QUATRIÈME PARTIE
LA SORCIÈRE
I
Le lecteur n'a point oublié l'espionnage auquel s'était consciencieusement livré Jacques Bourgeot, ni les paroles menaçantes qu'il avait prononcées, en remarquant que les inquiétudes de sa jalousie prenaient de la consistance.
Un instant, il se demanda s'il ne rentrerait point chez Pierre Morlaix, afin de tâcher d'y saisir le fil de l'intrigue qu'il pressentait; mais, réflexion faite, il se résolut à user de ruse; et, après avoir attendu près d'une heure pour voir si Angèle et le charretier ressortiraient, il se dirigea vers la rue Notre-Dame.
Comme il arrivait sur la place Jacques Cartier, un jeune homme, à la mine astucieuse et repoussante, l'aborda.
—Bonjour, Jacques.
—Bonjour.
—Comment ça va-t-il, aujourd'hui?
—Bien, répondit, d'un ton bourru, le fils du commerçant retiré.
—Tu parais diantrement maussade. Est-ce qu'on t'aurait marche sur le pied?
—Marché sur le…! qu'est-ce que tu veux dire?
—Pardi! je te demande si, par hasard, tu aurais eu dispute avec quelqu'un… tu as la figure aussi nébuleuse qu'une soirée de novembre. Mais viens-tu prendre une gobe? ça chassera les brumes du matin.
—Je refuse pas, quoique tu parles toujours en tarmes, toi!
—Sapristi! c'est mon devoir, mon coq[5]; on n'est pas journaliste pour rien. Où entrons-nous?
[Note 5: Locution canadienne, comme gobe, etc.]
—Crédié, il y a de fameux brandy chez la mère Halley, si on y allait?
II
La mère Halley demeurait au commencement de la grande rue Saint-Jacques.
Les deux jeunes gens furent bientôt rendus.
—Eh bien, quoi de neuf? fit le journaliste à son compagnon, tout en dégustant un verre d'eau-de-vie.
—Quatre et cinq font neuf, répliqua Jacques avec le rire de la niaiserie satisfaite.
—Pas fort, mon coq, pas fort, ajouta aussitôt l'autre. Avec des jeux de mots de ce calibre-là, tu ne feras pas fortune.
—On ne fait pas ce qui est fait, riposta Jacques d'un air suffisant.
—Peste!
—Je n'ai pas besoin de travailler pour vivre, moi!
—Heureusement que monsieur ton beau-père s'est amusé à te précéder en ce bas monde! tu dois une fière chandelle à la Providence, mon gros.
—Dame! ça se peut bien! répondit Bourgeot, ne comprenant pas l'allusion cachée sous cette phrase banale. Mais quelles nouvelles? tu en sais des nouvelles, toi qui écris dans la gazette?
—On dit que madame B*** est accouchée d'un enfant à deux têtes.
—Un enfant à deux têtes!
—Oui, un monstre.
—Et il est vivant?
—Non; mort-né.
—On ne l'enterrera pas au cimetière, je pense.
—Pourquoi non?
—Un enfant à deux têtes! seigneur! mais c'est une conception du diable!
L'as-tu vu?
—Comme je te vois.
Jacques recula épouvanté, en faisant un signe de croix.
—Tu ne l'as pas touché, au moins? balbutia-t-il.
—Au contraire; je l'ai palpé et puis t'assurer qu'il était parfaitement conformé; tu n'aurais donc pas osé…
—Moi! s'écria Bourgeot, essayant de vaincre la peur que lui causait cette révélation, moi! Ah! j'aurais fait comme les autres… Un enfant à deux têtes!
—On dit que des voleurs se sont introduits dans un magasin de joaillerie et ont enlevé des bijoux pour une somme considérable, reprit le journaliste, en riant sous cape de la pusillanimité de son crédule auditeur. On dit que monsieur G*** se sépare d'avec sa femme qu'il aurait surprise en tête-à-tête avec un trop aimable cousin; mais la grandissime nouvelle…
—Cette nouvelle?
—La nouvelle par excellence…
—C'est?
—La nouvelle qui a mis toute la ville en émoi…..
—Débonderas-tu?
—C'est la nouvelle de l'évasion d'Alphonse Maigret.
—Alphonse Maigret! qu'est-ce que c'est que ça? je ne connais pas ce nom-là.
—Tu m'étonnes.
—Ah ben, crois-tu que j'aie des relations avec les escrocs, moi, Jacques Bourgeot, qui aura, un jour, plus d'un millier de louis de revenus.
