SEPTIÈME PARTIE

DEUX AMANTS

I

ALPHONSE A ANGÈLE

«New-York…,

»Mademoiselle,

»N'ayant point eu le bonheur de vous voir avant mon départ, je n'ai pu vous demander la permission de vous écrire quelquefois. Telle était cependant mon intention; j'en ai fait part à notre excellent ami, M. Jobinet. Pour toute réponse, il a souri. J'en ai conclu qu'une lettre de moi ne vous déplairait pas. Si je me suis trompé, excusez mon erreur, mademoiselle. Je ferai tout au monde pour la réparer, car rien ne me serait plus pénible à supporter que votre courroux.

»Cette lettre, je vous la dois, comme je vous dois la vie. Deux fois vous m'avez arraché à une mort certaine et je n'ai pu encore vous exprimer les sentiments de reconnaissance qui débordent mon coeur. N'est-ce pas, mademoiselle, que je serais bien ingrat, si maintenant j'oubliais votre sublime dévouement et les périls que vous avez courus pour me mettre en sûreté! Peut-être aurait-il été plus convenable que j'adressasse ma missive à votre bon père Morlaix; peut-être l'eussiez-vous préféré; mais j'éprouve, en songeant à vous, une émotion inexprimable, des palpitations étranges que je n'oserais confier à un homme. Vous êtes femme et vous saurez me comprendre; ou du moins vous ne rirez pas de moi, naïf jeune homme, à peine entré dans la vie, qui n'ai vu le monde que dans un chantier ou à travers les livres. Ces livres m'ont dit que votre sexe était meilleur et plus délicat que le nôtre. Je le crois, car ma mère est bien bonne, allez, mademoiselle! et si la douleur se glisse maintenant dans mon âme, c'est quand je pense à cette pauvre vieille mère que mon exil doit affliger si cruellement. Mon Dieu! pourquoi donc n'aimons-nous pas autant nos parents lorsque nous sommes auprès d'eux que lorsque nous en sommes séparés? Cela ne viendrait-il pas de ce que près d'eux nous n'avons pas conscience de leur affection? Ces mille petits soins, ces attentions vigilantes dont ils nous entourent, semblent naturels parce que l'on y est accoutumé. Nous n'y attachons pas de prix, sachant ou croyant qu'ils nous sont dus; mais que nous quittions le foyer domestique, qu'au lieu de voix amies nous entendions autour de nous des voix étrangères, qu'au lieu de la prévoyance maternelle, nous soyons obligés de demander aide à des soins mercenaires, et nous commençons à apprécier la valeur des liens du sang. L'affection qu'alors on porte à sa famille trouve sans doute son mobile dans l'égoïsme; on aime ses proches beaucoup pour soi; mais cet égoïsme est si naturel de part et d'autre! c'est une chaîne si douce à porter que je la regarde comme le plus grand des bienfaits que nous ait donnés la Providence. Oh! oui, car aimer les nôtres pour nous-mêmes c'est les inviter à nous aimer et entretenir ainsi dans la société de saintes relations dont la Bienveillance et la Charité tiennent les fils imperceptibles.

»Mais je m'oublie à vous parler un langage auquel une jeune fille n'est pas habituée. Pardon je n'ai, voyez-vous, personne à qui je puisse communiquer toutes les pensées qui flottent devant mon imagination, depuis mon arrivée ici. Ma mère est bonne, mais elle n'a jamais su lire dans mon coeur et j'ai un caractère si expansif!

Si cette lettre vous ennuie, jetez-la au feu! Cependant soyez assurée, mademoiselle, que vous aurez toujours, en moi, un ami fidèle jusqu'à la mort. Que bizarre est notre rencontre! et qu'il doit y avoir de force dans votre caractère, d'héroïsme dans votre noblesse pour m'avoir secouru comme vous l'avez fait! Une autre que vous se serait évanouie, ou aurait crié au secours; mais vous, mademoiselle, vous n'avez pas frémi, vous n'avez pas tremblé! vous m'avez soigné, moi inconnu, moi couvert de sang et de vêtements misérables, vous m'avez soigné, comme une soeur soigne un frère! Oh! je me le rappelle, en reprenant mes sens je crus un instant que mon âme ravie à son enveloppe terrestre avait été transportée dans une autre sphère où une sylphide, un ange l'avait prise sous sa protection.

»Le rêve dura longtemps, jusqu'au jour où je m'éveillai dans cette blanche chambrette, que vous savez. Combien j'eusse été heureux d'expirer durant ces heures de fièvre ardente! Je nageais dans un tel océan de bonheur!

»Néanmoins, chose singulière, que je ne m'explique pas! après être sorti du délire, en vous apercevant, à quelques pas de moi, en me convainquant que je n'étais pas le jouet d'un rêve, que la réalité m'environnait, je pris goût à l'existence, j'envisageai avec effroi les dangers de ma position, je priai, dans mon coeur, l'Éternel de m'arracher du trépas.

»Quelle est donc la signification de ces incohérences? Aujourd'hui encore, tantôt je me cramponne à la vie de toute la puissance de mon être, tantôt je suis prêt à m'abandonner au désespoir.

»Je voudrais ne vous parler que de vous, mademoiselle; j'aurais plaisir à vous dire combien,—malgré notre courte connaissance,—je me suis pénétré de la sublime harmonie de vos qualités; il me serait agréable de retracer les poétiques images que votre présence fait concevoir, mais les malheureux n'ont d'amour que pour leurs misères vraies ou supposées. C'est principalement dans la lutte avec l'infortune que nous nous cuirassons de personnalité. Qu'il faut de courage pour supporter la douleur au sein de la gaîté! J'avais cru que je possédais ce courage; la prison, la triste perspective d'une condamnation à mort me trouvaient insensible. Sans mon compagnon de cachot, jamais peut-être la pensée d'une évasion ne me fût venue. Il me semble que j'aurais marché d'un pas ferme au supplice. D'où vient que, maintenant, je suis plein d'hésitations et d'incertitudes? Les États-Unis ne sont-ils pas la plus magnifique contrée possible? N'ai-je pas la gloire de prospérer en paix, à l'ombre de la bannière étoilée! Oh! quel mystère que nos passions!

»Dès ma plus tendre enfance j'ai chéri la République. En sortant du collège, je soupirais pour le jour où je pourrais aller m'établir dans les États. A présent, j'y suis: matériellement j'ai autant de jouissances que j'ai prétendu en avoir, et, je le confesse, la mélancolie règne constamment sur mon front. En quittant les rives de notre fleuve majestueux, ma poitrine s'est soulevée et des larmes abondantes ont coulé de mes yeux. N'eussent été les exhortations de M. Jobinet, qui m'accompagna jusqu'à Saint-Jean, je me serais livré à mes ennemis, plutôt que de m'exposer aux tristesses de l'exil. Oh! oui, j'ai laissé là-bas, sur le sol natal, la meilleure partie de moi-même. Québec, Montréal, je vous vois sans cesse, dans mon sommeil, comme dans mes insomnies. En vain, j'ai cherché ici quelques distractions. Le bruit, le mouvement m'irritent; les théâtres me sont insupportables. Ni la méchanceté, ni l'envie ne forment l'essence de mon tempérament; et je me surprends à envier la fortune de ces heureux de la terre qui passent à côté de moi emportés dans leurs brillants équipages; et je déteste parfois ces femmes étincelantes de parure que je vois au spectacle! N'est-ce pas honteux! La vertu ne serait-elle donc qu'un masque sous lequel on déguiserait plus ou moins habilement les tentations, les vices secrets! ou bien ne serait-elle que le triomphe accidentel de la raison, sans cesse aux prises avec la bestialité? Où est la lumière sacrée? où est le vrai?

»Mon Dieu! mon Dieu! qu'il est difficile d'être sage ici-bas! Nous contemplons, nous aimons, nous admirons ou nous regardons, nous jalousons, nous haïssons!

»Affreux dilemme!

»Oh! qu'il se trouve faible, l'homme quand il s'essaie à la définition!

»Est-il né pour la souffrance ou la félicité?—Le savoir l'écrase, l'ignorance l'abrutit.

»Nous devons accepter la science de la vie formulée ou la rejeter. Mais si nous l'acceptons, que reste-t-il au progrès, à la perfectibilité? Rien. Marche! nous crie une voix intérieure, et nous marchons d'ombre en obscurité, d'obscurité en ténèbres, de ténèbres en opacité?

»L'antiquité éclairée trébuche dans son acheminement.

»Les âges contemporains ferment les yeux pour franchir le précipice:
Entendez-vous ce cri de Shakspeare:

»To be or not to be!»

»Ne tremblez-vous pas à l'expression de Montaigne?

»Que sais-je?»

»Et les fluctuations de Gassendi, les ballottements de Descartes, les tressaillements de Locke, les sueurs froides de Pascal, le rire amer des Encyclopédistes, ne nous abreuvent-ils pas d'incertitudes?

»De quoi vais-je vous entretenir, mademoiselle?

»Pure, chaste et douce, vous affectionnez le bien par sentiment plutôt que par devoir. Tout vous sourit en cette vie; votre sentier est jonché de fleurs odorantes, n'est-ce pas mal à moi de vous montrer les épines qui hérissent le mien?

»Mais j'ai toute confiance, en votre bonté. Elle excusera mes écarts, n'est-ce pas? Il doit être si doux de pardonner au malheur!

»A New-York, ma situation financière est tolérable. J'ai trouvé de l'ouvrage comme employé chef chez un armateur. Mes compagnons de travail compatissent à mes maux et vraiment je serais content de ma destinée, si le souvenir de la patrie…. enfin!

»Adieu! mademoiselle; puisse ma lettre ne pas être repoussée en parvenant à sa destination! Elle porte avec elle tout mon espoir et l'expression de la reconnaissance inaltérable, d'un homme qui sacrifierait, si vous l'exigiez, sa vie pour la vôtre.

