supprimée.

Toutes les fractions d'un état social quelconque doivent travailler à équilibrer l'entier, et tous les états sociaux à équilibrer l'humanité; donc chacun de nous doit travailler, dans sa sphère, à l'égalité des conditions, au nivellement des castes.

Pour instrument de ce travail, nous avons le progrès.

Le progrès, c'est la manne donnée aux peuples.

Le désir du progrès révèle un esprit magnanime, car le progrès est le fils aîné de la vertu.

Le progrès, c'est l'acheminement vers la perfection.

La perfection, c'est Dieu.

Le progrès, c'est la réflection de la lumière spirituelle sur tous les actes physiques ou moraux.

Vouloir le progrès, c'est vouloir la radiation du mot ÉGOÏSME, puisque c'est vouloir une commune participation aux bénéfices de l'intelligence.

Vouloir le progrès, c'est vouloir la radiation du vieux PRIMO MIHI, puisque c'est vouloir une commune participation aux bénéfices de la vie matérielle.

Le progrès, c'est l'égalité, la fraternité.

C'est la mise en pratique de la plus belle des vertus théologales.

Point de progrès, si les masses ne prennent part à ce sacrement qu'on nomme science, ici, dans ce palais; nourriture animale, là-bas, dans cette mansarde.

Le progrès appartient à tout le monde, c'est un lot commun, chacun a donc le droit de venir s'asseoir à sa sainte table.

A cette table, il n'y a pas d'Amphitryon, pas de parasite, mais il y a des frères commensaux.

Le progrès compose l'air hygiénique que nous respirons; il nous pénètre par tous les pores, dans une atmosphère vraiment démocratique.

Le simoun de l'absolutisme dessèche son fluide prophylactique et vivificateur.

Le progrès fleurit au sein de la démocratie, il s'étiole et s'alanguit sous le souffle pestilentiel de la tyrannie.

L'homme doit sans cesse aspirer à la liberté complète, ou au pouvoir d'exercer à son gré toutes ses facultés avec les droits d'autrui pour bornes et sa conscience pour règle.

La LIBERTÉ COMPLÈTE c'est:

La liberté religieuse;
La liberté d'enseignement
La liberté de conscience;
La liberté de la parole;
La liberté de la presse;
La liberté d'industrie;
La liberté individuelle.

Il viendra un temps où l'homme ne relèvera que de l'opinion de ses semblables.

Alors, il n'y aura plus de lois prohibitives.

C'est ainsi que j'interprète la parole de Jésus:

«Mon royaume n'est pas de ce monde.»

V

Ses idées philosophiques étaient au niveau de ses théories politiques. Par exemple, comme un de nos plus profonds penseurs, il disait, en parlant des destinées de l'humanité:

«L'homme est né pour être libre, intelligent et bon.

»Par son intelligence, l'homme marche à la vérité.

»Par sa liberté, l'homme aspire au bonheur.

»Par sa bonté, l'homme veut la justice.

»Vérité, bonheur, justice, voilà les éléments de la destinée humaine.

»La vérité et la justice sont la route; le bonheur est le but.

»Mais pourquoi faut de souffrances, d'injustices et d'erreurs dans le monde, si l'homme veut la vérité, la justice, le bonheur?

»C'est que primitivement l'ignorance était la condition de l'homme et de la société, et c'est de cette ignorance que sont sortis les fléaux qui nous accablent:

»L'égoïsme,

»La misère,

»Les fausses doctrines,

»Les lois injustes, etc., etc.

»Et ce sont ces fléaux qui ont perverti l'homme et l'ont condamné à d'horribles souffrances!…

»Mais une espérance immortelle le soutient!… La souffrance même force l'humanité à développer les ressources de sa nature. Sous l'aiguillon de la nécessité, le travail féconde la terre, crée l'industrie et les richesses; l'étude mûrit la raison de l'homme, anéantit successivement toute superstition, tout préjugé, toute erreur. Sur les ruines des sociétés subversives s'élèvent des sociétés moins injustes. L'humanité prend possession de sa puissance et déchire le voile qui lui cachait sa véritable destinée.»

