CHAPITRE X
COMBAT
Une lumière, Jacques! Eh! que diable veux-tu qu'une lumière fasse sur la grève à pareille heure?
—Je l'ai vue, monsieur, comme je vous vois. Elle montait de ce côté.
—Tu auras vu une mouche-à-feu, mon camarade.
—Une mouche-à-feu!… Pensez-vous, monsieur, que je ne sache pas reconnaître une torche d'une mouche-à-feu?
—Mais il fait un vent à ne pas tenir debout; comment veux-tu qu'une torche reste allumée à l'air?
L'observation parut décontenancer le vieux domestique.
—Monsieur peut bien avoir raison, dit-il d'un ton soumis. Cependant, à moins que mes yeux ne faiblissent, il m'a semblé aussi apercevoir un homme qui portait la torche.
—Comme il t'avait aussi semblé apercevoir un canot marchant derrière nous!
—Pourtant, objecta encore Jacques, mais avec déférence, si je ne m'étais pas trompé et si c'étaient les gens de ce canot qui sont descendus à terre… Monsieur permet-il que j'aille m'en assurer?
Cette réflexion ébranla l'incrédulité de Poignet-d'Acier.
—Que tes oreilles, mon frère, lui dit Ouaskèma, soient ouvertes au discours de ton esclave. Les Chinouks rodent dans ces parages. Il y a même des visages pâles, tes ennemis. Défie-toi d'eux!
—Oui, tu as raison, ma soeur, répliqua le capitaine. Je vais aller reconnaître le terrain. Ne bouge pas d'ici pendant que je serai absent.
—Ouaskèma attendra le grand chef Mane, répondit l'Indienne.
—Change l'amorce de tes armes, Jacques, dit Villefranche à son serviteur, tout en procédant lui-même à cette opération.
Ils sortirent avec précaution de la caverne. Poignet-d'Acier s'avança sur une saillie masquée par des arbustes et plongea ses regards au pied de la Roche-Rouge.
Le bruit impétueux des flots qui déferlaient sur la plage était parfaitement distinct. Il se mêlait aux sifflements stridents de la bise, rabrouait les vagues du fleuve et tordait les pins au sommet de la côte. Mais la nuit était noire, d'un noir presque impénétrable. Seulement, à quelques rares déchirures des nuages amoncelés à la voûte céleste, se montrait çà et là une éclaircie bleuâtre que réfléchissaient les eaux de la Colombie et qui trouait les ténèbres par des lueurs miroitantes, indécises.
—Ta lumière, mon pauvre Jacques, est comme ton canot; elle relève de l'empire des illusions, dit Villefranche en riant après avoir promené autour de lui un regard perçant.
—Je suis pourtant bien convaincu de ce que j'ai déclaré. Elle était là, monsieur, à gauche, derrière une pointe que la noirceur vous dérobe à présent.
—Soit! admit Villefranche pour ne pas blesser la susceptibilité du vieillard. Mais elle n'y est plus. Nous sommes en sûreté dans la grotte. J'ai faim et froid, rentrons.
—Ah! la voyez-vous maintenant, monsieur? s'écria Jacques, arrêtant son maître par le bras.
—Où ça?
—Là, sur votre droite. Elle a changé de direction?
—En effet, dit Poignet-d'Acier surpris. En effet je distingue une lumière qu'on dirait venir d'une lanterne. Elle est à un quart de mille d'ici au plus. Il faut savoir ce que c'est. Tu resteras à cette place et j'irai à la découverte.
—Oh! monsieur, je vous accompagnerai, dit Jacques d'un ton suppliant.
—Mais qui gardera la caverne?
—Nous en boucherons l'ouverture.
—C'est juste; car Ouaskèma n'a pas intérêt à nous quitter, et puis deux vaudront mieux qu'un dans la recherche qu'il est urgent de faire.
Après avoir murmuré ces mots, Poignet-d'Acier s'arcbouta contre un bloc de granit posé près de l'orifice du souterrain, et, aidé de Jacques, le roula contre l'issue, de façon à la fermer complètement.
Ce n'est pas cinq hommes qui parviendraient remuer cette masse, dit le domestique avec un sentiment d'orgueil.
—En marche! en marche! et fais attention aux cailloux qui jonchent le sentier!
—Oh! j'ai le pied solide, monsieur.