»ALPHONSE MAIGRET.

»P. S. Après ma mère et vous, mon coeur appartient tout entier à nos amis Pierre Morlaix et Jobinet.»

II

Qu'on juge de l'étonnement d'Angèle en lisant cette singulière lettre!

Les fleurs de sensibilité (hérissées par les ronces du doute) qui y épanchaient leurs suaves parfums, causèrent à la jeune fille un trouble inexprimable. Si elle ne comprit pas tout d'abord les terreurs qui frémissaient dans le sein d'Alphonse, si sa philosophie absinthée de tristesse s'égarait dans des régions trop aériennes pour empoisonner le coeur religieux et croyant de notre héroïne, les vagues aspirations qu'on voyait trembloter dans cette lettre, comme la goutte de rosée à l'extrémité d'une branche d'aubépine, les demi-aveux qu'on y dévoilait, devaient toucher et séduire une femme.

Peut-être, en écrivant, l'exilé s'ignorait-il lui-même: mais Angèle, avec la pénétration de son sexe, surprit le secret d'Alphonse.

Sûre d'être sérieusement aimée, elle se demanda si elle aimait.

Alors, la rougeur monta à ses joues, son pouls battit violemment.

Ce fut tout: la jeune fille laissa échapper le papier qu'elle tenait dans ses blanches mains, et son imagination se prit à vaguer à travers les bocages odorants de la rêverie.

D'abord, de gracieuses images, papillons folâtres aux ailes d'or et d'émeraude, voltigèrent devant ses yeux à demi clos.

Elle se promena sur le bord d'un beau lac, ombragé par les rameaux des arbres touffus, mollement appuyée au bras d'un ange: l'onde murmurait à leurs pieds; les vives libellules jouaient sur les touffes de nénuphar; l'abeille bourdonnante pompait le suc des plantes aromatiques; et perdu dans le feuillage, un rossignol conviait la nature aux délices de ses harmonieux concerts!

Qu'il faisait bon marcher ainsi, oublier la vie, pour s'enivrer aux charmes de cette amoureuse journée.

Ils avançaient lentement, bien lentement, échangeant de rares paroles; mais ces paroles étaient autant de perles précieuses, de mélodies ineffables: et puis elles étaient entrecoupées de ces longs silences, qui sont les plus chers entretiens des âmes aimantes.

Comme ils savouraient le bonheur d'exister l'un par l'autre!

Et le sentier fleuri, sur le bord du lac, se déroulait toujours charmant; et aucun nuage n'ouatait l'azur du ciel, et ils s'endormaient ainsi dans l'extase d'une mutuelle félicité….

III

Tout à coup, Angèle tressaillit: ses traits se décomposèrent, une sueur froide baigna son front, ses doigts se joignirent convulsivement et de sa bouche tomba une exclamation déchirante:

—Mon Dieu!

L'illusion avait fui! Adieu, gracieuses images, papillons folâtres! adieu, beau lac, frais ombrages, vives libellules, abeille bourdonnante, rossignol aux magiques vocalisations! adieu, ciel d'azur!

Pauvre Angèle, quelle tempête soudaine vous a donc jetée sur le roc de la réalité!

Douteriez-vous aussi, vous!

Mais non, c'est impossible! belle, humaine, charitable, pétrie par les grâces; élevée par de pieuses gens dont vous partagez toute la foi; riche de jeunesse, d'espérance, vous êtes inaccessible au scepticisme!

Et cependant, cependant, votre pied s'est posé sur un serpant caché sous l'herbe embaumée; cependant, voilà que l'odieux reptile a roulé autour de votre corps tiède et satiné, son corps froid et visqueux, voici qu'il dresse sa tête hideuse et cherche l'endroit le plus sensible de votre coeur pour y instiller, dans une morsure, son mortel venin.

Pauvre, pauvre Angèle!

IV

Il y a dans les sociétés un tyran, plus despotique que la loi, un maître plus fort que la raison, un bourreau plus impitoyable que l'exécuteur des hautes oeuvres.

Ce bourreau, ce maître, ce tyran, c'est le préjugé. Le préjugé est la pierre d'achoppement du progrès: le Gibraltar de l'idiotisme, le terre à terre de la civilisation.

On déracine les abus, on supprime d'un coup les mauvais règlements, en une heure on brise les gouvernements, en un jour on concasse les trônes, comme un verre de cristal; mais pour détruire le préjugé, l'arme des siècles est à peine suffisante.

…Certains préjugés sucés avec le lait
Deviennent des tyrans jusque dans la vieillesse.

a dit Chénier. Remplacez le mot «vieillesse» par le mot mort, et vous aurez une idée complète, malheureusement vraie.—Le préjugé est une sève féconde, dont toute l'influence ne saurait être détruite que par une autre sève, celle de l'éducation… et encore!

Nul de nous, hélas! n'est exempt de préjugés! Fils de l'entêtement et de la tradition, les préjugés sont mis en nourrice chez la paresse, ensuite formés à l'école de l'habitude et définitivement portés à l'empire du monde par l'amour-propre individuel.

Le préjugé ne compte guère qu'un antagoniste avec lequel il livre depuis un siècle une lutte acharnée.

Cet antagoniste, c'est le livre: le livre le harcèle, le pousse dans ses derniers retranchements, l'assiège, l'affame, et ne lui laisse ni trêve, ni merci!

Étonnez-vous donc que tant de gens momifiés attaquent, comme pernicieux, le développement de la presse!

Le préjugé vous dit:

Les enfants sont solidaires des fautes de leurs parents, les parents solidaires des fautes de leurs enfants.

En d'autres termes:

Un fils vole, assassine; une fille pèche contre l'honneur; le père et la mère doivent être méprisés!

Et réciproquement,

Le préjugé nous dit encore:

Si tu tues tu seras tué: le juge qui te condamnera à mort sera respecté, considéré; le bourreau qui exécutera la sentence sera méprisé, vilipendé!

Le préjugé nous dit—oh! c'est horrible:—tu n'as pas demandé à vivre, pourtant tu as été lancé sur cette terre, que tu te hâterais de quitter sans la crainte de commettre une lâcheté, et on te montre au doigt, on te crache l'insulte au visage, on te fuit comme un pestiféré, quoique tu sois honnête, instruit, doué de nobles et brillantes qualités, parce que… le nom de ton père est resté en blanc sur les registres de l'état civil!

Tu ne connais pas ton père, tu ne peux présenter au monde le sarcophage d'un nom, alors tu n'es qu'un ilote, un paria; va-t-en, lépreux!

—Mais je ne suis pas l'auteur de mon être.

—N'importe!

—Je travaille à me rendre utile.

—N'importe, nous ne voulons pas de toi.

—Je me sacrifierai pour mes semblables.

—Tes sacrifices!… fi donc!

—Je serai votre valet.

—Mon valet, toi! quelle audace!

—Votre esclave.

—Rien…

Bâtard, à moins que tu ne puisses opposer un préjugé à un autre préjugé, à moins que tu ne puisses doubler d'or le mystère de ta naissance, il te faut boire les dédains des descendances putatives.

Le livre, par contre, vous dit:

L'homme, sur cette terre, n'est responsable que de ses propres actions. Lui, qu'assiègent tant de vicissitudes, ne saurait justement se rendre passible des fautes d'autrui. Si une longue suite d'aïeux illustres, si des enfants célèbres peuvent jeter de la gloire sur un nom, le péché d'un père le crime d'un fils, ne doivent pas rejaillir sur l'autre.

Le livre vous dit encore:

Sois honnête, fais le bien pour le bien, cherche à être heureux autant que possible en ce bas monde, sans nuire à ton prochain, et tu rempliras ainsi la mission que chacun de nous a reçue avec la naissance.

Il vous dira:

Le privilège de la noblesse héréditaire est une absurdité.

Les honneurs que donnent la fortune sont inférieurs à ceux que donnent les talents personnels.

Les mariages d'argent—ces ventes qui font de deux êtres libres, jeunes, des esclaves pour l'avenir—sont des monstruosités: c'est dans le travail et l'amour que repose le bonheur réel.

Il osera même ajouter que eux qui prétendent

étouffer les passions sont des sots ou des hypocrites, parce que les passions sont aussi nécessaires à l'existence d'un état social que les aliments nutritifs à l'existence de l'homme.

Il ira bien plus loin, ma foi! ce diable de livre en faveur duquel M. A. Karr écrivait, dernièrement, de si jolies choses dans ses Bourdonnements.

V

Comme des éclairs dans une nuit obscure, les réminiscences du préjugé luirent tout à coup à l'esprit; d'Angèle.

Pauvre chère enfant, un mystère enveloppait sa naissance dans des plis ténébreux: elle ne connaissait ni père ni mère légitimés par la loi. Et cette même loi au front de la jeune fille gravait en lettres de feu le stigmate:

BÂTARDE!

Qu'importaient alors sa beauté, ses agréments physiques! que faisaient alors ses vertus, son éducation, ses rares qualités intellectuelles!

C'est-à-dire que le monde la rejetait de son sein; que son amant, à cet aveu, allait fuir épouvanté, et qu'il lui faudrait à elle inhumer la honte de ses parents dans un couvent, où même elle ne serait peut-être pas entièrement à l'abri des préventions du vulgaire!

Mon Dieu! pourquoi donc nous avez-vous inoculé le virus de l'affliction dès notre origine? Serait-ce parce que, de même que toute douleur physique est un pas vers la mort, toute douleur morale est un pas vers la vertu? ou serait-ce parce que l'humanité est éternellement destinée à souffrir dans sa lutte entre le cylindre du passé et le cylindre de l'avenir?

Effroyable problème!

VI

Angèle, tombée à genoux devant une image de la Vierge, priait.

Rien n'est plus propre à raffermir la foi religieuse que l'amour qui en est la base. L'amour répugne autant à l'athéisme que la sensitive au souffle glacial de l'hiver.

