SIXIÈME PARTIE
UNE HISTOIRE SANGLANTE
I
Il est dix heures du soir environ. La pluie tombe à torrents; des éclairs blafards déchirent le manteau des astres; les roulements du tonnerre remplissent l'espace de sons sourds et caverneux, et le Saint-Laurent, mêlant sa voix à celle de la tempête, déferle bruyamment ses lames moutonneuses contre les jetées du rivage.
Les quais de Montréal sont déserts, les nombreuses tavernes de la rue des Commissaires et de la rue de la Commune, closes, pour la plupart.
Seuls quelques rares fanaux, élevés sur la grève, guident la marche des navires attardés.
La nuit est plus noire que l'aile du corbeau, plus affreuse qu'une légende allemande.
Vous entendez le craquement des vaisseaux, qui s'entre-choquent, le grincement de leurs chaînes, le sifflement des rafales dans leurs agrès, et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des éléments en furie.
Batelier, prends garde à ton esquif; passant, prends garde à ta bourse: amis, hâtez-vous de rentrer au logis; car la ruine, la désolation, la mort, planent de toute leur envergure sur la ville de Montréal.
Voyez, de l'ouragan c'est le cours furieux,
Terrible, il prend son vol, et dans des flots de poudre,
Part, conduisant la nuit, la tempête et la foudre.
II
Silence! Écoutons:
O'er the glad waters of the dark blue sea,
Our thoughts as boundless, and our souls as free,
Far as the breeze can bear, the billows foam,
Survey our empire, and behold our home!
These are our realms, no limits to their sway,
Our flag the sceptre all who meet obey,
Ours the wild life in tumult still to range
From toil to rest, and joy in every change…
Des applaudissements frénétiques accueillent ces paroles lancées comme un défi à la fureur de la nature.
Qui ose porter cet insolent cartel?
Paix! le chant continue:
Oh! who can tell? not thou luxurious slave!
Whose soul would sicken over the heaving wave;
Not thou, vain lord of wantonness and case!
Whom slumber soothes not pleasure cannot please.
Oh! who can tell? save he whose heart hath tried,
And danced in triumph o'er the waters wide.
The exulting sense the pulse's maddening play,
That thrills the wanderer of that trackless way?[27]
[Note 27: Voici la traduction aussi littérale que possible de ce morceau:
«Sur Fonde joyeuse de la mer azurée, sans bornes comme notre esprit et nos âmes, aussi loin que peut souffler la brise, et que la vague écumante peut mugir, contemplez notre empire, voyez notre demeure! C'est là qu'est notre royaume; sa domination n'a pas de limites. Notre sceptre est le drapeau auquel tous doivent obéir. Notre vie errante est de toujours passer du travail au repos que la joie accompagne à chaque changement. Oh! qui peut le dire! Ce n'est pas toi esclave de la luxure! toi dont l'âme tremble à l'aspect de la vague qui s'élance, ni toi, seigneur vaniteux, adonné au libertinage et à la paresse! toi que le sommeil ne calme pas. Oh! qui peut le dire! si ce n'est celui qui l'a essayé, qui a été bercé en triomphe sur l'immense sein des mers, qui a senti cette émotion enivrante, cette pulsation accélérée qui fait battre le coeur du voyageur qui sillonne les eaux sans laisser de traces.»]
Les applaudissements redoublent, et la nuit est toujours aussi noire que l'aile d'un corbeau, plus affreuse qu'une légende allemande.
Vous entendez le craquement des vaisseaux qui s'entre-choquent, le grincement de leurs chaînes le sifflement des rafales dans leurs agrès, et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des éléments en furie.
III
Pénétrons dans une taverne, située à l'extrémité ouest de la rue de la Commune. C'est de là qu'est parti le chant dont nous venons de reproduire quelques vers.
La bar est inoccupée pour le moment, mais dans une petite salle attenante, nous trouverons trois individus en train de boire, fumer, causer, chanter.
Ces trois individus sont ivres. On s'en aperçoit à leur contenance, à leurs cris, à leur conversation, et surtout à deux bouteilles de whiskey, vides à côté d'eux.
L'un répond au nom de Mike ou Michaël indifféremment: nous le connaissons.
C'est un homme de haute taille, sec comme un échalas; il a le teint lie de vin, les yeux vifs, clignotant sous des sourcils roux, épais; le nez crochu comme le bec d'un oiseau de proie; la bouche démesurément fendue; les bras longs, les doigts osseux, cuirassés d'un enduit de poussière et de crasse, lequel, pour être enlevé, exigerait l'excoriation de l'épiderme, et, enfin il porte l'accoutrement le plus multipièce, le plus misérable qu'il soit possible d'imaginer.
Ses compagnons ne lui cèdent pas un point, en laideur et en malpropreté physiques. Hâtons-nous cependant d'ajouter, pour l'acquit de notre conscience, que Mike est leur maître en laideur et en malpropreté morales.
Mais, comme disait l'Irlandais, chacun a ses défauts et ses qualités. N'est pas honnête homme qui veut bien, et, mourir pour mourir, autant vaut se pâmer au bout d'une corde que de râler sa dernière heure sur un lit de plume.
Décidément Mike était un philosophe de l'école des optimistes, et certes, il ne manquait qu'un peu d'érudition pour composer son épitaphe comme feu Villon, ou pour disserter sur l'excellence de ce monde comme le brave docteur Pangloss.
IV
—Ohé! bar-keeper[28], une bouteille! cria tout à coup l'un des trois hommes.
[Note 28: Garçon.]
—Bast! il est sourd, dit un autre. Va chercher la bouteille, nous nous servirons nous-mêmes.
—J'approuve, appuya Mike. Mais, mille sabords, changeons de système. Je veux du punch; faisons du punch. C'est moi qui paie, allons!
—Chante-nous quelque chose, reprit le premier interlocuteur, en déposant sur la table les objets nécessaires pour préparer le punch.
—Oui, chante-nous le chant du Corsaire, dit le second.
Et l'Irlandais d'union puissant, quoique éraillé, entonna l'hymne dont nous avons cité des fragments plus haut.
Ses convives ne l'interrompaient que pour pousser des hourrahs furibonds ou porter le verre à leurs lèvres.
—C'est superbe!
—Magnifique!
—A la santé de Mike!
—A la vôtre!
—Ou as-tu appris cela, chum?[29]
—Ça! Ah! vous voulez savoir où j'ai appris ça, mes pigeons?
—Dis-le nous…
—Mille millions d'écubiers, où j'ai appris ça? eh! où apprend-t-on de pareilles chansons?—
[Note 29: Camarade.]
En mer, et pas sur le plancher des vaches! Hé! hé! c'est que j'ai été matelot, moi; pas marinier d'eau douce comme vous autres, gens de cages,[30] bons, tout au plus à manoeuvrer des perches ou des guenilles de toiles, grandes comme l'aile d'un goëland.
[Note 30: Trains de bois flotté.]
—Fais pas tant tes embarras!
—Mes embarras! Qui est-ce qui prétend que je fais mes embarras! Est-ce que je n'ai pas servi à bord du Corbeau, moi!
—Le Corbeau!
—Oui, le Corbeau, une corvette de plus de vingt canons, rien que ça, et des mâts, fallait voir! et des voiles, larges comme la place d'Armes, ni plus ni moins; parlez-moi d'un bijou de navire comme celui-là. Ça vous filait ses seize milles à l'heure, et quand ça se mettait en colère….
—Eh bien?
—Ah! ah! quand le Corbeau se mettait en colère, mes agneaux, répondit Mike, en se pinçant le nez d'un air narquois; quand le Corbeau se mettait en colère, ah! dame, malheur à qui se trouvait à portée de sa griffe; le capitaine Larençon n'y allait pas de main morte.
