CHAPITRE VII
OUASKÈMA
Blanchi par les mates clartés de la lune, le rio Columbia semblait rouler des flots de vif-argent.
—A vos avirons! cria Poignet-d'Acier en sautant dans le bateau.
Il s'assit à l'arriére et prit le gouvernail en main. On gagna le large.
—Comme le capitaine a l'air soucieux! Qu'est-ce que vous avez donc trouvé là-haut? demanda, d'un ton bas, Baptiste à Jean.
—Le brigand de Bois-Brûlé, qu'ils appellent le Dompteur-de-Buffles. Un Chinouk lui avait dardé une flèche dans le flanc, à cause de cette créature que nous avons là dans le canot. La flèche était envenimée, et le bourgeois a eu la bonté de sucer la plaie de cette vermine de métis, qui le paiera sans doute en monnaie de singe!
—C'est donc pour cela que vous avez été si longtemps sur la côte?
—Pas pour autre chose.
Mais qu'est devenu l'homme?
—L'homme! une fois ressuscité, il a enfourché son grand buffle blanc et ils sont allés au diable vert.
—Le demi-sang n'est pas mort? demanda Ouaskèma, qui comprenait un peu le français et avait entendu cette conversation, car elle tournait le dos aux deux trappeurs et faisait face au capitaine.
—Non, répondit-il simplement.
—Mon frère lui a aussi sauvé la vie? Poignet-d'Acier ne répliqua pas et l'Indienne poursuivit:
—Mon frère s'en repentira; les Bois-Brûlés sont des ingrats. Dompteur-de-Buffles voulait faire de Ouaskèma son esclave, et Chinamus voulait la brûler. Ouaskèma aimait mieux être brûlée. Mais mon frère le chef blanc est un grand coeur.
Comme elle disait ces mots, Jacques, qui se tenait en avant de l'esquif, poussa un cri.
—Qu'y a-t-il? interrogea Poignet-d'Acier.
—A gauche, monsieur! manoeuvrez à gauche, pour l'amour du ciel, ou nous sommes perdus!
—Mais enfin qu'est-ce? que vois-tu? dit Villefranche en exécutant le mouvement, tandis que les rameurs regardaient de côté et d'autre pour découvrir ce qui effrayait le vieux domestique.
A l'exception d'une forte oscillation des vagues en avant de la ligne que venait de quitter l'embarcation et qu'on pouvait attribuer à la marée, on ne distinguait rien qui parût justifier l'exclamation de Jacques.
Mais comme Villefranche allait lui faire de nouvelles questions, le fleuve se couvrit à cette place d'écume, de gros bouillons, et une gerbe liquide, haute de vingt pieds, jaillit tout à coup de son sein.
Ces signes indiquaient clairement la nature et la proximité du danger; aussi les cinq hommes prononcèrent-ils en même temps ce mot:
—Une baleine!
—A vos avirons! tonna la voix de Poignet-d'Acier.
Les trappeurs avaient perdu une demi-minute, ils voulurent la réparer. Mais il était trop tard. Les eaux s'élevèrent en montagne, se creusèrent en abîme, avec de sourds clapotements. Un corps long, noir, luisant, se montra à la surface. Le canot pirouettait comme une toupie au milieu de ces remuements en sens contraires. Villefranche essaya cependant de lui imprimer une direction; la barre du gouvernail cassa dans sa main. Alors les rameurs s'efforcèrent de tenir l'embarcation en équilibre. Leurs avirons se brisèrent.
Poignet-d'Acier souriait de ce sourire amer que l'on remarque parfois sur les lèvres des hommes qui, dégoûtés de la vie, ne trouvent plus de plaisir que dans ses drames les plus poignants.
Ouaskèma tout entière au bonheur de le sentir près d'elle, de le contempler, ne songeait pas au péril.
Jacques, le vieux domestique, regardait tristement son maître.
Les trois autres Canadiens marmottaient des lambeaux de prières.
Le monstre rentra dans son humide demeure, les ondes s'abaissèrent, revinrent sur elles-mêmes. Il y eut un moment de calme lugubre.
—Vos carabines sur vos épaules, cria Poignet-d'Acier.
Pendant que les trappeurs ramassaient leurs armes au fond du bateau, il dit à Ouaskèma:
—Ma soeur, passe cette ceinture autour de ton corps et je te soutiendrai.
—Non, dit l'Indienne, Ouaskèma aime le grand chef Blanc, elle l'a vu, il a été bon pour elle, il l'a serrée dans ses bras; Ouaskèma ne craint pas la mort.