La prière de la jolie fille du faubourg Québec dura longtemps; et, lorsqu'elle se releva, la sérénité brillait sur son visage. Telle, après une tempête, une rose se redresse doucement sur sa tige pour saluer le retour d'un soleil vivifiant. Encore perlée par les gouttes de pluie, la reine des fleurs rayonne d'un plus bel incarnat, parfume l'air de plus doux arômes.

Ayant jeté sur ses épaules une mantille et posé sur sa tête un petit chapeau de paille, Angèle se rend chez Pierre Morlaix.

Ce fut d'un pas léger qu'elle fit le trajet de la rue du Loup à la rue des Voltigeurs.

Cependant, en approchant de la demeure du charretier, sa démarche se ralentit insensiblement, et lorsqu'elle arriva à la maison de briques, aux contrevents verts, où s'était écoulée la plus grande partie de son enfance, elle tremblait comme la feuille d'érable agitée par les vents d'automne.

Les palpitations augmentèrent encore quand elle mit le pied sur le seuil de la porte, et s'accrurent bientôt à ce point qu'elle fut obligée de s'appuyer au mur pour ne pas tomber.

Pauvre, pauvre Angèle, que méchant est ce monde qui vous cause tant de douleurs!

VII

Après une minute de repos pour comprimer les battements de son sein, et mettre de l'ordre dans son esprit, Angèle entra.

La mère Morlaix était seule dans la salle, occupée à brunir sa batterie de cuisine.

—Jésus seigneur! te v'là, mon enfant, dit-elle en quittant son travail pour embrasser Angèle; mais d'où est-ce que tu r'sous [34] comme ça? y a au moins un siècle qu'on n't'a vue; j'créyais quasiment qu't'étais malade.

[Note 34: sors.]

—Malade! non, ma bonne mère, répliqua la jeune fille, ébauchant un sourire contraint. J'ai eu beaucoup d'ouvrage cette semaine, et…

—Et tu t'es fatiguée, c'est-y pas honteux! j'vous demande un peu, si c'est pas tannant d's'échigner comme ça, quand tu pourrais rester cheux nous, ousqu'on ne te refuse rien.

—C'est vrai…

—Vrai, Angèle, oui, ben vrai, car c'est pas pour dire, on t'aime ici, plus que tes père-z-et mère ne t'ont jamais aimée.

Ces derniers mots, prononcés sans mauvaise intention, avivèrent toutes les plaies d'Angèle: deux larmes brûlantes brillèrent au coin de ses paupières.

—Bon, v'là-t-y pas que tu vas geindre, à c't'heure, poursuivit la vieille. Qu'est-ce que t'as? tu n'es plus toi, ma fille… jadis si gaie, si riante; maintenant…

—Pierre est-il ici? interrompit Angèle, pour couper court à cette intempérance de langue qui la gênait.

—Pierre y va-t-arriver prendre son dîner.

T'as-t-y quèque chose de particulier à lui dire?

Un bruit de voiture résonna en ce moment au dehors.

C'était le charretier.

La jolie fille courut à sa rencontre.

VIII

—Mon ami, lui dit Angèle, je désirerais vous parler.

—Aussitôt que j'aurai remisé ma calèche.

—Non, tout de suite, c'est très-important.

—Allons, allons, je t'écoute, dit Pierre, surpris au plus haut point.

—Pas ici: montons à votre chambre.

—La bonne femme, dit le charretier, en passant dans la salle avec Angèle, ayez donc l'oeil à mes chevaux, je vous prie; l'enfant a quelque chose à me communiquer.

—Que mystère encore! murmura madame Morlaix.

IX

Parvenus dans la chambre du charretier, Angèle lui dit résolument:—Pierre, je vous dois tout, je le sais: votre mère et vous m'avez généreusement tenu lieu de parents; mais, dites-moi, ne connaissez-vous rien de ma famille véritable?

—De ta famille? fit le cocher reculant d'un pas.

—Oh! je vous en supplie?

—Tu voudrais nous quitter; est-ce qu'on t'a fait de la peine?

—Oh! non, pleura la jeune fille; vous ne m'avez témoigné que trop de bontés. Ma vie tout entière ne suffira point pour acquitter ma dette de reconnaissance que j'ai contractée envers vous; mais…

—Hélas! je te comprends, dit Pierre ému. On t'aura reproché de n'avoir ni père ni mère, et…

—Vous vous trompez, personne ne m'a…

Les sanglots lui coupèrent la voix.

—Chère fille bien-aimée, notre tendresse ne te suffit donc plus? s'écria le charretier en la baisant passionnément au front.

—Que dites-vous là, mon ami?

—C'est que, vois-tu, Angèle, je ne sais rien, rien que ce que je t'ai déjà raconté. J'ai cherché dès lors; aujourd'hui même je cherche, et…

—Et? répéta la jeune fille palpitante d'anxiété.

—Et, reprit Pierre en secouant tristement la tête, je ne sais rien de plus.

Une nuit de janvier 18… en revenant du Griffinton, je rencontrai un individu qui embarqua près de moi et se fit conduire à la rue de la Visitation. Là, il descendit, en m'ordonnant de l'attendre, mais ne reparut plus. Dans mon traîneau, il avait oublié un portefeuille en maroquin noir contenant vingt billets de cinquante piastres chacun et un chiffon de papier que j'ai perdu: je mis le tout dans ma poche et revins à la maison que nous habitions ma mère et moi, dans le faubourg Saint-Louis. Au coin de la rue Perthuis j'aperçus un paquet blanc déposé contre une porte; je m'en emparai: c'était toi, mon enfant, endormie dans une couverture.

—Et, dit Angèle, avec une agitation indicible, cette couverture, les langes qui m'entouraient n'avaient aucune marque?

—Non, repartit le charretier, aucune, si ce n'est pourtant comme l'empreinte d'une main teinte en rouge. On aurait dit du sang.

—Quelle énigme! ô mon Dieu, c'est affreux! s'écria la jeune fille, en pressant convulsivement ses mains contre ses yeux.

X

—Oui, reprit le charretier comme s'il répondait à une question mentale, oui, c'est bien mystérieux, pour le certain. J'ai souvent rêvé à cette nuit-là. C'était le bon temps où je possédais Carillon et la Brune, deux bêtes… ah! enfin… Et il faisait un frète que la barbe en fumait… Oh! je ne l'oublierai jamais… puis ces pressentiments… Bast! il ne faut pas y croire… les pressentiments, c'est de la bêtise.

—Des pressentiments! s'écria Angèle qui ne perdait pas un mot de ce monologue; des pressentiments! que vous disaient-ils?

—Rien, rien du tout, s'écria brusquement Morlaix. D'abord, les pressentiments mentent comme les astrologues, et M. le curé dit qu'il ne faut pas y ajouter foi, sous peine de péché.

—Pierre, oh! pitié, fit la jeune fille affolée, pitié pour une pauvre orpheline; dévoilez-moi tout ce que vous savez, tout ce que vous présumez de ma famille! C'est si cruel, voyez-vous, de ne connaître ni son père, ni sa mère! Ah! mon Dieu! Je ne pensais pas…

—Allons, allons, ne te désole pas comme ça, mon enfant, dit Pierre ému jusqu'aux larmes. Ça me fend le coeur de te voir pleurer. Moi qui donnerais tout au monde, jusqu'à mon dernier attelage—un attelage ben superbe cependant—pour te sentir heureuse. Quelle idée subite aussi…

—Pierre, vous ne répondez pas à ma question, interrompit Angèle d'un ton suppliant.

—C'est vrai; mais…

—Vous voulez donc me faire mourir! s'écria-t-elle avec cet accent désespéré dont toutes les femmes connaissent le diapason, et lequel manque rarement de vaincre l'opiniâtreté de ceux qui les aiment.

—Moi, te faire mourir! est-ce que tu y penses, Angèle! Je passerais au feu pour satisfaire un de tes caprices. Pour te le prouver, je vas te dire ce que j'ai supposé quelquefois, en songeant à cette nuit-là. Mais au moins ne dis plus que je veux te faire mourir.

—Parlez, Pierre, mon ami, mon père, oh! parlez vite, dit Angèle, en pressant les grosses mains basanées et calleuses du charretier dans ses petites mains blanches et satinées.

—Eh ben! il m'est venu à l'esprit que cet inconnu que j'avais embarqué en sortant du Griffinton et débarqué au coin de la rue Visitation, n'était pas étranger à….

Le charretier hésita.

—A? répéta anxieusement la jolie fille.

—A… ma foi, je cherche le mot.

—A moi?

—Oui, c'est pour trouver ça que je me creusais la tête.

Angèle poussa un soupir de désappointement

—Pas étranger à moi, reprit-elle ensuite. Quel rapport! Qui a pu vous suggérer une semblable conjecture?

—Ah! voilà! je l'ignore moi-même. Ça m'est venu un jour dans la cervelle, puis ça y est revenu un autre jour, puis un autre, et malgré tous mes efforts pour me débarrasser de cette imagination, elle est toujours là qui me tient en souci. Mais, continua-t-il en se frappant le front, j'ai eu tort de te parler de ça, puisque ça ne sert de rien. Il y a plus de seize ans que cette histoire est arrivée; et maintenant qu'aucun indice n'a justifié mes présomptions, il aurait mieux valu me taire que de mettre, par mon bavardage, ton esprit à la torture.

—Seize ans, hélas! ce n'est que trop réel, murmura Angèle. Jamais je ne déchirerai le voile qui couvre ma naissance; il faut renoncer aux joies de ce monde.

—Renoncer aux joies de ce monde! Qu'est-ce que j'entends, dit Pierre stupéfait. Tu déraisonnes, petite. Quoi! toi qu'on a surnommée la jolie fille du faubourg Québec; toi qui as reçu une éducation comme pas une des demoiselles les plus huppées, toi que chacun envie, toi qui pourrais, si tu voulais, ne rien faire du matin au soir, et qui hériteras, quelque beau matin, de dix mille écus, que nous t'avons amassés, ma mère et moi, toi, chère enfant, tu crois au malheur, parce que….

