CHAPITRE IV

PAD

Les scènes précédentes avaient eu un témoin qui n'appartenait ni aux tribus de Peaux-Rouges, ni à la bande de trappeurs compagnons de Poignet-d'Acier. Tapi dans un massif de jeunes merisiers, cet homme, qui, par la figure et l'accoutrement, avait l'air d'un indien tête-plate, n'eut pas plutôt vu frapper Ouaskèma et tomber Chinamus, qu'il sortit sans bruit de sa cachette et se glissa lestement au bas du cap Désappointement, en prenant grand soin de ne pas être observé. Dans les joncs, sur le bord du fleuve, il trouva un canot, sauta dedans, fit force de pagaie et aborda au bout de trois heures à une île vis-à-vis de la pointe de la Langue.

En débarquant, il fut reçu par un trappeur blanc qui lui dit:

—Eh bien, Pad, as-tu de bonnes nouvelles?

—Excellentes, excellentes, camarade, répondit l'autre en anglais.

—Par le tonnerre! voyons, reprit le premier dans cet idiome, voyons, tirons le canot sur la grève pour que la marée ne l'entraîne pas; ensuite tu me conteras ça en mangeant un morceau d'esturgeon.

L'embarcation fut traînée sur le sable un quart de mille environ du rivage, et les deux hommes entrèrent dans une cabane fabriquée avec des lianes et des joncs, dans un petit bois, au milieu de l'île.

—Je meurs de soif, by the Holy Virgin [11], dit Pad en se laissant tomber sur une botte de fougères qui servait de lit. As-tu une goutte de whiskey à me donner?

[Note 11: Par la Sainte Vierge!]

Le trappeur blanc lui passa une outre, dont l'Indien avala deux ou trois copieuses gorgées, en faisant claquer voluptueusement sa longue contre son palais.

—J'avais besoin de ça pour me remettre, dit-il en rendant la gourde à son hôte; les dames Chinouks n'en finissaient pas. J'ai même vu le moment où j'en serais pour mes frais de course et d'attente. Fichu métier que le nôtre!

—Tu disais que la journée avait été bonne, Pad?

—Bonne, oui, by Jesus-Christ! très-bonne, Joe, très-bonne. Si on nous payait en raison de ce que rapportera aux autres, encore!

—Tu dois avoir faim?

—Une faim de coyote en plein hiver, Joe. Tu m'as parlé d'un morceau d'esturgeon?

—Oui, que j'ai accommodé avec des kamassas. Le voici. Régale-toi.

Le blanc, appelé Joe, avait ranimé le feu en y jetant des branches de sapin, car la nuit était venue depuis longtemps déjà. Il servit à Pad une tranche de poisson sur un plat d'écorce de cèdre.

Quand celui-ci eut satisfait son appétit avec une voracité bestiale, il lui demanda:

—Et ton histoire maintenant?

—J'allume le tabac, je bois un coup, et je te réponds, dit. Pad.

Joe se plaça sur les fougères à côté de l'Indien, qui fumait lentement, en homme bien repu, sachant apprécier la valeur d'une pipe après un copieux repas.

Mais il ne se pressait pas de parler.

—Par le tonnerre! tu vas commencer? dit le trappeur blanc que son silence impatientait.

—Tout de suite. Mais, d'abord, tu connais le Dompteur-de-Buffles.

—Ce chien, de métis?

—Lui-même, que les Chinooks avaient pris pour chef.

—Je ne le connais que trop, car il m'a presque assommé dans notre dernière rencontre avec les Peaux-Rouges.

—S'il a failli t'assommer, il ne le fera plus, mon camarade. Tu es vengé. Le Dompteur-de-Buffles chasse maintenant chez le diable.

—Tu dis?

—Je dis que ce crapaud de métis est mort, et pas enterré, ajouta Pad en riant d'un gros rire niais.

—Comment ça? fit Joe surpris.

—Un tour à moi, voilà tout, by the Holy Virgin! On n'est pas Irlandais pour rien. Ce Bois-Brûlé donnait sur les nerfs. Je l'ai fait tuer par une vermine de son espèce, Chinamus, ou sorcier des Clallomes, tu sais?

—Tu m'étonnes; ils étaient amis.

