CHAPITRE VIII
MERELLUM
La disparition de Pad passa d'abord inaperçue des trappeurs. Leurs chiens aboyaient à pleins gosiers, et les gens de Poignet-d'Acier étaient trop bons chasseurs pour songer à autre chose qu'au gibier quand ils avaient mis le pied sur une piste.
—Ça doit être un grosses-cornes, dit Pierre en s'arrêtant pour écouter.
—Que non! que non! mon cousin, fit Baptiste. C'est un ours, mais pas une femelle, comme l'a prétends cet imbécile d'Irlandais. Et encore cet ours est seul.
—Mais comme les chiens font du tapage! reprit Pierre.
—C'est que la bête est remisée, répliqua Jean. Pour ce qui est d'être un ours, Baptiste a raison. C'en est un. Regardez-moi ces traces sur le bord du marécage.
Elles ont au moins six pouces de long sur cinq de large, non compris le talon. Ça doit être un fameux animal! Mais on dirait que nos chiens sont tombés en défaut. Baptême! qu'est-ce que ça signifie?
L'ours va peut-être faire tête aux chiens! fit Joseph.
—Pas plus que toi, mon cousin, répliqua Baptiste en secouant la tête.
Je crois savoir ce que c'est. Doublons le pas.
Les cris des chiens recommencèrent bientôt, et si près des chasseurs qu'on entendait les premiers sauter et trépigner sur les branches mortes qui se cassaient avec un bruit sec.
—Coulons-nous sous le bois, dit Baptiste.
Tous les cinq alors se mirent à genoux et rampèrent silencieusement vers une éclaircie que le soleil couchant empourprait de ses derniers rayons.
Les aboiements discords et forcenés de la meute couvraient les harmonieux murmures de la forêt, à cette heure solennelle où la nature se recueille ordinairement et envoie, avant de s'endormir, un hymne de reconnaissance à l'Éternel.
Au bout de quelques minutes, les trappeurs arrivèrent à la clairière, au milieu de laquelle se dressait un énorme chêne plusieurs fois centenaire, et dont les rameaux noueux s'entrelaçaient trente pieds du sol pour former un dais ombreux de verdure.
Autour des racines de l'arbre, qui sortaient de terre en affectant mille formes bizarres, les chiens de la fumerie gambadaient, se bousculaient, bondissaient et jappaient à qui plus haut, la tête levée en l'air, la gueule ouverte, la langue pantelante et les yeux injectés de sang.
Nul fauve ne se montrait cependant dans la clairière ou sur les branches du chêne. Mais de sa cime jaillissaient des essaims compactes d'abeilles qui l'enveloppaient en bourdonnant comme d'une gaze grisâtre.
La petite république ailée était en grand émoi; l'irritation la possédait, on le voyait facilement; mais sa colère n'avait pas les chiens pour objet. Leur présence et leur vacarme ne paraissaient même pas l'inquiéter.
—Que diable est-ce que cela veut dire? demanda Pierre à mi-voix.
—Cela, mon cousin, lui répondit Baptiste, veut dire que nous avons une chance rare.
—Oui, ajouta Jean; si je ne me trompe, nous ferons ce soir régal de viande d'ours et de miel. Je ne comprends pas.
—Tu comprendras tout à l'heure. En attendant, va couper des branches de sapin et ramasse une botte de fougères que tu tremperas dans la mare près de laquelle nous sommes passés. Dépêche-toi.
Pierre partit sans trop savoir à quoi servirait ce qu'on lui commandait.
—Toi, l'Enrhumé, et toi, le Bossu, continua Baptiste qui avait parlé, vous couplerez les chiens; moi et Jean nous arrangerons le bûcher.
Le chêne était creux, et, à la base de son tronc, se montrait une cavité ayant plus de quatre pieds de diamètre. Les deux trappeurs, tout en tenant leur carabine d'une main et leur couteau de chasse dans les dents, remplirent cette cavité de branchages secs, de feuillée, de brindilles de sapin et de fougères mouillées que leur apporta Pierre. Cela fait, les chiens furent attachés à quelque distance dans le bois, puis Jean alluma le bûcher et Baptiste ordonna aux trois autres de se tenir devant le trou du chêne et de faire feu au premier signal. Lui-même et Jean prirent une position semblable.
—Est-ce que vous pensez qu'il y a un ours là dedans? interrogea Pierre en pointant le chêne d'un air incrédule.
—Tu verras, mon garçon.
Une fumée épaisse et âcre se dégageait lentement du foyer et voilait le tronc de l'arbre sous ses lourdes spirales d'un gris-bleu terne.