—Alphonse Maigret est pire qu'un voleur, c'est un brigand de rebelle. Il était le chef de l'insurrection qui faillit éclater à Montréal, lors des dernières élections, tu te rappelles?
—Ah! c'est un annexionniste.
—Oui, un américanisateur. Il avait été arrêté et jeté en prison, grâce à la bravoure de notre police anglaise…
—Et il s'est échappé, le gredin?
—Il s'est échappé la nuit dernière. On lui avait donné pour camarade de chambre un vaurien, accusé, il me semble, d'avoir forgé un bill. Ils ont limé les barreaux de leur cachot…
—Et se sont sauvés?
—Pas tous deux; car le coquin à été, dit-on, repincé immédiatement et le scélérat…
—Le Maigret?
—Lui-même. Il a déjoué les recherches de la police.
—On ne l'a donc pas aperçu….
—Que si. Les soldats lancés à sa piste l'ont suivi pas à pas jusque dans Wolfe street, et là ils ont perdu sa trace.
—Ils auraient dû tirer dessus, comme sur un chien enragé.
—Impossible, il pleuvait à verse, et c'est à peine si les fantassins pouvaient entrevoir son ombre à travers les ténèbres.
—Les damnés Bostonnais[6] vont être joliment contents.
[Note 6: Au Canada, les gens qui cherchent à annexer la colonie aux
États-Unis sont ainsi nommés.]
—Oh! qu'ils ne se réjouissent pas à l'avance! Alphonse n'est pas loin, c'est sûr, il a reçu une blessure; on a distingué des taches de sang au bas du mur de la prison. Évidemment, il est caché en quelque place du faubourg Québec. Nos policemen ont le nez fin, je parierais bien que la journée ne s'écoulera pas sans qu'ils aient flairé leur homme.
—Ne disais-tu pas que c'est dans la rue du Loup qu'il a disparu?
—Oui, mon gros, dans Wolfe street. Buvons-nous un autre coup?
—Comme tu voudras.
—Bon! voilà que tu rajustes ta physionomie d'âme en peine.
—C'est bien dans la rue du Loup? reprit Jacques, en fourrant le pouce dans son nez, geste qui annonçait chez lui une vive contention d'esprit.
—Es-tu sourd? je te l'ai déjà répété deux fois.
—Ah! c'est dans la rue du Loup!
—Encore! Faudra-t-il te le rabâcher jusqu'à demain! c'est dans Wolfe street, autrement la rue du Loup, ou du général Wolfe! Est-ce que cela ne te suffit pas? Mais j'y songe, elle doit t'être familière cette rue-là. L'idole de tes amours, la jolie fille du faubourg Québec, ne niche-t-elle pas dans ces parages?
—Que t'importe! répondit Jacques d'une voix brève.
—Oh! oh! mon coq, est-ce que nous nous fâcherions? Sois sans crainte, je ne m'aviserai pas de courir sur tes brisées, bien que la divine Angèle…
—Assez!
—M'empêcheras-tu de faire l'éloge de ta maîtresse?
—Elle se passera bien de tes sots compliments.
—Merci, monsieur Jacques; votre incomparable franchise séduit mon coeur à un point indicible. Trinquons ensemble, morbleu! Deux sots de notre espèce auraient tort de se quitter sans fraterniser.
—Je suis une bête, dit Bourgeot, qui voulait obtenir par une maladroite concession quelques renseignements plus précis.
—Tu ne me l'apprends pas.
—Méchant critique.
—Chacun son métier.
—Tu ne sais plus rien sur le compte de l'évadé?
—Non, ma foi.
—On l'a sans doute interrogé?
—Ça me paraît friser toutes les facettes de la probabilité, repartit l'autre d'un accent superbe.
—Et le nom du rebelle…. je ne m'en souviens plus?
—Alphonse Maigret. Un charpentier de Québec; un tribun de carrefour; un pilier de taverne; un ivrogne; la lie du peuple!
—Il est blessé?
—A preuve que, sans la pluie, il aurait laissé derrière lui un ruisseau de sang.
—Vraiment!
—Mais quel intérêt!…
—De l'intérêt à un pareil misérable, moi! tu badines, interrompit Jacques avec une brusquerie qui aurait éveillé l'attention d'un observateur plus clairvoyant que le jeune diplomate à qui il s'adressait.
—Huit heures! dit celui-ci, en tirant sa montre; diable! c'est demain jour de publication; faut que j'aille à mon bureau, tu paies la consommation! je n'ai pas de change[7].
[Note 7: Monnaie.]