La pente était raboteuse, semée, comme l'avait dit Villefranche, de gravois et de pierrailles qui se détachaient sous le pas et le rendaient pénible, incertain. Mais peu à peu les trappeurs s'habituèrent à l'obscurité. Ils franchirent assez aisément les passages dangereux et atteignirent la base de la Roche-Rouge.
La lumière était devenue invisible.
—Voilà qui frise le mystère, dit Villefranche en faisant une halte sur la grève. Cette clarté était celle d'une lanterne, évidemment, car elle ne vacillait pas comme celle d'une torche, et, d'ailleurs, quelle torche aurait résisté à ce vent furieux! Donc, ce ne sont pas des sauvages qui l'avaient aux mains. Il n'y a que des blancs… Les gens de la Compagnie de la baie d'Hudson! ajouta-t-il avec mépris. Ils veulent ma vie, ceux-là et ils n'osent la prendre… Nos prétendus trésors aussi leur font envie! Que résoudre? J'ai peut-être des ennemis cachés dans ces rochers, et qui n'attendent qu'un moment favorable pour m'assassiner…
—Monsieur, fit Jacques qui furetait sur la grève une corne à poudre!
—Une corne à poudre! Ou l'as-tu trouvée?
—Ici, dans le sable. Elle n'y est pas depuis bien longtemps, car le dessus est encore sec, la marée ne l'a pas couverte.
—Donne.
Le domestique passa la corne à son maître, qui, ne pouvant l'examiner, la palpa entre ses doigts.
—Oh! dit Jacques, elle appartient à un homme de la Compagnie de la baie d'Hudson. J'ai senti les petits clous de cuivre qui composent sa marque.
—Je m'en doutais! les misérables!… proféra Poignet-d'Acier avec colère. Allume ta lanterne, Jacques; puisque nous avons affaire à ces coquins, la ruse est inutile. Mais malheur à celui que je trouverai au bout de ma carabine!
Le vieillard s'était muni d'une lanterne avant de partir pour faire sa provision d'huîtres.
Il s'empressa d'obéir à l'injonction de Villefranche.
—Il doit y avoir des empreintes à l'endroit où était la corne à poudre; essaye de les suivre, tandis que je veillerai sur nous deux, dit ce dernier.
—Oui, voici des traces de mocassins.
—Par conséquent, elles appartiennent à des blancs, ainsi que cette corne à poudre. Combien y en a-t-il?
—Quatre, monsieur, quatre!
Jacques allait, le corps courbé, sa lanterne rasant le sable, qu'elle couronnait de nimbes d'or fuyants, et Poignet-d'Acier, la taille droite, l'oeil et l'oreille au guet, le doigt sur la détente de sa carabine, fouillait les ombres épaissies, à quelques pieds autour d'eux.
—Il est étrange qu'on ne voie pas de canot, dit-il.
—C'est qu'ils ont piétiné sur la battue avant qu'elle ne fût recouverte par les eaux. Je gagerais que leur canot est amarré à quelque rocher près de la rive.
—Cela est bien possible. Mais es-tu toujours sur la piste?
—Oui, monsieur, les impressions sont profondes.
Les deux hommes devaient être pesamment chargés. Voici qu'elles tournent. Ah! je ne les vois plus.
—Parbleu! nous sommes sur la roche, dit Villefranche avec humour.
Ils continuèrent leur exploration pendant plus d'une heure, mais inutilement.
Les empreintes de mocassins se présentaient dans les parties humides; elles disparaissaient dans les parties sèches. Parfois cites se divisaient pour se rejoindre un peu plus loin, se diviser de nouveau et se rejoindre encore. Et toujours elles montaient vers la grotte. Il était clair que la perquisition l'avait pour but, quels qu'en fussent, au reste, les auteurs. A une projection de rocher, les traces cessèrent tout à fait.
—J'ai entendu un son de voix, dit Jacques en collant son oreille contre le roc.
Une minute après il se releva et dit:
—C'est une erreur, je crois.
—Oui, rentrons, dit Villefranche d'un ton brusque. Demain matin, nous aurons le mot de cette énigme.
Quoiqu'ils fussent assez près de la caverne, en passant par dessus le rocher qui barrait le chemin, paraissait si peu probable qu'un être humain pût l'escalader, que Poignet-d'Acier ne songea même pas à en faire l'essai. Il reprit, pensif et soucieux, la piste qu'il venait de parcourir.