—Oh! je me souviens de toutes vos bontés pour moi, Pierre, dit Angèle en sanglotant,—le dévouement de toute ma vie ne suffirait pas pour payer la dette de reconnaissance…

—Chut! assez causé, interrompit le charretier en lui fermant la bouche sous un baiser. Allons, séchez-moi ces beaux yeux, mademoiselle la méchante; nous dînerons, et après, pour te distraire, je te mènerai faire un tour de promenade à la Longue-Pointe, dans la nouvelle calèche que j'ai achetée pour toi, mauvaise fille.

—Non, dit Angèle, je ne puis y aller; des travaux pressants…

—Encore ton travail! qu'as-tu besoin de travailler, je te demande un peu! Tant pis, pour cette fois, je ne te lâche pas. L'ouvrage se fera comme il voudra.

—Pardon, mon ami; c'est impossible.

—Pas plus impossible que de te prendre par le bras et de te conduire comme ça.

Joignant le geste à la parole, Pierre entraîna sa fille adoptive dans la salle.

—Un couvert de plus, la bonne femme, dit-il en entrant, l'enfant va manger la soupe avec nous.

—Non, ma mère, dit Angèle en arrêtant madame Morlaix; excusez-moi, je n'ai pas faim.

—Bast! l'appétit vient en mangeant.

—En vérité, je ne saurais. Laissez, j'ai besoin de retourner chez moi.

—Es-tu malade?

—Non, répartit-elle avec un sourire forcé.

Après quelques nouvelles instances des braves gens qui l'avaient recueillie, Angèle put regagner son domicile.

Tandis qu'elle descendait la rue des Voltigeurs, Pierre la suivit du regard en marmottant:

—Ou je me trompe fort, ou la petite n'est pas dans son assiette ordinaire. Faudra que je la surveille.

XI

Arrivée à son domicile, Angèle relut la lettre d'Alphonse, et, s'approchant ensuite d'un pupitre en palissandre, cadeau de M. Jobinet, commença une réponse. Mais à peine les premières lignes étaient-elles écrites, que la jeune fille, mécontente sans doute d'elle-même, déchira le papier qui les renfermait. Une seconde tentative épistolaire eut le même sort, la troisième fut plus heureuse, car après vingt minutas de travail, notre héroïne déposa la plume d'un air satisfait et parcourut des yeux sa missive.

Elle était ainsi conçue:

«Montréal…

»Je vous remercie bien de votre lettre, monsieur; la nouvelle que votre santé est bonne m'a fait grand plaisir, car je craignais que tant d'émotions diverses, supportées en si peu de jours, jointes aux fatigues d'un long voyage n'eussent altéré votre constitution. Grâces à Dieu, il n'en est rien; ma sainte patronne a exaucé les voeux que je n'ai cessé de faire pour vous; je la prierai encore afin qu'elle vous continue sa protection. C'est si bon de prier, quand l'on est inquiète ou chagrine! Moi, voyez-vous, monsieur, je suis une pauvre fille, toute simple, et je vous avouerai franchement que je ne comprends rien à toutes vos subtilités philosophiques, plus propres à mon sens à obscurcir le jugement qu'à l'éclairer. Sans doute, il ne serait pas seyant que je me permisse de vous donner un conseil; vous avez tant appris dans les livres que vous ririez de mon ignorance, si elle prétendait indiquer une direction à votre savoir, mais il me semble, monsieur, que vous cherchez à débrouiller des énigmes trop au-dessus de notre faible entendement.

»Pourquoi donc doutez-vous? et de quoi doutez-vous?

»La Providence ne vous a-t-elle pas montré assez qu'elle prêtait son appui à ceux qui souffrent injustement? Enfin, serait-il croyable que, sans l'aide de notre divin Sauveur, vous eussiez échappé à tant d'ennemis conjurés pour votre perte? Non, cela ne peut être. Un aveugle ne nierait pas des faits aussi palpables; conséquemment vous, qui avez l'intelligence pour vous illuminer, la raison pour guider vos appréciations, vous ne devez pas discuter semblable évidence. Du moins, c'est de cette façon que je comprends les choses. Au cas où vous croiriez que je suis dans l'erreur, ne tentez pas de me désabuser; vous n'y parviendriez pas. Je souhaiterais sincèrement que vous eussiez la foi qui m'anime, car vous seriez heureux dans vos malheurs, monsieur, oui, bien heureux!

»Ne voilà-t-il pas que je tombe dans le même travers que vous? Pourtant, de ma part, ce travers est doublement excusable. N'avez-vous point provoqué et ne suis-je pas tenue par mes principes mêmes et ma foi à condamner, par conséquent, à combattre ce qui motive vos tristes incertitudes?

»Mais je ne veux point, cependant, prolonger une discussion qui répugne à mon caractère, et dans laquelle vous obtiendriez encore l'avantage sur moi.

»Maintenant, vous ne serez peut-être pas fâché de recevoir quelques nouvelles de votre famille et du pays. J'en sais qui ne manqueront pas, sans doute, de vous intéresser.

»D'abord, si vous avez conçu quelques inquiétudes sur la santé de votre bonne mère et de vos frères et soeurs, rassurez-vous, monsieur, je suis à même de vous dire qu'ils se portent tous bien et prient, chaque soir et matin, le Tout-Puissant de veiller à votre bonheur sur cette terre. Votre mère, monsieur, a fait écrire, à mon père adoptif… Si vous saviez combien elle témoigne de sollicitude pour tout ce qui vous concerne! Pauvre femme affligée, vous avez bien raison de l'aimer! Ça doit être si bon d'aimer sa mère! celle qui nous a donné le jour, qui nous a inculqué sa propre vie, son âme, dans le lait dont elle nourrissait nos jeunes ans!

»Quel plaisir, dites, de prouver sa reconnaissance à celle qui s'est tant et si souvent sacrifiée pour nous! Oh! il me semble que je n'aurais pas assez de jours pour m'acquitter, vis-à-vis de ma mère clés la dette originelle que j'ai contractée en venant au monde!

»Une mère! il faut n'avoir jamais connu la sienne propre, pour savoir ce qu'il y a de douceur ou d'amertume indicible dans ces mots: Une mère!

»Ah! monsieur, vous paraissez aimer tendrement, passionnément votre mère; mais aimez-la encore davantage, car cet amour est le plus sacré des devoirs, la plus inexprimable des jouissances, le plus beau des amours.

»Aimer sa mère! que cela doit être délicieux! ciel! il me semble que j'expirerais de contentement si j'embrassais, si je voyais ma mère!

»N'est-ce pas, monsieur, qu'il n'y a point ici-bas, d'affection plus charmante, plus grande que celle d'une, mère? une mère pour laquelle on n'a point de secrets: une mère qui nous connaît mieux que nous-mêmes, qui sait et nos qualités et nos défauts; qui, après nous avoir gratifiés de la vie physique, s'occupe à nous insuffler la vie morale; qui lit dans nos pensées, étouffe le germe des mauvaises, féconde la semence des bonnes! une mère!

»Ah! monsieur, il leur est défendu de jamais se plaindre à ceux qui ont une mère. Qu'est-ce que la souffrance, qu'est-ce que l'exil, qu'est-ce que toutes ces petites misères qui escortent notre court passage sur cette planète, quand nous avons une mère près de nous ou que nous espérons retrouver un jour!

»Notre Seigneur et Sauveur du monde, Jésus, n'était-il pas soutenu par la présence de sa mère, la bonne et sainte Marie, en montant la Croix au calvaire de ses tortures?

»Et puis, quand au penser de sa mère on peut joindre celui d'un père!—Seuls, les orphelins comprennent combien est dure la privation de ces êtres sacrés!

»Aux orphelins toutes les tristesses, tous les dégoûts, toutes les insultes, tous les déboires! à eux le droit de gémir et d'envisager la mort comme un bienfait: à eux les plaintes dérobées, les larmes secrètes, les désespoirs étouffés!

»Il y a encore une classe de malheureux plus désolés que les orphelins!…

»A mon tour, monsieur, de faire appel à votre indulgence. Je m'oublie dans mon égoïsme, au lieu de vous raconter les choses capables de vous intéresser.

»Vous souvenez-vous de ces gens qui nous ont arrêtés sur la lisière du bois, quand nous allions chez notre excellent ami, monsieur Jobinet? eh bien, il paraîtrait que ces scélérats attendaient là un citoyen très-respectable de notre ville, qu'ils l'ont assassine et dépouillé d'une grosse somme d'or. Leur procès est commencé. Aujourd'hui, on dit qu'il y aura de curieuses révélations de la part d'un Irlandais, un nommé Mike, celui, si je ne me trompe pas, qui s'est évadé de prison avec vous. Je me souviens de la figure de ce bandit, et je frémis rien qu'en songeant à ce type ignoble de dégradation.

»Égorger son semblable pour quelques louis! est-ce bien possible! se vouer à un horrible supplice, et se damner éternellement! Mon Dieu! tout cela m'étonne si fort que j'ai peine à y croire.

»M. Bourgeot,—l'homme assassiné,—a un beau-fils. Penseriez-vous que Jacques, c'est le nom de son fils,—a dit que la mort de son père était méritée? Mais qu'est-ce donc que le monde! je n'aurais jamais cru à cela si je ne l'avais entendu de mes propres oreilles, oui, monsieur, devant moi, le fils a dit en pariant de son beau-père:

»—Bast, après tout, il était assez vieux pour faire un mort!

»Oh! mais c'est épouvantable; je n'en reviens pas. Moi qui détestais déjà ce Jacques Bourgeot, je vous demanda un peu si, depuis, je l'ai pris en amitié!