—Le capitaine Larençon?
—Oui, le commandant du Corbeau, que j'ai, par parenthèse, dépêché vers le diable. Fier homme autrefois, mais…
—Mais? Il m'avait joué des tours, et, ma foi, j'ai dû éviter une peine au bourreau. Buvons!
V
—Donc, dit l'Irlandais, à qui l'ivresse déliait la langue, donc, le capitaine Larençon était un dur à cuire, dans son temps. Un jour il me condamna à un mois de fer, pour une bagatelle, et, ma foi, je n'avais jamais bien digéré ce boulet-là. Voilà que nous venions de capturer un brick, chargé de Jamaïque. Je me trouve de quart. Il faisait noir comme dans la gueule d'un four, et froid…. c'était sur les côtes de Saint-Jean, c'est tout dire. Voilà que je me dis: Mike, tu dois avoir soif; et voilà des barriques qui ne demanderaient pas mieux que de t'aider à passer ton quart. Mais le capitaine qui a défendu de se rafraîchir avant demain—le capitaine, bast! il n'y verra que du feu, le capitaine. Sur ce, je m'approche galamment d'une barrique, fais sauter doucement la bonde, coupe un morceau, de la jambe de mon pantalon et plonge ledit morceau dans le liquide embaumé… vous comprenez, je m'en suis repassé à gogo… Par malheur, j'oubliai de refermer la barrique, pour faire un somme à côté… Le lendemain, nom d'une écoutille! je m'éveille dans la cale, en tête-à-tête avec une populeuse colonie de rats!
—Drôle, dit un des buveurs.
—Oui, très-drôle, ajouta l'autre.
—Donc, poursuivit Mike, donc je me suis mis en tête de faire des miennes ou plutôt d'en faire à notre capitaine Larençon, j'avais sa cale sur la conscience! Je fis ma punition. C'était dur, mais j'avais mangé de la racine de patience. Ça m'est souvent arrivé… de manger de ce végétal. Mille écoutilles! on n'est pas matelot pour sucer des pruneaux du soir au matin, ou réciproquement, vice versa, comme disait le capitaine; à votre aise! Or voilà-t-il pas que notre commandant m'avait pris en affection, oh! mais une affection, comme on en voit peu, une affection… enfin, il ne m'appelait plus que son très-cher Mike, le vieux caïman! histoire de m'amorcer, vous comprenez. Donc nous étions au mieux: Mon bon Mike par ci, mon excellent Mike par là, et moi qui vous lui en gardais une…. soignée? j'ai toujours eu l'estomac rebelle à certains mets. Mais, ma foi, je m'étais laissé séduire; oui, tel que vous me voyez, j'étais comme le chien couchant du capitaine Larençon, brigand de capitaine, va! Il l'a payé cher… hé! hé!—Verse-moi un verre du punch, John!
L'individu apostrophé s'empressa d'obéir.
—Allons, à la santé de là Camarde! dit l'Irlandais, en élevant son verre, plein jusqu'au bord.
—La Camarde, qu'est-ce que cela?
—La Camarde, oh! rien… une vieille histoire… une femme la Camarde, il y a une quarantaine d'années… on le disait du moins de mon temps.
—Qu'est-elle devenue? demanda John en suant sang et eau pour allumer sa pipe qu'il avait oublié de bourrer.
—La Camarde, fit le dernier membre du trio, fermant à demi les yeux et se renversant sur le dossier de sa chaise, comme un homme qui veut retrouver la mémoire en isolant son attention des objets extérieurs!
—Oui, la Camarde! eh! tu l'as connue, l'Cageux, reprit Mike. Combien y a-t-il de temps que tu habites le pays?
—Le pays, répéta le personnage interpellé sous le nom de l'Cageux; le pays? hum! bien vingt ans pour le moins.
—Vingt ans! vingt ans! murmura Michaël, dont l'ivresse commençait à embarrasser l'esprit vingt ans! Bateau, vingt ans! ça s'est vu! vingt ans! dis-tu pas qu'il y a vingt ans que tu broutes les prairies coloniales, hein! l'Cageux?
—Vingt ans, répéta celui-ci flegmatiquement. Oui, à présent, j'en suis bien sûr, ça me paraît clair comme de l'eau de roche; il y a vingt ans que je suis venu au Canada, sur le Saint-Laurent. C'était en 18…
—Dix et dix font vingt, ton raisonnement me semble juste, répondit l'Irlandais.
—Très-juste, appuya l'Cageux. Oui; c'est bien ça, dix et dix font vingt, je suis venu au Canada au 18… Mais qu'a donc John, avec son brûle-gueule?
—Mon brûle-gueule! il ne veut pas fumer, le brigand! croiriez vous ça?
—Eh! par l'ancre de miséricorde, emplis-le de tabac et ne t'échiné pas à aspirer de l'air échauffé.
—Mais….
—Mais, imbécile, ne t'aperçois-tu pas que le fourneau de ta pipe est, en ce moment, aussi vide que ta poche!
—Tiens, c'est ma foi vrai, dit John après s'être assuré du fait.
—Or ça, continua Mike, dont le jugement était complètement englouti sous les nombreuses libations alcooliques qu'il avait offertes à son gosier, or ça, je m'en vais, chums, vous conter une histoire.
—Une histoire, répliqua l'Cageux, bah! ça endort, les histoires; moi j'aimerais mieux des chansons; la Marseillaise, par exemple.
—Tu dis? s'écria John qui était parvenu à allumer sa pipe.
—De par tous les sabords du Corbeau, il parle de la Marseillaise, répartit Michael; la Marseillaise! Ah! oui; une fière chanson. Faut entendre le Français la chanter. Là-bas, en mer… c'était en la chantant, la Marseillaise, qu'ils vous couraient à l'abordage… la Marseillaise, ah! mais je la sais, je me la rappelle, moi! Attendez un peu:
Allons, enfants de la patrie,
Le jour de gloire est arrivé!
—Comprends pas, dit John.
Contre nous de la tyrannie,
L'étendard sanglant est levé!
—Quand je te dis que je comprends pas.
—Pas moins certain que c'est joliment joli, dit le l'Cageux. Celui qui vous a fabriqué cet air-là n'était pas manchot.
—Ça ne vaut pas mon histoire, reprit Mike; voulez-vous que je vous la conte, mon histoire? ça nous fera passer le temps.
—Marche.
—Auparavant, rinçons-nous l'entrepont, dit Mike en se versant une rasade.
—L'entrepont! dit John avec surprise; l'entrepont; qu'est-ce que c'est que ça, l'entrepont?
—Imbécile, proféra l'Cageux, riant à gorge déployée.
—By God! s'écria John saisissant une bouteille par le goulot, d'un air courroucé.
—V'lan! dit le Canadien qui saisit une autre bouteille et la lança à la face de son compagnon.
—Attrape! riposta aussitôt l'autre avec un mouvement semblable.
Les deux projectiles lâchés simultanément dans des directions diamétralement opposées, se rencontrèrent au milieu de leur parcours, et brisés par la violence du choc, s'éparpillèrent en morceaux sur la table.
—C'est bête ça, dit l'Irlandais, remarquant que quelques éclats de verre étaient tombés dans le vase qui contenait le punch au rhum.
—Bête! qu'est-ce qui dit que c'est bête? hurla John.
—Moi, répondit l'Irlandais, sans perdre son sang-froid. Oui, je dis que c'est bête. L'Cageux et toi, vous n'avez pas le sens commun. Voilà, pour le moins, une bouteille de punch perdue! si c'est pas…..