On peut juger de sa stupéfaction quand, en arrivant l'entrée de la galerie souterraine, il vit que la pierre dont il l'avait close était dérangée.
Jacques était consterné.
Poignet-d'Acier se précipita à la chambre où il avait laissé Ouaskèma. L'Indienne n'y était plus; un grand désordre régnait dans cette pièce; le lit était défait, la table renversée, des lambeaux de vêtements épars. Quelques gouttes de sang maculaient même la roche.
Le chasseur courut à sa chambre particulière, fermée au moyen d'un secret que lui seul connaissait. Personne n'y avait mis le pied depuis son départ.
—Jacques, dit-il d'une voix sourde, il faudra faire sentinelle cette nuit; tu m'entends.
—Monsieur sera obéi, répondit le vieillard en saluant profondément son maître.
Sans dire un seul mot de plus, de crainte d'exciter les terribles passions qui fermentaient à ce moment dans le coeur de Villefranche, il se retira discrètement sur la pointe du pied et alla se poster à l'ouverture de la caverne.
Il mangea une tranche de pemmican, but une gorgée de rhum, s'enveloppa dans une peau de buffle et s'abandonna à cette somnolence-veille (si je puis m'exprimer ainsi) qui est particulière aux trappeurs, et qui, tout en reposant leurs membres et leur esprit, laisse deux de leurs sens au moins—l'ouïe et la vue—toute leur acuité.
Poignet-d'Acier passa le reste de la nuit à transporter, de la salle que nous avons décrite, divers objets dans une autre chambre souterraine, à plus d'un mille de la première.
Une demi-heure avant l'aurore, il se rendit près de Jacques.
—Rien de nouveau? lui demanda-t-il.
—Rien, monsieur.
—Déjeunons vite et nous monterons sur le plateau.
Le repas se fit en silence et ils quittèrent la caverne.
Une fois au sommet de la Roche-Rouge, Villefranche nettoya les verres d'un petit télescope qu'il avait dans son étui de fer blanc et se mit à regarder du côté du fort Astoria.
Le jour n'était point encore venu, mais déjà une bande blanchâtre qui se dégradait insensiblement dans le bleu du ciel maintenant libre de nuages, s'étendait vers les montagnes Rocheuses. L'air était vif; il ventait violemment de l'est. Tourmentées par les souffles de l'atmosphère et refoulées par le flux de la mer, les eaux de la Colombie, bouillonnant, écumant, se heurtaient, s'écrasaient avec des hurlements indescriptibles.
—Un mauvais temps, monsieur, hasarda Jacques.
Poignet-d'Acier ne répondit pas.
Il cherchait à percer la brume follette qui voltigeait au-dessus du fleuve et à travers laquelle il entrevoyait, dans le lointain, des formes tangibles qui se mouvaient dans tous les sens.
La zone blanche à l'horizon augmenta en largeur, en transparence; elle envahit l'éther. Une teinte rose la nuança bientôt aux limites de l'horizon; cette teinte se fonça, se rougit, un cercle plus vif parut au milieu, il grandit, s'accentua davantage, s'empourpra, et puis ses bords s'irisèrent, s'allumèrent d'une flamme éblouissante; le cercle entier s'embrasa comme une fournaise et se fondit en lumineux rayons qui ruisselèrent obliquement sur le Nouveau Monde.
Le soleil était levé, dispersant devant lui les grises vapeurs dont le rio Columbia était vêtu comme d'un léger peignoir du matin.
Alors, Villefranche fit un mouvement de surprise, en essuyant encore le verre de sa lunette, de l'air d'un homme qui n'est pas certain de la réalité de ce qu'il a aperçu.
—Que diable cela veut-il dire? murmura-t-il entre ses dents après avoir de nouveau braqué le télescope sur le fort Astoria.
Jacques brûlait de l'interroger, mais il n'osait.
—Mes gens avec les Peaux-Rouges! cela me dépasse! Regarde toi-même,
Jacques.
Il lui tendit son instrument.
Le vieux serviteur y appliqua son oeil et découvrit, sur la rive méridionale, une escadrille de quinze à vingt canots, remplis de Clallomes, parmi lesquels, leur costume, il n'était pas difficile de reconnaître cinq trappeurs.
—Je crois bien que c'est Baptiste, Jean et les autres, dit-il en se tournant vers son maître.