—Oui, ainsi que chien et chat, comme on dit dans vos vieux pays. Mais ce qu'il y a de mieux, c'est que Chinamus a aussi rendu l'âme, s'il avait une âme, car ça ne doit pas avoir d'âme, ces brutes-là!

Là-dessus, il aspira une longue bouffée qu'il souffla, petit à petit, entre ses lèvres pincées, et en regardant philosophiquement le nuage bleuâtre monter vers le plafond de la cabane.

—Par le tonnerre! poursuis donc, lui cria Joe.

—Oui, dit tranquillement Pad, Chinamus n'est plus qu'une carcasse que les corbeaux font présentement servir à leur souper. On ne dira pas qu'il n'était pas bons quelque chose, au moins!

—De quelle manière cela s'est-il passé?

—Patience, patience, mon camarade. D'abord je te dirai que Ouaskèma…

—Ah! cette sauvagesse qui s'est amourachée de Poignet-d'Acier?

—Tout juste.

—Alors, Ouaskèma…

—Est aussi, à cette heure, dans le monde des esprits.

—Je ne te comprends pas bien, repartit Joe en toisant l'Indien avec, une expression de doute.

—Ah! tu ne me comprends pas! tu ne me comprends pas! Mon langage est pourtant bien facile à comprendre. Ouaskèma est morte! Chinamus est mort, Dompteur-de-Buffles est mort, Queue-de-Serpent est mort, beaucoup d'autres Indiens sont morts, et beaucoup plus d'autres mourront d'ici à demain soir; est-ce que tu comprends ça, là?

—Enfin, explique-toi.

—Ce matin, en rôdant près de l'île de Sable, j'ai vu arriver Ouaskèma, Queue-de-Serpent et deux ou trois Clallomes. Ils se sont mis à arracher des: racines de ouappatou. Je savais qu'un parti de Chinouks était campé dans l'île voisine. Dompteur-de-Buffles les commandait. Comme il est épris de Ouaskèma qui, par contre, le déteste de tout son coeur, j'étais sûr d'être le bien venu en lui annonçant qu'il pouvait aisément s'emparer d'elle.

—Sans compter que tu servais les intérêts de la Compagnie de la baie d'Hudson, car plus les tribus seront divisées et meilleur marché nous en aurons.

—A qui le dis-tu, Joe! Mais ce n'était que la moitié de mon plan. Je ne fais pas les choses à demi, moi! Ces imbéciles d'Indiens me croient un grand jeesukaïn, à cause de ma double couleur. Alors, après avoir causé avec Dompteur-de-Buffles, j'ai pris Chinamus à l'écart et lui ai dit que j'avais en une vision où un de leurs dieux, Scoucoumé, m'avait révélé que le jeesukaïn qui lui immolerait Ouaskèma acquerrait une puissance absolue sur tous les Peaux-Rouges la Colombie.

—Alors, tu as opposé l'amour du métis au fanatisme du sorcier; c'est très-adroit, dit Joe.

—Est-ce que mon père n'était pas Irlandais, la nation la plus fine de la terre? s'écria Pad avec orgueil.

—Par le tonnerre! la plus fourbe et la plus hypocrite! murmura le trappeur blanc.

—Tu dis? fit Pad se dressant et portant la main à son couteau.

—Moi! répondit Joe, feignant de n'avoir pas remarqué cette disposition hostile; moi, je dis que les Irlandais sont braves, courageux et très-malins.

—Je croyais avoir entendu autre chose, grommela son interlocuteur.

—Tu avais mal entendu, c'est là tout ce que je disais; mais continue donc, mon diable de Pad! La flatterie radoucit ce dernier, qui reprit:

—Par l'enfer! où en étais-je?

—Tu disais que tu avais engagé Chinamus à sacrifier Ouaskèma.