VI

Paver de politique jusqu'aux pages d'une nouvelle, c'est dépasser les bornes des respect? qu'on vous doit, n'est-ce pas, mesdames? Oh! les feuilletonistes ont d'abominables lubies, j'en conviens. Tout aussi bien que les publicistes, il faudrait les accrocher à la lanterne! mais, que voulez-vous? chacun a ses petits défauts, nous comme vous chères lectrices. Gracieux chez votre sexe, ces défauts sont grossiers chez le nôtre! Qui est coupable? pas vous assurément; imaginez-vous que nous le soyons davantage! Cependant il existe un criminel! Si nous le cherchions, ce méchant, cet esprit du mal qui agace nos muscles, irrite nos nerfs, aigrit notre voix, exaspère nos doigts, met du feu sous nos pieds, de la lave dans notre corps, des épingles sur le coussin de notre fauteuil, des tisons ardents dans notre cerveau; Ah! oui, si nous le cherchions! Voyons:—où est-il? qu'on nous le montre? où se cache-t-il! qu'on nous l'apporte cet assassin, ce meurtrier, cet iconoclaste, ce déchireur de gazettes, ce rongeur de livres, ce…—Mesdames, placez-vous la main sur le coeur et vous le sentirez palpiter. Messieurs, tâtez-vous le pouls et vous compterez ses pulsations! il est dans notre sang, il est dans notre économie, il s'appelle la nature organisée.

A moi, cette découverte prouve que nul ne peut échapper à son caractère; à vous, elle ne prouve rien sinon, peut-être que je vous ennuie, mais elle prouve, en même temps, qu'Alphonse Maigret étant libéral, je suis bien obligé de le peindre avec ses qualités et ses imperfections.

VII

Or, Alphonse Maigret mis, par sa nouvelle position, en rapport quotidien avec les ouvriers, vit ses chaleureuses convictions s'épurer au creuset de l'infortune. Parmi ses compagnons d'atelier, il rencontra des gens actifs et intelligents; il se plut à leur inculquer une partie des connaissances qu'il avait acquises. Sa charité, son aménité lui firent de nombreux amis. Et ce qui est rare ses égaux, tout en le chérissant, gardèrent toujours vis-à-vis de lui une déférence entière. Il ne tutoyait personne, nul ne s'avisa de le tutoyer ou même de trouver mauvais qu'il ne se livrât pas à la familiarité ordinaire dans les chantiers. Un trait de courage, accompli on présence de tous ses camarades, acheva de lui gagner la considération de ceux qui, d'abord, l'avaient traité de «demoiselle.»

Certaine après-midi, qu'Alphonse était occupé à radouber un brick à la
Pointe Lévi, une tempête effroyable éclata tout à coup.

Le Saint-Laurent grossit avec une rapidité prodigieuse, ses grandes lames se déferlèrent sur la plage en mugissant; et les nombreux navires mouillés dans la baie dérapant sur leurs ancres, s'entre-choquèrent tumultueusement les uns contre les autres. Au fort de l'ouragan, une barque, partie de Québec, luttait contre la violence des flots pour atteindre le rivage; mais, quoique montée par trois hommes robustes, elle ne pouvait aborder et menaçait à chaque instant de chavirer. Les charpentiers, répandus sur la grève, cherchaient par leurs clameurs à encourager les malheureux bateliers: ces clameurs s'égaraient au milieu des éléments en furie! Soudain une vague énorme, bondissante, arrive. Ne la voyant pas venir, l'homme assis à la barre tourne le cap vers elle, et la montagne liquide s'abat comme une avalanche sur la frêle embarcation.

Un cri déchirant retentit! et pendant une minute, l'on n'entend plus que les mugissements de l'onde courroucée, le sifflement de la bise qui se lamente dans les agrès des paquebots.

—Une corde! attachez-moi une corde autour des reins! dit Alphonse.

On lui obéit.

Le jeune homme est dans le fleuve. Tantôt il nage, tantôt il plonge, et toujours il avance vers le lieu où les trois naufragés ont enfoncé.

Après dix minutes d'efforts inouïs; et après être resté longtemps sous les eaux, il reparaît tout à coup, tenant un homme par le bras.

Au moyen de sa corde, on l'aide à regagner la rive. Il dépose son fardeau, et, sans vouloir écouter les conseils des assistants, qui l'engagent à se reposa, il se jette dans le fleuve et en ramène bientôt une seconde victime. Mais alors ses facultés physiques épuisées ne lui permirent pas une troisième tentative, et le Saint-Laurent conserva sa dernière proie.

