CHAPITRE VI

LE TONNERRE

Au moment où il saisit son tomahawk pour en frapper Ouaskèma, Chinamus, déjà blessé par la balle d'un des assaillants, n'avait plus l'oeil juste ni la main sûre.

Le coup destiné à fracasser le crâne atteignit l'épaule gauche.

La jeune Indienne frissonna sous l'étreinte de la douleur; son visage pâlit, ses traits s'altérèrent, deux larmes jaillirent de ses yeux démesurément tendus. Puis sa tête s'affaissa sur sa poitrine; mais elle ne laissa échapper aucun gémissement.

Poignet-d'Acier s'élança vers elle, trancha d'un coup de hache les liens qui l'attachaient au poteau et la reçut insensible dans ses bras.

Il la déposa doucement sur le gazon en criant

—De l'eau! qu'on m'en aille chercher, tout de suite!

Un des trappeurs descendit vivement le cap, tandis que Villefranche versait quelques gouttes de spiritueux sur la paume de sa main pour en fruiter les tempes de Ouaskèma.

Avant le retour du trappeur elle avait repris connaissance.

A la vue de Poignet-d'Acier penché sur elle et la soignant avec une sollicitude paternelle, la jeune Clallome eut un éclair de joie indicible.

—Le chef blanc, est un grand chef; Ouaskèma l'aime! dit-elle. Elle voulut faire un mouvement pour se lever, mais la souffrance l'en empêcha. Sa main droite se porta instinctivement à son épaule gauche, celle qui avait été frappée par la massue du sorcier.

Contrairement aux usages de sa tribu, Ouaskèma, fille d'un grand chef et jouissant elle-même du privilège rare de présider le conseil des sachems Ouaskèma portait une tunique de peau qui couvrait sa gorge et descendait jusqu'à ses genoux. Elle avait aussi les mitas et les mocassins des Indiens de l'autre côté des montagnes Rocheuses.

—Tu as bien mal à ton épaule, ma soeur? lui dit Poignet-d'Acier avec un accent sympathique.

La jeune Clallome ne répondit pas. Elle le regardait attentivement.

—Veux-tu que je panse ta blessure? reprit-il sans remarquer la fixité avec laquelle la Tête-Plate le considérait.

—Ouaskèma veut tout ce que veut son frère blanc, répondit-elle dolemment.

A cet instant le trappeur parti pour puiser de l'eau au fleuve revint avec son casque de pelleterie plein jusqu'au bord.

—Diablesse de route pour monter de l'eau! fit-il. J'ai manqué de tout renverser…

—Donne, donne, bavard de Baptiste! tu causeras demain, lui dit
Poignet-d'Acier.

—Voilà, bourgeois, dit celui-ci en déposant le vase improvisé près de la patiente.

L'aventurier coupa la tunique de Ouaskèma, et, découvrant une épaule d'un galbe parfait, séduisante au possible, malgré sa couleur rougeâtre. Il examina la blessure.

L'inflammation commençait et envahissait déjà toute la jointure supérieure du bras à l'omoplate. Une luxation ou tout au moins un déboîtement des parties était à craindre.

Poignet-d'Acier avait certaines notions chirurgicales, comme tout homme qui a passé plusieurs années de sa vie dans le désert. Il palpa les chairs, et, après une étude de quelques minutes, il reconnut avec plaisir que le coup n'avait heureusement produit qu'une contusion assez forte et froissé les muscles.

Il se contenta donc de baigner d'eau de mer les meurtrissures et d'y appliquer une compresse qu'il lia avec des racines de ouatap.

—Ah! tu me soulages, mon frère! dit Ouaskèma se sentant mieux.

—Baptême! dit un des trappeurs, poussant du pied le corps du Dompteur-de-Buffles, une de ces vermines qui grouille encore! je m'en vais l'achever.

—Achever qui? répliqua Baptiste; il est plus mort que ton dernier grand-père, Jean. Laisse-le donc. Tu vois bien qu'il ne remue pas plus qu'une pierre.

—Allez préparer le bateau, cria Poignet-d'Acier. Il est temps de démarrer Voici la nuit qui tombe et les Chinouks pourraient bien arriver avec elle.

—Oh les maudits, on ne les craint pas, nous autres, dit Baptiste.

—Va toujours, et dépêche-toi, répliqua l'aventurier.

—C'est bon, capitaine; nous y sommes.

—Toi, reprit-il en s'adressant à Jacques, tu m'aideras à transporter cette jeune fille.