—Oui, c'est ça. Mes trappes dressées, je traversai l'eau et montai sur le cap Désappointement pour assister au spectacle. Ça ne fut pas long. Dompteur-de-Buffles tomba sur les Clallomes et fit prisonnier. Queue-de-Serpent, tandis que Chinamus, plus subtil, s'emparait de Ouaskèma. Trois autres furent tués sur place. Après leur victoire, les Chinouks passèrent aussi le fleuve, et, comme je m'y attendais, gravirent la falaise, sur le plateau de laquelle ils aiment à faire leurs petites cérémonies religieuses. Je me blottis dans un hallier, d'où je les vis torturer ce pauvre Queue-de-Serpent, qui mourut comme un brave, by Jesus-Christ! Puis Chinamus voulut brûler Ouaskèma. Dompteur-de-Buffles s'y opposa. Ça ne faisait pas son affaire, tu conçois, Joe. Après une dispute, le sorcier proposa au métis de la jouer au beullum contre le Tonnerre, son fameux bison apprivoisé. Ils se mirent à la partie. Chinamus perdit, mais il tenait à son enjeu. C'est pourquoi, au lieu de payer sa dette, il saisit une flèche et la planta dans la poitrine du Bois-Brûlé. Je comptais bien un peu sur cette conclusion, mais il y en avait une autre que je ne prévoyais pas. Figure-toi qu'au moment où le devin allait mettre le feu au bûcher, voilà Poignet-d'Acier qui arrive avec sa bande.

—Poignet-d'Acier!

—En personne.

—Par le tonnerre! on le trouvera donc partout, ce maudit! s'écria Joe en frappant avec fureur son poing sur la muraille.

—Bon, bon, ne te fâche pas. Tant pis pour lui d'être venu se mêler de ce qui ne le regardait pas, car cette fois-ci nous le tenons. Ah! si la Compagnie m'avait laissé faire, il y a beau jour…

—Oui, dit Joe en voyant lorgnait sa carabine; oui, ce n'était pas difficile de s'en débarrasser. Mais les chefs ont leurs projets, que veux-tu! Ils ne permettent pas qu'on le tue. C'est bête, ça! Finis ton histoire.

—Encore deux mots et j'aurai fait. Poignet-d'Acier et ses gens abattent quatre Chinouks. Chinamus est blessé. Le reste des Peaux-Rouges se sauve, et je m'imaginais que ça allait se terminer par la délivrance d'Ouaskèma. Pas du tout.

—Qu'advint-il?

—Donne-moi d'abord la gourde, car je suis altéré comme un banc de sable.

Ayant bu une nouvelle gorgée de whiskey, Pad s'écria:

—Tu ne te douterais jamais de ce qui se passa alors! non, by the Holy
Virgin!

—Dis.

—Eh Bien! le vieux Chinamus, tout blessé qu'il était, prit son tomahawk et, paf! vous le planta sur la tête de Ouaskèma!

Le trappeur Blanc fit un geste d'horreur.

—C'est comme j'ai l'avantage de te l'assurer, dit Pad en riant. Maintenant, sais-tu mon idée? Je m'en vas trouver les Clallomes postés sur l'autre rive de la Colombie, je leur dis que Poignet-d'Acier a assassiné Ouaskèma, et le voilà pris entre deux feux: les Chinouks qui ne manqueront pas de revenir en nombre pour venger leur sorcier, et les Clallomes qui lui demanderont compte de Ouaskèma et de Queue-de-Serpent. Que penses-tu de cette trame? Est-elle un peu bien tissée, hein l'ami Joe?

En terminant Pad se frotta bruyamment les mains.

—Tout cela est bel et bien pour la Compagnie, dit son compagnon après un moment de silence; mais ça ne fait pas nos affaires!

—Nous recevrons des marchandises pour au moins deux cents piastres.

—Peuh! qu'est-ce que, deux cents piastres, comparé à ce que nous aurions en découvrant la cache où Poignet-d'Acier enfouit ses pelleteries et son or!

—C'est vrai, dit Pad en réfléchissant.

—Alors, reprit Joe, nous serions riches, plus riches que des chefs de comptoirs. Tu pourrais faire ce voyage dans les vieux pays…

—Je le désire depuis bien des années!

—Tu aurais des palais, des domestiques pour te servir, des femmes blanches autant que tu en voudrais…

—Ne me parle pas de ça, tu me fais tourner la tête, s'écria Pad dont le sang s'échauffait à ces enivrantes visions, car si la vie d'aventure dans les pays sauvages séduit les Européens, l'existence douce et paisible que nous menons séduit davantage encore les trappeurs du désert américain.

Joe se leva pour attiser le feu, et dit négligemment:

—Il ne faudrait pourtant que faire jaser Merellum.

—Cette orpheline que Ouaskèma avait adoptée. Est-ce qu'elle sait quelque chose?