Je l'ai dit, cet acte d'intrépidité et de vigueur lui concilia, à jamais, les égards de quelques ouvriers qui, par jalousie, étaient disposés à le dénigrer.

VIII

Devenu promptement un habile charpentier et un mécanicien distingué, Alphonse Maigret gagna assez d'argent pour procurer une honnête aisance à sa famille. Il aurait pu vivre heureux et même monter les degrés de la fortune, en sacrifiant ses opinions politiques à ses intérêts personnels. Mais il était doué d'une âme trop noble, trop enthousiaste pour ne pas viser à la réalisation de pareilles doctrines. Non content de faire une propagande virulente contre le gouvernement anglais, il se mêlait à toutes les agitations, soulevées à cette époque, dans la population franco-canadienne, par des vexations que des agents de la Grande-Bretagne prodiguaient à ses compatriotes. Ayant appris qu'un mouvement populaire se préparait à Montréal, il y courut aussitôt. Mais l'insurrection fut étouffée à son éclosion, et notre démocrate, saisi avec plusieurs des conjurés, fut plongé dans un cachot.

Dans ce cachot, il rencontra un Irlandais du nom de Michael,—plus généralement connu sous celui de Mike, détenu pour délit criminel.

Mike était un homme résolu et entreprenant, Alphonse ne l'était pas moins. Les deux prisonniers conçurent un projet d'évasion. On sait comment ils l'exécutèrent: l'un fut repris, l'autre s'échappa, vint tomber chez mademoiselle Angèle, qui le fit transporter à la maison de Pierre Morlaix, où nous allons le retrouver en tête-à-tête avec la gracieuse enfant.

IX

Il était minuit.

Dans une petite chambre, coquette, riante, sur un lit tendu de rideaux blancs, bien propres, un jeune homme dormait.

Assise à son chevet, dans un antique fauteuil en joncs, une jeune fille reposait aussi.

Le sommeil l'avait gagnée, tandis qu'elle veillait son compagnon; sa tête alanguie s'était peu à peu affaissée sur son épaule, puis doucement, très-doucement, était allée se creuser un nid sur l'oreiller voisin. Dans ce combat entre sa volonté et la nature qui réclamait ses droits, les cheveux de la jeune fille avaient, peu à peu, rompu leur digue d'écaille, et maintenant ils inondaient le lit de leurs ondes parfumées.

A la lueur d'une veilleuse, on distinguait une scène charmante, scène comme les aime un poëte.

Placée sur une petite table, en arrière des deux personnages, la veilleuse, de sa clarté limpide, en lutte avec l'ombre, les enveloppait comme sous une gaze diaphane, à travers laquelle, les formes, les angles, se noyaient harmonieusement.

Il eût fallu le pinceau de Paul Véronèse pour peindre la mélodie de ces deux têtes, se détachant sur la blancheur immaculée du lit, au milieu d'un crépuscule, vaporeux.

Rien de heurté dans les contours, rien de brusque dans les teintes—c'était cette dégradation, ce fondu de toutes les couleurs, ce moelleux de linéaments qui font l'honneur et le désespoir des artistes.

Les deux jeunes gens, nous n'avons pas besoin de le dire au lecteur, avaient nom Angèle et Alphonse.

X

Seul le bourdonnement de quelques moustiques et le frémissement d'une phalène, voltigeant autour de la lampe, troublaient le calme de la nuit.

A ces sons imperceptibles se mêlait le murmure de la respiration régulière des deux dormeurs.

Bruits argentins comme une symphonie lointaine.

Tout à coup, le jeune homme fit un mouvement.—La jeune fille ne bougea point. Son haleine continua de moduler ses aspirations et expirations alternatives.

Le premier mouvement d'Alphonse fut suivi d'un deuxième. Ensuite, il ouvrit les yeux. Mais il les ferma presque aussitôt, ne pouvant supporter le faible éclat de la lumière.