Mais, sans répliquer, Poignet-d'Acier la souleva, lui attacha sa ceinture autour de la taille, et, l'asseyant l'arrière du bateau, il attendit.
Le fleuve recommençait à monter, à moutonner, autour de l'esquif, un deuxième, puis un troisième jet d'eau en sortirent, plus rapprochés que le premier. Les cinq hommes étaient debout. Poignet-d'Acier examinait; ses gens regardaient tour à tour leur chef et les flots qui grossissaient toujours avec des convulsions effroyables.
—Tout le monde à la mer! commanda Villefranche. Direction sud-est.
J'aperçois une île à un demi-mille environ d'ici.
Il enleva Ouaskèma.
—Lâche-moi et sauve-toi, mon frère, lui dit-elle.
A cet instant, un tourbillon d'eau enveloppa le bateau et ceux qu'il contenait.
De l'extrémité de sa queue, la baleine venait d'atteindre la frêle embarcation.
Poignet-d'Acier ne quitta point le bout de la ceinture dont il avait entouré la jeune Indienne. Après avoir plongé, ils reparurent tous deux à la surface du fleuve et se mirent à nager vers une île qu'on distinguait dans le lointain.
Malgré sa blessure, Ouaskèma, aidée de l'aventurier, se maintenait assez bien au-dessus de l'eau, avec le secours de son bras droit.
Les quatre autres acteurs de cette scène étaient dispersés à quelque distance; le canot avait été submergé.
—Avancez vite, car si la baleine se retournait, nous n'échapperions pas, cria Poignet-d'Acier.
—Abandonnez la squaw, bourgeois; c'est un fardeau inutile, dit Baptiste qui se trouvait le plus près de lui.
—Abandonner un être en danger! Tu mériterais d'être puni de ton mauvais coeur, répliqua-t-il sévèrement.
—Mais, si vous le permettez, je l'assisterai aussi bien que vous, monsieur, insinua Jacques.
—Non, mon pauvre vieux camarade, tu aurais plutôt besoin de secours toi-même, car tu es bien âgé pour faire un demi-mille à la nage.
—Oh! monsieur, je suis aussi robuste que si j'avais vingt ans!
—Tant mieux, tant mieux, dit Villefranche. Allons, obliquons un peu à gauche. La baleine a l'air de descendre. Encore quelques brasses, et nous n'aurons plus rien à craindre de ses ébats.
Moins d'un quart d'heure après leur accident, les six naufragés abordèrent sans encombre à une île plate couverte de roseaux. Ouaskèma était fatiguée et souffrait vivement de son épaule. Mais elle ne se plaignait pas. On fabriqua à la hâte une cabane avec des roseaux; elle y fut déposée; puis Poignet-d'Acier tira de son étui de fer-blanc de l'amadou et un briquet, et alluma du feu. L'humidité avait pénétré les cornets à poudre. Aussi, quoique l'île abondât en canards sauvages, il fallut se contenter pour souper de racines de kamassas cuites sous la cendre et de quelques coquilles recueillies sur la grève. L'Indienne avait la fièvre. Elle refusa de manger. Une soif brûlante la consumait. Mais il n'y avait point d'eau fraîche dans l'île. Les trappeurs lui apportèrent des joncs couverts d'aiguail qui calmèrent le feu dont elle était dévorée, s'ils ne l'éteignirent pas complètement.
Pour eux, ils se passèrent de boire, et, après s'être séchés au feu, ils se couchèrent et s'endormirent promptement autour de la butte.
Le lendemain matin, Poignet-d'Acier fut le premier sur pied. L'aurore se levait derrière un voile épais de brouillards.
L'aventurier jeta un coup d'oeil dans la cabane. Ouaskèma reposait après une nuit d'insomnie et d'agitation.
Il éveilla ses compagnons, en leur recommandant de ne point parler haut, et, s'étant éloignés de la cabane, ils tinrent conseil. Ils se trouvaient à plus d'une lieue de la côte sur une île à peu près stérile qui ne produisait que quelques arbres nains insuffisants pour construire même un radeau.
Baptiste proposait de passer le fleuve à la nage, et d'aller chercher une embarcation. C'était le parti le plus acceptable, et à peu près le seul qu'il y eût à prendre. Cependant il répugnait au capitaine; car, près de son embouchure, la Colombie, est traversée par des courants dangereux et jonchés de bancs de sable mouvants, inexorables tombeaux pour les êtres ou les choses qu'ils saisissent dans leurs rapides et incessantes évolutions.
