CHAPITRE V
L'ENLÈVEMENT
A l'heure où le soleil touche son méridien, Pad fut introduit dans une loge en écorce, couverte de joncs et qui ne différait des autres huttes du village que par sa rotondité.
Cinq chefs étaient assis en cercle sur des peaux d'antilope. Des colliers de griffes d'ours ou de panthère, de longs pendants d'oreilles en aïqua et des plumes d'aigle plantées droites dans leurs cheveux étaient les symboles de leur puissance.
Lorsque Pad entra dans la case, un guerrier se leva et arrangea un petit feu au centre du conseil. C'était le feu magique.
Le guerrier ordonna de tirer les pipes, puis il alluma la sienne au foyer, fit quelques pas en arrière, et dit:
—Mes frères les intrépides Clallomes se sont assemblés pour chanter le chant de la chasse aux moz [13]; mais, avant, ils entendront la parole d'un étranger.
[Note 13: Caribou]
—Ils l'entendront, répondirent les Clallomes.
Le guerrier fit alors signe à Pad de venir prendre place dans le cercle. Ensuite, du bout de son calumet, il indiqua les quatre points cardinaux, en commençant par l'est et finissant par le nord. Cela fait, il présenta trois fois la pipe à Pad, et trois fois la retira, montra le ciel, le feu, tira trois bouffées, les exhala vers le levant et offrit définitivement la pipe à son hôte, qui, après avoir fumé un peu, la passa aux autres assistants. Cette cérémonie terminée, le guerrier reprit:
—Les oreilles des chefs clallomes sont ouvertes aux paroles de leur frère Langue-de-Vipère.
L'irlandais éleva la voix.
—Le sang des nobles Clallomes s'échauffera, leur coeur se gonflera d'une juste colère quand ils auront entendu mon discours, car les ossements de leurs pères crient vengeance, et la mort de Ouaskèma ne peut rester impunie.
Un murmure de surprise et d'indignation accueilli ce début. Pad, content de l'effet qu'avait produit son exorde, continua:
—Poignet-d'Acier et sa bande ont tué la vierge clallome et le parti qui l'accompagnait.
—Comment mon frère l'a-t-il appris? demanda un chef.
—Langue-de-Vipère a vu, répliqua Pad.
Et il raconta que les trappeurs, commandés par Poignet-d'Acier s'étaient joints aux Chinouks pour attaquer et mettre à mort Ouaskèma, avec la petite troupe qui l'aidait à faire une provision de ouappatous dans l'île de Sable.
Ce mensonge fut débité avec une impudence dont les Indiens furent dupes. L'absence prolongée de la jeune Tête-Plate donnait au surplus du poids aux assertions de Pad. On le questionna. Il répondit sans hésiter, fournissant des détails sur cette affaire, indiquant le lieu de l'engagement et proposant aux Peaux-Rouges de les y conduire. Mais ceux-ci craignirent un piège et déclinèrent sa proposition.
Un des chefs prit la parole:
—Mes frères Clallomes ont eu tort de faire alliance avec les visages-pâles. Le courroux de Scoucoumé s'appesantit sur la valeureuse tribu des Clallomes. Il faut l'apaiser. Pour l'apaiser, mes frères doivent déterrer la hache de guerre, et ne rentrer dans leurs loges que quand ils auront la chevelure du dernier des blancs qui trappent sur la Grande-Rivière. J'ai dit.
—Mon frère le Petit-Nuage a sagement parlé, fit un autre. J'ai dit.
—Que la hache de guerre soit donc immédiatement déterrée, ajouta le troisième. J'ai dit.
—Nous livrerons Poignet-d'Acier à nos squaws pour qu'elles le brûlent lentement avec des tisons ardents. J'ai dit.
—Et nos esclaves mangeront sa chair. J'ai dit.
Les cinq chefs poussèrent un hurlement affreux, après quoi, le premier reprit:
«Il y a dix hivers, alors que la première corne de la septième lune pendait sur les vertex forêts des montagnes Bleues, moi et cinq autres nous avons élevé une loge pour Hias-soch-a-la-ti-yah, sur les neiges de la butte Blanche [14], et nous y avons porté nos aïquas, nos peaux de loutre et le cuir d'un buffle blanc.
[Note 14: Le mont Sainte-Hélène, non loin du rio Columbia.]