Plusieurs minutes s'écoulèrent sans qu'il songeât à dessiller les paupières. Il rappelait ses souvenirs, les coordonnait dans son cerveau. Après avoir ainsi revisité Québec, sa ville natale;—sa pauvre vieille mère, ses frères et soeurs, ses compagnons d'atelier que la nouvelle de son arrestation avait navrés de douleur; après avoir repassé les diverses péripéties de la conspiration dont il était victime; après avoir aperçu sa prison, assisté à sa propre évasion; après être entré dans la chambre d'Angèle l'ange qui l'avait sauvé; après avoir senti son coeur battre d'une douce émotion, à la réminiscence de ce que sa protectrice avait fait pour lui, Alphonse voulut revoir le tableau dont il pressentait plutôt qu'il n'avait vu les charmes.

Le délicieux visage d'Angèle, soutenu dans sa main gauche, était tourné vers le sien, si près que celui du malade se baignait dans les effluves d'un souffle embaumé, si près que les boucles soyeuses de la belle jeune fille se mariaient à la brune chevelure du jeune homme.

Longtemps, longtemps, Alphonse la regarda, dans une muette extase, oubliant les âpres élancements de la blessure qu'il avait à l'épaule oubliant sa situation, comprimant les pulsations de son sein, retenant son haleine, de peur de l'éveiller.

Par hasard, le bras du jeune homme étendu sous le cou de la jeune fille, lui tenait lieu de coussin.

Qui pourrait dire ce qu'éprouva alors le charpentier encore sous le coup des violentes commotions cérébrales qu'il avait éprouvées?

Angèle rêvait, car un chaste sourire voguait sur ses lèvres vermeilles comme le bouton de la rose de mai.

Lui aussi, il crut qu'il rêvait, ou que son âme avait quitté son enveloppe d'argile pour s'élever dans des sphères inconnues.

Son esprit vierge, enclin à la contemplation, n'avait jamais imaginé que la vie pût présenter des sensations tellement enivrantes, qu'on désirât la mort pour les emporter avec soi dans la tombe.

Et, cependant, toutes les pensées d'Alphonse étaient pures et saintes.

Il était heureux d'un bonheur étrange, dont l'affaiblissement de son cerveau, par une fièvre violente, exaltait les jouissances jusqu'à l'infini.

XI

Soudain la sonnerie d'une vieille horloge, appendue à la muraille, fit entendre ce ron-ron enrhumé qui précède le choc du marteau sur le timbre, et Angèle s'éveilla en sursaut.

Mu d'un sentiment exquis, dont les femmes sauront apprécier toute la délicatesse, Alphonse feignit aussitôt de dormir.

Trompée par ce subterfuge, la jeune fille sourit, en remarquant le désordre de sa toilette, se dégagea du collier que le bras du malade formait autour de son cou, et ayant jeté sur le pâle visage de notre héros un coup d'oeil plein de sollicitude, courut à un petit miroir, devant lequel elle renoua ses cheveux et rajusta son corsage.

Le charpentier l'épiait entre les cils de ses yeux entr'ouverts.

Quand elle eut fini, Angèle revint, d'un pas léger, près de la couchette, borda les couvertures qui s'étaient dérangées, renouvela la veilleuse de sa lampe et prit une broderie qu'elle avait quittée pour savourer les pavots de Morphée. Dieu qu'elle était ravissante ainsi, notre Angèle!

Comme la robe de barége noir qu'elle portait, sur une jupe de piqué blanc, faisait bien valoir les admirables proportions de sa taille, si mignonne à sa naissance, qu'on l'aurait emprisonnée entre deux empans, si développée à la hauteur des épaules, qu'on craignait de la voir fléchir, sur sa cambrure, comme un roseau sur sa tige!

Comme cette même robe tranchait vivement avec la carnation veloutée de la jeune fille, carnation qui avait emprunté ses nuances à la pulpe d'une pêche?

Comme, enfin, on aurait aimé à baiser ses petits doigts blancs, effilés, aux ongles transparents et rosés comme l'opale, qui s'échappaient des manches longues, agrafées au poignet de cette robe de barége noir!

Les phalanges de ces doigts, ornées de fossettes, nuancées de filets d'azur, eussent défié le ciseau de Pradier, comme le visage d'Angèle eût fait pâlir la madone de Sanzio.

Ce visage, oserons-nous bien essayer de le reproduire avec une plume incolore, des mots inanimés!