Poignet-d'Acier réfléchissait encore, lorsque, s'entendant appeler, il courut à la butte où Ouaskèma était.
—Mon frère ne sait comment passer la Grande-Rivière, lui dit-elle. Que mon frère fasse comme les visages-rouges, construise un canot de roseaux.
—Tu as raison, ma soeur, je n'y avais pas songé. Veux-tu que je panse ta blessure?
La jeune Indienne ne répondit pas.
Villefranche, prenant son silence pour un acte d'adhésion, s'approcha d'elle et leva l'appareil qu'il avait posé le jour précédent. Une ecchymose assez grave s'était formée sur l'épaule, et Ouaskèma ne pouvait plus faire usage de son bras. Cependant, sa fièvre s'était calmée; il y avait du mieux dans son état.
Poignet-d'Acier baigna la partie affectée avec des feuilles couvertes de rosée, puis il y appliqua quelques plantes adoucissantes, et revint près de ses gens.
—Nous allons faire un canot avec des joncs, leur dit-il.
Ils eurent bientôt coupé une douzaine de bottes de roseaux qu'ils réunirent en liant les uns avec les autres leurs petits bouts. Autour de cet assemblage, quelques nouveaux paquets de ces plantes furent attaches pour figurer les préceintes, et enfin ils tressèrent une grande natte de joncs, laquelle, fixée à deux baguettes de fusil, que tiendraient deux des trappeurs, devait former voile.
Les naufragés réussirent au gré de leur désir.
On plaça Ouaskèma au fond du canot qui n'avait pas moins de dix pieds de long; les trappeurs s'embarquèrent, et, grâce à une bonne brise nord-ouest, ils doublèrent vers midi la pointe Georges, derrière laquelle, à côté des ruines de l'ancien fort Astoria, s'élevait, on le sait, la cabane de Poignet-d'Acier.
Après le débarquement et l'installation de Ouaskèma sur le lit du capitaine, on s'occupa du déjeuner. Du poisson rôti et du pain de racines de kamassas firent les frais de ce repas. La Clallome se contenta d'un peu de bouillon d'esturgeon.
—Jacques, dit Villefranche quand ils eurent satisfait leur appétit, Jacques, tu vas aller à la batture de Clarke, dans la baie d'Young; j'y ai remarqué une troupe de cygnes; facile de faire bonne chasse, car nous commençons à être à court de gibier.
—Oui, monsieur.
—Tu rapporteras aussi de la sauge et des racines de guimauve. Il y en a dans le petit Bois à côté du fleuve. Reviens, s'il est possible, avant le coucher du soleil.
—Soyez tranquille, on sera de retour, monsieur.
Poignet-d'Acier eut une violente quinte de toux qui rappela au vieux serviteur son oubli.
—Quant à vous autres, reprit l'aventurier en cessant de tousser, et en s'adressant aux trappeurs, vous retournerez à la fumerie et, demain matin, vous amènerez ici Merellum.
—Merellum! exclama Ouaskèma.
—Oui, ma soeur; c'est elle qui m'a appris que tu étais tombée entre les mains des Chinouks, et, avant d'aller à ton secours, je l'ai envoyée à ma fumerie, où deux de nos hommes en ont soin.
—Mon frère est bon comme Hias-soch-a-la-ti-yah! Ouaskèma aime son frère le grand chef blanc, répliqua-t-elle avec un regard de reconnaissance.
Jacques, et les trappeurs sortirent, et Villefranche resta seul avec
Ouaskèma dans la cabane.
Le chasseur s'assit sur un lot de pelleterie près de l'Indienne.
Le coeur de celle-ci battait fort et soulevait par mouvements saccadés la couverte de peaux de loups marins sous laquelle elle était étendue.
Son teint était animé, ses yeux humides et brillants comme une fleur sous la rosée aux premiers baisers du soleil.
Poignet-d'Acier se mit à l'examiner attentivement.
