CINQUIÈME PARTIE

JALOUSIE CONTRE AMOUR

I

On a établi une différence entre le coeur et le cerveau (traduisez esprit). Au premier, disent certains physiologistes, appartiennent les sensations naturelles, au second, les sentiments étudiés.—Tandis que Bichat, avec son effroyable science, définissait en trois mots, le siège accepté de nos émotions, et disait: le coeur? Un muscle creux! lord Byron méditait l'impressionnabilité unique et suprême du cerveau (brains). Si le Français se posait en négateur des idées reçues, si l'Anglais essayait de changer le trône de nos facultés, avaient-ils plus tort ou raison que le vieil Homère, s'écriant par la bouche de l'un de ses héros: Mon diaphragme vous aime? Les progrès de la physique, mécanique, botanique, astronomie, chimie, pathologie et même de l'anatomie, ont été considérables depuis un siècle; mais cependant, on n'est point encore parvenu à déterminer l'organe réel des conceptions internes. Aussi acceptons-nous et accepterons-nous jusqu'à preuve du contraire, l'antique, tradition: Le coeur nous semblera jouer en nous un rôle passif, et le cerveau un rôle actif. Celui-ci produira, celui-ci recevra. En d'autres termes, nous pensons que le coeur est soumis au contrôle du cerveau. Les organes extérieurs transmettent la sensation au cerveau qui la juge, l'apprécie, et renvoie au coeur le résultat de son examen; et tandis que ce dernier subit la secousse, l'autre en diminue ou affaiblit l'effet pour lui-même. De là naît cette sorte d'antagonisme dans notre nature. Le coeur est ou profondément ulcéré ou entièrement satisfait, alors que le cerveau nage dans un océan d'incertitudes.

II

Voilà certes des réflexions que Jacques Bourgeot ne se fit pas en apercevant le buste d'Angèle s'estompant dans la baie de la fenêtre, au milieu d'un nimbe de lumière projetée par la lampe.

Mais ce qu'il n'analysa pas, il l'éprouva sur-le-champ, car, tandis que son coeur se serrait, douloureusement, son esprit cherchait encore à lutter contre l'évidence. Si, d'abord, il forma le projet de se rendre à la station de police, pour déceler la retraite d'Alphonse Maigret, il abandonna bientôt ce dessein dans la crainte de s'être laissé tromper par les apparences. Que le rebelle ne fût pas caché chez Pierre Morlaix, et, par sa déposition, Jacques se perdait dans l'esprit de celle qu'il aimait! Jamais elle ne lui pardonnerait d'avoir causé des tracasseries à une famille qu'elle chérissait au delà de toute expression. Un résultat bien plus grave découlerait de la présence du prisonnier dans la maison du charretier: Pierre serait arrêté pour avoir prêté asile à l'évadé, et, très-certainement, son appréhension élèverait une barrière infranchissable entre Angèle, et l'auteur de la dénonciation. La jalousie, la rage, l'amour faisaient bouillonner le sang de Bourgeot. Incertain, fiévreux, il cherchait à coordonner ses idées, quand une voix murmura à son oreille:

—Le serpent rampe, il atteint plus facilement sa proie que l'aigle qui fond dessus.

III

Jacques se retourna vivement: La Vipère-grise était devant lui:

—Mon frère est-il convaincu de la vérité de mes réponses! dit l'Iroquoise, en montrant Angèle et la mère Morlaix, qui s'étaient aussi penchées à la fenêtre et s'enquéraient de la cause du cri qu'on avait entendu.

—Tes réponses, dit le jeune homme, sans déguiser sa colère, tes réponses, que m'ont-elles prouvé? Suis-je plus avancé maintenant que je l'étais avant ma visite à ta hutte? Crois-tu que je ne savais pas ce qui se passe?

—La fureur est aveugle, reprit sentencieusement la sorcière. Si mon frère n'avait pas confiance en Manitou, pourquoi donc aussi mon frère accuse-t-il la Vipère-grise? ne lui a-t-elle pas enseigné ce qu'il désirait connaître?

—Soit! mais que veux-tu à présent? qui t'a permis de surveiller mes actions?

—La fureur est aveugle, répéta l'Iroquoise; elle empêche souvent les guerriers de surprendre leur ennemi.

—Est-ce là tout ce que tu avais à me dire?