Les bourdonnements et le désordre des abeilles augmentaient. Elles tombaient par centaines étourdies, asphyxiées, et mouchetaient le vert gazon autour des trappeurs.
Tout à coup on entendit un grondement sourd et prolongé. Il semblait venir de dessous terre.
—Attention! dit Baptiste.
Ses compagnons appuyèrent sur la gâchette de leur carabine.
La fumée devenait moins intense, mais le chêne s'était enflammé.
Un nouveau grondement retentit.
—Bon! dit Jean en riant, voilà Sa Majesté Martin qui annonce qu'elle va sortir. Soldats, apprêtez… armes!
—Tais-toi donc, maudit bavasseur, tu nous feras manquer notre coup! maugréa Baptiste en lui allongeant son coude dans la poitrine.
Le soleil était couché et la nuit descendait brusquement, comme il arrive en Amérique; mais les lueurs qui s'irradiaient du chêne, comme d'un gigantesque candélabre, illuminaient mieux la clairière que le grand jour, en émaillant d'or fluide les hautes plaques de vert sombre qui l'encadraient.
—Diable! marmotta Jean, cet ours-là pourrait bien être un canard, comme dit la gazette de Montréal.
Mais au moment où il faisait cette réflexion, qui pouvait lui attirer une vive gourmade de Baptiste, un bruit singulier parut sortir des profondeurs de l'arbre.
Ce bruit fut immédiatement suivi de la chute d'un poids lourd et d'un tourbillon de cendres et d'étincelles qui s'élevèrent du foyer et dérobèrent les objets.
—Feu! cria Baptiste.
Quatre détonations résonnèrent à la fois.
Et l'on vit alors un corps énorme, couvert de flammes crépitantes, s'élancer en hurlant de la cavité du chêne.
Baptiste qui, par prudence, avait gardé son coup, le tira; l'animal, frappé au coeur, expira sur le champ.
—Baptême! éteignons le feu qui gâte sa belle robe des dimanches, dit
Jean d'un ton goguenard.
—Bah! dit l'Enrhumé, pourquoi ne pas le griller comme un habillé de soie?
—Parce que, nigaud, sa peau vaut au moins une cinquantaine de piastres, répliqua l'autre, en couvrant l'ours de mottes de gazon enlevées avec son couteau.
—Ce coquin-là pèse bien cinq cents livres, dit Jean, qui considérait le carnassier avec une stupeur mêlée de contentement.
—Oui, dit Baptiste; mais ce n'est ni l'heure ni le lieu de jaboter comme des pies. Jean fera la curée, et nous, nous arrêterons le feu qui dévore ce chêne pour avoir le miel qu'il renferme.
—Du miel! fit Pierre, comment ça, mon cousin?
—Eh! niais que tu es, est-ce que tu ne sais pas que les ours mangent le miel, et que celui-ci ne s'était réfugié dans cet arbre que pour y dévorer les rayons fabriqués en haut par un essaim d'abeilles?
—Ah dame! bourgeois, il n'y a pas aussi longtemps que vous que je suis dans ce pays, qui est bien drôle tout de même.
—Allons, à l'oeuvre, mes gars! dit Baptiste apprêtant sa hache pour mettre un terme au progrès des flammes.
—Mais, s'écria Jean en regardant autour de lui, où diable est passé l'Irlandais?
—C'est ma foi vrai!
—On ne le voit nulle part!
—A moins que les chiens ne l'aient avalé.
—Vous m'y faites penser, mes enfants, dit Baptiste soucieux. Où cet Irlandais de l'enfer peut-il être? Il a disparu en entrant au bois. Si c'était un piège que…
—Nous avons eu tort de laisser la fumerie seule, interrompit Jean.
—Tu as raison, mon frère, reprit Baptiste. Et la Petite-Hirondelle, cette pauvre créature que nous aimons tant! Ah! ç'a été une imprudence de l'abandonner. L'Irlandais vous la dévisageait… Je me souviens maintenant. Partez, vous autres, courez à la fumerie, je vous attendrai ici avec Jean; emmenez les chiens et revenez avec la carriole et Merellum, s'il n'y a rien de nouveau. Dans une heure au plus vous pouvez être de retour.
Quand les trois trappeurs se furent éloignés:
—Tu ne sais pas, mon cousin, dit Jean à Baptiste, je me suis toujours défié de cet Irlandais. Il est au service de la Compagnie de la baie d'Hudson, et m'est avis qu'il en veut au capitaine.
—Peuh! le capitaine se moque pas mal de lui et des vermines de son espèce.