—Au diable! interrompit John, emporté par une sorte de délire et empoignant, en même temps, une autre bouteille.
—Eh! eh! ça va se gâter, dit imperturbablement l'Irlandais.
—S'il a le malheur de bouger, commença l'Cageux.
—Il s'en gardera bien, reprît Mike.
—Et il sortit de sa poche un long couteau-poignard, dont il s'amusa à brunir la lame sur le revers de sa main.
—Lâches, râla John, d'une voix étranglée par la rage.
—Possible, possible, dit l'Irlandais, examinant la pointe affilée de son arme aux rayons douteux de la chandelle qui éclairait cette scène.
—Lâches! oui, vous êtes des lâches, réitéra John; deux contre un… lâches!
—Laisse, Mike, dit l'Cageux, je me charge de lui refroidir le sang à moi tout seul. Ah! il s'imagine….
En disant ces mots, notre homme s'était levé et se préparait sans doute à fondre sur son adversaire; mais avant qu'il eût eu le loisir d'exécuter son dessein et même d'achever sa phrase, la bouteille que John serrait entre ses doigts crispés, dardée avec violence, venait l'atteindre au front.
VI
Heureusement pour lui, l'Cageux avait la fêle couverte d'une épaisse chevelure, dont les mèches drues et plantureuses tombaient jusque sur ses yeux; aussi le coup, affaibli par cette sorte de casque capillaire, ne lui causa d'autre mal qu'un étourdissement passager.
Cependant la scène menaçait de devenir sérieusement dramatique, lorsqu'un quatrième personnage entra dans le cabinet où se tenait Mike et ses deux compagnons.
—Ah ça! s'écria le nouveau venu avec un air de mauvaise humeur prononcée, j'espère que vous allez me cesser ce tapage-là, ou je vous envoie tous vous rafraîchir au Saint-Laurent. Voudriez-vous pas que la police….
—Chut! dit Mike, voilà un mot qui a le privilège de me déchirer les oreilles en quarante-cinq parties inégales, bateau!
—Bas les couteaux! bas les couteaux! enjoignit le bar-keeper, remarquant en ce moment John et l'Cageux, qui, armés chacun d'un poignard, se disposaient à s'écharper pour la plus grande gloire de leur ébriété respective.
—Laisse donc ces enfants se divertir un brin, Stephen, dit l'Irlandais, en s'adressant au cabaretier.
—Attends, tu vas voir, répondit celui-ci sortant de sa poche une paire de pistolets et se jetant entre les deux adversaires qui la chevelure ébouriffée, les prunelles ardentes, les narines frémissantes, le corps demi-tendu semblaient mesurer l'intervalle qui les séparait.
—Si l'un de vous fait un mouvement, dit Stephen, je lui fais sauter la cervelle comme à un chien.
—Bateau, j'aimerais à être témoin du fait, dit Mike, qui était flegmatiquement resté assis et continuait de polir la lame de son couteau.
—Arrière! dit tout à coup l'Cageux, essayant d'écarter Stephen pour se précipiter sur John.
—Arrière toi-même! répondit le cabaretier; arrière ou je fais feu!
Durant ce colloque, John avait pris le bon parti; il s'était prudemment esquivé.
—Affreux gredin! dit soudain l'Irlandais, s'apercevant le premier de cette brusque retraite; il a décampé. En place; repos!
—Oh! il me le paiera! mâchonna l'Cageux entre ses dents.
—Bateau, dit Mike, il l'a échappé belle! Sans toi, Stephen, je crois que ce brave Cageux…..
—Est-ce terminé? interrompit le bar-keeper.
—Ça m'en a l'air.
—Non, non, non, maugréait l'Cageux en déchiquetant la table avec son couteau; non, ce n'est pas terminé, non, je le retrouverai…..
—Admis, fit Mike. Mais, pour le quart-d'heure, revenons à ma proposition et lavons-nous l'entrepont; qu'en penses-tu, Stephen?
—Je pense, dit le cabaretier, d'un ton maussade, que vos dépenses s'élèvent déjà à plus de deux dollars et que vous ne m'avez pas encore montré la couleur de vos piastres.
—Peuh! siffla l'Irlandais du bout des lèvres.
—Soldez-moi.
—Vieux ladre, va! tu ne sais donc pas que je porte une cargaison de louis, que je suis lesté d'or? Tiens, regarde! brûle-toi les écubiers aux rayons de ce métal; mais défense à tes vilaines pattes d'y toucher! sinon…..
Disant ces mots, Mike déployait complaisamment sur la table, un chiffon sale et crasseux qui renfermait une centaine de souverains en or.
VII
—Oh! exclama l'Cageux, dont la colère à l'aspect de ce trésor, tomba comme par enchantement, oh! est-il bien possible qu'il y ait tant de richesses que ça sur la terre!
—Par le Corbeau! dit Mike, j'en ai eu bien d'autres en ma possession.
Cédant à une cupidité habituelle, le bar-keeper, glissait ses doigts velus et crochus entre les bouteilles pour happer quelques-uns des jaunets tentateurs, mais l'Irlandais avait l'oeil sur lui.
—Stop, s'écria-t-il en lui appliquant avec le manche de son poignard un coup sur les ongles.
Stephen retira vivement sa main, en grondant quelques jurons inintelligibles.
—Tiens, dit Mike, je ne suis pas avare moi, quand les provisions abondent dans la cale; voici une guinée, apporte-nous à boire et garde le reste pour toi.
Et il fit rouler une pièce d'or vers le cabaretier, qui empocha avidement cette aubaine inattendue.
L'Cageux contemplait toujours le monceau d'or avec plus d'émerveillement que de convoitise.
—Toi aussi, mon pauvre vieux, tu veux ta part, reprit l'Irlandais, en veine de prodigalité. Puise dans le tas, ça ne me coûte pas cher.
Soit qu'il n'eût pas entendu cette offre magnanime, soit qu'il ne crût pas à un tel accès de générosité, l'Cageux ne s'empressa aucunement d'obéir.
—Bast! est-il bête! s'écria Michaël, riant et haussant les épaules; approche ta casquette, nigaud! Ne crains rien, quand il n'y en a plus, il y en a encore, comme dit l'autre.
—Que d'argent! que d'argent! murmurait l'Cageux.
—Oh! l'animal, qui prend ça pour de l'argent! mais c'est de l'or, du vrai or, tout ce qu'il y a de plus or, touche donc, pèse donc, bête brute!
Et, ramassant une poignée de louis, il les déposa dans la main de son camarade.
VIII
Stephen rentrait à cet instant, muni de deux bouteilles aux goulots ornés d'une couronne de plomb.
Le visage de l'hôtelier était soucieux, quoique éclairé par un sourire de jubilation.
Évidemment il ruminait quelque tour de passe-passe pour dépouiller Mike.
Mais l'Irlandais avait trop fêté l'extrait d'orge et de canne à sucre pour soupçonner les intentions rapaces de Stephen.
Du reste, les eût-il pressenties, qu'il s'en serait moqué, car, en fait de ruse et de vigueur, Mike ne connaissait pas son maître dans tout le district de Montréal.
Il se contenta de rassembler les quatre coins de la guenille qui lui servait de bourse, de les lier ensemble et d'enfoncer le tout dans les profondeurs de son capot.