—Pas de change, ça lui arrive plus souvent qu'à son tour, marronna Bourgeot, en soldant l'écot, tandis que le journaliste s'éclipsait sournoisement.
III
Jacques se promena pendant près d'une heure, après être sorti de la bar[8] de la mère Halley.
[Note 8: Buvette.]
Mille pensées se heurtaient dans son cerveau. Malgré son peu de perspicacité, il faisait entre l'évasion d'Alphonse et la scène dont il avait été témoin, dans la matinée, des rapprochements qui pouvaient être fatals à l'évadé, aussi bien qu'à ceux qui lui prêtaient si charitablement aide et asile. Mais Pierre Morlaix était un citoyen estimé de tout le monde; pour l'accuser, il fallait des preuves. Bourgeot n'en avait aucune. D'ailleurs, son amour-propre, sa vanité acceptaient avec répugnance la vraisemblance de la trahison d'Angèle. Car nous sommes ainsi faits: quand nous désirons fortement qu'une chose tourne à notre avantage, il nous en coûte tant de la voir se déclarer notre ennemie, que nous combattons même l'évidence. Cet axiome est surtout vrai en amour. Il n'est point d'amant, qui, sûr d'être trompé, et ayant formé un plan de vengeance, ne sera heureux si sa maîtresse parvient à se disculper. La recherche du bonheur nous préoccupe à ce point, que nous préférons le bonheur imaginaire au malheur en perspective. En somme, les apparences nous plaisent plus que la réalité, surtout quand elles sont favorables à la satisfaction de notre moi.
IV
Jacques donc se détermina à garder, durant quelque temps, le silence, et à épier ce qui se passerait dans la maison du charretier.
Il reprit incontinent le chemin de la rue des Voltigeurs; mais, comme il approchait, il rencontra Pierre Morlaix qui se rendait, avec sa voiture, à sa station habituelle.
—Ah! ah! vous v'là, m'sieur Jacquet, dit gaiement le brave cocher, vous ne faites pas un tour?
—On m'avait dit que tu étais engagé?
—Moi! ah! oui, mais j'ai laissé mon bourgeois en haut du faubourg, et maintenant je suis libre… à votre service, m'sieur Jacques.
—Est-ce que tu pourrais me conduire à la Pointe-aux-Trembles.
—Si ça vous convient; pas de soins, m'sieur Jacques. Dans une petite heure nous serons arrivés.
—Allons, dit Bourgeot, en montant dans la calèche.
Puis, se ravisant:
—A propos, quelle heure est-il?
Pierre Morlaix tira de son gousset une de ces grosses montres en argent, communément désignées sous le nom de bassinoires.
—Neuf heures moins vingt-cinq, répondit-il, après avoir consulté le cadran.
—Neuf heures moins vingt-cinq? Alors je change d'avis, tu vas me conduire à Lachine.
V
Le temps était superbe. Jamais soleil plus radieux n'avait doré de ses rayons les riches campagnes du Canada; jamais plus diaphane azur n'avait réjoui les plaines célestes!
Jacques Bourgeot n'était pas homme à se laisser impressionner par les charmes de la nature, en ce moment surtout. Aussi, dès que la calèche eut dépassé le village des Tanneries, commença-t-il, avec son conducteur, la conversation suivante:
—Eh ben, Pierre, y en a-t-il du nouveau, ce matin, en ville?
—Du nouveau! ah ben! quoi donc, m'sieur Jacques, moi qui n'sais rien encore.
—Tu n'as rien appris?
—Rien en toute. L'particulier que j'ai charrié, ce matin, était muet comme le travail de ma calèche.
—Tu ne le connais pas?
—Pas un brin, répondit Pierre, en excitant ses chevaux.
—Cependant, reprit Bourgeot, il court un bruit…
—Vous dites, m'sieur Jacques?
—Il court un bruit, hum! Le chef de la rébellion s'est évadé.
—Qui ça? demanda Morlaix, en toussant pour voiler le trouble de sa voix.
—Alphonse Maigret, tu sais; un ruffien, un gueusard.
—Et il a déserté la prison?
—Pendant la nuit dernière.
—C'est y ben possible, m'sieur Jacques!
—Comment, tu ignorais cela, toi?
—Ma foi, m'sieur Jacques, c'est la première nouvelle. Mais ousqu'y s'est réfugié?
—Tu le sais peut-être mieux que moi? dit l'amant d'Angèle en se penchant pour voir quel effet ces paroles produiraient sur Pierre Morlaix.