—Ça ne fait rien. Le scorpion n'est pas difficile écraser, mais il vous pique quand on y pense le moins.
—Où veux-tu en venir, Jean?
—J'en veux venir que Pad a pour associé un nommé Joe qui rode depuis quelque temps avec lui autour de notre établissement, et que je les lesterai d'un lingot de plomb si je les rencontre encore sur mon chemin.
—Baptême! tu ne feras pas cela, Jean.
—Comme je te le dis, Baptiste.
—Le capitaine ne te pardonnerait pas. Il nous a défendu d'attaquer les gens de la Compagnie de la baie d'Hudson, quoiqu'il ne les aime guère, pour le certain, car s'ils pouvaient le pendre, je crois qu'ils n'hésiteraient pas. Mais il est si brave et si fort, Poignet-d'Acier! Dire qu'à la dernière grande chasse il a saisi avec, la main et arrêté un jeune taureau par la patte; quel luron, hein?
—Et ce sauvage dont il a défoncé le crâne d'un coup de poing!
—Oui, c'est un fier homme, aussi bon que brave, ça n'empêche qu'il a des chagrins!
—On m'a rapporté, de l'autre côté des montagnes, qu'il avait été notaire à Montréal, que sa femme l'avait trompé, et qu'il l'avait fait mourir.
—On t'a rapporte ça, Baptiste!
—Et puis que sa fille, une jolie créature, dit-on, avait été débauchée par un Anglais qui s'appelait Hermisson, je crois.
—Hermisson, est-ce que ce n'était pas le secrétaire du gouverneur général?
—Je ne peux pas te dire; mais Poignet-d'Acier s'est battu en duel avec lui et l'a tué dans une des îles de Boucherville.
—Qui est-ce qui t'a raconté ça, Baptiste? s'écria Jean, laissant tomber le couteau avec lequel il dépouillait l'ours.
—Pour ça, ah! mon cousin, j'en suis sûr.
—Tu en es sûr?
Cessant de s'occuper à l'extinction du feu qui consumait le chêne,
Baptiste se rapprocha de son interlocuteur et lui dit à voix basse:
—J'y étais.
—Tu y…
Jean ne put achever; dix doigts nerveux s'étaient noués autour de son cou et ses lèvres n'articulèrent qu'un son rauque, strangulé. Le trappeur se débattit en vain. En moins d'une minute son camarade et lui, surpris à l'improviste par une bande de Peaux-Rouges, étaient garrottés et attachés à deux arbres voisins. Les Peaux-Rouges, au nombre d'une vingtaine, appartenaient à la tribu des Clallomes. Ils étaient entièrement nus, bariolés de peintures hideuses et armés en guerre: le tomahawk, le couteau d'obsidiane, les flèches, le carquois ouvert sur le côté, les lances terminées par des arêtes de poisson et le grand bouclier de peau de buffle, rien ne manquait.
Contrairement à leurs habitudes, ils effectuèrent leur capture sans proférer un cri.
Les deux blancs, mis en sûreté, ils s'assemblèrent autour du chêne qui flambait toujours avec d'effroyables craquements, et tinrent conseil.
—Eh bien, père Baptiste, voilà un ours qui va nous coûter au moins les yeux de la tête, dit Jean à son compagnon d'infortune.
—Dis plutôt, mon garçon, qu'il nous coûtera la peau de la tête, car les reptiles nous scalperont immanquablement, répliqua philosophiquement.
—Et c'est ce maudit Pad qui en est cause!
—Tu pourrais avoir raison, Jean. Lui ou un autre, après tout, qu'est-ce que ça fait? Ce qui me gêne, vois-tu, c'est de m'être laissé prendre comme une dinde par des renards. Pourvu encore que les autres ne reviennent pas!
—Je croyais pourtant que les Clallomes étaient alliés au capitaine. C'était, ma foi, bien la peine de sauver, hier soir, leur satanée sorcière.
—Ouaskèma! Poignet-d'Acier a ses vues sur elle. Mais à quoi bon pleurer? Il faut nous préparer à mourir en braves trappeurs. J'espère que tu ne faibliras pas, Jean. Un peu plus tôt, un peu plus tard, chacun de nous doit en arriver là. Et celui qui n'a pas fait le mal pour le plaisir de faire le mal n'a point peur de la mort. Pour moi, vois-tu, mon garçon, je crois au bon Dieu. Je sais qu'il ne punit point ceux qui l'aiment et rendent service à leurs semblables quand ils en trouvent l'occasion; aussi mon paquet est-il fait, et quoique je n'aie pas jeûné tel ou tel jour, débité telle ou telle prière en une langue que je ne comprends pas, à telle ou telle heure, j'ai l'assurance que notre Créateur souverain me traitera aussi bien là-haut que ceux qui ont passé une vie inutile, agenouillés sur le pavé des églises ou dans les cellules des couvents.