Au point de vue de notre sentiment du beau, Ouaskèma, la vierge était affreusement laide, car elle avait la marque typique de sa race, le crâne aplati et le front fuyant obliquement en arrière. Ses longs et magnifiques cheveux noirs faisaient ressortir davantage la hideur de cette dépression, regardée cependant comme un signe caractéristique de noblesse par ses congénères; car les Clallomes n'aplatissent pas la tête de leurs esclaves. Mais, en faisant, s'il est possible, abstraction de cette difformité, monstrueuse pour nous (quoique certaines de nos prétendues élégances comme la réduction de la taille par le corset, ne soient guère plus naturelles et guère plus admissibles), on découvrait dans le reste des traits de la jeune fille des charmes séduisants. Ses yeux étaient grands, d'un ovale parfait, frangés par de longues paupières, sous lesquelles roulaient des prunelles noires comme le jais, pleines de feu. Elle avait le nez long, busqué, hardiment dessiné, peut-être un peu dur; la bouche bien coupée, les lèvres roses et les dents blanches. Son teint était brun, agréablement carminé sur les pommettes saillantes de ses joues légèrement creuses. L'ensemble de sa physionomie parlait d'intelligence et d'exaltation. Si vous supprimiez le front, comme je l'ai souvent fait en contemplant son portrait [15], et en plaçant la main sur cette partie de la tête, vous aviez une ressemblance étonnante, étrange avec les Bourbons. Le bistre de sa carnation et ses pendants d'oreilles en coquilles bleues de tiacomoshak seuls alors trahissaient son origine sauvage.
[Note 15: A la bibliothèque du parlement canadien.]
Ouaskèma vingt ans. Son corps harmonieusement proportionné et dans la plénitude du développement, possédait des trésors de force, de souplesse et de gracieuseté.
Elle se laissait voluptueusement considérer et ses regards enflammés mendiaient un regard d'amour. Mais Poignet-d'Acier était froid paraissait ignorer la passion qu'il avait allumée dans le coeur de l'Indienne.
—Ma soeur est puissante chez les Clallomes? dit-il tout à coup.
—Oui, Ouaskèma est puissante chez les valeureux Clallomes, répondit-elle avec fierté.
—C'est ma soeur qui a arrêté leurs bras quand ils allaient me frapper.
—Ouaskèma aime le grand chef blanc. Elle est heureuse de lui avoir été utile. Elle voudrait préparer chaque jour la sagamité pour lui. Poignet-d'Acier tressaillit.
—Ma soeur, dit-il, est belle et bonne.
La jeune fille se sentit frissonner en entendant cet éloge.
—Les plus illustres des guerriers clallomes désirent avoir Ouaskèma pour femme, dit-elle; mais le coeur de Ouaskèma ne bat pas pour eux. Il ne se soulève que pour le chasseur blanc.
—Et celui du chasseur blanc est mort à tout jamais, répliqua
Villefranche en secouant la tête.
—Que mon frère écoute la parole de Ouaskèma et la parole de Ouaskèma le ranimera, car elle est inspirée par le Grand Esprit.
—Pauvre enfant, si elle savait! murmura l'aventurier en se levant et se promenant à grands pas dans la hutte.
Après un moment, il revint s'asseoir près de l'Indienne et lui dit anxieusement:
—On assure, ma soeur, que tu sais ou il y a des cailloux jaunes, qui étincellent au soleil.
—Ouaskèma le sait!
—Vrai! tu le saurais?
—Ouaskèma à la langue droite. Quand elle sera guérie, elle conduira son frère le chasseur blanc à un endroit ou il y a des cailloux jaunes qui étincellent au soleil.
—Oh! si tu faisais cela, je te donnerais…
—Ouaskèma ne demande rien à son frère.
—Mais ne pourrais-tu m'indiquer le lieu?
La Tête-Plate pâlit et poussa un soupir.
—Mon frère, dit-elle d'une voix altérée, aime mieux les cailloux jaunes qui étincellent au soleil que Ouaskèma; Ouaskèma le mènera, mais elle ne lui dira pas la place, Hias-soch-a-la-ti-yah l'a défendu.
Poignet-d'Acier comprit que son impatience lui avait fait commettre une faute. Il saisit la main de la Clallome, la pressa doucement dans la sienne et dit:
—Ma soeur est une grande jeesukaine. On rapporte que l'Esprit Suprême l'a visitée.
—Oui, repartit Ouaskèma, croyant que Villefranche subissait l'influence de ses attraits, oui Hias-soch-a-la-ti-yah m'a visitée quand j'étais toute petite et il m'a révélé des secrets.
—Ma soeur consentirait-elle à me raconter cette entrevue? demanda Poignet-d'Acier qui espérait par ce moyen arriver à la découverte de la mine d'or vers laquelle étaient tournées toutes ses aspirations.