—Moi! répliqua celui-ci, avec le plus grand sang-froid. Ah ben! vous voulez rire m'sieur Jacques.
—Tiens, ajouta Bourgeot, d'un ton assez badin pour dissiper les soupçons que sa question avait fait naître dans l'esprit du charretier, si c'était, par hasard, ton voyageur de ce matin?
—Hé? hé! hé! farceur de m'sieur Jacques, va! mon voyageur de ce matin! hé! ho! hé!
—Qu'y aurait-il d'impossible?
—Ah! nous arrivons, dit Pierre, en montrant les blanches maisons de Lachine, éparpillées au milieu d'une verdoyante prairie qu'ombrageaient dus bouquets d'arbres touffus. Où débarquez-vous?
—Près de la Traverse, repartit Bourgeot. Je vais à Caughnawaga. Tu attendras mon retour.
Bientôt il sauta à terre, en murmurant:
—Puissé-je trouver cette vieille sorcière d'Iroquoise!
VI
A l'extrémité septentrionale du village iroquois de Caughnawaga, on voyait alors une hutte, longue de vingt pieds sur une profondeur de quinze. Elle était formée de pieux fichés en terre, revêtus d'un bousillage de glaise, et surmontés d'une toiture d'écorce. De chaque côté une porte, faite d'écorces suspendues, donnait accès dans cette hutte, dont l'intérieur, éclairé par des trous pratiqués dans le mur, était aussi misérable que l'extérieur. Au centre était le foyer, près duquel une demi douzaine de chiens décharnés, le museau entre les pattes, reposaient ordinairement leurs membres étiques. A des poutrelles transversales, étaient accrochés des quartiers de venaison, des bottes d'herbages de toutes grandeurs, et des chapelets de poissons. Des planches de bois blanc, disposées en rayon, à une verge du sol, s'étendaient autour de la cabane. Sur ces rayons, on apercevait divers ustensiles de ménage, comme poterie en terre cuite, écuelles et marmites de bois, et un tas de ces gros cailloux, que les sauvages, avant qu'ils connussent la vaisselle de terre et de métal, faisaient rougir au feu, puis qu'ils jetaient dans des vases pour chauffer l'eau ou cuire les aliments nécessaires à leurs besoins. Dans un coin, il y avait un lit de sapinette recouvert d'une peau d'original, et, vis-à-vis, une sorte de grande châsse, dans laquelle on apercevait des figures de bois, aux formes bizarres et monstrueuses. Ces figures représentaient les idoles autrefois adorées par la nation iroquoise, lorsque les fils des Sagamos étaient «tout-puissants et fiers»:
C'était, d'abord, Agreskoue, le Souverain Être, et Dieu de la guerre; Atahensic, qui commandait la foule des mauvais Génies; Touskeka, chef des bons Esprits, Malcomek, etc. Chacune de ces divinités, peinte avec des couleurs tranchantes, portait le signe de ses attributs. Enfin, au pied de la châsse, immédiatement sous une des ouvertures par lesquelles le jour pénétrait dans la hutte, scintillait une couche de poussière, dont les nuances vives, variées et chatoyantes éblouissaient l'oeil. Cette poussière était le produit de petits coquillages, soigneusement pilés et renfermés dans un cercle de frêne, ayant environ deux pouces de hauteur. Du milieu, s'élançait une baguette garnie de peaux de serpents enroulés et qui hérissaient de leurs têtes hideuses la tige et le bout de ce nouveau caducée.
Accroupie devant le cercle, une femme étudiait avec attention les traces que deux lézards laissaient sur la poussière, en tournant autour de la baguette, à laquelle ils étaient attachés par des fils venant rayonner à la circonférence.
Cette femme était riche de vieillesse et de laideur.
Elle avait le costume des Iroquoises: Une couverture de laine brune, un brayet, des mitas et des mocassins ornés de verroteries et de broderies bariolées.
Son visage était tatoué, sillonné de rides profondes. A son nez et à ses oreilles pendaient des anneaux d'argent, et un collier de graines rouges, avec une tête de vipère, en guise de médaillon, descendait sur sa poitrine sèche et terreuse.
Cette femme était la Vipère-grise, la sorcière iroquoise.
Elle se disait issue de la Chaudière-noire, ce fameux Sagamos qui, en 1691, causa de si terribles ravages dans les colonies du Canada[9], et elle jouissait d'une haute considération parmi ses compatriotes.
[Note 9: Voir les Sagamos Illustres, par M. Maximilien Bibaud, chapitre XXVI.]