—Les visage pâles aiment mieux parler qu'écouter. Pourtant, celui qui veut être fort et dominer les autres, doit apprendre à se taire. S'il repousse les avis avant de les entendre, l'Esprit des conseils s'éloignera de lui et la victoire ne marchera pas sur ses traces.

—Éloignons-nous, dit Jacques, on nous observe!

IV

La nuit était si calme que, bien que ce colloque eût lieu à une assez grande distance de la maison du charretier, le son des voix avait éveillé l'attention d'Angèle.

—Ferme l'châssis, mon enfant, dit la mère Morlaix, après un instant de silence. C'est sans doute queuque faignant qui s'amuse à réveiller les voisins.

—Chut! fit la jeune fille, posant le doigt sur ses lèvres pour avertir la vieille dame de se taire. Je crois…..

—Tu crois?

—Attendez un instant; je ne suis pas sûre. Ah! voilà la lune qui donne vers cette porte.

—Quelle porte?

—Là-bas! la porte cochère de M. Perrin.

—P'tite folle! queu veux-tu que j'voie!

—C'est qu'il me semble…..

—Eh ben! C'est une coureuse d'Inguienne, dit la vieille, distinguant le couple qui se serrait dans l'embrasure de la porte cochère.

—Oui, reprit Angèle d'un ton agité, c'est une indienne; mais il y a un homme avec elle; et cet homme, si je ne me trompe…..

—Eh ben?

—C'est Jacques Bourgeot.

—Pas possible! lui, Jacques Bourgeot, ton cavalier?

—J'ai peur, balbutia la jeune fille, en frissonnant de tous ses membres.

—Peur!

V

—Oui, ma mère! la présence de Jacques ici… à cette heure, en compagnie d'une sauvagesse, m'effraie. Tenez, ils partent ensemble!

—Seigneur, Dieu! tu t'effarouches comme une tourte devant un milan, et pour rien encore!

—Fermons le châssis, je vous en prie, et allez réveiller Pierre, car je prévois de terribles maux. Cet homme, ce Bourgeot… Oh! à présent, je comprends sa conduite avec moi depuis huit jours!

—Qu'est-ce que tu me chantes-là?

—Oui; lui ordinairement si doux, si obéissant; il est devenu tout à coup sombre, aigre! Il m'a questionnée, m'a menacée… Oui, oui, je comprends tout… tout maintenant! Mais dépêchez-vous, ma bonne mère; dites à Pierre que je veux lui parler.

—Qu'y a-t-il donc? demanda le blessé, en s'accoudant sur son lit.
Qu'avez-vous, mademoiselle? votre visage est décomposé…

—Rien, je n'ai rien. Ne vous inquiétez pas, balbutia la jeune fille, d'un ton qui démentait le sens de ses paroles.

—Cependant… essaya encore Alphonse, appréhendant quelque sinistre.

L'arrivée de Pierre Morlaix, qui accourait à demi vêtu, coupa court à ce dialogue.

—Ah! mon ami, dit la jeune fille, entraînant le charretier dans un coin de l'appartement, je crois qu'un grand malheur nous menace.

VI

Jacques avait emmené l'Iroquoise sur le glacis du Champ-de-Mars, et discutait chaleureusement avec elle.

—Allons! terminons-en, s'écria-t-il.

—Mon frère s'emporte comme l'orignal qui flaire la poudre du chasseur blanc. Mais les Esprits veulent que l'homme brave marche régulièrement comme l'eau du grand fleuve. Que mon frère fasse à Michabou les présents nécessaires, et le rival de mon frère disparaîtra avant le lever du soleil.

—Mais un meurtre! murmura involontairement Bourgeot; un meurtre! oh! je ne puis consentir.

—Le visage pâle n'a pour ennemis que des visages pâles, dit la Vipère-grise, enveloppant, suivant l'habitude des Indiens, sa pensée dans des généralités.

—Notre conversation restera à jamais secrète!

—Le feu brûle, le poisson nage, l'Iroquois sait se taire, quand il veut.

—Bon, dit Jacques, avec une impatience fébrile, tandis que de grosses gouttes de sueur perlaient sur son visage; bon… je consens… Tu auras ce que tu exiges.

VII

Cependant Pierre Morlaix, qui avait écouté avec une grande attention ce que lui communiquait Angèle à voix basse, fit tout à coup un geste de surprise.