Heureuse de captiver l'attention de celui qu'elle aimait, l'Indienne répondit:
Si les oreilles du chasseur blanc sont ouvertes, Ouaskèma parlera.
—Ma soeur veut-elle boire auparavant?
—Non, dit-elle vivement; reste: le contact de ta main est une médecine qui rafraîchit les lèvres de Ouaskèma et guérit sa blessure.
Après ces mots prononcés d'une voix émue, elle reprit:
—J'avais douze ou treize ans; ma mère me dit de bien observer ce que je verrais, car il m'arriverait quelque chose d'extraordinaire. Je regardai donc, et un matin, pendant un grand froid de l'hiver, je vis un signe que je n'avais jamais vu. Alors je me pris courir, à courir, tant que je pus. A bout de forces, je m'arrêtai et demeurai là, jusqu'à ce que ma mère vint m'y trouver. Elle savait ce que voulait dire ma fuite, me ramena près de la loge de la famille et m'ordonna de l'aider à faire une petite cabane de bouleau. Elle me dit d'y rester, d'éviter la présence de tout le monde, et, pour me distraire, de couper du bois. Elle ajouta qu'elle m'apporterait des fibres d'écorce de cèdre pour tresser des vases, qu'elle me reverrait dans deux jours, et que, durant ce temps, je ne devais rien mettre dans ma bouche, pas même de la neige.
Je fis comme elle m'avait dit. Au bout de deux jours, elle vint me voir. Je pensais qu'elle m'apporterait quelque chose à manger; mais, à mon grand désappointement, elle ne m'apporta rien. Je souffrais plus de la soif que de la faim, quoique je sentisse que mon estomac criait. Ma mère s'assit tranquillement près de moi, après s'être assurée que je n'avais rien pris, comme elle me l'avait commandé, et me dit:
—Ma fille, tu es la plus jeune de tes soeurs, et de mes garçons et enfants il ne me reste plus que vous quatre, elle faisait allusion mes deux soeurs aînées, à moi et à un petit frère, mort aujourd'hui. Qui, continua-t-elle, prendra soin de nous, pauvres femmes? Ma fille, écoute-moi et tâche de m'obéir. Noircis ta face et jeune vraiment pour que le Maître de la vie ait pitié de moi et de vous et de nous tous. Ne manque pas une minute à mes conseils, et, dans deux jours, je reviendrai à toi. Le Grand-Esprit t'aidera si tu es disposée à faire ce qui est droit. Alors je saurai si tu es ou non favorisée par lui. Si Les visions ne sont pas bonnes, rejette-les. Reste toujours fidèle à mes instructions, je reviendrai.
Ayant dit, elle partit.
Je pris ma petite hache et coupai beaucoup de bois et tissai la corde dont je devais me servir pour coudre des paillassons à l'usage de la famille. Peu à peu je commençai à sentir moins d'appétit, mais ma soif augmentait. Je n'osais toucher à la neige pour l'étancher, parce que ma mère m'avait dit que si je le faisais, même secrètement, le Grand-Esprit me verrait et les esprits inférieurs aussi et que mon jeûne ne me serait d'aucune utilité. Ainsi je continuai de jeûner jusqu'au quatrième jour. Alors ma mère parut portant un petit plat d'étain, et le remplissant de neige, elle arriva à ma loge et fut bien aise de voir que je n'avais rien pris. Elle fit fondre la neige et me dit de la boire. Je le fis et me sentis rafraîchie; mais j'aurais désiré en boire davantage. Elle me dit qu'elle ne voulait pas me satisfaire, et je me contentai de ce qu'elle m'avait donné. Elle me dit encore de rester et d'attendre une vision qui m'arriverait assurément et nous ferait du bien, non-seulement à nous, mais à tous les hommes. Elle me quitta alors, et pendant deux jours elle ne revint pas, je ne vis aucun être vivant et restai plongée dans mes réflexions. La nuit du sixième jour j'entendis une voix qui m'appelait et me disait:
—Pauvre petite, j'ai pitié de ton état; viens de ce côté, je t'y invite.