—C'est mon opinion. Poignet-d'Acier l'adore. S'il était depuis plus longtemps ici, j'affirmerais en est le père. En tous cas, il n'a pas de secrets pour elle.

—Cela se peut, répliqua Pad en bâillant; mais j'ai fait une rude journée. Le sommeil me gagne. Demain matin j'irai au camp des Clallomes. En rentrant, nous reparlerons de ça… oui, tu dois avoir raison, cette petite… Il ne sera guère malaisé de la prendre, à présent… bonsoir, Joe!

L'Irlandais s'endormit, roulé dans une couverte de peau de buffle, et son camarade ne tarda pas à en faire autant.

Avant que l'aurore parut, tous deux se levèrent, déjeunèrent solidement d'un morceau de venaison et transportèrent leur canot de l'autre côté de l'île.

Pad s'embarqua seul, en disant à Joe:

—Tu m'attendras ici; je reviendrai probablement ce soir.

—Oui; mais souviens-toi de ce que je t'ai dit propos de Merellum. Par le tonnerre! si tu réussis à t'en emparer, conduis-la à la caverne du Chêne-Vert. Sois tranquille, je saurai bien la confesser.

Pad s'éloigna du rivage. Le temps était beau; la marée le favorisait: en une demi-heure, il atteignit la Pointe de la Langue, où il mit pied à terre après avoir amarré son canot à une roche.

Le soleil sortait des brumes du matin et plaquait d'or les vastes plaines de la Colombie; l'Indien s'achemina, la carabine sur l'épaule, vers une fumerie établie à une centaine de mètres du rivage.

Des rets en fil d'écorce, des lignes faites avec des algues marines, qui poussent en abondance à l'embouchure du rio Columbia, et dont quelques-unes ont jusqu'à cent cinquante pieds de long, des hameçons en racine de pin ou en corne de mouton des montagnes, des tridents et des fouènes d'une espèce toute particulière étaient pendus autour de la fumerie.

Ces fouènes méritent une description.

La tête ou le piquant est en os, de deux à deux pieds et demi de long, en forme de large fer de lance. On y adapte une petite ligne près du milieu. Cette ligne se rattache à un manche, à deux pieds environ du bout, qui est enfoncé dans un trou, situé près de la pointe de la tête. Quoique assez solidement maintenu dans l'oeillet de l'instrument, le manche n'y est pas demeure fixe; de sorte que, quand un poisson a été dardé, la tête de la fouène se détache par le retrait du bois, et reste dans le corps de la victime, qu'à du manche et de la corde le harponneur ramène doucement à lui. Si le poisson est trop gros et menace, par ses efforts, de faire chavirer le canot, on abandonne le banche, qui fait alors l'office de bouée, et sert à reconnaître l'endroit où s'est arrêté la proie, lorsqu'elle est morte ou fatiguée de la lutte.

Pad allait passer devant la fumerie sans s'arrêter, car, comme elle appartenait à Poignet-d'Acier, il ne se souciait pas de rencontrer ses gens; mais alors qu'il tournait près de la cour où séchaient d'énormes quantités de saumons et d'esturgeons partagés en deux et étendus au soleil sur des claies d'osier, il entendit de joyeux et frais éclats de rire.

—C'est drôle, pensa-t-il, ça ressemble à une voix de femme et même à une voix d'enfant.

Il prêta l'oreille.

Les rires retentissaient toujours sonores et perlés comme les ricochets d'une cascatelle.

—By the Holy Virgin! se dit-il, il y a une créature dans la fumerie. Il faut que je voie qui ça peut être.

S'approchant avec précaution d'une fente que la négligence avait laissée entre les nattes de joncs qui composaient la muraille, Pad plongea ses regards à l'intérieur.

D'abord, l'épaisse vapeur qui s'échappait lourdement en nuages compactes d'un feu de sapinage, au dessus duquel boucanaient des poissons de toute sorte, de toute grosseur, ne lui permit pas de distinguer les objets. Il fut même obligé de se retirer pour reprendre haleine, car la fumée l'étouffait; mais peu à peu ses yeux s'habituèrent à l'obscurité, et il aperçut une petite fille que deux vigoureux trappeurs faisaient sauter sur leurs genoux.

—Merellum! s'écria-t-il, by Jesus-Christ! la chance me favorise! A ce soir!

Il reprit le sentier, un instant abandonné, et remonta d'un pas rapide le cours de la Colombie.