—C'est bien le cas de répéter que la fortune est aveugle, dit-il, d'un ton burlesque. Quand je me souviens qu'autrefois nous jouions aux palets avec des lingots d'or….. Oui, c'était sur le pont du Corbeau,. Mille millions de tonnerres! en a-t-il vu, en a-t-il vu, en a-t-il senti de cet or! Quand je vous dirai qu'un jour, étant à court de munitions, nous avons mitraillé une frégate à coups de biscayens d'or… plus que ça de genre, hein! Fallait voir comme l'ennemi était étonné! Et le capitaine Larençon, comme il était joyeux! jamais je ne le vis plus gai. Au moins celle-là pourra se vanter que nous ne lésinons pas, disait-il au chef de timonerie, en lui montrant la frégate! Dieu de Dieu! nous achetons cher ses faveurs… Diable de capitaine, va, il avait toujours le mot pour rire! Quand je songe… ça me reproche… enfin! Ohé! buvons. Qu'est-ce que tu manipules-là, Stephen?
—Du Champagne, du Champagne, répondit le cabaretier, élevant triomphalement les deux bouteilles au-dessus de sa tête.
—Du Champagne! dit l'Cageux, au comble de la stupéfaction.
IX
—Du Champagne! dit Mike, débouche. Stephen, débouche, mon brave. J'en ai diantrement lampé dans mon temps, nom d'une garcette!
—Comme ça saute, s'écria l'Cageux, surpris de l'explosion qui suivit la rupture des fils de fer.
—C'est qu'il est fameux, répartit le cabaretier, remplissant les verres du liquide pétillant.
—A la nôtre!
—A la nôtre!
—C'est fichtrement bon, dit l'Cageux après avoir ingurgité une rasade.
Où ça se fabrique-t-il, ce vin-là?
—En Champagne, niais, répliqua Stephen, d'un ton capable.
—Et ousque c'est ça, la Champagne?
—Eh! eh! est-il bête, l'Cageux! la Champagne! pardi! c'est en
Champagne.
—En effet, la Champagne…
—Est en Champagne, intervint l'Irlandais? vous êtes forts sur la géographie comme des marsouins sur le calcul. Mais savez-vous dans quelle partie du monde se loge la Champagne?
—Dans les Grandes-Indes, répondit glorieusement Stephen.
—Psit!
—Tu m'en montreras peut-être, toi, monsieur le savant!
—Un peu, dit Mike, allumant sa pipe; j'ai voyagé, moi! On ne fait pas le tour du monde sans connaître sa carte.
—C'est vrai, appuya l'Cageux, Mike a eu des aventures. Il a été marin, lui!
—Oui, troun de l'air, comme disait le capitaine Larençon, un commandant huppé, mais…
—Mais?
—Dame, il avait ses défauts, puis…
—Puis?
—Nous avions fini par ne plus nous entendre du tout.
—Ah! ah! fit l'hôtelier qui s'ingéniait à augmenter l'ivresse de ses pratiques; conte-nous ça.
—Oh! c'est une longue histoire!
—N'importe, ça nous aidera à vider quelques bouteilles.
—Est-ce que la cave contient encore beaucoup de flacons comme celui-ci?
—Plus que tu en boirais en une semaine.
—C'est que, vois-tu, j'ai une soif d'enfer! tout comme si j'avais mangé une demi-livre de poudre.
—Allons, renouvelons la dose, et tu dévideras ton écheveau, n'est-ce pas?
—Ça va, s'écria Michael. Ah! j'en ai vu et j'en ai fait dans ma vie, moi qui vous parle! Bateau! quelle kyrielle de péchés il me faudra bredouiller au jour du grand jugement!
Les verres furent remplis et sablés trois fois successives; puis l'Irlandais, d'une voix avinée, commença le récit suivant, souvent entrecoupé de blasphèmes et de hoquets.
X
«Il y a soixante ans et plus, je naquis dans un village quelconque de l'Irlande. Le nom de mon père et de ma mère n'ont jamais, que je sache, figuré sur les registres de l'église ou de la mairie. Je ne me suis jamais, non plus, donné la peine de chercher à pénétrer ce mystère.
»En souvenir unique de mon enfance, je me rappelle les coups de poings de celui-ci, les coups de pieds de celui-là.
»Sans doute, j'étais venu au monde sous une mauvaise étoile. Mais, comme disent les mahométans, Allah est grand, nul ne peut échapper à sa destinée.
»A dix ans, je servais en qualité de mousse à bord d'un caboteur.
»Là aussi poings et pieds ne me ménageaient guère. Par bonheur, les auteurs inconnus de ma personne m'avaient doué d'une enveloppe solide et d'un coeur de bronze.
»Certain soir, un corsaire jeta sur nous le grappin d'abordage. Le patron et les quatre hommes qui montaient le caboteur fournirent ce soir-là copieux régal aux requins. Et, probablement, j'aurais partagé le sort de mes maîtres, sans un jeune garçon qui supplia le capitaine du corsaire de me laisser la vie sauve.
»Le navire qui nous avait capturés s'appelait le Corbeau.
»C'était bien le plus fin voilier qui jamais eût sillonné les mers.
»Là, encore tempête de coups de poings et ouragan de coups de pieds m'assaillirent plus fréquemment que je ne l'aurais voulu.
»Mais on m'avait appris que la souffrance est notre lot ici-bas; je me résignai.
»Du reste, si le service était rude à bord du Corbeau, nous avions parfois du bon temps.
»Grâce à mon protecteur, pour qui notre commandant avait une affection toute particulière, j'étais—à quelques horions près—moins molesté que les autres mousses, mes collègues.
»Les rations de rhum et d'eau-de-vie, les bouteilles de vin des Iles mêmes ne m'étaient point épargnées.
»Bref, je jouissais comme le poisson dans l'eau.
Ȃa m'allait cette existence, que voulez-vous?
»Aujourd'hui une tourmente, demain un combat; aujourd'hui l'abondance, demain la disette; aujourd'hui des larmes, des prières; demain du sang, du feu, d'effroyables orgies!
»Ma foi, j'aimais déjà les émotions: toutes ces vicissitudes,—le fouet, la bastonnade compris,—me charmaient plus que je ne saurais dire.
»Dix années s'écoulèrent; j'étais devenu matelot.
»Dans une rencontre avec une corvette de guerre, notre capitaine fut tué.
»Mon protecteur, Louis Larençon, prit aussitôt le commandement du Corbeau.
XI
»Quel homme c'était que le capitaine Larençon, mille sabords! dur, implacable, mais habile, mais courageux!
»Un jour il y eut une révolte à bord.
»Il arrive sur le pont, sans armes.
»—A mort! à mort! crient tous les marina on se ruant sur lui.
»Sa vie était en danger, je me précipitai entre lui et les assaillants.
»—Retire-toi, Mike, me dit-il, je veux donner une leçon à cette bande d'imbéciles.
»—Non, répondis-je, ils vous tueront.
»Mais il me repousse vigoureusement, et, se dirigeant vers le couronnement où se tenaient les conjurés:
»—Tas de lâches, leur dit-il, que désirez-vous?
»—A mort! à mort! hurlait-on de toutes parts.
»A mort! répéta-t-il; y en a-t-il quatre parmi vous qui oseraient lutter avec moi sans armes comme je le suis?
»Et, en prononçant ces mots, il saisit par le milieu du corps un matelot qui se trouvait près de lui et le lança à la mer, comme il aurait fait d'un boulet de huit, quoi!
»Les mutins continuent leurs vociférations; un autre matelot va rejoindre le premier; ensuite un troisième, un quatrième; enfin, tout l'équipage y aurait passé, ah! je vous le jure, si les corsaires intimidés n'eussent demandé merci.
»Quel homme que c'était que le capitaine Larençon!
»Son nom et celui du Corbeau donnaient la chair de poule aux plus vieux loups de mer.
»Il n'y avait pas un port de la Méditerranée à l'Atlantique et de l'Atlantique au Pacifique où nous ne fussions redoutés comme la peste.