—Quoi! Jacques Bourgeot! s'écria-t-il, es-tu ben certaine?

—Aussi certaine que je vous vois. Je l'ai parfaitement reconnu. D'ailleurs, je ne saurais me méprendre. Le timbre de sa voix est trop particulier pour qu'on le confonde avec un autre.

—De fait, il a un tic dans l'gosier, ce garçon-là, dit le charretier.
Pourtant, rien ne prouve…..

—Je vous répète qu'il médite quelque trahison. Croyez-en ma pénétration, mon bon Pierre. Depuis que ce pauvre jeune homme est ici, Jacques rôde sans cesse autour de la maison, et…

—Batiscan[23] j'crés qu't'as raison, ma fille, et qu'ce flandrin nous mitonne du grabuge. P't'êt'ben aussi que nous avons eu tort de nous embarquer dans c'te mauvaise affaire, car les brigands de policemen n'plaisantent pas.

[Note 23: Baptême! bateau! batiscan! sont les trois jurons favoris des Canadiens.]

—Ah! Pierre, dit Angèle, d'un ton de doux reproche; pouvez-vous tenir un pareil langage, vous si brave, si généreux!

—Dame! écoute donc, si ce n'était que moi, j'm'ficherais de tous les policemen comme de rien en toute; mais toi, p'tite, toi, tu seras dans de beaux draps, s'ils apprennent…

—Moi! oh! n'ayez pas d'inquiétudes. Deux heures, au moins, s'écouleront avant qu'il n'ait eu le temps d'avertir la police et faire signer le warrant[24] ainsi…

[Note 24: Mandat d'amener.]

—Oui, dit Morlaix, en se frappant le front; oui, j'approuve ton idée. Allons, j'vas finir de m'habiller et atteler. Tu retourneras à ta chambre.

—Non, dit Angèle, retenant le charretier par la manche, vous ne me comprenez pas. Il faut que vous restiez ici. Dans le cas où l'on opérerait une visite domiciliaire, votre absence susciterait des soupçons…

—Je n'y avais pas songé… c'est vrai; mais qui veux-tu qui l'charrie?

—Moi, répondit vivement la jeune fille.

—Ah! bon, t'as de l'esprit comme un ange. J'te donnerai la Grise; elle est douce et fameuse trotteuse. N'y a plus qu'à l'harnacher, n'est-ce pas!

Angèle répliqua affirmativement par un signe de tête et Pierre courut à son écurie.

VIII

Durant ce dialogue la mère Morlaix avait fait chauffer un bouillon pour le malade.

—Buvez, dit-elle, en lui présentant une tasse pleine du consommé; buvez, ça vous ravigotera.

—Merci, ma bonne dame, répondit Alphonse, repoussant doucement la tasse, je n'ai point soif.

—Il faut boire, monsieur, ajouta Angèle qui s'était approchée du lit; car vous avez besoin de gagner des forces. Nous allons faire un petit voyage!

—Seigneur Jésus, qu'est-ce que tu bavasses-là, ma fille? s'écria la vieille, au comble de la surprise.

—J'appréhende, ma mère, que la retraite de monsieur Maigret n'ait été découverte et, de peur d'accident, je suis convenue avec Pierre, de mener notre blessé en lieu plus sûr.

—Mademoiselle, balbutia Alphonse…

—Point d'observations, monsieur, nous n'avons pas un moment à perdre. Buvez ce bouillon: puis ma mère vous aidera à vous vêtir, tandis que j'irai prendre ma mante.

—Mais y n'est pas capable de s'tenir déboute, c'pauvre jeune homme, dit la vieille femme. Ous que tu veux donc qu'il se retire à c't'heure?

—A la Côte-des-Neiges.

—Ah! chez monsieur Jobinet.

—Oui, oui, reprit Angèle; hâtons-nous. Voyez, il est près de trois heures à l'horloge, nous devons nous dépêcher pour arriver avant le grand jour.

Après ces mots elle sortit, et la mère Morlaix ayant pris, dans une armoire, l'habillement des dimanches de son fils, en eut bientôt revêtu l'intéressant malade.

IX

Malgré son extrême débilité, Alphonse put descendre dans la cour, appuyé au bras du charretier.

Inutile de rapporter les expressions de remercîment dont il gratifia ses dignes hôtes, avant de monter en voiture. On sait assez que le coeur de notre ami était un foyer de gratitude, pour qu'il nous soit permis de passer sous silence les protestations de reconnaissance qu'il leur adressa.