La distance qui le séparait de l'i-e-nush ou cantonnement des Clallomes n'était pas considérable. Pad l'eut bientôt franchie.

Une animation inusitée se faisait remarquer dans village quand il y entra, les Indiens étant sur le point de partir pour une chasse à l'orignal. Les hommes, entièrement nus, fabriquaient ou réparaient leurs armes. Celui-ci aiguisait des têtes de flèches en obsidiane, celui-là les empennait avec des piquants de porc-épic, un troisième épissait, avec de la colle d'esturgeon, les deux parties d'un arc en corne de bélier; un quatrième faisait chauffer des cornes pour leur donner la convexité voulue; un autre les raclait avec des cailloux de silex, afin de les rendre élastiques; quelques-uns polissaient avec du sable des traits en bois de buisson-graisse, sorte de groseillier sauvage, tandis que les femmes, sans autre vêtement que le kalaquarté ou jupon d'écorce, préparaient en boulettes le frai de hareng, qu'elles avaient recueilli sur des branches de sapin, ou, plongées dans l'eau jusqu'à la ceinture, arrachaient avec leurs pieds les racines de kamassas pour les piler et en faire des galettes. La plupart étaient affreusement laides, avec leurs crânes déprimés et leurs mamelles pendantes jusque sur l'abdomen.

Mais toutes étaient actives et besogneuses. Des nuées d'enfants sales et de chiens décharnés, grouillant pêle-mêle sur le gazon, complétaient le tableau.

Pad s'approcha de deux jeunes filles qui tressaient un vase en racines de cèdre, s'assit sur un quartier de roche, bourra son calumet avec des feuilles de sac-à-commis [12], et se mit à fumer sans mot dire.

[Note 12: Feuilles d'un arbuste dont le fruit est estimé des Indiens. Les Canadiens appellent ces feuilles sac-à-commis parce que les employés de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui s'en servent pour fumer, en guise de tabac, les portent habituellement dans un petit sac.]

Les jeunes filles ne lui adressèrent point la parole. Elles travaillaient en silence à leur vaisseau. Ces vaisseaux se font ainsi: on prend de grandes racines flexibles ou des filaments d'écorce. On les contourne autour d'un centre, en réduisant insensiblement la circonférence des plis intérieurs, de façon à former comme une ruche retournée. Les plis sont retenus ensemble par une petite racine très-souple, passée à travers un espace pratiqué en introduisant un poinçon, en os ou en épine, entre les deux deniers, puis en tournant la racine sous le dernier et sur celui qu'on doit ajouter en avançant dans la confection du vase. Entre les deux derniers plis, on glisse assez de ces racines, semblables à des fils, pour le rendre étanche.

Les Peaux-Rouges se servent de ces vaisseaux pour boire, aussi bien que pour faire bouillir de l'eau et cuire les aliments avec les cailloux rougis au feu que l'on y plonge.

Ils tiennent encore lieu de coiffure aux squaws quand elles changent de campement.

Après avoir pétuné gravement pendant une heure, Pad se leva et marcha droit à un Clallome qui, accroupi devant la porte d'une cabane, contemplait le soleil.

Un sac à médecine, en peau de castor, zébré d'hiéroglyphes rouges et noirs, indiquait qu'il occupait dans la tribu le poste de jeesukaïn.

—Mon frère connaît Langue-de-Vipère? lui dit-il dans le dialecte indien.

—Langue-de-Vipère est connu, répliqua laconiquement le devin.

—Langue-de-Vipère veut faire entendre sa parole au conseil des vaillants chefs clallomes.

—Quelles paroles mon frère veut-il faire entendre au conseil des vaillants chefs clallomes?

—Langue-de-Vipère le dira à leurs oreilles dans la loge du conseil.

—Si les paroles de mon frère sont des paroles de vérité, il sera le bien venu, si ses paroles sont des paroles de mensonge, que mon frère reprenne le chemin de son wigwam.

—Les paroles de Langue-de-Vipère sont des paroles de vérité, repartit
Pad sans s'irriter du soupçon dont il était l'objet.

—Quand le soleil tombera droit sur la tête de mon frère, le conseil des
Clallomes sera assemblé. Mon frère y assistera.

Cela dit, le jeesukaïn tourna le dos à l'étranger et reprit sa contemplation.