»Ma lettre est déjà bien trop longue, il est temps que je termine. Bon courage donc, monsieur. Espérons que votre mauvaise étoile s'éclipsera pour faire, de nouveau, place à la bonne, et qu'un jour vous serez rendu à vos parents et à ceux qui vous aiment.

»En attendant, croyez-moi,

»Monsieur,

»Votre servante,

»ANGÈLE.»

XII

Deux mois s'écoulèrent sans qu'Angèle reçut une réponse à sa lettre.

La jeune fille était fort inquiète; ses parents adoptifs la voyaient dépérir chaque jour, et déjà ils regrettaient les soins dont ils avaient entouré le fugitif, quand, un matin, Angèle arriva chez eux toute joyeuse.

—Il m'a écrit! il m'a écrit! cria-t-elle en entrant.

—Ah! fit le charretier avec une expression radieuse qui prouvait qu'il était soulagé d'un grand poids.

—J'savais qu'i n'était pas malhonnête en toute, c'te jeunesse, dit la mère Morlaix.

—Voici sa lettre, reprit Angèle; elle est longue; voulez-vous que je vous la lise?

—Comme de raison, répliqua la bonne femme.

—Il est à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, dit Angèle.

—A Saint-Jean-de-Terre-Neuve!

—Oui, il est allé surveiller une pêche pour le compte de l'armateur qui l'emploie. Mais je vais vous lire la lettre.

La mère Morlaix et son fils se rapprochèrent de leur protégée, laquelle, tirant de son corsage un paquet de papiers assez volumineux, commença d'une voix claire et musicale.

XIII

«Saint-Jean de Terre-Neuve…

»Surtout ne m'en veuillez pas, chère mademoiselle; votre lettre si bienveillante, si aimée m'est parvenue au moment où mon patron m'ordonnait d'aller visiter un établissement de pêcherie qu'il à ici. Il fallait partir sur-le-champ, sans cela, je vous eusse écrit tout d'abord. Mais le navire mettait à la voile; et, depuis lors, je n'ai point quitté la mer.

»Ah! sans cette circonstance, avec quel bonheur j'aurais pris la plume pour vous dire combien je vous suis obligé des preuves d'affection que vous daignez témoigner au malheureux exilé. Si vous saviez comme elle m'a soulagé, votre lettre, comme elle m'a réconcilié avec moi-même! Les beaux sentiments qui l'animent ont fait une profonde impression sur mon coeur. Fortuné mille fois, qui pourra passer ses jours près d'une personne aussi raisonnable que belle, aussi pieuse que douce, aussi indulgente pour les écarts d'autrui, que sévère pour elle-même! Ah! je vous aime, je ne puis vous le cacher. N'en rougissez pas, mademoiselle, mon amour est pur, et jamais il ne me fera manquer au respect, à la reconnaissance éternelle que je vous dois. Cet aveu ne me coûte point, car il est celui d'un homme honnête, qui désire uniquement votre félicité et qui vous obéira en toutes les choses que vous lui commanderez, sachant bien que la droiture de votre jugement ne saurait l'engager au mal.

»Maintenant, vous êtes mon amie, n'est-ce pas? Voulez-vous me permettre de vous conter les petits incidents de mon excursion? Ils sont assez piquants, et si je réussis à les dire convenablement, je suis sûr qu'ils vous intéresseront:

»D'abord; quand je me présentai au capitaine du navire, avec les lettres de crédit de notre armateur, le premier me demanda si j'avais déjà péché le maquereau.

»—Jamais, lui répondis-je.

»—Jamais, dit-il. Oh! alors je ne puis vous prendre à mon bord.

»—Mais l'armateur….

»—L'armateur! Qu'est-ce que ça me fait? Il me faut des hommes exercés ou rien. Les novices encombrent un bâtiment. Ils gênent les matelots, tombent malades; il faut les ramener à terre. Je n'en veux pas.

»—Quoi, vous me refusez!

»—Désolé, mais je n'y puis rien. Que l'armateur me donne un surveillant exercé, s'il le veut. Pour un greenhorn[35], ça ne me va pas plus qu'un verre d'eau quand j'ai du rhum à discrétion.

[Note 35: Novice, naïf, niais.]

»—Mais j'ai des connaissances en marine. Je puis au besoin faire le métier de charpentier à bord.

»—Vraiment!

»—Sur ma parole.

»—Alors, c'est une autre affaire, dit le capitaine en se ravisant.

»—Ainsi, c'est convenu?

»—Oui, mais à une condition.

»—Dites.

»—Vous remplacerez mon charpentier, qui est parti en bordée ce matin.

»—Autant que les devoirs de mon emploi me le permettront.

»—Sans doute, grommela le capitaine, car de même que tous ses collègues, il n'aimait pas les surveillants qu'on leur impose.

»Je fus installé à bord dans une mauvaise cabine, juste à peine assez grande pour qu'un homme s'y put remuer, et où nous couchions, quatre: le pilote, le premier maître, un mousse et moi.

»Avant le départ, pour les bancs de Terre-Neuve, je m'étais renseigné sur la question des pêcheries.. Les caps Anne et Cod sont les deux points principaux où l'on fait la guerre au maquereau, sur les côtes de l'Amérique septentrionale.

»La flotte, employée chaque année à cette pêche, se partage en deux sections: l'une suit le poisson dans l'Atlantique, depuis les caps de la Delaware jusqu'aux rivages occidentaux de la Nouvelle-Écosse. Ces bâtiments nombreux et de petite dimension se tiennent toujours en vue les uns des autres, et, comme ils couvrent l'Océan d'amorces, ils capturent généralement plus de poissons que ne le feraient des vaisseaux occupés isolément à la même besogne dans les mêmes eaux.

»Cinq cents navires environ, jaugeant de soixante-dix à cent vingt tonneaux, forment ce qu'on homme la flotte de la baie ou l'autre section, organisation totalement distincte de la première.

»Parmi ces bâtiments, ceux qui sont affrétés pour le cap Anne sont les plus petits; ils jaugent de soixante-dix à quatre-vingt-dix tonneaux. Ceux du cap Cod en ont de quatre-vingt-dix à cent vingt. Une vive émulation règne entre les gens des deux caps. Elle dégénère souvent en des rixes sanglantes.

»Les pêcheurs ne reçoivent pas de salaires; mais ils ont droit à la moitié du poisson pris, déduction faite, sur leur part, de ce qui est dû pour les frais d'appât, les gages du maître-queux, et le prix, par baril, de l'inspection» l'empaquetage et la salaison.

»Le dernier article coûte environ sept francs par baril. En somme, on peut évaluer aux trois septièmes environ les bénéfices nets qui reviennent à chaque homme sur la prise générale: Les patrons des navires fournissent toutes les provisions, le sel, les hameçons, les lignes, le plomb, l'étain, etc., et habituellement ils se réservent le droit de vendre le poisson au plus haut prix qui leur est offert avant que le vaisseau soit prêt à recommencer un autre voyage.

»L'équipage peut, toutefois, disposer à son gré de sa part, mais rarement il use de ce privilège, préférant s'en rapporter aux propriétaires qui font la vente et remettent l'argent à leurs hommes.

»De gros marchands de New-York ou de Boston achètent, d'ordinaire, les maquereaux quelques jours avant le retour du ou des navires. Les prix varient naturellement suivant la qualité.

»Saint-Jean possède huit ou dix établissements affectés à ce négoce. Tous ont un intérêt plus ou moins grand sur chaque navire qui mouille à leurs quais. Il en est peu qui perdent de l'argent. Les provisions que l'on embarque sont d'habitude excellentes: le meilleur boeuf, porc salé, café, thé, chocolat, sucre, riz, mélasse, beurre, patates, farine, etc., car nos pêcheurs vous ont un palais délicat! Ils se sont fait la plus haute idée de la nécessité de bien vivre, veulent à chaque repas du pain frais et chaud, ainsi que leurs gâteaux pour le thé, et des pâtisseries toutes les fois qu'ils ont faim c'est-à-dire à tout moment.

»En somme, le cuisinier est, aux yeux de ces épicuriens d'eau salée, un personnage d'une importance égale à celle du patron. La première question d'un matelot à l'autre est celle-ci:

»—Quel est votre patron?

»Puis:

»—Quel est votre cuisinier?

»Les réponses sont-elles satisfaisantes, le questionneur demande un engagement. Et il la fait aussitôt cette demande. Je dis demande, car un bon pêcheur peut toujours obtenir un engagement. Étant par là indépendant, il se montre difficile dans son choix.

»Les quatre cinquièmes des équipages sont des Yankees ou des
Nouveaux-Écossais; le reste se compose d'Anglais, Irlandais, Canadiens,
Écossais, Allemands et de quelques Portugais, Suisses ou Norvégiens.

»Ce sont communément des marins de première classe, car ils tiennent presque toujours la mer d'un bout de l'année à l'autre: sept mois à la pêche de la morue, et cinq à celle du maquereau. Cette dernière est peut-être la plus profitable; en tous cas, elle est la plus agréable.

»En janvier, on affrète les goélettes pour les Grands-Bancs ou pour le banc Georges. Le dernier est à deux cents milles à l'est de Boston, en plein Atlantique. Il n'a ni port, ni abri. Les navires courent sur leurs ancres pendant la tempête et les grains; et les matelots sont continuellement soumis aux plus rudes fatigues, aux plus cruelles intempéries. Un grand nombre se gèlent les mains et les pieds.

»Nulle merveille qu'ils soient vigoureux et hardis et qu'ils soient toujours bien accueillis dans la marine militaire ou marchande; nulle merveille, non plus, que la mort fauche sans cesse dans leurs rangs avant qu'ils ait atteint la vieillesse.

»Les bâtiment? qui vont aux Grands-Bancs ne sont guère abrités; mais le voyage est plus long, et beaucoup de matelots le préfèrent à cause de la certitude de plus gros profits.

»En juin, ces bâtiments s'assemblent dans le port. On les peint, on les nettoie, on fait leur toilette avant de les expédier à la Baie. Tout le monde prend joyeusement part au travail car le changement des Bancs à la Baie ressemble à l'heure de la récréation, après la réclusion dans une salle d'école.