—Oui, monsieur Ville…

—Chut!

Pour se punir de son oubli, le vieux serviteur se donna un grand coup de poing dans la poitrine.

—Ma soeur veut-elle venir avec moi dans ma cabane? demanda Poignet-d'Acier à l'Indienne. Ouaskèma ira où son frère désire la conduire!

—Nous allons te transporter au canot.

—Non, non, mon bon frère, Ouaskèma est forte. Elle peut marcher.

Elle fit un effort pour se dresser, mais ses membres étaient rigides, et elle retomba.

Alors Villefranche, la prenant dans ses bras, l'enleva de terre, comme il eût fait d'un enfant, et la descendit dans l'embarcation.

Jacques le suivit par derrière, en portant sa carabine.

Pendant le trajet, le coeur de la jeune fille battait si vivement, son haleine exhalait des souffles si brûlants au visage de Poignet-d'Acier, qu'il s'imagina que sa blessure était plus grave qu'il ne l'avait jugée d'abord.

—Tu souffres donc beaucoup, ma soeur? dit-il avec intérêt.

—Oh! non, je suis bien, je voudrais rester toujours ainsi, répliqua-t-elle languissamment. Le capitaine attribua cette réponse au délire.

—Tu dois avoir soif? dit-il en tâchant de découvrir une source.

—Ouaskèma aime le grand chef blanc, repartit-elle.

Il ne prêta point d'attention à ces paroles, lesquelles, du reste, pouvaient n'être qu'un témoignage de reconnaissance conforme aux habitudes des Têtes-Plates, qui n'ont pas de mot propre pour exprimer un remercîment.

Jacques avait deviné l'intention de Villefranche.

Il s'écarta un peu et revint avec de l'eau fraîche qu'il présenta à
Ouaskèma qui but avidement et dit:

—Le serviteur du brave chef blanc est bon.

Ils étaient arrivés sur la grève, près du canot, que les trappeurs poussaient au large.

La nuit drapait ses ombres sur la campagne. Mais le ciel avait une pureté transparente et de nombreuses étoiles scintillaient déjà à son dôme.

Le rio Columbia était calme, uni comme une glace, et, malgré le vacarme assourdissant que faisaient les vagues sur la barre, à une lieue de là, on pouvait espérer une traversée facile jusqu'à l'autre rive du fleuve.

Ouaskèma fut placée sur une couche de joncs, dans le canot.

Poignet-d'Acier allait s'embarquer, quand un puissant mugissement, longuement réverbéré par les échos de la côte, retentit en haut du cap Désappointement.

Les trappeurs venaient de s'asseoir à leurs bancs pour ramer; ils se levèrent surpris.

—Le taureau du Dompteur-de-Buffles, ce sont les Chinouks, filons vite! dit le capitaine.

—Mon frère se trompe; le Bois-Brûlé est mort; il voulait m'avoir, et
Chinamus l'a percé d'une flèche, dit l'Indienne.

—Mais ça ne peut être que son taureau, car les buffles ne s'avancent pas si près du littoral de la mer, reprit Villefranche un pied sur le bord du canot, l'autre encore à terre.

—Part-on, bourgeois? demanda Baptiste.

—Attendez un peu. Jacques, mon fusil à deux coups.

—Quoi! monsieur…

—Pas de réflexion. Je le répète, c'est sans doute le taureau du métis.
Si ce dernier est mort, je ne vois pas pourquoi je laisserais aux
Chinouks la magnifique bête qu'il a domestiquée. Il y a longtemps que
j'en ai envie, au surplus. Donnez-moi aussi un lasso.

—Mon frère, ne retourne pas sur la montagne! fit Ouaskèma d'un ton suppliant.

—Jean, s'écria Poignet-d'Acier, tu es leste, prends ta carabine et viens avec moi. Vivant ou mort, nous aurons l'animal.

—Mon frère!… reprit l'Indienne avec un redoublement d'instances.

Mais Poignet-d'Acier ne l'entendait plus. Ses instincts de chasseur, une fois éveillés, le dominaient despotiquement. Il était déjà à moitié de la falaise qu'il gravissait avec la rapidité d'un daim, et Jean, malgré sa réputation d'agilité, avait bien de la peine ne pas se laisser distancer.

—Le grand chef blanc est intrépide, mais il est imprudent, murmura Ouaskèma en se soulevant sur son coude droit, afin de le suivre des yeux.