»Mais c'était sur les côtes du Saint-Laurent surtout qu'on avait peur du Corbeau. Depuis Montréal jusqu'à Gaspé, il était l'épouvantail des habitants et des navigateurs.
»Nos têtes avaient été mises à prix: on offrait jusqu'à vingt mille piastres pour celle du capitaine.
»Oui, par le diable! mais il était plus facile d'achalander que de prendre la tête du capitaine Larençon ou de l'un de ses hardis compagnons.
»Moi qui vous parle, j'ai senti deux fois la corde sur ma nuque, et deux fois j'ai fait la nique au bourreau.
»Regardez!»
En même temps, l'Irlandais dénoua l'écharpe graisseuse qu'il portait en guise de cravate, et montra à ses auditeurs une raie bleuâtre dont il avait le col entouré.
XII
—Où tonnerre, as-tu attrapé ça? dit l'Cageux en palpant la meurtrissure du bout de ses doigts.
—Ça, mon neveu, c'est un aimable souvenir de Québec.
—Un souvenir de Québec?
—Ou du bourreau de cette ville, si tu aimes mieux, vilaine tête carrée.
—Du bourreau! répéta l'Cageux, trop honnête homme dans le fond pour avoir jamais rien eu à démêler avec dame justice.
—Du bourreau, un imbécile de ta sorte, qui ne savait pas son métier ou le savait trop, au choix. Car, figurez-vous que j'ai été pendu, pendu en chair et en os, moi Michael, surnommé Mike.
—Blague! fit Stephen, d'un air incrédule.
—Blague! s'écria l'Irlandais; qui est-ce qui prétend que je blague!
—Bast! reprit le cabaretier, ne voudrais-tu pas nous faire accroire qu'un pendu revient aussi facilement à la vie qu'un ver qu'on a coupé en tronçons?
—C'est pourtant comme ça, excepté qu'au lieu de me couper le cou, on me l'avait rendu aussi mince qu'un anspect. Ah! tonnerre, fallait voir mon physique après l'exécution! J'étais grandi de six pouces au moins, et je tirais une langue longue comme la grand'vergue de misaine, et mes yeux, que le diable m'emporte! s'ils ne ressemblaient pas aux sabords du Corbeau.
—Mais enfin, ce n'est pas fort aisé à comprendre.
—Je pense bien, puisque je n'y comprends rien du tout moi-même.
—Alors…
—Alors, voilà l'affaire en deux mots. Essayez d'être plus malins que moi, et je vous paie double ration de Champagne, mille morts!
—Nous t'écoutons, dit le bar-keeper.
XIII
«—Pour lors, nous avions relâché à Québec. Un soir,—ce soir-là je me disputais avec les pavés,—j'entre dans une auberge de la rue Champlain; on dansait. La danse m'a toujours séduit, et dans mon temps je sautais sur le plancher des vaches, comme un marsouin qui veut attraper des moucherons. Donc, j'entre dans l'auberge. Il y avait là un joueur de cornemuse qui travaillait son instrument comme un enragé, un nègre qui l'accompagnait sur le tambourin, cinq ou six matelots, et une demi-douzaine de pécores plus sales et plus laides les unes que les autres. Voilà que je bois un verre de grog, car j'avais une soif de damné, puis que je tourne le cap sur une gigue.
»—Bon, que me dit un des matelots, si tu continues de courir des bordées comme ça, je vas te mettre à l'ancre, moi.
»—Arrive, lui répondis-je.
»Mon homme me tombe sur les épaules.
»Pif, paf, pouf! Nous nous bûchons d'emblée, et, tout à coup, il roule sur le plancher, en beuglant:
»—Je suis mort!
»-Il avait dit vrai.
»On m'arrête, on me mène en prison, on me condamne au collier de chanvre, et huit jours après je me disposais à aller, le lendemain, présenter mes respects à mylord Satan, quand un individu entra dans mon cachot.
»C'était le chirurgien du bord.—du Corbeau, s'entend!
»Quel homme que ce chirurgien! En a-t-il raccommodé des bras, des jambes, des caboches! Il est trépassé, Dieu veuille avoir son âme! je lui en dois des chandelles. A propos, pendant que j'ai de l'or, il faudra que je lui fasse dire une douzaine de messes. Si ça ne lui fait pas de bien, ça ne lui fera pas de mal.
»—Eh bien! mon garçon, tu t'es donc laissé pincer? me dit-il.
»—Pincé! vous avez dit le mot, major. Dans douze heures, le déménagement final.
»—Tu es philosophe, Mike!
»—C'est le cas de l'être ou jamais.
»—Toujours sans souci! Le capitaine te remercie de n'avoir pas révélé à quel navire tu appartenais.
»—Dame, major, ça ne m'aurait fait ni chaud ni froid, et une trahison aurait empoisonné mon dernier soupir, je suis délicat, voyez-vous.
»—Brave Mike!
»—Il n'y a pas de quoi.
»—Je suis venu pour te sauver.
»—Sans plaisanterie, au moins?
»—Sans plaisanterie.
»—Merci, major, mais que faut-il faire.
»—Te laisser pendre.
»—Hein?
»—Oui, te laisser pendre.
»—Singulière façon de me sauver; mais, en définitive, pendu pour pendu, j'aime autant m'exécuter de bonne grâce. D'ailleurs, j'étais déjà décidé. C'est là tout ce que vous avez à me dire?
»—Tu n'as pas confiance en moi?
»—Moi, comment donc, major! j'ai toute confiance en vous, potence de sort! je suis sûr d'être pendu demain, à six heures du matin…
»—Et d'être ressuscité?
»—Ça, c'est une autre question. Le temps des miracles est joliment loin, eh! eh!
»—Ce qui n'empêchera pas d'en faire un en ta faveur, si tu y consens.
»—Pas d'objection, pas d'objection; faites, major.
»Il me baragouina alors un tas de phrases dans lesquelles je ne voyais que du feu, et, bref, finit par me percer un petit trou au milieu de la gorge, y introduisit une sorte de tube en argent, et me demanda si ça me faisait souffrir.
»En tous cas, ça ne me procure pas des jouissances excessives, répliquai-je.
»—Mais tu pourras néanmoins marcher jusqu'au lieu du supplice.
»—Cette bêtise.
»—Bon. Maintenant tu peux être certain de vivre aussi longtemps que
Mathusalem.
»—Je ne le souhaite pas, major.
»Là-dessus, il me quitte, après quelques recommandations.
»L'opération avait duré jusqu'à deux heures du matin.
»A vrai dire, je ne comptais pas prodigieusement sur le cheneau que le major m'avait placé au beau milieu des oeuvres-vives.
»Cependant, quand le bourreau vint me chercher, il m'adressa un signe d'intelligence qui me parut de bon augure.
»—Je voudrais bien un verre de quelque chose, avant d'appareiller pour l'autre monde, lui dis-je.
»—Je ne vous le conseille pas, reprît-il en portant la main à son cou.
»C'était significatif.
»—En route, nom d'une bombe!
»—Ne haussez pas la voix, et même abstenez-vous de parler, me souffla-t-il à l'oreille.
»—Pourquoi ça?
»—Pourquoi! ça pourrait déranger l'appareil.
»—Brigand d'appareil! mais s'il ne réussit pas, je monterai là-haut sans être lesté; car crever sans avoir…
»—Marchons.
»Parole d'honneur! je me sentais le coeur gros de partir pour l'enfer, l'estomac vide.
»Néanmoins j'obéis.
»On m'a raconté que vingt minutes après cet entretien, je me balançais au bout d'une vergue, comme un drapeau au bout de sa drisse, et que les oiseaux de proie s'apprêtaient, en chantant mes funérailles, à banqueter sur ma carcasse.