»Toutes les goélettes sont peintes à peu près de la même manière, en noir avec une bande blanche, et les mâts enrubannés ou bariolés de jaune.

»Ils sont aussi gréés de même, portant généralement un grand mât,—mais pas de hunier de misaine,—focs et focs volants, grande voile et voile de misaine, avec toile de beaupré pour les brises légères. On les construit de manière à ce qu'ils unissent la solidité à la capacité; et celui qui peut gagner un mille sur sept, en naviguant au vent, est généralement considéré comme un bon voilier. Aux yeux d'un homme de terre, tous les navires d'une flotte paraissent semblables vus à une courte distance; mais l'expérience et la pratique ont appris aux pêcheurs à établir, dans le gréement et la coque, cent points de différence qui échappent aux pékins, comme disent les soldats français.

»De fait, j'ai souvent, à l'aide d'une longue-vue, aperçu à l'horizon la pointe d'un grand mât et peut-être une voile de perroquet, alors que tous les gens de l'équipage pouvaient dire où se dirigeait ce navire, quelle était sa forme et même son nom.

»Les vaisseaux coûtent de quinze à vingt-cinq mille francs la pièce. Le patron est généralement intéressé pour un quart, dont les dividendes, avec son tant pour cent (de 3 à 5 %), sur la part de la prise appartenant au navire, forment la seule différence entre sa portion et celle de l'équipage; et il arrive quelquefois qu'il y a à bord des pêcheurs qui gagnent plus sur un voyage que le patron lui-même, quoique de tels exemples soient rares.

»Le travail du patron est de moitié plus pénible que celui de l'équipage, car il lui faut être debout toute la nuit, quand il y a des indices d'une augmentation ou d'un changement de vent. De plus, il doit jeter l'appât pour tenir le poisson près du navire, rester au gouvernail tandis que le navire file à travers les bancs de maquereaux et en entrant au port comme en en sortant.

»Par dessus tout cela, il a mission de veiller à ce que rien ne se détériore dans le gréement ou la coque du vaisseau. En un mot, sa vie est en proie à une anxiété continuelle et n'obtient qu'une récompense minime pour tant de peines.

»L'équipage n'a aucun souci: Chaque homme monte la garde à son tour et fait son quart au gouvernail. En dehors de ces occupations, il n'a qu'à manger, boire et dormir, sauf quand le poisson mord ou qu'il faut l'appâter. Les goélettes portent trois fois le nombre de bras suffisants pour manoeuvrer des embarcations de cette classe. Aussi le travail à bord n'est-il qu'un jeu; et l'on peut mettre à l'oeuvre ou déployer toutes les voiles avec autant de promptitude que sur un navire de guerre.

»Quand j'arrivai le jour du départ à bord du Franklin, la goélette qui devait m'emmener; l'aspect sur le pont n'était pas des plus encourageants. Il y avait sur ce pont un encombrement de malles et de paquets qui semblaient venir de toutes les parties du monde; C'était une inextricable confusion. On ne pouvait poser le pied sur le plancher sans heurter quelque objet d'habillement où d'alimentation.

»Le maître-cook était à l'avant. Il mettait en ordre son petit assortiment de vaisselle. En me voyant, il me dit d'un ton gouailleur:

»—Ah! ah! vous voilà, monsieur le novice.

J'espère bien que vous serez malade avant demain matin.

»Ce souhait n'était pas fort rassurant. Mais je fis contre fortune bon coeur, et pour me concilier les bonnes grâces du dispensateur des vivres, je lui offris un coup de rhum qu'il accepta sans façon, comme une chose due.

»L'équipage ne tarda pas à se montrer. Bel équipage, ma foi! Jamais je n'avais vu, même à Québec, une troupe de jeunes hommes plus robustes, plus gais et plus dispos. Ils riaient que c'était plaisir à les entendre.

»La connaissance fut bientôt faite. Quoique j'eusse un certain commandement sur ces hommes, je préférai me les gagner tout de suite par l'affection plutôt que de m'imposer à eux. Une dame-Jeanne pleine de Jamaïque et des cigares que j'avais eu soin d'emporter furent les traits d'union de nos bonnes relations.

»Nous fumions et buvions déjà comme de vieux amis quand la voix du patron retentit:

»—Parez la grand'voile! larguez la misaine! déployez les focs.

»Aussitôt tout le monde se leva et courut exécuter les ordres.

»Notre patron ou capitaine se mit à la roue, et moi, pour ne pas rester inactif, j'aidai les hommes à hâler les cordages. Ils furent surpris de voir que je n'étais pas aussi ignorant du métier qu'ils l'avaient cru d'abord. Ces notions me conquirent leur estime.

»Peu après, ordre fut donné de ranger les bagages. Et en moins de dix minutes le pont se trouva libre.

»Vers cinq heures on annonça le souper. Nous descendîmes dans l'entrepont; moi, comme un sot, le dernier (mais dès que mon appétit fut établi un peu plus tard, et que l'importance d'être le premier à table m'eût été démontrée, je reconnus bien vite le néant des cérémonies). Comme un sot, ai-je dit, car difficilement parvins-je à obtenir une place, et plus difficilement quelques vivres.

»Par bonheur, je n'avais pas grand'faim. Mes plus longues courses maritimes n'avaient guère dépassé le Saguenay en bas de Québec, et je n'étais pas aguerri contre le mal de mer. Je ne l'avais point, il est vrai; mais le pressentiment me coupa l'appétit.

»Après le souper, je me retirai dans ma cabine où je ne tardai pas à m'endormir. Des rêves affreux troublèrent mon sommeil. Et, le lendemain matin, je m'éveillai rien moins que charmé de la vie de marin.

»Durant toute la journée, les gens de l'équipage me lorgnaient, à chaque instant d'un air moqueur, attendant les premiers symptômes du mal fameux, et prêts, sans doute, à me prodiguer des soins à leur manière.

»Mais Neptune me protégea. J'en fus quitte pour la peur, quoique pendant trois jours je me sentisse faible, et peu disposé à manger.

»Le sixième jour, nous jetâmes l'ancre dans la crique du Sommeil, au détroit de Canso, nous y restâmes quarante-huit heures pour faire de l'eau. Je m'amusai fort à prendre des homards, à courir la campagne et à cueillir des framboises qui viennent abondamment dans cette partie de la Nouvelle-Écosse. Elles sont fort grosses et d'une saveur toute particulière.

»Le patron et moi nous visitâmes aussi une goélette qui retournait à son port d'embarquement avec une cargaison de poissons. Les gens de cette goélette nous apprirent que le maquereau essaimait, mais qu'il était petit. Ils n'avaient mis que trois semaines pour remplir leur vaisseau et rapportaient qu'un grand nombre de bâtiments de Gloucester étaient dans la Baie.

»Le lendemain, nous remîmes à la voile. Bientôt après; le patron nous appela et nous partagea, les lignes, les hameçons, le plomb et l'étain.

»Ces lignes sont en fil blanc ou bleu, de là grosseur des fortes ligues à truites.

»Les places que les pêcheurs devaient occuper furent alors marquées et tirées au sort, à l'exception de celles du capitaine, du cuisinier et là mienne, qui sont les mêmes sur tous les vaisseaux, c'est-à-dire que le cuisinier a celle d'avant, juste après le mat de misaine, le patron celle du milieu, et le surveillant celle d'arrière, à l'écart de toutes les autres.

»Ces places sont appelées cadres, comme les lits des navires.

»Je trouvai mon cadre situé, en conséquence, à la poupe, fort commode et meilleur pour moi que tout autre: car, ailleurs, j'aurais continuellement, par mon défaut d'habitude, emmêlé les lignes de l'équipage.

»Ayant donc plongé mes premiers regards dans les mystères de l'opération, je me mis à fumer, étendu au soleil, en étudiant avec un profond intérêt les procédés de l'équipage.

»La première chose que firent les hommes fut d'arranger leurs cadres respectifs de façon, à pouvoir y enrouler leurs lignes. Ensuite on se mit à la fonte des plombs. A cet effet, on se sert d'un moule en fer, auquel l'hameçon est solidement fixé, le tige de la tige et la pointe demeurant hors du moule. On fond ensemble au plomb et de l'étain qu'où verse dans le moule. Et quand un homme a fabriqué tous les plombs dont il a besoin, il passe l'instrument à son voisin qui s'en sert à son tour.

»Au bout de trois heures, tous les plombs étaient coulés, et les hommes, accroupis sur le pont, s'occupaient activement avec des limes des râpes, du papier de verre et de la peau de chien-marin, à polir, amincir, et façonner les plombs suivant leurs fantaisies.

»Moi aussi j'avais fait un essai pour me fondre un plomb, et j'avais réussi à verser une partie du liquide dans mon soulier, une autre partie sur le plancher et une particule dans le moule.

»Deux matelots vinrent à mon secours. Et fort heureusement. Sans eux, je me fusse brûlé avec la patience d'un martyr.

»Le lendemain, en arrivant à mon cadre, je le trouvai gréé de lignes, plombs, hameçons et de tout ce qui était nécessaire pour faire une pêche plantureuse, si l'adresse du pêcheur répondait à l'excellence des instruments.

»A qui étais-je redevable de cette délicate attention? Aux braves matelots dont je viens de parler, deux Canadiens, Jean-Baptiste Laframboise et Joseph Lafleur, deux garçons honnêtes et prévenants, s'il en fut. Ils m'ont comblé de petits soins pendant tout le cour du voyage. Aussi sont-ils des amis de Pierre Morlaix, à qui ils envoient une foule de compliments…»

XV

—Tout de même que je les ai bien connus Jean-Baptiste Laframboise et
Joseph Lafleur, interrompit le charretier.