Si Pygmalion voulait le feu sacré de la vie pour Galatée, si son chef-d'oeuvre lui semblait frappé de mort, que dirons-nous, nous qui ne possédons pour mouler la beauté d'Angèle, pour vivifier ses grâces inimitables, qu'un peu d'encre boueuse et une feuille de papier jauni!

Quoi donc, la langue française offrirait des expressions correspondantes à ce modèle de perfection, dont chaque trait, chaque teinte était un cartel lancé à l'art!

Quoi donc, nous pourrions vous faire toucher, palper les touffes de cette chevelure blonde, aux reflets dorés, qui, se partageant au-dessus du front en deux bandeaux mouvants, venaient se rouler par une opulente torsade derrière une tête, dont le galbe surpassait celui de la Vénus de Milo!

Quoi donc, nous pourrions ciseler ce front d'une pureté angélique! indiquer l'arc de ces sourcils, mollement courbés en demi-cercle! éclairer ce grand oeil brillant où roulait une prunelle noire, comme le jais, dans un médaillon d'émail, frangé d'une fibrille rose tendre!

Et, suivant la progression, nous sculpterions ce nez grec, taillé sur des méplats arrondis, et précédant une bouche plus fraîche que le calice d'une fleur, et dans laquelle étincelaient les trente-deux perles classiques, chantées par tous les poètes du XVIIIe siècle!

Quoi donc, notre main inhabile pourrait dévoiler ces trésors enchanteurs, ces charmes divins, qui avaient fait surnommer mademoiselle Angèle la jolie fille du faubourg Québec.

Avouons-le, en toute humilité, nous ne la croyons pas!

Aussi, pour ne point tenter une tâche impossible, nous vous dirons, lecteurs: ayez foi dans le bon sens populaire, et figurez-vous ce que pouvait être celle que la foule envieuse et toujours plus prête à médire qu'à louanger, avait unanimement baptisée la jolie fille, du faubourg Québec.

XII

Le silence se prolongeait dans la petite chambre. L'on n'entendait que le frôlement de l'aiguille dans le tulle, le bourdonnement des moustiques et le frémissement de la phalène qui achevait de brûler ses ailes à la flamme de la lampe.

Alphonse n'avait pas changé de position: ébloui par le soleil même de son admiration, il rêvait dans la réalité qu'il avait sous les sens.

Probablement, cet état aurait duré plusieurs heures encore, sans qu'il lui vînt à l'idée d'en sortir. Mais sa poitrine oppressée, livra cours à une petite toux sèche qui, tout de suite, éveilla l'attention de son infirmière.

Elle s'approcha du lit, en glissant sur le plancher comme une sylphide.

A l'aspect du jeune homme, qui l'examinait avec un radieux sourire de reconnaissance, Angèle poussa un cri de joie.

Alphonse prit sa main, qu'elle lui abandonna sans résistance.

—J'ai été bien malade, n'est-ce pas? murmura-t-il, d'une voix plaintive.

—Oh!

Puis ce fut tout… ces deux enfants, si beaux de leurs vertus, de leur innocence, confondirent leurs âmes dans un regard passionné.

La main d'Angèle tremblait dans celle d'Alphonse, celle d'Alphonse frémissait dans celle d'Angèle.

Ils s'aimaient: avaient-ils besoin de se le dire?

XIII

La première, Angèle s'arracha aux fascinations de ce magnétisme dominateur.

—Avez-vous soif? demanda-t-elle d'un ton troublé. Le charpentier ne répondit pas. Il errait toujours dans les plaines d'un monde éthéré. La jeune fille réitéra sa question en lui préparant une potion.

—J'étais si bien! balbutia Alphonse; pourquoi m'avez-vous quitté, ma soeur?

—Tenez, buvez; ce breuvage vous donnera des forces, dit Angèle, revenant vers lui, les yeux baissés.

Il prit la tasse, la porta à ses lèvres, et puis l'en détourna.

—Vous ne voulez pas boire?

—Je n'ai pas soif.

—N'importe, monsieur Alphonse, il faut boire.

—Mon Dieu! vous savez mon nom! qui vous l'a appris? comment se peut-il?

—Eh! eh! pensez-vous qu'il ne soit pas connu de toute la ville? répliqua-t-elle en souriant. Voilà huit jours passés depuis votre évasion monsieur!