»Quoi qu'il en soit, je me réveillai sur le pont du Corbeau, et voilà!»
—Mais, dit l'Cageux, on ne t'avait pas pendu.
—Pas pendu! que si! Pendu, tout ce qu'il y a de plus pendu. Seulement, lorsque le scherif eut dressé mon procès-verbal constatant mon décès, on me dépendit à la hâte et on me transféra à bord de notre navire, où, grâce aux soins du major, je fus radoubé, ragréé et capable de remettre à la voile dans l'espace d'une semaine. Trouvez-moi aujourd'hui des chirurgiens comme notre major Dupré![31]
[Note 31: Cette cure n'a rien d'invraisemblable. Les annales de la médecine offrent plusieurs traits du même genre. On se rappelle encore qu'en 1727, lors des troubles qui eurent lieu on Espagne, un individu, appartenant au parti libéral, fut pondu à Barcelone et sauvé par un chirurgien qui, antérieurement à la strangulation, lui avait pratiqué, près de l'os hyoïde, une incision dans laquelle il avait glissé une petite sonde pour entretenir un courant d'air entre les poumons du condamné et le monde ambiant.]
—Buvons à sa santé, dit Stephen.
—Ah! il a dignement mérité un toast, ajouta Mike. Ce qui m'étonne, c'est qu'il s'est laissé sombrer, lui qui a tant arraché de chrétiens à la Camarde.
—A sa santé! cria l'Cageux. Cependant je ne m'explique pas parfaitement…
—Qu'à cela ne tienne! interrompit brusquement le cabaretier; vide ton verre, cela vaudra mieux que de nous assommer avec tes réflexions aussi saugrenues que ta personne.
XIV
Ce dialogue fut suivi d'un intermède, durant lequel le choc des verres succéda au cliquetis des paroles.
Mais bientôt le bar-keeper fit remarquer que les bouteilles étaient vides.
—Va en chercher d'autres, ivrogne, lui répliqua Mike. Du reste, apporte ta cave ici, je veux la boire, ta cave, moi, et toi par-dessus le marché.
—Farceur! ricana Stephen en s'éloignant.
—Du même, encor du même, toujours et toujours du même! lui cria l'Irlandais. Le Champagne était ma liqueur favorite autrefois; je ne sais pas comment j'ai pu changer de goût. Ah! si ma bourse n'avait pas varié? mais tout est fragile en ce monde. Vanité des vanités, tout n'est que vanité… hormis le gin, le whiskey et le Champagne! le reste, psit! je m'en soucie comme d'une chaloupe défoncée, et toi, l'Cageux? tu ne dis rien, tu te tiens là comme une tanche pâmée sur une botte de paille! Je gage que tu es déjà pochard! blanc-bec, va! Deux verres de vin, ça leur tourne la boule à ces mariniers d'eau douce. Regarde-moi et imite-moi, je suis solide à un coup de liquide comme l'était le Corbeau à un coup de mer. On n'a pas été corsaire pour rien, qu'en dis-tu, mon bonhomme?.. Ohé! qu'est-ce qui me passe donc devant les yeux! ça ressemble pas mal à un nuage… Bon, voilà que tout vire autour de moi… Eh! l'Cageux, pourquoi, diable, t'amuses-tu à danser comme ça sans ma permission, ce n'est pas joli de danser sans les camarades… La table et les chaises qui s'en mêlent… Allez! allez! je ferai l'orchestre… pas de raison pour que ça finisse! Quelle tempête! notre cabine roule de tribord à bâbord, comme si Lucifer la secouait dans ses bras… ohé! arrêtez, je m'oppose… Jette la dernière ancre, l'Cageux… Bravo! voilà Stephen… verse-moi à boire, l'ancien… je sue toutes les larmes de mon corps…
XV
L'ivresse de Mike avait pris un caractère d'hallucination fiévreuse; il était à présumer qu'une seule goutte de boisson forte achèverait de le tuer.
Se flattant de cet espoir, l'hôtelier, qui convoitait le magot de l'Irlandais, s'empressa de lui servir une forte rasade d'eau-de-vie.
Mais il s'était trompé dans ses conjectures; car à peine l'ex-flibustier eut-il ingurgité le breuvage, qu'une réaction s'opéra subitement dans ses manières.
Il recouvra une sorte de lucidité factice. Ce phénomène n'est point rare dans les cas d'ébriété complète.
—Je crois que tu as envie de me naufrager, mon drôle, dit-il à Stephen.
Ah! ah! ça te ganterait d'hériter de la cargaison de l'ami Miko, hein?
—Bast! articula Stephen en se mordant les lèvres.
—A ton aise! prends-la si tu peux! En attendant, emplis le verre de ce pauvre Cageux qui doit être altéré comme une éponge desséchée au soleil des tropiques.
—Non; je ne bois plus.
—Tu dis?
—J'en ai assez; je m'en vas.
—Peuh!
—Il faut que je travaille demain.
—Je ne t'en empêcherai pas, tonnerre! le travail est l'ami de l'homme; mais il est une heure du matin, tu as encore vingt-quatre heures à passer avec nous pour être à demain; ainsi ne forçons pas la consigne. D'ailleurs, je veux vous conter l'histoire de mes louis,—une belle histoire!
—Ça va, dit Stephen.
XVI
«Pour lors, reprit Mike, le capitaine Larençon avait à bord du Corbeau, une coquine de femme qu'il aimait autant que je la détestais, car il est bon de vous dire qu'elle me rendait la pareille avec usure. Ça, simplement parce que j'avais averti le capitaine que la particulière avait du goût pour le lieutenant. Dieu de dieu! m'en a-t-elle valu des récompenses de garcettes, la gredine! heureusement je ne suis pas un ingrat, et et je l'ai payée capital et intérêts.
»Pour lors, un jour que nous flânions sur les côtes de Terre-Neuve, voilà que le matelot de vigie signale un brick—l'Alcyon, je n'oublierai jamais ce nom-là.
»En moins de rien, le brick, était coulé avec tout son équipage, et son chargement passé à notre bord.
»Le soir le capitaine Larençon m'appelle dans sa cabine.
»—Mike, me dit-il, n'y avait-il pas un grand jeune homme, pâle, aux cheveux blonds, parmi les passagers du navire que nous avons capturé cette après-midi?
»—Je ne le sais que trop, commandant, car ledit jeune homme pâle, aux cheveux blonds, a gratifié votre serviteur d'une paire de soufflets dont ses épaules garderont longtemps la mémoire.
»—Je ne te demande pas d'observations. Qu'est devenu ce jeune homme?
»—Ma foi, commandant, il a subi le sort ordinaire. Ça m'a fait de la peine, car il était brave, ce muscadin. Si vous l'aviez vu se défendre!
»—Pauvre Charles! murmura alors le capitaine Larençon; que n'ai-je su plus tôt!…
»—Comment…
»—C'était mon frère!
»—Votre frère!
»—Eh! oui; il se rendait au Canada. Les papiers qui sont sur cette table me l'ont appris. Mais ne dis-tu pas qu'il s'est bien battu?
»—Comme un lion, commandant! comme un lion! Avec une barre de cabestan, il a éreinté deux des nôtres, et blessé une demi-douzaine d'autres; et sans le second…
»—Sans le second?
»—Diable! Du train où il y allait, nous aurions bien pu passer un mauvais quart-d'heure.
»—Mais le second, le second! s'écria le capitaine en brisant la table d'un coup de poing signe qui m'annonça qu'il était temps de ferler les voiles, si je ne voulais pas recevoir une bourrasque par le travers.