Quoique la plus grande partie de la tribu iroquoise encore cantonnée au Sault St-Louis, fût déjà convertie au catholicisme, la Vipère-grise exerçait une influence immédiate sur le conseil des chefs qui, en maintes occasions, se prévalaient de ses jongleries pour faire adopter des résolutions importantes.
VII
Après avoir traversé le Saint-Laurent en canot, et abordé à Caughnawaga,
Jacques Bourgeot s'achemina vers l'habitation de la Vipère-grise.
Le jeune homme était sombre et presque tremblant.
Il hésita durant plusieurs minutes, avant de s'introduire dans l'antre de la sibylle sauvagesse, puis, enfin, prenant son courage à deux mains, il entra.
La Vipère-grise, en entendant le bruit de ses pas, prit un tamtam, fait d'un tronc d'arbre creux recouvert d'une peau d'élan, et sans changer de position, sans tourner les yeux, frappa dessus en cadence avec un bâton court.
Jacques demeura debout contre la porte, n'osant ni parler ni avancer.
Les chiens s'étaient dressés sur leurs pattes et grondaient sourdement.
Tout à coup, la sorcière, s'animant au son de la musique, rejeta sa couverture en arrière, se leva vivement, et chanta d'une voix chevrotante, en s'accompagnant de son tambourin:
VIII
«Un jour, le Grand-Esprit s'ennuyait au-dessus des nuages, dans le monde des Esprits, parce que, depuis longtemps, il n'était venu sur la terre et qu'il ne savait pas ce qu'étaient devenues les créatures sorties de ses mains créatrices. Le Grand Manitou est bon et puissant, il avait fait la lune, le soleil, les étoiles, la terre, les plantes, les bêtes, pour qu'ils fussent heureux; mais il se défiait de l'Esprit noir qui n'aime que le mal.
»Pour s'assurer par ses yeux de la vérité, il descendit sur la terre, au bord d'un étang; il vit, dans les ondes transparentes, une carpe qui se promenait sur le sable doré. Aussitôt, il se change en carpe et se laisse glisser dans l'eau.
»—Eh bien, ma chère amie, dit-il à la carpe, tu dois être très-heureuse ici, car les eaux que tu habites sont limpides et tu trouves abondamment des vermisseaux pour vivre.
»—Moi heureuse! répondit la carpe; eh! comment pourrais-je l'être, quand je vois sans cesse à ma poursuite le brochet prêt à me dévorer?
»Manitou poussa un soupir et sortit de l'eau. Il aperçut un bison qui paissait dans une savane: il se changea en bison et l'aborda.
»—Mon ami, lui dit-il, tu dois être très-heureux, car tu habites une savane où l'herbe tendre te vient jusqu'au ventre, et tu es assez fort pour te défendre de tes ennemis.
»—Comment serais-je heureux, répondit-il, quand mes yeux sont constamment tournés vers la forêt pour en voir sortir, avec fracas, le mammouth géant, qui se précipite sur mes frères et les dévore?
»Manitou soupira et entra dans la forêt où il rencontra un écureuil: il se changea en écureuil et grimpa sur l'arbre où le petit animal avait établi son nid.
»—Tu dois être heureux ici, car tu trouves en abondance les fruits dont tu te nourris, et ton agilité te sauve des bêtes féroces.
»—Comment serais-je heureux, quand les arbres défeuillés sont couverts de frimas et que la volverenne[10] ou le lynx viennent dévorer ma famille jusque dans les arbres les plus élevés?
[Note 10: Volverenne, espèce de loup-cervier.]
»Manitou suivit le bord du fleuve. Il vit une vache marine paissant l'herbe du rivage, en portant son petit dans ses bras.
»—Tu dois être heureuse, car tu aimes ton enfant et tu en es aimée.
»—Je serais moins malheureuse, répondit la vache marine, si les lynx, les volverennes, les loups et cent autres animaux carnassiers n'étaient sans cesse cachés dans les joncs pour surprendre mes enfants. L'hiver, quand les glaces renferment le fleuve, puis-je prendre mon malheur en patience?
»Manitou devint triste. Il se disposait à remonter vers le ciel, lorsqu'il aperçut plusieurs animaux fort occupés dans la petite île d'un lac: c'étaient des castors. Il se changea en castor, s'approcha d'eux et leur dit:
»—Eh bien, vous êtes sans doute malheureux aussi, vous autres, car je vous vois obligés de travailler pour vous faire des cabanes qui vous abriteront contre l'intempérie des saisons.
»—Nous, malheureux! dit un de la troupe, pas du tout; car le
Grand-Esprit nous a doués de sagesse et de prudence.