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Nous les avons portés dans la loge de Hias-soch-a-la-ti-yah, et nous nous sommes assis en silence jusqu'à ce que la lune ait descendu derrière les montagnes de l'est, et nous avons songé au sang de nos pères que les visages-pâles ont tués quand la lune était ronde et penchée sur les plaines de l'ouest.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Mon père fut tué et les pères des cinq autres furent tués, et leurs coeurs saignants furent dévorés par le loup.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Nous ne pouvions vivre, tandis que les loges de nos pères étaient vides, et que les scalpes de leurs meurtriers n'étaient pas dans les loges de nos mères.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Nos coeurs nous ont dit de faire des présents à Hias-soch-a-la-ti-yah qui les a nourris sur les montagnes, et quand la lune fut basse, et quand les ombres de la butte Blanche furent aussi sombres que le pelage d'un ours, nous dîmes à Hias-soch-a-la-ti-yah: Nul homme ne peut faire la guerre avec les flèches du carquois de tes tempêtes; nulle parole d'homme ne peut être entendue quand ta voix parle dans les nuages; nulle main d'homme n'est forte quand ta main déchaîne les vents. Le loup a mangé la tête de nos pères et les scalpes des meurtriers ne pendent point dans les loges de nos mères.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Hias-soch-a-la-ti-yah, ne lâche pas ta colère, tiens dans ta main les vents; que ta grande voix n'étouffe pas le hurlement des morts quand nous chassons les meurtriers de nos pères.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Moi et les cinq autres nous établîmes alors dans la loge un feu, et, par sa lumière brillante, vit les aïquas et la peau du buffle.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Cinq jours et cinq nuits, moi et les cinq autres nous avons dansé et fumé, la médecine, et battu le sol avec des bâtons, et charmé le pouvoir de Scoucoumé, afin qu'il ne soit pas mauvais pour nous, et ne nous envoie pas la maladie dans nos os.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Alors, quand les étoiles furent brillantes dans le ciel clair, nous avons juré, (je ne dois pas dire quoi car nos paroles sont allées dans l'oreille de Hias-soch-a-la-ti-yah), et nous sommes partis de la loge avec nos poitrines grosses de ressentiment contre les meurtriers de nos pères dont les os étaient dans les griffes du loup.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Nous sommes allés chercher leurs scalpes pour les pendre dans les loges de nos mères.
«Je commande les Clallomes je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Voyez-moi frapper ce poteau, encore, encore et encore, deux fois six.
«Je commande les Clallomes je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Deux fois six j'ai frappé; autant de visages-pâles j'ai tué, les meurtriers de notre père! avant que la lune fût de nouveau ronde et penchât sur la plaine occidentale.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.»
En récitant cette mélopée, du ton traînard et nasal particulier aux Indiens, le chef s'accompagnait tambourin en peau d'elk, sur lequel il frappait avec un petit bâton. A chaque strophe, il se livrait à des contorsions frénétiques, que les autres imitaient en poussant des cris assourdissants; à la dernière, les cris et les contorsions redoublèrent pendant une demi-heure, puis ils cessèrent tout d'un coup, chaque guerrier prit un tison dans le feu et sortit de la hutte en se dirigeant vers un grand poteau dressé au milieu du village. Au pied du poteau, le jeesukaïn qui avait reçu Pad se tenait agenouillé, réduisant en poudre fine des écorces sèches dont il entourait le piquet.
L'un après l'autre, les chefs déposèrent leur tison sur cette poussière et le sorcier souffla sur les charbons. La poussière s'étant enflammée, celui-ci se releva et se joignit aux guerriers qui dansaient et vociféraient autour du poteau, lequel bientôt prit feu, craqua et s'abattit au milieu des hurlements de la foule attirée par ce spectacle.
Comme, dans sa chute, l'arbre n'avait atteint personne, les Clallomes en conclurent que leur expédition contre les visages-pâles serait favorable.
Le poteau à bas, les guerriers se jetèrent à l'envi sur les charbons, qui, dans leurs croyances, devaient les rendre invincibles.
Tandis qu'ils se disputaient ces amulettes, leur jeesukaïn, déchaussant avec un couteau sacré le tronçon du poteau resté dans le sol, enlevait ce tronçon et retirait de dessous une hache en pierre.
Cette hache était la hache de guerre.
Il la remit au sachem principal des Clallomes, et ceux-ci se préparèrent aussitôt à entrer en campagne.