Il me sembla que la voix partait d'une certaine distance de la loge. Je lui obéis, et allant à l'endroit d'où partait la voix, je trouvai un petit sentier luisant comme une corde d'argent. Il était tout droit et paraissait monter. Après l'avoir suivi un peu, je m'arrêtai et vis à ma main droite la nouvelle lune avec une flamme qui brûlait au sommet comme une torche et répandait une grande lumière. A ma main gauche, apparaissait le soleil sur le point de se coucher. Je poursuivis ma route, et bientôt j'aperçus Kan-ge-bequa, la Femme Immortelle, qui me dit son nom et ajouta:
—Je te donne mon nom et tu pourras le donner à un autre. Je te donne aussi ce que j'ai, la vie immortelle. Je te donne longue vie sur la terre et le pouvoir de sauver la vie des autres. Va, tu es appelée à une haute destinée!
Je repris mon chemin, et vis un homme avec un gros corps rond et sur sa tête des rayons de feu semblables à des cornes.
Il me dit:
—Ne crains pas; mon nom est Monido-Winins, ou le Petit-Homme-Esprit. Je donne ce nom à ton premier fils, qui naîtra d'un blanc…
En disant cela, Ouaskèma balbutia, rougit et baissa les yeux; mais Poignet-d'Acier ne remarqua point ses impressions, et bientôt l'Indienne continua:
C'est ma vie que je te donne ainsi. Va où l'on t'attend.
Je gravis donc le petit sentier jusqu'à ce que je m'aperçus qu'il finissait à une ouverture dans le ciel. Là, une voix se fit entendre; je m'arrêtai, et vis, près du sentier, un homme, la tête environnée de lumière et la poitrine couverte de plaques.
Il me dit:
—Regarde-moi; mon nom est O-shan-wan-eguy-kaik, ou le
Brillant-Soleil-Bleu. Je suis le voile qui cache l'entrée du ciel.
Écoute-moi et ne sois pas effrayée. Je vais te douer des dons de vie et
te donner le pouvoir de résister et de souffrir.
Aussitôt je fus percée de pointes lumineuses qui étaient fixées à moi comme des piquants de porc-épic, mais ne me causaient aucun mal. Les pointes tombèrent à mes pieds, puis se rattachèrent à mon corps et tombèrent de nouveau, et cela fut répété plusieurs fois.
L'Esprit me dit:
—Attends, et ne crains pas, jusqu'à ce que j'aie fait et dit tout ce que je dois dire et faire.
Je sentis alors comme des flèches et des dards qui entraient dans mes chairs, mais sans me faire souffrir, et qui, comme les pointes lumineuses, tombèrent bientôt à mes pieds.
Il dit alors:
—C'est bien; tu verras de longs jours. Avance un peu.
Je fis comme il m'avait dit et arrivai à l'ouverture du ciel.
—Tu es, me dit-il, parvenue à une limite que tu ne peux franchir. Je te donne mon nom, tu pourras le donner à un autre. Retourne-toi maintenant, et regarde. Il y a un serpent ailé qui te ramènera. N'aie pas peur de monter sur son dos, et quand tu seras rentrée dans ta loge, prends ce qui est nécessaire pour soutenir le corps.
—Je me retournai et vis une sorte de serpent qui volait dans l'air; je montai dessus. Il partit comme l'éclair, et, comme je rentrais dans ma loge, ma vision cessa.
—Mais, dit à cet instant Poignet-d'Acier, cela n'explique pas ta puissance sur les Clallomes.
—Ne sois pas pressé, mon frère, répondit Ouaskèma, je vais te le dire, ainsi que la vision qui m'a appris à lire dans l'avenir et à voir, plus loin que tes yeux et ceux des hommes ne peuvent porter, ces cailloux jaunes qui étincellent au soleil.
—Tu dis, ma soeur?… s'écria brusquement le chasseur.
—Écoute.
—Le septième jour, j'étais encore dans ma loge. Alors, je vis descendre du ciel un objet qui ressemblait à une pierre ronde et qui pénétra dans ma loge. En approchant, je vis que cet objet avait de petits pieds et de petites mains comme un corps d'homme. Il me dit:
—Je t'accorde le don de voir dans le futur, afin que tu puisses en faire usage pour ton bénéfice, celui des Indiens et d'un chasseur blanc que tu rencontreras après quelques hivers, sur les bords de la Grande-Rivière, et que tu épouseras.
Cette déclaration naïve, faite avec une franchise passionnée, amena un sourire aux lèvres de Poignet-d'Acier.
—Et c'est ce petit homme qui t'a montré l'endroit où sont les cailloux jaunes, ma soeur? interrogea-t-il d'un air incrédule.
Ouaskèma allait répondre; mais, à ce moment, on heurta violemment à la porte de la hutte.
—Qui est là? exclama Villefranche en sautant sur sa carabine.