—En route et bonne chance! dit Pierre, en lui serrant la main.

Déjà la Grise hennissait et creusait le sol de son sabot, impatiente de dévorer l'espace.

Angèle s'élança lestement dans la calèche, dès qu'on n'y eut placé son cher malade.

A cet instant, un bruit de pas lointain se fit entendre.

—Vite! vite! fit Pierre; prends par la rue Sainte-Catherine et la rue
Saint-Laurent.

—N'oubliez pas, dit la jeune fille, de faire disparaître de la chambre tout ce qui indiquerait sa récente occupation.

—Bien; marche et que Dieu vous protège!

X

Celui qui se réveille, à la suite d'une violente maladie et se trouve transporté dans un appartement qu'il n'a jamais vu, en tête-à-tête avec une jeune fille inconnue, mais ravissante; étrangère, mais empressée, mais attentive comme une soeur, celui-là s'imagine être le jouet d'un rêve et longtemps refuse de croire à la réalité. Puis, insensiblement, à mesure que ses sens s'ouvrent à la lumière, il repasse ses souvenirs, compare son passé avec son présent, et s'il est jeune, s'il est libre, il supplie l'Être suprême de prolonger l'état de souffrance qui lui vaut un pareil bonheur. Ce n'est que lorsqu'il est endolori et affaibli par des peines physiques ou morales, que l'homme apprécie la femme à sa juste valeur. Tant qu'il est valide et heureux, il considère assez généralement l'autre partie du genre humain comme inférieure à lui. Mais, viennent la maladie, les tribulations, l'homme préfère la société de la femme à celle de l'homme, parce que la femme a toujours à sa disposition des trésors de tendresse, des délicatesses de prévoyance que les hommes ne possèdent pas. De son côté, la femme, auprès d'un valétudinaire, semble abandonner la faiblesse ordinaire à ses semblables, pour grandir en raison de la défaillance de l'homme. Elle est fière de la supériorité que, temporairement, elle exerce sur lui. Elle se figure presque, en ramenant un homme dans le sentier de l'espérance ou de la vie, faire de lui un personnage nouveau dont elle est la créatrice. Ne soyons donc pas étonné si un amour réciproque finit fréquemment par embraser celui qui reçoit les soins et celle qui les donne. Chez tous deux cet amour est le fruit de l'égoïsme:—Égoïsme de la reconnaissance chez le premier, égoïsme de l'artiste chez l'autre.

XI

Angèle manégeait parfaitement un cheval. Façonnée sa main, la Grise emportait son léger véhicule avec une rapidité aérienne, et, en quelques minutes, les dernières maisons de Montréal disparurent dans les brumes de la nuit.

La chaleur avait été intense pendant toute la journée précédente, et un orage, chassé par le vent à l'heure du crépuscule, rassemblait alors ses nuées vers l'orient. Nulle brise ne faisait frissonner les feuilles des arbres, nul oiseau matinal ne saluait de son ramage l'approche de l'aurore; mais, du Saint-Laurent s'élevaient des vapeurs blanchâtres, et de fréquents éclairs lacéraient les limites de l'horizon.

Plongé dans une sorte d'abattement fiévreux, Alphonse Maigret restait insensible aux menaces de la nature. Il se pensait le héros d'un des contes d'Hoffmann. Angèle, agitée par mille émotions diverses, restait muette. L'un et l'autre néanmoins se sentaient nager sur un océan de félicité, que troublait à peine l'imminence des périls dont ils étaient environnés. Le jeune homme jouissait du présent, sans définir la béatitude qui l'inondait; la jeune fille jouissait de l'avenir, sans en distinguer les couleurs.

Elle naissait à la vie, en naissant à l'amour.

Être aime de lui, tel était désormais l'unique désir d'Angèle.

Et lui, l'aimait, Angèle le savait; les regards d'Alphonse, le tremblement de sa main dans la sienne, ne lui avaient-ils pas prouvé qu'elle était payée de retour!

Quand on aime sincèrement pour la première fois, on se demande comment l'on a pu exister auparavant, sans amour; puis, l'on s'abandonne à la joie, et le vide du coeur fait place à une suave ivresse, dont la mort seule peut éteindre le souvenir.