»Manitou fut consolé et dit:
»—Puisque la sagesse et la prudence font le bonheur, je veux faire des créatures tout à fait heureuses.
»Alors il agrandit la cabane des castors, les changea en hommes, augmenta leur dose de sagesse et de prudence, leur apprit à chasser les ours et les élans, et leur dit:
»—Allez!
»Ensuite, Manitou remonta dans le monde des Esprits, et dit:
»—Je suis content, car j'ai bien fait ce que j'ai fait[11].»
[Note 11: Nous avons emprunté la traduction de ce chant à l'Encyclopédie canadienne, à laquelle il avait été adressé une lettre conçue en ces termes:
»M. BIBAUD.—La chanson suivante des Sauvages du Canada, si on s'en rapportait à elle, établirait le fait qu'autrefois Lamantin et Mammouth, existaient dans ce pays. Je vais rapporter quelques fragments, traduits du langage des Sauvages du Canada qui la chantent encore, comme une des plus importantes de leurs traditions. K.» Encyclopédie canadienne, rédigée par M. Bibaud père. Tome 1, pages 62-63.]
IX
A mesure qu'elle poursuivait son chant, l'Iroquoise se livrait à des danses fantastiques et à des contorsions si étranges, si furibondes, que Jacques, épouvanté, voulut s'enfuir. Mais, pendant ce temps, les chiens s'étaient rangés devant la porte et en gardaient la sortie en grinçant les dents d'une manière menaçante.
Force fut au jeune homme de rester.
Quand La Vipère-grise eut fini cette pantomime parlante, elle s'approcha de l'étranger, et dardant sur lui ses yeux fauves, mouchetés de taches sanguinolentes:
—Pourquoi, ô visage pâle, as-tu quitté la rive gauche de Ladauanna [12] pour venir à la fille du grand chef? Ignores-tu les maux que tes frères ont infligés à tous mes frères de la famille Moawake-Huronne? Le Matchi-Manitou[13] est irrité contre ta race; il m'avertit que bientôt elle sera dispersée, anéantie, par une troupe, plus nombreuse que les grains de sable du rivage, qui accourt pour venger les calamités dont toi et les tiens avez abreuvé les enfants de Tharonhiaouagon[14]! Oui, je la vois; elle avance, elle avance! Des guerriers braves grossissent ses rangs! Entends-tu le bruit de leurs pas, ébranlant la terre comme un troupeau de bisons? Écoute ce qu'ils disent: «Mort, mort aux visages pâles! ils ont porté la peste, le fer et le feu dans nos wigwams! Os de nos vaillants ancêtres, apprenez au guerrier à ouvrir les veines de son ennemi, et à boire, dans son crâne, le sang de la vengeance! Mort, mort aux visages pâles! qu'ils tombent sous nos tomahawks, comme le daim sous la flèche du chasseur! que leurs chevelures ornent nos cabanes! que leurs cadavres fumants engraissent la tombe de nos pères!»
[Note 12: Le Saint-Laurent.]
[Note 13: Esprit du mal.]
[Note 14: Père des humains, suivant les croyances religieuses des
Sauvages du Nord.]
Jacques fit peu attention à ces paroles; mais tirant de sa poche deux louis d'or, il les plaça dans la main de la magicienne.
X
—Ah! dit-elle, en considérant les deux pièces avec un air de cupidité, tu as vu un Oiarou[15] en songe, et tu veux consulter Ouahicha[16], par qui je connais les choses passées, présentes et futures.
[Note 15: Objet du culte chez les Iroquois. La première bagatelle qu'ils voyaient en songe.]
[Note 16: Dieu de la science divinatoire.]
—Je n'ai rien vu en songe, dit Bourgeot. Je veux savoir si ma maîtresse me trompe.
—Le coeur d'une femme est profond comme l'onde du lac Salé, répondit emphatiquement La Vipère-grise. Atahuata[17] a créé la femme avec un nuage de son ciel. Hougoaho[18] seul peut dire ce qu'était Atahensic [19]. Toi, mon frère, tu as un rival.
[Note 17: Le dieu de la cosmogonie.]