La lune se montra, pleine, radieuse, dissipant les molles brumes que le crépuscule avait épanchées sur la Colombie. Poignet-d'Acier mettait le pied sur le sommet du cap Désappointement. Un second mugissement, plus formidable que le premier, salua son apparition.

Et alors, au milieu des cadavres des Chinouks, l'aventurier aperçut un buffle énorme, au dos blanc comme la neige, mais à la crinière épaisse aussi noire que l'ébène, qui, les cornes droites, la tête relevée, les pattes de devant tendues roides, le regardait fixement de son grand oeil largement dilaté.

Ses beuglements redoublèrent à l'approche du chasseur. Leur intonation avait quelque chose de triste, de désespéré, qui frappa Poignet-d'Acier.

Jean arrivait sur le plateau.

—Glisse-toi derrière le buffle, lui dit le capitaine, mais ne tire que si, par hasard, ma vie était en danger.

—On vous entend, bourgeois, répliqua le trappeur en se faufilant dans les buissons.

Poignet-d'Acier apprêta son lasso et se dirigea vers l'animal, qui, après avoir frappé du pied et creusé le sol de son sabot, s'était retourné et mis à lécher activement le corps d'un Chinouk, en agitant sa longue queue.

Il semblait indifférent à la présence des deux hommes.

—Excellente bête! murmura Poignet-d'Acier, je parie qu'elle est venue ici pour son maître!

Le taureau, comme s'il eût compris ces paroles, redressa son muffle et mugit de nouveau.

Le chasseur crut remarquer, à ce moment, que le cadavre près duquel trépignait l'animal faisait un mouvement.

Cette découverte changea ses projets.

—Est-ce que le Dompteur-de-Buffles vivrait encore pensa-t-il.

Et, laissant de côté son lasso, il s'avança vers le corps.

Loin de s'opposer à ce dessein, le bison se retira, comme pour lui faire place.

Poignet-d'Acier s'agenouilla devant la victime de Chinamus et lui mit la main sur le coeur. Il battait encore, quoique faiblement.

—Jean! appela l'aventurier.

Son compagnon accourut, tout intrigué de ce qui se passait.

—Jean, fais une torche et allume-la.

Le trappeur coupa une branche de pin, la fendit à une extrémité, en sept ou huit fractions, y mit le feu et revint aussitôt près de Poignet-d'Acier qui déshabillait le corps du métis en disant:

—Je gagerais à présent que le, sorcier des Chinooks l'a frappé d'une flèche empoisonnée. Baisse un peu plus la torche, Jean. Oui, c'est cela, ajouta-t-il en apercevant une légère piqûre que le Dompteur-de-Buffles avait au-dessous des côtes. C'est cela même, voilà bien les marques de l'empoisonnement avec cette terrible substance minérale que les Têtes-Plates tirent des montagnes Rocheuses, et qui, en refroidissant le sang, abat un homme comme la foudre. Oh! je ne me trompe pas. Les chairs autour de la plaie sont verdâtres, tuméfiées. Mais peut-être n'est-il pas trop tard pour sauver cet individu, car la vie n'est pas encore éteinte chez lui. Ce n'est pas tout à fait un sauvage, et on dit qu'il a de grandes qualités. Jean, descends vite jusqu'à mi-côte; sur la droite, près d'un bouleau, tu trouveras une source, apporte-moi de l'eau, le plus que tu pourras. Hâte-toi!

Pendant que le trappeur s'empressait d'exécuter cet ordre, Poignet-d'Acier tirait de son étui de fer-blanc un petit tube en corne qu'il appliqua sur la piqûre, en l'appuyant de façon à la boucher hermétiquement. Ce tube avait exactement la forme de l'instrument dont se servent les médecins pour ausculter, à cette différence près, que le bout était plus effilé et l'orifice excessivement étroit.

Dès que l'eau eut été déposée à côté de lui, Poignet-d'Acier se mit à aspirer fortement la plaie par l'embouchure de son tube, puis il cracha, se rinça la bouche, et recommença sans s'arrêter cette triple opération durant un quart d'heure.

Jean l'éclairait sans mot dire.

Le taureau avait suspendu ses mugissements et contemplait cette scène d'un air ahuri. L'iris noir de ses grandes prunelles blanches s'illuminait de lueurs profondes aux rayons rougeâtres de la torche.

Peu à peu les membres du Dompteur-de-Buffles s'amollirent, s'échauffèrent, frémirent. Alors Poignet-d'Acier replaça le tube dans son étui de fer-blanc d'où il sortit un onguent dont il frotta la plaie. Puis il dit au trappeur:

—Et maintenant, à nous deux, mon camarade!