XII

La calèche brûlait la route en soulevant des flots de poussière; les deux jeunes gens n'avaient pas encore échangé une parole, lorsque tout à coup le ciel s'illumina d'une lueur fulgurante, accompagnée d'un épouvantable coup de tonnerre!

Effrayée par l'éclair et par l'explosion de la foudre, la Grise fit un violent écart.

Angèle essaya de la maîtriser; mais, surprise au moment ou elle s'y attendait le moins, au lieu de rendre les rênes, elle les tira à elle, et l'animal continua de reculer vers le fossé qui bordait le chemin.

—Lâchez les guides! lâchez les guides! lui dit Alphonse.

Il n'était plus temps!

La voiture roula dans le fossé!

Par bonheur, un gros peuplier l'arrêta dans sa chute et l'empêcha de se renverser sur le côté.

Angèle alors sauta à terre, saisit le cheval par la figure, et le ramena sur la route.

—Mon Dieu! dit-elle, en se rasseyant à côté d'Alphonse, vous n'êtes pas blessé, j'espère!

—Non, répondit le charpentier, mais vous?

—Oh! moi, reprit-elle en souriant, j'en suis quitte pour la peur. Maudite étourdie, je ne sais vraiment à quoi je songeais…—Qu'est-ce donc encore? voici la Grise qui refuse d'avancer. Ah! miséricorde divine, qui sont ces hommes?

XIII

La calèche avait atteint la lisière du bois. Trois individus, de mauvaise mine, se tenaient debout derrière un arbre abattu qui barrait le passage.

—Stop, cria l'un d'eux avec un brogue[25] très-prononcé.

[Note 25: Patois irlandais.]

L'injonction était inutile, car la Grise s'était arrêtée court devant l'obstacle, en reniflant bruyamment l'air et en frappant du pied.

—Sainte-Vierge! murmura Angèle, serait-ce des brigands?

—Que voulez-vous? demanda Alphonse en élevant la voix autant qu'il put.

—Chut! taisez-vous, reprit la jeune fille, posant ses doigts sur les lèvres de son compagnon; si c'étaient des gens envoyés à votre poursuite?

—La bourse ou la vie! répondait en même temps l'homme qui les avait apostrophés.

—Ce sont des voleurs, rassurez-vous dit Maigret à sa libératrice.

Les trois hommes avaient franchi la barrière qui les séparait des voyageurs, et deux d'entre eux s'étaient approchés de la voiture, tandis que le troisième maintenait le cheval par la bride.

—Pas de cri, dit le premier interlocuteur en armant un pistolet; si vous appelez, vous êtes morts!

—Nous ne possédons rien, mademoiselle et moi, répondit Alphonse en anglais.

—C'est ce que nous verrons. Mais hors de la voiture.

—Ce monsieur est malade! dit Angèle dont l'amour exaltait le courage jusqu'à l'héroïsme.

—Est-ce que nous nous serions trompés? marmotta le bandit. John, passe-moi la lanterne.

Le personnage apostrophé tira de dessous sa souquenille une lanterne sourde, et la remit à son camarade.

Celui-ci la porta à la hauteur du visage d'Alphonse, et recula d'un pas.

By Jesus-Christ! vois-je ou ne vois-je pas clair? s'écria-t-il.

—Mike! dit Alphonse avec non moins d'étonnement.

—Mon compagnon de prison!

—Vous êtes aussi échappé!

—Eh! grâce à vous, monsieur, j'ai dit adieu à la jug [26]. Une coquine de balle m'avait caressé le pouce, quand nous chevauchions sur le mur, vous vous rappelez,—ce qui m'avait fait faire un saut de carpe et retomber sur le préau. On m'empoigna et me mit à l'infirmerie. C'était mon affaire; car, le lendemain, je pris honnêtement congé de notre geôlier par la porte de sa cassine.

[Note 26: Littéralement cruche; en argot anglais, prison.]

—Et maintenant?

—Maintenant, je cherche à gagner ma pauvre vie. Si vous avez besoin de moi, je suis tout à votre disposition. Oh! je sais obliger qui m'a obligé!

—Je voudrais passer; je suis très-pressé.

—Les chiens de policemen seraient-ils encore sur votre piste?

—Oui.

—Allons, les anciens, cria Michael à ses complices qui ne soufflaient mot, allons, nous avons commis une erreur. Respect à ce bourgeois! Débarrassons la route.