[Note 18: Pour savoir ce que c'est que Hougoaho, il faut interroger la tradition de la création comme elle s'est transmise chez les Sauvagea du Nord: «Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Il n'y avait pas alors de femmes et ils craignaient que leur race ne s'éteignît avec eux, lorsqu'ils apprirent qu'il y en avait une au ciel;—on tint conseil, il fut convenu que Hougoaho monterait: ce qui parut d'abord impossible. Mais les oiseaux lui prêtèrent le secours de leurs ailes et le portèrent dans les airs. Il apprit que la femme avait coutume de venir puiser de l'eau auprès d'un arbre, au pied duquel il attendit qu'elle vint. Et la voici venir en effet. Hougoaho cause avec elle et lui fait un présent de graisse d'ours. Une femme causeuse qui reçoit des présents n'est pas longtemps victorieuse. Celle-ci, fut faible dans le ciel même. Dieu s'en aperçut et dans sa colère la précipita en bas. Mais une tortue la reçut sur son dos, où la loutre et d'autres poissons apportèrent du limon du fond de la mer et formèrent une petite île qui s'étendit peu à peu et forma tout le globe. (Les Sagamos Illustres.—Introduction.)]
[Note 19: D'après Charlevoix, nom de la première femme et génie du mal.]
—Un rival! s'écria Jacques.
—Un rival puissant, par ses charmes et ses maléfices, répéta la magicienne avec exaltation. Viens!
Le saisissant par le bras, elle l'entraîna vers l'âtre, attisa le feu, et plaça au-dessus une chaudière en fer battu qu'elle remplit d'eau. Ensuite, elle jeta dans la chaudière une poignée d'abesoutchenza[20] (gin-seng), et d'autres plantes médicinales dont elle surveilla la cuisson, en observant les globules qui montaient à la surface de l'eau. La décoction lui ayant paru suffisante, elle plongea trois fois ses mains dans le vase, les éleva en l'air, les joignit, en trépignant comme un énergumène, et poussa des cris affreux.
[Note 20: Nom qui veut dire enfant et qui appartient à une plante, dont la racine ressemble à un embryon.—On attribue à cette plante des propriétés médicinales extraordinaires. Les botanistes l'appellent Aureliana canadensis.]
A ces cris, les chiens mêlèrent leurs rauques aboiements, et bientôt ce fut, dans la hutte, un charivari infernal.
Le tumulte apaisé, l'Iroquoise puisa dans la chaudière avec une écuelle en bois, et tendit le breuvage à Jacques.
—Bois, mon frère, bois, lui dit-elle. Par sa vertu magique, que m'a enseignée Malcomek, l'esprit des hivers, l'abesoutchenza purifiera ton corps de toutes ses souillures, et ton âme s'élancera, à travers l'espace infini, dans les prairies où habite Ouahiche.
—Boire ça! fit Jacques, sans déguiser sa répugnance.
—Bois, mon frère, bois! Le temps s'écoule, emportant, parcelle à parcelle, les lambeaux de l'existence, comme la bise emporte, une à une, les feuilles de l'érable.
—Mais à quoi bon!
—Bois, ou frémis, l'Esprit du mal est là qui te presse!
Moitié par frayeur, moitié pour complaire à la Vipère-grise, Jacques porta l'écuelle à ses lèvres; mais à peine eut-il goûté à la potion bouillante, qu'il laissa tomber à terre contenant et contenu, avec une exclamation de douleur.
—Maudite sorcière! s'écria-t-il, j'ai la langue brûlée.
L'Iroquoise ne l'écoutait pas; agenouillée devant le liquide répandu, elle suivait anxieusement les filets qu'il décrivait en serpentant sur le sol.
XI
—Michabou[21] est propice, dit subitement la Vipère-grise en bondissant; il m'inspire, il me pénètre, il me captive… Que désires-tu?
[Note 21: Nom du premier Esprit ou Grand Lièvre.]
—Je veux savoir si ma maîtresse me trompe, répéta machinalement
Bourgeot.
—Ta maîtresse, la fille aux pâles couleurs… je l'aperçois… elle est là… elle voltige comme le papillon!
—Elle en aime un autre!
—L'amour, la jalousie, l'intérêt, conduisent les fils d'Atahensic.
—C'est elle qui a donné asile au rebelle?
—Rien n'échappe aux serviteurs d'Ouahiche!
—Mais qu'y a-t-il? Angèle…
—La fille aux pâles couleurs est chérie de Jouskeka; il la protège; il lui tresse une couronne de fleurs… A son bien-aimé, il présente le calumet de la paix.
—Ton langage m'assomme; je n'y comprends rien.
—Avance, dit la Vipère-grise, nous allons préparer la sagamité.
Et elle versa, dans la marmite, un pot de farine de maïs, qu'elle remua pendant cinq minutes, à l'aide d'une spatule en bois.
Bourgeot la regardait toujours avec une curiosité mêlée d'effroi.