Ces paroles furent prononcées simplement, sans ostentation, comme elles étaient pensées, et avec un accent naturel qui impressionna fortement Jean.
—Votre morale est saine, père Baptiste, lui dit-il; mais j'ai sur la conscience un poids dont j'aimerais à me débarrasser avant de quitter ce monde. Voulez-vous écouter ma confession?
—Volontiers, mon garçon; seulement laisse-moi d'abord holer, afin que nos gens soient avertis qu'il y a du danger ici.
Il éleva la voix, mais alors un incident appela son attention vers le groupe des Clallomes qui délibéraient près du chêne.
L'arbre, miné à son pied par le feu, oscillait en éclatant bruyamment, il penchait de l'autre côté des trappeurs; il allait s'abattre, et les Indiens se retiraient avec précipitation, quand une enfant apparut soudain sur le lieu même qui devait être le théâtre de sa chute.
La mort de l'enfant eût été inévitable si un chef des Peaux-Rouges ne se fût élancé pour la saisir dans ses bras et la transporter loin du colosse des forêts, qui tomba aussitôt avec un fracas épouvantable.
—Merellum! s'écria Jean. La pauvre petite! Que vient-elle faire ici?
Elle est perdue!
—Je crois plutôt que c'est la Providence qui l'envoie, répliqua
Baptiste.
—Tu badines, mon cousin.
—Regarde et demeure tranquille.
La Petite-Hirondelle parlait avec vivacité au sachem, qui l'écoutait avec une déférence que n'ont point ordinairement les Indiens pour les enfants, surtout pour les blancs. Mais Merellum était la favorite de Ouaskèma, la jeesukaine du parti de Clallomes qui s'était emparé de Baptiste et de Jean. La tribu tout entière craignait Ouaskèma autant qu'elle la révérait, et Merellum avait part à la considération dont jouissait sa protectrice. Après avoir narré l'attaque de Ouaskèma par les Chinouks et sa délivrance par Poignet-d'Acier et ses gens, elle demanda la liberté des deux captifs.
Les Clallomes, s'étant consultés, se rendirent à son désir.
Merellum trancha elle-même les liens des trappeurs qui, on le concevra aisément, la comblèrent de caresses.
—Mes frères les visages-pâles viendront avec nous chercher la vierge clallome dans le wigwam des chefs blancs, leur dit le sachem. Mais, avant de partir, partageront avec nous la chair de l'ours qu'ils ont tué et le sucre des mouches du Grand-Esprit.
Tandis que quelques-uns des sauvages dépeçaient la venaison et que d'autres coupaient le chêne pour en extraire le miel qu'y avaient déposé les abeilles, Merellum conta aux trappeurs son enlèvement de la fumerie, puis la manière dont elle avait échappé aux violences de l'Irlandais.
—Je me suis jetée à l'eau, dit-elle en terminant; j'ai traversé le fleuve à la nage et je suis rentrée à la loge au moment où Jean y arrivait avec les deux autres. Ils ont été joliment contents de me revoir.
—Mais o? sont-ils donc? demanda Baptiste.
—Là, dans le fourré. En revenant près de vous, j'ai aperçu les Clallomes à la chute du feu. Alors j'ai dit à vos frères de se tenir cachés pendant que j'irais toute seule parler au chef qui m'aime bien, parce qu'il aime ma bonne tante Ouaskèma.
—Chère petite créature! s'écria Baptiste en lui rougissant les joues sous deux gros baisers.
Le repas fut bientôt prêt. Il était composé de graisse d'ours, dont les Indiens sont très-friands, et qu'ils boivent liquide avec des tranches du même animal qu'ils mangent aux trois quarts crues, et de miel leur régal par excellence.
En vrais trappeurs, Baptiste et Jean firent libéralement honneur à ce festin, auquel prirent aussi part leurs trois camarades, que Merellum avait appelés. Ensuite toute la bande de Peaux-Rouges et de blancs, suivis de la Petite-Hirondelle, se mit en marche pour l'établissement de Poignet-d'Acier, au fort Astoria.
Ils l'atteignirent une heure avant le lever de l'aurore; mais, hélas! la cabane et ses dépendances ne présentaient plus qu'un monceau de décombres fumants.