S'étant mis à l'oeuvre, ils écartèrent l'arbre. Puis, l'Irlandais revint vers la voiture, se hissa sur le marchepied, et dit à Maigret:

—Jurez-moi, sur le salut de votre âme, que jamais vous ne parlerez de notre rencontre ici.

—Je le jure, répliqua Alphonse.

—Puis-je aussi compter sur la parole de cette demoiselle!

—Oh! oui, s'écria vivement Angèle.

—C'est bien, dit Mike; allez!

Aussitôt, la calèche s'éloigna à fond de train. Mais, elle n'avait pas fait un mille, que deux coups de feu ébranlèrent tous les échos de la montagne.

—Ciel! entendez-vous? balbutia la jeune fille.

Soit qu'il fût entièrement brisé par la diversité de ces secousses successives, soit qu'il fût absorbé par ses réflexions, le charpentier n'entendit ni les détonations lointaines, ni l'apostrophe de son amie.

XIV

Profitons de la distance qui sépare encore notre fugitif de la Côte-des-Neiges, pour entrer chez M. Jobinet (où il doit trouver un asile) et faire connaissance avec ce personnage.

M. Jobinet est Français d'origine; il réside au Canada depuis une quarantaine d'années, y a fait une belle fortune dans le commerce des chevaux, et jouit en ce moment, de douze lustres bien sonnés. Nul symptôme de caducité n'accompagne sa vieillesse, riche de verdeur, de force et d'élasticité.

M. Jobinet, dans ses rapports de maquignonnage avec les Yankees, s'est pénétré de l'excellence des institutions libérales; aussi le cite-t-on, à dix milles à la ronde, comme un homme de progrès; mais, M. Jobinet possède de bons lots de terre au soleil, trois maisons à la ville, une à la campagne, des louis d'or, «en veux-tu, en v'là,» et personne ne s'avise de contrecarrer M. Jobinet. «Quand on est gréé comme lui, disent les habitants, on a ben l'droit d'prendre le vent qu'on veut.»

M. Jobinet avait été le fournisseur de Pierre Morlaix. Carillon, la Brune, ces incomparables bêtes, dont le souvenir arrachait encore des larmes aux yeux du charretier, étaient sorties du haras de M. Jobinet. Pas besoin d'ajouter, après cela, que Pierre avait pour le susdit M. Jobinet une estime mêlée de vénération et de respect. Les deux célibataires,—car M. Jobinet était demeuré fidèle à saint Nicolas en dépit de toutes les séductions,—vidaient quelques flacons de vieux vins français, chaque fois que des affaires appelaient Pierre Morlaix à la Côte-des-Neiges. Leur attachement réciproque avait crû en raison de la somme d'expansion que leur avait procuré la bouteille.

Un jour, M. Jobinet s'aperçut qu'il était trop seul. Il pria son ami Pierre de vouloir bien lui confier Angèle, jeune fille que le charretier avait adoptée. Mais, celui-ci secoua la tête:

—Voyez-vous, m'sieur, dit-il, n'était que moi je consentirais, mais
Angèle refusera. L'enfant est fière, ah! dame!

—Amène-la moi, je la déciderai.

Morlaix amena Angèle le lendemain. L'ex-maquignon lui soumit ses propositions:

—Demeurez avec moi, mademoiselle; je vous traiterai comme j'aurais traité ma pauvre fille, si j'en avais eu une; me voici vieux; hé! hé! la mort approche, je suis sans héritier direct, etc.

Ses tentatives furent infructueuses. Angèle ne voulait rien devoir à personne: elle rejeta poliment les offres brillantes de M. Jobinet. Tout ce qu'il put obtenir d'elle, c'est qu'elle viendrait chaque dimanche «s'ennuyer» (ce fut son expression) auprès de lui.

Angèle tint parole, et au lieu de s'ennuyer avec l'ancien marchand de chevaux, elle trouva tant de charmes dans sa conversation, qu'elle lui renouvela scrupuleusement ses visites, chaque semaine.

M. Jobinet avait reçu une éducation passable dans sa jeunesse.

Plus tard «il avait roulé sa bosse» sur trois parties du monde.

A défaut d'érudition, il était doué d'une mémoire heureuse, d'un jugement sain, et avait largement profité de ses voyages pour étudier les hommes et les choses. Quelques grains de sel, dont il savait, à propos, assaisonner ses récits, en relevaient la saveur et soutenaient l'attention de ses auditeurs.