—Huit jours!

—Oui, huit; nous entrons dans le neuvième.

—Mais…

—Buvez d'abord; après je vous expliquerai cela. Ne craignez rien; vous êtes en sûreté, chez de braves gens, qui se feraient plutôt hacher que de vous livrer à vos bourreaux.

—Oh! commença le charpentier.

—Buvez… je vous en prie… pour l'amour de…

—Pour l'amour de vous! s'écria Alphonse, en avalant d'un trait le contenu de la tasse.

—Merci, dit-elle en rougissant.

—Merci! dit Alphonse surpris; n'est-ce pas moi?…

—Vous, monsieur, je vous ordonne de ne pas parler. Le médecin l'a défendu. Pour vous tranquilliser je vous apprendrai que vous êtes chez un ami, qui partage toutes vos idées politiques. Je vous y ai fait transporter le jour… vous vous souvenez?

Le jeune homme hocha affirmativement la tête et la jolie fille continua:

—Par malheur, votre blessure s'était envenimée, pendant la nuit. Le délire vous possédait quand je vins vous chercher, et en arrivant ici, vous aviez, pour la seconde fois, perdu connaissance. Les symptômes d'une fièvre violente se déclaraient… Nous n'avions pas prévu ce cas.

—J'ai dû vous causer bien du tourment!

—Entêté, dit presque gaiement Angèle, ne vous ai-je pas interdit la parole? Si vous desserrez encore les dents, je m'en vais, monsieur!

Sa voix avait adopté cette inflexion enfantine et impérative dont les femmes usent assez volontiers avec ceux qu'elles affectionnent.

—Je vous jure, commença Alphonse…

—Bon! dit-elle, en lui fermant la bouche de sa petite main, menue, effilée comme celle d'une duchesse; est-ce ainsi que vous tenez compte de mes ordres? Méchant, va! il ne veut pas guérir! Voyons, buvez maintenant une autre tasse, monsieur. Vous avez encore trois doses à prendre.

Lorsqu'il eut bu, sa gentille compagne reprit:

—Je disais donc que vous étiez bien malade et que nous… Enfin Pierre songea au docteur Dubois, un honnête médecin, un digne Canadien. Il lui confia notre secret, et c'est lui qui vous a soigné.

XIV

La porte de la chambre venait de s'ouvrir, et la mère Morlaix s'avançait à pas de loups.

—Quiens! quiens! vous jasez, enfants, marmotta-t-elle en approchant du lit; eh ben! comment qu'y va c'te cher amour du bon Dieu?

D'un regard, Alphonse avait interrogé sa bienfaitrice.

—Soyez tranquille, lui dit-elle; c'est ma mère.

—Oui, sa mère… sa mère d'adoption, dit la bonne vieille avec un mélange d'orgueil et de plaisir, car c'est moi qui l'a nourrie, élevée, induquée not'e Angèle. Mais v'là que je bavasse comme une pie…..

—Permettez-moi de vous baiser la main, dit Alphonse.

—Quoè, quoè! me baiser la main, seigneur, Jésus! y pensez-vous, mon fils? est-ce qu'on est une jeunesse, nous aut'es? embrassez-moi, ça vaudra mieux! là, sur les deux joues, Pardi! j'savons qui vous êtes: un brave et digne garçon, fièrement savant, mais pas vaniteux en toute! Ah! vot'mère doit êt'joliment contente d'avoir un enfant comme ç'tui-là! Dame! vous êtes ahuri! c'est qu'j'avons été aux informations sur vot'compte, et qu'on nous a conté tous les beaux sacrifices que vous avez faits pour vot'chère famille! C'est ben, ça, mon gars! l'bon Dieu, qu'est là-haut, vous bénira! Mais faut pas vous impatienter. Y sont ben, cheux vous! j'avons reçu d'leux nouvelles, pas plus tard qu'hier et y savons itou ous qu'vous êtes! Mais, motus! V'là c'te pauvre Angèle qu'est fatiguée, j'viens la r'lever! Allons p'tite, il est temps d'aller t'coucher.

A ce moment, un cri perçant retentit dans la rue des Voltigeurs.

—Qu'est-ce que cela? fit la jeune fille en se précipitant vers la fenêtre.