»—Le second, répliquai-je, oh! il lui a envoyé une balle en pleine carène.
XVII
»—C'est bien! me cria-t-il alors, d'un ton aigu, comme le grincement d'une scie qui accroche un clou. Va-t-en:
»Vous comprenez que je ne me fis pas prier.
»Quel grain! Ah! si vous eussiez vu le capitaine Larençon! ventre de baleine! était-il un peu en colère! Quand je vous dirai que les écubiers lui sortaient de la tête, que ses cheveux étaient droits et raides sur son crâne, comme des cabillots dans les râteliers, que ses dents craquaient comme s'il eût-broyé des galets entre leurs marteaux, et que, dans ses mains crispées, il brisait la coquille de son sabre!
»Pour lors, je virai de bord.
»Le lendemain, pas plus de lieutenant sur le Corbeau que dans la paume de ma main.
»On nous assura que, durant la nuit, notre dit lieutenant avait fait un plongeon dans la grande tasse.
»Les autres en prirent ce qu'ils voulurent, pour moi, je savais à quoi m'en tenir. Notre commandant avait lâché une bordée au second, vous sentez.
»Bon! A partir de ce moment, tout fila de mal en pis: le Corbeau fit naufrage… Pauvre Corbeau, va! Le capitaine Larençon, trois des nôtres et moi échappèrent seuls.
»C'est dans les parages de Cuba que nous échouâmes.
»Après ça nous fîmes la traite des noirs, avec une barque affrétée par des armateurs.
»Chien de métier que celui de pourvoyeur de chair humaine, mille tonnerres!
Ȃa dura deux ou trois ans.
»Il y avait longtemps que nous étions débarrassés de cette chipie dont je vous ai parlé. Dans un abordage elle s'était fait larguer la poulaine[32], et le capitaine l'avait alors renvoyée à Montréal, avec une bonne pacotille de dollars, car dans ce temps-là, comme je l'appris plus tard, il n'était pas regardant, le capitaine!
[Note 32: La poulaine, dans le langage figuré des matelots est le nez du navire comme les écubiers en sont les yeux.
Par «larguer la poulaine», Mike veut dire couper le nez.]
»Le trafic africain ne donnait pas.
»Un beau matin, le commandant Larençon et moi, nous nous trouvâmes aussi à sec sur le pavé de New-York, que des morues sur une botte de paille.
»Faut vous dire que, malgré tout, je l'aimais encore le commandant; à preuve, c'est que je le suivais comme un chien.
»Ma foi! ne sachant plus où prendre le vent; nous nous étions engagés sur un baleinier, lui comme second, moi comme maître d'équipage, et nous avions touché trois mois de solde à l'avance, quand le capitaine me dit:
»—Bonne chance! bonne chance, troun de l'air, Mike.
»—Quoi donc, commandant?
»—Mon père est mort aux Indes, en laissant une fortune considérable.
»—Pas possible!
»—Aussi vrai que je te le dis. Mais il paraît que mon frère, Charles
Bourgeot….
»—Bourgeot!
»—Oui, c'est mon nom véritable, Larençon n'est qu'un pseudonyme.
»—Et?
»—Et, comme on ne suppose pas que j'existe, mon frère Charles reste l'unique héritier….
»—Mais comment savez-vous?
»—En lisant un journal anglais j'ai vu qu'on mandait Charles Bourgeot au consulat de France: je m'y suis rendu. Le consul m'a dit que mon frère résidait à Québec, conçois-tu?
»—Mais, commandant, votre frère Charles, mais, n'est-ce pas lui qui….
»—Était à bord de l'Alcyon?
»—Je n'osais vous rappeler ce souvenir.
»—S'il y a au monde un Charles Bourgeot, natif de Marseille, c'est lui.
»—Bast! c'est impossible, puisqu'il a été tué et jeté à la mer.
»—Si c'est un imposteur, tant mieux!
»—De fait, vous serez le légataire universel.
»—En attendant, dépêchons-nous de faire voile vers la métropole du
Canada.
»—Et notre engagement?
»—Imbécile!
»Nous sommes en route. Va, comme je te pousse, si tu t'orientes bien, tu toucheras à bon port.
»Après dix jours de marche, en bateau et en stage, nous jetons l'ancre à
Québec.
»Fameuse ville, potence des potences, que Québec, quoique j'y aie dansé la danse des pendus! Quel gin, quel whiskey! et le rhum, donc!
»Enfin, nous amarrons.
»Le commandant Larençon ne perd pas un noeud de temps. Il vous fait des recherches, des recherches, et le même soir il est renseigné!
»—Mike, qu'il me dit.
»—Présent, capitaine.
»—Tu m'es dévoué!
»—Jusqu'à la culasse, capitaine.
»—Nous allons être riches, si tu veux.
»—Riches, ça m'accommode. Que devons-nous faire?
»—Nous aurons un trois-mâts, et tu seras mon second.
»—C'est diantrement de l'honneur, capitaine, mais que faut-il gréer pour cela?
»—Presque rien.
»—C'est encore mieux.
»—Cependant…
»—Ah! j'écoute.
»—Mon frère Charles, à ce qu'il paraît, n'a pas été tué comme tu le pensais, encore moins lancé à la mer.
»—Hein! j'en doute.
»—Voici ce qu'on m'a raconté; il aurait été blessé, serait demeuré inaperçu à bord de l'Alcyon, et après notre départ, un bateau-pilote l'aurait recueilli, transporté à Halifax.
»—Ça sent tonnerrement le mystère.
»—J'en conviens, mais il possédait des papiers qui ont établi son identité. Bref, il est venu à Québec où il s'est marié.
»—C'est toujours drôle!
»—Bref, il est mort dernièrement.
»—Ah! je commence à respirer, capitaine.
»—Mais il a laissé un enfant.
»—Et une femme?
»—Non, sa femme l'avait précédé au tombeau.
»—Resta l'enfant.
»—Oui, dit le capitaine, d'un air qui avait l'air d'avoir deux airs.
»—Connu, commandant.
»—Que veux-tu dire?
»—L'enfant nous gêne.
»—Troun de l'air!
»—Quel âge?
»—Deux ans à peine.
»—Facile de s'en délivrer.
»Je joignis les mains pour donner du sens à mes paroles.
»—Non, pas ça, répondit-il en se frappant le front; pas ça!
»Il était curieux, parfois, le capitaine Larençon: sur terre, une véritable poule mouillée.
»—J'exécuterai vos ordres.
»—Me jures-tu?…
»—Sur l'âme de mon père que je n'ai jamais connu!
»—Tu enlèveras l'enfant et me l'apporteras à Montréal, mais je ne veux pas que mal lui arrive.
»—On le soignera… fiez-vous à moi.
»Pour lors, le capitaine m'indiqua l'endroit où le poupard avait été mis en nourrice: puis il me dit:
»—Tu mettras le feu à la maison, tu sauveras la petite, pendant l'incendie, et la conduiras à Montréal.
»—Pourquoi mettre le feu à la maison?
»—Eh! afin qu'on croie l'enfant brûlé.
»—Magnifique, commandant, magnifique!
»Tout alla pour le mieux. Le capitaine se procura même,—je ne sais trop comment,—un lot de billets de banque, avec lesquels nous fîmes une ripaille, une ripaille… enfin!
»L'enfant fut mené chez la mère Juliette, à Montréal.
»La mère Juliette était l'ancienne maîtresse du capitaine Larençon. Ici, on l'avait baptisée la Camarde.»
XVIII
—La Camarde! interrompit l'Cageux, maintenant je me souviens d'elle comme d'hier Elle habitait une masure du faubourg Québec. C'était une femme hideuse, sans nez.