—Pardi, ajouta sa mère, y v'naient s'régaler tous les dimanches cheux nous. C'est des bons hommes; j'suis ben contente qu'les a vus, monsieur Alphonse.

—Continue, fillette; ça m'intéresse, dit Pierre.

Et Angèle poursuivit:

XVI

«… Comme l'équipage était prêt maintenant à la pêche, et que nous approchions du futur théâtre de nos exploits, le patron distribua les heures des repas dans l'ordre suivant:

»Déjeuner à quatre heures du matin (à moins que le poisson ne morde; dans ce cas, aussitôt après qu'il a mordu).

»Dîner, à onze heures avant midi (avec la même exception).

»Thé à quatre heures après midi (toujours avec la même exception).

»Souper, à toute heure, depuis huit heures du soir jusqu'au lendemain matin (pas d'exception à cela, car le maquereau ne mord plus après le soleil couché).

»Nota. Défense de jouer aux cartes, excepté lorsque l'ancre est jetée.

»Le surlendemain, je dormais profondément, quand, pour la première fois de la vie, je fus réveillé par ce cri:

»—Tout le monde sur le pont! voici le maquereau!

»Je me dressai tout d'un coup; ma tête frappa contre le plancher supérieur et retomba lourdement sur son maigre oreiller.

»Les matelots étaient déjà en haut.

»Je ne tardai pas à les rejoindre, malgré les douleurs que me causait une grosse bosse au front. Les poissons commençaient à frétiller déjà dans les barriques défoncées qu'on place à la droite de chaque pêcheur.

»Machinalement, je jetai une ligne, et la retirai bientôt en sentant que ça, mordait. Mais je n'avais pas été assez leste. Le poisson échappa. Je relançai ma ligne. Un maquereau s'accrocha à l'hameçon; voulant profiter d'une première expérience, je donnai un coup si brusque au fil pour le sortir de l'eau, qu'il me coupa le doigt et que j'arrachai l'hameçon hors de la gueule du poisson.

»De nouvelles tentatives n'eurent pas plus de succès. Un moment je sentais bien le poids du maquereau au bout de ma ligne; mais un moment après il était parti.

»Regardant par dessus bord, je pouvais voir les animaux avec leurs yeux ronds tournés vers moi et leur gueule ouverte, comme pour se moquer de ma maladresse.

»Je jetai un coup d'oeil dans la barrique de mon voisin, elle était presque pleine.

»Il y avait de quoi se désespérer. Au bout d'une heure le frai cessa. Le poisson ne mordit plus. Il avait disparu. Les matelots vinrent examiner ma barrique. Son vide inaltéré les fit sourire un peu. Mais ils m'engagèrent à ne me pas décourager et promirent de m'aider à la prochaine occasion.

»Vers dix heures, l'un d'eux cria:

»—Patron, un banc de maquereaux à bâbord! ils sont à un mille de distance.

»Nous étendîmes nos regards dans cette direction. On apercevait une grosse ride aisément reconnaissable entre les griffes de chat faites par le vent.

»Le capitaine empoigna le gouvernail; un des hommes se plaça à califourchon sur un bouts-dehors, avec ses mains pleines d'appât, un autre se logea de même sur la chaloupe de la goélette; un troisième se porta à la boîte aux amorces; le reste de l'équipage s'établit aux écoutes du grand mât et du mât de misaine, aux cordages, aux palans et aux drisses.

»—Vire vent devant derrière, commanda le patron.

»Puis ensuite:

»—Mettez en panne.

»Au bout de cinq minutes, la goélette était presque stationnaire, au milieu d'un amas de poissons si profond, si considérable, qu'il eût retardé sa course, si nous eussions voulu le traverser toutes voiles dehors.

»La mer, aussi loin que l'oeil pouvait porter, semblait pailletée d'argent.

»Laframboise laissa ses lignes, et s'approchant de moi:

»Quand ça mord, dit-il, tirez vite et ferme, comme ça!

»Et il amena un maquereau sur le bord.

»—Il ne faut pas, continua-t-il, essayer de le sortir de l'eau du premier coup, vous lui brisez la mâchoire supérieure et le perdez. Mais quand il est à trois pieds de vous, allongez la main droite le long de la ligne, à six pouces de son museau, comme ça, puis enlevez vivement et envoyez-le dans la barrique, d'un coup sec, comme ça. De la sorte, l'hameçon se décrochera et le plomb entraînera la ligne dans l'eau. Faites de même à l'égard de l'autre ligne.

»Laframboise prit une demi-douzaine de poissons en me donnant des explications; et il me livra à mon habileté.

»Pendant quelque temps, je ne fus pas plus chanceux qu'auparavant; et je me rappelle que je saisis d'une main le premier maquereau que je réussis à hâler sur la goélette, tandis qu'avec l'autre j'enlevai l'hameçon. Cela donna tant à rire à nos compagnons que je renonçai à ce mode primitif, usité par nos pêcheurs d'eau douce.

»Lorsque le poisson eut fini de mordre, nous nous divisâmes en quatre bandes, pour le préparer et le saler.

»On s'y prend ainsi pour ces opérations: tout le monde endosse des vêtements de toile huilée à l'exception du patron, qui demeure au gouvernail, et dont les poissons sont apprêtés par la bande la plus proche de son cadre. Puis le fendeur prend un maquereau dans sa main gauche et l'étend sur une table. Il tire un couteau long, affilé et mince, l'enfonce dans la tête du poisson et le tranche jusqu'à, la queue, sans le séparer entièrement. Ensuite, d'un tour de poignet, il lance la victime dans la cuve aux tranchés, sorte de boîte en bois, ayant environ quatre pieds carrés et six pouces de profondeur, de chaque côté de laquelle se tiennent les videurs.

»Ils enlèvent les entrailles, ce qui se pratique en tenant le poisson de la main gauche et en détachant, avec le pouce de la droite, les ouïes de chaque côté. Tous les viscères sont extraits avec les doigts, et le poisson est précipité dans un baril de sel.

»Il y reste pendant une heure. Après quoi, il est salé et mis dans un autre baril. Dès que les barils sont pleins, on les ferme, on les marque au nom du propriétaire, ou d'autre manière, pour les distinguer, et on les arrime dans la cale.

»La rapidité et la dextérité avec lesquelles une prise de poisson est apprêtée, sont vraiment surprenantes.

»J'eus pour emploi de passer les maquereaux au fendeur, puis au saleur, et quoique je travaillasse avec toute l'activité possible, je ne parvins pas à les tenir tout le temps en haleine.

»Deux hommes peuvent vider aussi vite qu'un seul peut fendre, et les troupes font toujours assaut de célérité pour achever le plus tôt leur ouvrage, surtout quand approche le coucher du soleil; car, comme le souper est le seul repas auquel l'équipage entier se rassemble dans l'entrepont, et que le logement est assez étroit pour douze hommes, on comprend aisément que «les premiers venus sont les premiers (et les mieux) servis.»

»Tout le poisson étant apprêté, on lave le pont; les barils qui n'ont pu tenir dans la cale, sont convenablement rangés autour des mâts, de manière à ne pas gêner les manoeuvres, et on se remet à la pêche.

»Je ferai remarquer ici que si on n'avait pas de l'eau en aussi grande quantité qu'on le désire, cette pêche serait une tâche assez dégoûtante; et même, telle qu'elle est, je constate qu'il y a bon nombre d'occupations plus propres.

»Mais c'est chose fort émouvante que de prendre le maquereau quand il mord bien. Ce mouvement continuel des bras et des mains, ces frétillements du poisson lorsqu'il passe de l'eau dans les barils, ces cris impatients que l'on entend à chaque minute, tout cela vous anime et vous amuse beaucoup.

»—Retirez vos lignes, elles gênent les miennes! s'exclame un matelot.

»—A qui ces hameçons que je trouve dans mon cadre? hurle l'autre.

»—Le maladroit, qui embrouille mes fils, ajoute un troisième.

»—Des amorces ici, patron, demande un quatrième.

»Et son voisin qui se lève triomphalement:

»—J'ai pris un roi! j'ai pris un roi!

»On nomme ainsi certain maquereau d'une forte espèce.

»Un juron énergique résonne à deux pas de moi; c'est un matelot qui a cassé sa ligne. Un cri d'étonnement lui succède: c'est son camarade qui a pris un jeune requin. Enfin, il règne sur la goélette une ardeur, une joie, je puis dire le mot, que je n'ai jamais rencontrées ailleurs.

»Mais il n'est permis qu'à la langue et aux membres supérieurs de s'agiter: le reste du corps et les pieds surtout, doivent rester de longues heures dans une immobilité complète. Remuez-les un tant soit peu et vous contrarierez les mouvements de vos compagnons, ou empingerez leurs lignes qui vous environnent de toutes parts.

»Peu à peu, les mordeurs diminuent; le feu de la pêche se ralentit. A peine, de temps en temps, un petit maquereau, sorte de fretin, se hasarde-t-il de donner sur l'amorce; tous nos gens respirent. Ils passent leurs jambes par dessus bords et s'assoient pour se délasser.

»Alors, voilà sonner l'heure des jeux de mots, des plaisanteries, des contes joyeux, des rires bruyants. On se dédommage à coeur que veux tu du long silence, de la pénible position observés précédemment.

On se mettrait déjà à chanter si la voix du cuisinier ne se faisait entendre:

»—Mes enfants, voici le maquereau qui revient!

»En une seconde, les jambes cessent de se balancer, les visages reprennent leur gravité; les rires et les gaudrioles expirent sur les lèvres, on se remet à la besogne.

»Parfois l'équipage demeurera à sa tâche pendant quatre heures nouvelles, jusqu'à ce que le patron dise:

»—Allons, mes gars, m'est avis qu'il faut nous apprêter (non pas nous, mais la prise).

»C'est ainsi qu'il se permet le calembour, quand il est en belle humeur, le patron!