Quand la bouillie fut assez épaissie, l'Iroquoise enleva la chaudière de dessus le brasier.
—Mangeons!
Le jeune homme refusa de prendre part au festin.
—Prends garde, dit la vieille; Taouiskaron[22] se prononcera contre mon frère.
[Note 22: Esprit malfaisant. Il était fils d'Atahensic et tua son frère Sou-Keka. Cette tradition est identique à celle de Caïn et Abel, de même que la plupart des traditions cosmogoniques des sauvages ont une analogie frappante avec la tradition mosaïque.]
—Dis-moi si Angèle me trompe?
—La vierge aimée de mon frère est bien belle!
—Qu'est-ce que cela te fait?
—La vierge aimée de mon frère est plus parfumée que la blanche grappe du merisier.
—Cesseras-tu tes phrases sans pieds ni tête? Angèle répond-t-elle à mon amour?
—L'amour est une étincelle jaillie de l'astre du jour.
—Satanée diablesse! s'écria Bourgeot impatienté et s'élançant sur la
Vipère-grise.
Les chiens se ruèrent en hurlant contre l'audacieux tandis que l'Iroquoise disait tranquillement:
—Le Grand-Esprit est plus fort que les visages pales? Que mon frère daigne obéir à ses ordres!
—Mais parle donc!
L'Iroquoise allongea l'index en fermant les autres doigts, et les chiens s'éloignèrent.
—Mon frère a un ennemi!
—Alphonse Maigret.
—L'ennemi de mon frère a séduit la vierge aux pâles couleurs.
—Il l'a séduite… dis-tu?
—Ouahiche ne trompe jamais. Sa parole est limpide et claire comme l'onde des sources.
—Et Alphonse Maigret… le chef de la rébellion, l'échappé de la prison de Montréal… c'est lui qui est maintenant chez Pierre Morlaix?
La devineresse était retournée près du cercle magique:
—Que mon frère pose sa main sur cette poudre, dit-elle, en indiquant à
Bourgeot la poussière aux éclatantes couleurs.
Le jeune homme obéit en silence. Sa main se dessina, en creux, dans la couche pulvérine, ainsi que toutes les lignes des phalanges et des muscles.
—Que les Esprits parlent, dit la chiromancienne.
Et les deux lézards commencèrent à piétiner sur l'empreinte de la main, en rétrécissant à chaque rotation, le fil qui les liait au pivot divinatoire.
Pendant que ces reptiles accomplissaient leurs mouvements circulaires, la Vipère-grise avait bourré de pétun son calumet et fumait, enfoncée dans une profonde rêverie.
—Mon frère, dit-elle, à la fin; la fille aux couleurs pâles, est aimée d'Areskoui…
—Qu'ai-je à faire avec ton Areskoui?
—Ce qui est, sera. Le lézard vert s'est arrêté en travers sur la ligne médiane; c'est un signe de mort.
—Mais Angèle?…
—La vierge se conforme aux volontés suprêmes!
—Est-ce que le rebelle est chez Pierre Morlaix?
—L'abeille se réfugie dans le calice embaumé, pour y pomper un suc nourrissant.
—Que le diable l'emporte avec ton jargon, auquel je n'entends rien!
—Le serpent rampe; il atteint sa proie plus facilement que l'aigle qui fond sur elle. Va donc, à la faveur des ténèbres.
XII
La Vipère-grise parla longuement à l'oreille dû Jacques Bourgeot; tantôt l'interrogeant, tantôt répondant à ses questions.
Enfin, le jeune homme la quitta, en lui promettant de revenir le lendemain. Il ne manqua pas à sa promesse, et durant plusieurs jours, de fréquentes entrevues eurent lieu entre l'amant d'Angèle et la sorcière iroquoise. A la suite de leur dernière rencontre, La Vipère-grise lui dit:
—Ouahiche m'est apparu, que mon frère soit satisfait! la vérité brille! Si mon frère se rend, cette nuit, dans la rue des Voltigeurs, près du wigwam de Pierre Morlaix, et si mon frère appelle trois fois, «Au secours,» il saura ce qu'il veut savoir: si la vierge aux pâles couleurs le trahit.
Fidèle à cette recommandation, Bourgeot, vers deux heures du matin, caché dans l'embrasure d'une porte, lieu d'où il pouvait épier ce qui se passait chez le charretier, cria de toutes ses forces:
«—Au secours!»
C'est alors que l'imprudente Angèle se montra, comme nous l'avons dit, à la fenêtre de la chambre occupée par Alphonse Maigret.