Pad avait profité de la confusion qui accompagna l'exhumation de la hache de guerre pour s'esquiver, et sortir de l'i-e-nush.
Son plan réussissait à souhait, aussi s'applaudissait-il de l'avoir mis à exécution.
—Que je tire maintenant le secret de Merellum, et me voici riche, murmurait-il en marchant à grands pas sur le bord de la Colombie. Et cet imbécile de Joe qui s'imagine que, quand je connaîtrai le trésor, je viendrai le chercher pour partager! Le plus souvent, by Jesus-Christ! Pad n'est pas assez nigaud pour donner ce qu'il a gagné. L'affaire, faite, je m'embarque et m'en vas dans les vieux pays, où les femmes sont belles comme les anges du paradis dont me parlait mon père quand j'étais petit. Seulement il y a une chose qui me contrarie, c'est cette poire qui me sert de tête, non qu'elle ait moins d'esprit qu'une autre, Pad n'est pas un sot; mais enfin ce n'est pas beau une boule aplatie comme la mienne. Si je tenais cette sorcière de squaw qui m'a élevé et rendu le mauvais service de me presser le crâne entre deux planches, je lui ferais payer cher ses soins de nourrice! Mais bast! avec de la fortune, avec de l'or, on se fait aisément pardonner les infirmités de la nature ou autres; mon père me l'a dit. Tâchons seulement d'enlever la petite. Voyons… voyons… ça n'est pas facile… Ah! j'y suis… Oui, c'est cela. J'ai une cache près d'ici. Changeons de figure.
Le sentier que suivait Pad serpentait sur des rochers à pic, dominant le fleuve d'une hauteur de vingt mètres au moins. Ces rochers étaient tourmentés, coupés çà et là par d'effrayantes déchirures, des abîmes insondables, dans lesquels les eaux de la Colombie se ruaient, tournoyaient, et écumaient avec fracas.
Le faux Indien détacha une corde roulée sous son jupon autour de ses reins, en fixa solidement un bout à une racine, au-dessus d'une fondrière, et s'affala le long de la corde.
Parvenu à l'autre extrémité du câble, il mit le pied sur une saillie de la roche et disparut dans un enfoncement.
Un quart d'heure après, il ressortait du gouffre, mais complètement transformé. Il avait le visage et les mains blanches comme un Européen, et un costume de trappeur dont le chapeau dissimulait parfaitement la difformité de sa tête.
Seulement ce costume était lacéré en plusieurs places et ses doigts ensanglantés portaient les traces de nombreuses éraflures.
—Voilà! dit-il en se remettant en marche. Du diable si les gens de Poignet-d'Acier se doutent de mon stratagème! Heureusement que j'ai comme ça, de côté et d'autre, des caches pour serrer mes petites affaires! Si la fillette m'échappe, ce ne sera pas faute d'avoir fait toilette et peau neuve pour la séduire.
Et il se prit à rire.
Un moment après il s'arrêta et se frappa le front.
—Bêta! j'oubliais l'essentiel.
Puis il déchargea sa carabine; la recharges, la déchargea encore, enfouit dans une poche sa corne à poudre et se mit courir de toutes ses forces.
Une heure avant le soleil couchant il arriva à la fumerie de la pointe de la Langue.
Pad était essoufflé, trempé de sueur.
Il frappa résolument à la porte de la loge.
—Entrez! cria une voix forte de l'intérieur.
Pad entra et se trouva devant cinq trappeurs canadiens vigoureux et de bonne mine, qui jouaient avec Merellum.
—Sois le bien venu, mon cousin, dit un des trappeurs à l'Irlandais.
Est-ce toi qui as tiré tout à l'heure? As-tu fait chasse?
—Non, répliqua Pad en mauvais français. J'ai rencontré, à deux milles d'ici, une ourse avec ses oursons. Je l'ai blessée deux fois, mais la poudre m'a manqué, et un peu plus l'ourse ne m'aurait pas manqué, elle!
Ce disant il montra ses mains saignantes.
—Combien d'oursons? dit le trappeur.
—Deux.
—Est-elle grosse?
—Elle pèse bien cinq cents livres, et les petits cent à cent cinquante.
—Baptême! ce serait un joli coup de fusil. Elle est à deux milles d'ici, dis-tu, mon cousin?
—Un peu plus, un peu moins. Ah! si j'avais eu de la poudre!