»Après avoir rempli de la sorte cent cinquante barils, une succession de vents de l'est et de lourds brouillards nous assaillit, et pendant trois semaines nos lignes chômèrent. Nous croisâmes le long de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick et des côtes du Canada; nous remontâmes aussi les côtes du Saint-Laurent, et je vis presque l'instant où je pouvais aller embrasser ma bonne mère à Québec.

»Mais, hélas! c'eût été un bonheur trop grand pour moi, sans doute. Il me fut refusé.

»Chaque jour, cependant, nous découvrions d'innombrables quantités de poissons. En vain, nous jetions nos lignes, les maquereaux ne voulaient pas mordre.

»Nous hélâmes les patrons de quarante bateaux-pêcheurs au moins et échangeâmes invariablement ces paroles:

»—Avez-vous pris du poisson depuis peu?

»—Non.

»—En avez-vous vu?

»—Oui.

»—Où?

»—Il y en a considérablement dans la Baie.

»—Je sais.

»—Vous y êtes allé?

»—Oui, j'en ai pris.

»—Et maintenant?

»—Maintenant, il ne veut pas mordre.

»D'aventure, une goélette éloignée d'un demi-mille environ, et nageant dans les mêmes eaux que nous, se gréait pour nous inviter à une joute. Inutile de vous dire que toujours nous acceptions le défi avec enthousiasme. C'était un incident agréable au milieu de l'ennui qui nous dévorait.

»Car c'est une chose triste que de n'avoir rien à faire du matin au soir! La monotonie des scènes pèse sur l'esprit d'un poids de plomb, et, pour mon compte, je crois que je n'aurais jamais le courage de demeurer six mois sur un bâtiment pris par un calme plat.

»Enfin, notre maître-queux, qui était toujours au guet, signala un banc de maquereaux. Je vous laisse à penser si la nouvelle fut accueillie avec des transports d'allégresse.

»Les lignes furent tendues en un clin d'oeil; le poisson happa les amorces avec une voracité dont je n'avais point eu encore d'exemple, et, en moins de deux heures, nous en eûmes capturé plus de vingt barils.

»Grande fut la satisfaction à bord du Franklin. Le soir, après la journée, il y eut bal et réjouissances sur le pont. On fit une distribution extraordinaire de rhum et nos matelots passèrent une partie de la nuit à fêter l'heureuse capture.

»Tournant ensuite vers le cap septentrional de l'île du prince Edouard, nous rencontrâmes plusieurs navires, tous chargés de maquereaux. Le temps était fort beau, quoique un peu froid, avec une brise accidentelle du nord-ouest. Nous continuions la pêche avec des résultats fort agréables, lorsqu'un matin le patron nous dit:

»—Allons, mes gars, ça commence à bien faire! Il faut en laisser pour la saison prochaine. Demain nous irons déposer notre fret à Saint-Jean.

»Au moment où il parla ainsi, nous étions sur un banc de maquereaux. Ce jour-là, nous ajoutâmes dix-huit barils de poissons aux autres prises que nous avions déjà faites, et notre pêche fut terminée.

»Le dimanche suivant nous touchâmes à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, où je suis depuis lors, achevant d'inspecter l'établissement de pêcherie de mon armateur, et attendant un navire qui me ramènera à New-York.

»Je vous ai, mademoiselle, donné ces détails sur mon petit voyage, afin que vous les communiquiez à M. Jobinet. Comme il doit fréter, l'année prochaine, un navire pour faire la pêche au maquereau, et comme il m'a demandé des informations à ce sujet, il ne sera peut-être pas fâché de savoir de quelle manière les Yankees pratiquent cette pêche.

»Je serais mille fois heureux si ma relation pouvait lui être de quelque utilité. Pour moi, je ne me croirai jamais libéré de la dette de gratitude que j'ai contractée envers lui.

»Je ne parle pas de ce que je vous dois à vous, mademoiselle, ni à vos dignes protecteurs, Pierre Morlaix, et à sa respectable mère; mais si le témoignage le plus sincère et le plus ardent d'un coeur profondément touché par vos nobles qualités, ne vous semble pas une vaine protestation, soyez convaincue que vous avez pour jamais celui d'un homme qui demande chaque jour au ciel la faveur de vous consacrer toute son existence.

»ALPHONSE.

»Réponse, je vous prie, à New-York.»

XVII

Il y avait déjà quelques jours qu'Angèle avait reçu cette lettre et elle songeait à y répondre lorsqu'un matin Pierre Morlaix entra précipitamment dans sa chambre.

—Angèle!

—Eh bien, qu'avez-vous? qu'y a-t-il? demanda celle-ci, surprise de l'agitation qui régnait sur le visage ordinairement serein du charretier.

—Ce qu'il y a, bonté divine! s'écria Pierre; ce qu'il y a… oh! j'étouffe de joie…

—Mais, mon Dieu! comme vous paraissez ému!

—Allons, viens! suis-moi… il faut que tu m'accompagnes sur-le-champ!
Ah! Seigneur Jésus, je m'en doutais ben!… Cependant, qui eût pensé?…
Quelle histoire! quelle histoire! je n'en reviens pas…

—Qu'est-ce donc?

—Ce que c'est, ce que c'est, poursuivit Pierre avec une volubilité étonnante, je vas te le dire: mais, auparavant, laisse-moi t'embrasser, car le bonheur me suffoque… je ne sais pas ce que je dis.

—Voyons, calmez-vous, fit Angèle, en lui rendant caresse pour caresse.

—Me calmer! eh! oui, qu'on se calmera! mais comme tout cela est merveilleux! Faut-il que le hasard soit grand!

—Enfin…

—Oui, oui; je ne te tiendrai pas plus longtemps sur des charbons… Mais sortons et monte dans ma voiture. Je t'expliquerai tout cela en chemin. Vite, embarquons!

La jeune fille essaya encore quelques objections, mais inutilement. Pierre lui prit le bras et l'entraîna vers sa calèche, qui attendait à la porte.

XVIII

—Où allons-nous? demanda Angèle, après s'être installée.

—Pas de soin, ma fille, répondit le charretier, en excitant les chevaux; pas de soin, tu le sauras bientôt, un tout p'tit brin de patience.

La voiture volait avec la rapidité du vent, en soulevai derrière elle un nuage de poussière.

Après cinq minutes de cette course furieuse, Pierre arrêta ses chevaux devant le palais de justice, près de la place Jacques Cartier.

XIX

Une véritable marée humaine refluait du prétoire vers la rue Notre-Dame, et la foule s'écoulait ou s'attroupait, grondeuse, autour de l'édifice, avec tous les signes d'un vif désappointement.

Voici ce qui s'était passé:

Traduit devant la cour d'assises de Montréal, l'Irlandais Mike, autant par forfanterie que par désespoir d'échapper jamais à la corde, avait fait les aveux les plus complets, c'est-à-dire qu'il avait recommencé le récit de son histoire personnelle.

Je laisse à penser si cette narration fit une profonde impression sur l'auditoire et les juges.

Pierre Morlaix, mêlé à la multitude des assistants, prêtait une oreille avide à l'exposé de ce tissu d'horreurs,—exposé fait d'un ton froid, parfois railleur et toujours animé par le pittoresque de l'expression.

Mike arriva à l'enlèvement de la petite fille. Interrogé sur la date de cet enlèvement, il donna une réponse qui fit tressaillir le charretier.

Le président du tribunal ayant demandé à l'inculpé s'il savait ce qu'était devenu l'enfant:

—Non, répondit-il; mais il est probable que le capitaine l'aura coulé bas.

—Cet enfant avait-elle quelques signes distinctifs?

—Je me souviens que ses yeux étaient noirs comme l'aile d'un corbeau et ses cheveux blonds comme l'or, répondit Mike.

—Et rien de plus particulier?

—Ah! attendez, s'écria l'Irlandais en se frappant le front comme un homme dont la mémoire commence à s'éclairer de nouvelles lueurs; attendez, bateau! Oui c'est cela… Il me semble que je la vois… sur l'épaule gauche, l'enfant portait une marque rousse, tout à fait semblable à un petit papillon, et au cou une médaille d'argent avec ce nom sur la face: ANGÈLE.

A ces mots, Pierre poussa un cri de joie, sortit rapidement de la salle d'audience, et, se jetant dans sa voiture courut chez Angèle.

Pourquoi dire que tous les détails qu'il venait d'entendre s'accordaient à lui prouver que sa fille adoptive n'était autre que la nièce de feu le capitaine Larençon, ou de M. Bourgeot, comme il s'était fait nommer à Montréal.

Pendant que le charretier brûlait le pavé pour annoncer à sa chère enfant que le secret de sa naissance était dévoilé, le tribunal renvoyait à huitaine la continuation des débats sur cette affaire.

XX

On prit des informations à Québec. Toutes vinrent appuyer les aveux de Mike qui, cependant, confronté avec Angèle, confessa d'abord ne point la reconnaître. Mais, lorsqu'on lui montra le signe qu'elle avait sur l'épaule gauche, il jura que c'était bien le même qu'il avait vu seize ans auparavant.

Heureusement la vieille nourrice de la jolie fille n'était point morte. Elle vivait dans un petit village près de la métropole. Mandée à Montréal, elle corrobora les dépositions de l'Irlandais, par rapport à l'incendie de la maison qu'elle habitait jadis à Québec avec l'orpheline de Charles Larençon et la disparition de l'enfant qu'on pensait avoir été dévorée par les flammes.

Toutes ces preuves accumulées n'étaient-elles pas suffisantes pour constater l'identité de notre héroïne et rétablir sa filiation légitime?

XXI

Lecteur curieux, que vous dirai-je de plus que votre esprit pénétrant n'ait déjà deviné?

L'Cageux et Stephen furent acquittés, Mike condamné à la potence, avec les deux complices—deux anciens matelots—qui l'avaient aidé dans la perpétration de son crime, et il expira sur le gibet, en marmottant:

—Bateau! je savais bien que je savourerais une seconde fois les voluptés de la corde!