La fréquentation du bon vieillard profita beaucoup à Angèle; et M. Jobinet ne tarda guère à concevoir, pour l'adorable jeune fille, cette tendresse idolâtre que les gens âgés conçoivent habituellement pour les derniers fruits de leur sénilité, ou pour ceux qui parviennent à ranimer la flamme agonisante de leur sensibilité.

Alors, il supplia notre amie de renoncer à ses travaux manuels, et de prendre part aux richesses qu'il avait amassées. Il essaya de faire jouer en elle les ressorts de la coquetterie, de la vanité,—les deux mobiles principaux des femmes;—tout fut inutile.

Il dut s'incliner devant l'obstination de la jeune fille.

Mais, désireux de lui épargner de la peine quoi qu'il lui en coûtât, au moyen d'un tiers, M. Jobinet commanda à Angèle divers ouvrages de couture qu'il lui paya fort cher et revendit ensuite à vil prix.

Cette délicate supercherie eut l'effet qu'il en attendait. Au lieu de végéter, comme la plupart de ses compagnes qui gagnent difficilement assez pour subvenir aux frais de leur entretien, Angèle vivait dans une abondance presque luxueuse.

XV

Maintenant que nous avons esquissé les relations de quelques-uns de nos personnages avec M. Jobinet, retournons à la calèche qui arrive au village de la Côte-des-Neiges.

L'aurore se levait derrière un rideau de lourds nuages noirs, et quelques grosses gouttes de pluie commençaient à tomber.

Angèle dirigea la Grise dans une étroite allée encaissée entre des haies d'aubépines, et, bientôt, longea une clôture formée par d'épais buissons artistement taillés.

Derrière la clôture, on apercevait un vaste jardin potager borné au sud par une charmante maison de campagne.

—Attendez une minute, dit la jeune fille en arrêtant près de la porte de la clôture.

Elle sauta à terre, ouvrit la porte simplement fermée par un lien d'osier, et s'avança vers une fenêtre de l'habitation. Au moment où elle atteignait cette fenêtre elle s'ouvrit, et un homme montra sa tête.

—Comment! est-ce possible? vous, mon enfant!

—Monsieur Jobinet, j'ai un service à vous demander.

—Entrez, alors.

—Non.

Et la jeune fille se hâta de raconter les aventures de son protégé.

—C'est grave, dit M. Jobinet; mais, il n'y a pas à hésiter. Les domestiques ne sont pas encore debout. Nous le déposerons provisoirement dans la chambre Bleue. Elle donne sur le jardin. On le passera par la croisée. Dans la journée, j'aviserai… Bien; allons le chercher.

M. Jobinet sortit immédiatement.

Au bout de cinq minutes, Alphonse Maigret fut établi, dans la chambre
Bleue, sur un lit de camp qu'Angèle s'était empressée de lui dresser.

—A présent, dit le vieillard à la jeune fille, je vais vous reconduire, afin de détruire les soupçons que pourrait faire naître votre venue ici, et donner des ordres pour que M. Maigret ne soit pas troublé durant mon absence.

Ils montèrent en voiture, et reprirent le chemin de Montréal. Comme ils touchaient à la lisière du bois, près de Mile End, la Grise fit un faux pas, et l'animal s'affaissa sur les jarrets.

M. Jobinet descendit pour aider le cheval à se relever.

Mais, en se baissant, il remarqua que le sol était violemment foulé et couvert de traces rouges, qui partaient d'une mare de sang dans laquelle la Grise avait glissé, et s'étendaient jusqu'au fourré.

—Que signifie cela? s'écria-t-il.

—Qu'est-ce! s'enquit Angèle en se penchant sur le rebord de la calèche.

—Oh! fit-elle avec un geste d'horreur, du sang! Ces coups de pistolet…

—Que dites-vous!

—Ah! je ne vous ai pas encore appris!

—Une carte! interrompit M. Jobinet; mais elle est déchirée.

Et il tenait à la main un morceau de carton glacé sur lequel on lisait la moitié d'un nom.

—Montrez! dit Angèle.

—Voici, mon enfant, dit le vieillard en lui présentant l'objet tout maculé de boue et de sang.

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| Mme et M. Bourg
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—Un crime! balbutia la jeune fille.