Jean savait ce que cela signifiait, car aussitôt il déchira en morceaux son capot de couverte, déboucha sa gourde, versa du rhum sur un des morceaux, le donna au capitaine, en humecta un autre, et tous deux frictionnèrent rudement les membres et le corps du métis.

La coagulation du sang ne tarda pas à se dissiper. Les battements du coeur augmentèrent. La chaleur rayonna du centre à la périphérie; la souplesse, l'élasticité revinrent aux nerfs, la vie enfin circula à grands courants dans ce corps naguère presque inerte.

Le Dompteur-de-Buffles étira ses bras, puis ses jambes, puis il secoua la tête, puis il ouvrit les yeux.

—Verse-lui quelques gouttes de tafia sur les lèvres, Jean; ça achèvera de le ranimer, dit le capitaine.

Jean obéit, et le métis se souleva aussitôt et se mit sur son séant.

Le taureau bondit et mugit tour à tour.

D'abord le Bois-Brûlé promena devant lui des regards effarés, comme une personne brusquement arrachée au sommeil. Mais la mémoire lui revint bien vite.

Il reconnut le capitaine, qu'il avait plus d'une fois rencontré dans ses excursions.

—Si je ne me trompe, tu m'as tiré d'un mauvais pas, Poignet-d'Acier, lui dit-il.

—Baptême! ça me fait cet effet, s'écria Jean.

—Oui, reprit le Dompteur-de-Buffles, je me souviens à présent. Le coquin de Chinamus m'avait planté une flèche empoisonnée dans le côté. Mais qu'est-il devenu? Où est la Belle-aux-cheveux-noirs?

—Chinamus est mort, répondit Poignet-d'Acier. C'est moi qui l'ai tué.

—Le scélérat n'avait pas volé la punition, dit le métis.

—Mes gens, continua le capitaine, ont aussi tué quatre de tes hommes et il est assez probable que tu aurais partagé leur sort si tu avais été debout. Mais je ne frappe jamais un ennemi à terre.

—Merci, Poignet-d'Acier, je te revaudrai ça. Donne-moi ta main. La mienne, je le dis avec orgueil, est celle d'un brave qui n'a jamais versé le sang sans y être forcé par la nécessité.

—Je le sais et voilà pourquoi je t'ai sauvé, répliqua le capitaine en acceptant la main que lui tendait le métis et la serrant dans la sienne.

—Tu as sucé le venin de ma blessure, je ne l'oublierai jamais, fit ce dernier. Mais peux-tu me dire où est Ouaskèma?

—Dans mon canot, répondit Villefranche.

—Dans ton canot? répéta le Dompteur-de-Buffles en tressaillant.

—Oui, dit froidement le capitaine à qui ce mouvement n'avait pas échappé. Elle a été blessée par ton jeesukaïn; je vais la reconduire à sa tribu.

Tu ne l'emmènes pas chez toi? demanda l'autre sans chercher à déguiser la satisfaction que lui causaient les dernières paroles de Poignet-d'Acier.

—A moins qu'elle ne veuille s'y arrêter! Le front du métis se plissa.

Il y eut un moment de silence, qui fut rompu par un mugissement du buffle.

—Tonnerre ici s'écria le Bois-Brûlé.

—Oui, c'est à ton taureau que tu dois la vie. Je te pensais mort et j'allais partir, quand un beuglement de cet animal me ramena sur le cap.

—Ah! c'est une fine bête, dit le métis en s'approchant du buffle et le caressant de la main. Je l'avais laissé au pied de la côte pour aller pêcher avec les Chinouks dans une île… Mais j'y songe… ils vont revenir en nombre et t'attaquer, Poignet-d'Acier.

—S'ils m'attaquent, ils trouveront à qui parler, répliqua le capitaine en frappant des doigts le canon de son fusil.

—On est cinq, ajouta Jean, et, bateau! on vaut cinq fois cinq de ces vermines; fourre-toi ça dans la boule, mon cousin!

—N'importe! dit le Bois-Brûlé avec emphase, je suis leur chef, comme je suis ton obligé, Poignet-d'Acier, et tant que je les commanderai, je ne souffrirai pas qu'ils te traitent en ennemi. Encore une fois merci, et au revoir! Après ces mots, le métis sauta sur son buffle qui frémit d'aise, et s'élança vers le nord avec la célérité d'une antilope.