—Ma foi, ça vaut la peine de se déranger. Qu'en pensez-vous, mes frères?
—Bateau! faut y aller, répondit-on unanimement.
—Mais Merellum?…
—Oh! dit l'enfant, je resterai bien toute seule, je n'ai pas peur. Pendant que vous serez là-bas je préparerai le souper, à une condition, père Baptiste.
—Quoi donc?
—Vous me donnerez la peau de l'ourse pour m'en faire une couverte, comme celle de ma bonne tante Ouaskèma.
—On te la donnera, chère, répliqua Baptiste en lui tapotant amicalement la joue.
Et s'adressant aux autres:
—Allons! en route!
Ils quittèrent la fumerie en emmenant quatre chiens énormes.
Pad allait en tête.
Ils firent deux milles sans rien découvrir. Le crépuscule s'épaississait. Mais tout à coup, par un de ces hasards communs dans la vie, les chiens tombèrent sur une piste et s'élancèrent en aboyant furieusement dans un fourré de mesquites.
—Ils ont flairé mon ourse, s'écria l'Irlandais en se précipitant après eux.
Les trappeurs l'eurent bientôt perdu de vue. Pad alors opéra une contre-marche et revint toutes jambes à la fumerie.
La porte était close.
—Ouvre! cria-t-il à Merellum.
—Que voulez-vous? demanda la petite fille.
—Un fusil Baptiste en a besoin. Il a cassé la crosse du sien.
L'enfant hésitait.
—Mais dépêche donc! lui cria Pad. Dépêche, si tu ne veux pas que l'ourse dévore Baptiste.
L'imprudente ouvrit malgré les recommandations que lui avaient faites les trappeurs en partant.
A peine la porte fut-elle entre-bâillée, que Pad se jeta dans la fumerie, saisit brutalement Merellum, lui appliqua un morceau de couverte sur la bouche pour l'empêcher de crier, et, l'enlevant comme une plume dans ses bras, la transporta dans son canot, au fond duquel il la déposa, avec cette menace:
—Si tu fais un mouvement, je te tue!
La pauvre petite, épouvantée, demeura immobile. L'irlandais s'éloigna de la grève avec la plus grande célérité.
La nuit était venue, noire et sans souffle. On n'entendait que le son lointain et assourdi des vagues de la Colombie sur la barre et les ruissellements de la marée, semblables à des explosions de fusée.
Sans mot dire, Pad conduisit d'abord sa proie sur une île où il la débarqua, après lui avoir ôté son bâillon.
—Maintenant, lui cria-t-il d'une voix tonnante, tu vas desserrer les dents, la belle. Où est la cache de Poignet-d'Acier?
Merellum, toute glacée de frayeur, ne répliqua pas.
—Parleras-tu, petite louve? ajouta rudement l'Irlandais en la secouant par le bras.
Et comme elle se taisait toujours:
—Si tu ne parles pas, je te brûle toute vive!
—Je ne sais pas où est la cache, balbutia la Petite-Hirondelle.
—Tu ne sais pas, tu ne sais pas! riposta Pad avec fureur. Ah! tu ne sais pas! je t'apprendrai à ne pas savoir!
Il la souffleta violemment.
Merellum poussa un cri.
—Par le tonnerre! qui peut piailler comme ça? dit soudain quelqu'un dans l'obscurité.
—By the Holy Virgin! marmotta l'Irlandais, ce que je redoutais arrive.
Joe a entendu cette poison. Il faudra partager!
—Est-ce toi, Pad?
—Oui, c'est moi, répondit celui-ci d'un accent dépité.
—Par le tonnerre! où es-tu? Je t'attends depuis trois heures au moins sur la berge… Et les affaires?
—Elles vont bien, repartit sèchement Pad.
—Ah! tu es un fin matois! fit Joe en apparaissant dans l'ombre.
—Plus fin que toi, car j'ai, du même coup, lancé les Clallomes sur la piste de Poignet-d'Acier et enlevé la petite.
—Merellum?
—Oui, by Jesus-Christ!
—Tu l'as amenée avec toi?
—Est-ce que tu ne la vois pas?
—Par le tonnerre, non!
—Tu as la berlue, dit dédaigneusement Pad en haussant les épaules.
Il se retourna pour montrer l'enfant qui était restée derrière lui. Mais elle s'était éclipsée.
Au même instant, le bruit d'un corps qui tombe à l'eau troubla le calme de la nuit.