—C'est cela même, répliqua l'Irlandais.
—N'a-t-elle pas été rôtie avec sa cassine?
—Attends: tu le sauras.
Puis, Mike ayant bu un verre d'eau-de-vie, reprit son épouvantable récit:
XIX
«Donc j'avais transporté l'enfant chez la Camarde.
»C'était en hiver. Il faisait un froid… un froid de loup!
»Pour me réchauffer, je m'amusai à pinter quelques verres en attendant le capitaine mon bourgeois, comme il m'avait ordonné de l'appeler depuis que nous avions quitté la marine.
»Pendant ce temps la vieille sorcière ne s'avisa-t-elle pas de vouloir nager dans nos eaux. Ah! oui, c'est bien à Mike qu'on joue de ces tours-là.
»Le commandant arriva; plus d'enfant.
»Quelle rage! une tonne de salpêtre embrasée, quoi!
»Il commença à taper sur la Camarde, pif, paf, pouf! comme s'il eût touché sur un matelas. Jamais distribution ne fut plus équitable et plus complète! je jouissais dans ma peau comme un porc dans une mare. Tonnerre! avec quel courage le capitaine travaillait!
»Ce n'était que le début.
»Juliette prétendait que l'enfant avait gagné le large!
»Un enfant à la mamelle, il aurait fallu être bête pour avaler celle-là!
»Pour lors, je sentais se réveiller ma petite inimitié pour la Camarde. En voyant le capitaine Larençon bûcher, ça me donna envie d'en faire autant.—Fantaisie assez naturelle, n'est-ce pas? je suis sympathique et rancunier, en tonnerre, moi!
—Donc, je réfléchis que Juliette pouvait bien avoir caché l'enfant pour s'en servir contre nous, et je le dis au capitaine:
»—Stop!
»Bon, je jette le grappin d'abordage sur ma satanée Camarde qui s'était réfugiée dans la cuisine comme une sournoise, et je lui dis:
»—Où donc est la petite'
»—Sais pas.
»—Ah! ah! je vais te rafraîchir la mémoire.
»J'avais mon knife[33], un beau knife, un souvenir d'autrefois! le tirant de ma poche, j'en caresse la peau de la vieille—histoire de la raser, je vous assure, car elle avait des poils long comme des ralingues. Elle crie à son chien:
[Note 33: Un couteau.]
»—Ici, Hurleur!
»—Peuh!
»Maître Hurleur me chatouillait déjà les mollets.
»—Oh! oh! un moment, un moment;
»Deux coups de couteau envoient ledit chien où nous irons tous quelque jour.
»Juliette essaya de tirer une bordée.
»—Pas si vite, l'ancienne! Que diable, est-ce que deux amis comme nous se sépareront sans se serrer la main?
»—Au secours!
»—Où est la petite? réponds-moi, et dépêchons.
»—Je ne veux pas le dire.
»—Alors, je la déterrerai.
»Et mon couteau faisait une large trouée dans la carcasse de la Camarde. C'était justice. Jamais ma conscience ne m'a reproché ce péché véniel.
»Je trouvai l'enfant caché dans un caquet de guenilles.
»L'ayant rapportée au capitaine Larençon, je mis le feu à la cambuse qui, au bout d'une heure, était réduite en cendres.»
—Buvons encore, mille caronades! buvons, car j'achève.
XX
—Buvons, répéta l'Cageux se croyant en proie à un affreux cauchemar.
—Buvons jusqu'à la mort! ajouta Stephen atteint lui-même de l'ivresse qui flamboyait en gerbes de flammes dans le cerveau de ses hôtes.
—Oui, buvons des bouteilles, des tonnes! buvons un lac d'eau-de-vie.
Après une pause de quelques minutes, Mike reprit la parole.
XXI
«Ça finira mal. J'ai quelque chose qui m'avertit. Enfin…
»Pour lors, le capitaine devait faire disparaître l'enfant et se rendre en Europe, afin d'y recueillir la succession de feu son père. Moi, je devais l'attendre aux États-Unis, où il viendrait me prendre avec un nouveau corsaire.
»Il m'oublia.
»Seize années se passèrent sans que j'en entendisse parler. Durant cet intervalle, je roulai ma bosse de côté et d'autre, et par aventure tombai, il y a quelques semaines, à Montréal.
»J'étais aussi sec qu'un rat d'église.
»A mon âge on ne vit pas d'amour et d'eau claire.
»J'entre chez un changeur, je lui présente un bill de ma façon. On m'empoigne sous prétexte que le bill était faux.
»Dix ans de pénitencier en perspective; quelle chance!
»Un brave jeune homme, un républicain, comme ils disent, devient mon compagnon de cachot. Nous tâchons de nous échapper. Il y parvient. Moi, je me fais rempoigner; mais une diablesse de sentinelle,—Dieu la bénisse!—m'avait blessé. Presque rien, un bobo! On m'envoie à l'infirmerie. Quelle chance! le lendemain soir, je réussis à dérober les habits d'un de nos gardiens; je me les flanque sur le dos, et vous tire loyalement ma révérence à la prison, par la grand'porte, s'il vous plaît. Ah! Mike n'a pas froid aux yeux. C'est moi qui vous le dis.
»Une fois dehors du pétrin, que faire? je commençais à tirer la langue, quand, dans une bar, on prononça le nom de Bourgeot.
»Bourgeot, me dis-je, hein! est-ce que ce serait le capitaine Larençon?
Veillons au bossoir, tonnerre! Ça mérite considération.
»Un temps, deux mouvements, je suis chez mon particulier. Il était logé comme un prince; de la soie, du velours, de l'argenterie, plus que ça de genre! l'eau me montait à la bouche. Du reste il avait toujours beaucoup aimé la bagatelle, le capitaine Larençon!
»Pour lors, ledit Bourgeot arrive. C'était mon homme, mon ancien commandant, le capitaine Larençon! mais changé! il avait fait cargaison de graisse. Tout autre que moi ne l'eût pas reconnu.
»Dans ma joie, je courais pour l'embrasser.
»—Que voulez-vous?
»—Capitaine!
»Il pâlit.
»—Je suis Mike, votre…
»—Ce nom m'est étranger.
»Là-dessus, il me tourne le dos et on me campe à la porte.
»En ville, j'apprends que ce ruffien de Bourgeot était Français, natif de Marseille, débarqué ici, il y a plusieurs années, qu'il avait épousé une veuve et adopté le fils de cette femme.
»Il se donnait pour commerçant retiré des affaires, voyez-vous ça, ventre de baleine!
»Ah! mon vieux coquin, tu veux manger la poire que j'ai cueillie, minute! minute!
»J'aurais pu l'expédier à la potence par l'entremise du bourreau, mais ce moyen était compromettant, et le résultat peu fructueux.
»Je patientai.
»L'occasion de me venger s'offrit bientôt: hier, je sus d'un domestique, que mon ex-capitaine partirait dans la nuit pour sa maison de campagne.
»J'embauche deux Irlandais, et nous établissons une croisière, au pied de la montagne. Bateau, comme j'étais content! mon coeur battait.
Oh! les ingrats, je les déteste! Brigand de capitaine, m'avoir reçu comme ça, moi qui avais fait sa fortune!…»
XXII
Mike ne put compléter sa phrase. Plusieurs agents de police venaient d'envahir soudainement le cabaret et de se précipiter sur les trois buveurs.
En vain, ces derniers opposèrent une vive résistance, ils furent garrottés et conduits à la prison de Montréal, où l'Irlandais entra en répétant:
—Ventre de baleine! je pensais bien que ça finirait mal.