—Eh! sans doute ce sont eux. Mais que peuvent-ils faire avec les
Chinouks, nos ennemis jurés? Je n'en reviens pas.
—Oh! ce ne sont pas des Chinouks, monsieur, dit Jacques. Les Chinouks ont leur bouclier rond et ceux-ci l'ont ovale. Les premiers ont généralement aussi le nez percé et traversé par des morceaux de nyaquau, vous savez?
—Je n'avais pas fait cette remarque. Laisse-moi voir!
Reprenant la lunette, Villefranche recommença son examen.
—C'est vrai, dit-il au bout d'un instant. C'est un parti de Clallomes qui se dispose à marcher au combat. Mais ou vont-ils, et comment se fait-il que nos Canadiens les accompagnent?
—Si monsieur m'y autorisait…
—Parle, Jacques, et pas de ces vaines et ridicule formules entre nous.
Que diable! nous sommes deux camarades, pas plus l'un que l'autre.
Le vieillard allait protester contre cette maxime égalitaire,
Poignet-d'Acier l'en empêcha brusquement par cette question:
—Que supposes-tu que fassent nos gens avec ces vermines?
—M'est avis, monsieur, qu'ayant appris d'une manière ou d'une autre l'attaque dont nous menaçaient les Chinouks, ils seront allés chercher du secours chez les Clallomes, au nom de la squaw que vous avez arrachée aux griffes des premiers.
—Tu as pardieu raison! et je, suis bien simple de n'avoir pas deviné cela tout de suite. Voici effectivement une flotte de bateaux Chinouks qui débouche des îles voisines. Ils vont à la rencontre des Clallomes. Ce sera une rude bataille.
—Nous irons aussi, monsieur?
—Par malheur, non, Jacques. A moins que tu ne puisses nous trouver un canot, car le courant à entraîné le nôtre hier soir.
—Notre canot est perdu!
—Oui.
—Mais j'en construirai un avec des joncs, comme l'autre jour. Ce sera l'affaire d'une heure.
—Impossible; aujourd'hui le fleuve est trop gros. Nous sommes forcés de rester spectateurs de cette lutte. A présent, on peut presque voir à l'oeil nu. Monte sur cette éminence, tu seras aux premières places.
Les deux troupes hostiles s'avançaient rapidement l'une contre l'autre, malgré la tourmente. Dirigés avec cette habileté extraordinaire qui caractérise les sauvages du littoral du Pacifique, les canots rasaient la cime des vagues avec une célérité inouïe. Tantôt, ils apparaissaient à la crête d'une montagne d'eau, tantôt au fond d'une gorge étroite que surplombaient, en grondant, des lames hautes de vingt à trente pieds.
Chaque embarcation était généralement montée par douze hommes; quatre la manoeuvraient; le reste, armé d'arcs, de flèches et d'épieux, de haches et de tomahawks, se tenait prêt au combat. De part et d'autre, dans un canot orné de peintures singulières, portant, celui des Chinouks une tête de loup à sa proue, celui des Clallomes une tête d'épervier, était dressé une perche avec le totem ou blason de la tribu. L'élite des guerriers entourait les emblèmes sacrés.
Une grêle de flèches et de traits couvrit bientôt le fleuve. Les deux escadres se rapprochèrent bord à bord, se mêlèrent. Les esquifs furent choqués les uns contre les autres, pendant que les hommes se frappaient à coup de massue, se saisissaient à bras le corps, de bateau à bateau, se lacéraient avec les ongles, avec les dents, et périssaient souvent, vainqueurs et vaincus, au milieu des eaux ou ils étaient tombés. La scène était horriblement lugubre. Des cadavres, des débris de canots, d'armes, flottaient pêle-mêle sur le rio Columbia, que circonvenaient déjà, dans leurs spirales concentriques, les vautours, les aigles à tête chauve et toute la bande ailée des hérauts des grandes tueries.
Longtemps le sort de la journée demeura en suspens.
De fréquentes détonations d'armes à feu annonçaient au commencement que les cinq trappeurs faisaient bravement leur devoir. Mais, au bout d'une heure, les détonations devinrent plus rares, et Villefranche dit tristement à Jacques:
—Je crains que nos pauvres amis ne succombent dans ce conflit, car les
Chinouks sont bien plus nombreux que les Clallomes.
—Est-ce que vous ne voyez plus Baptiste et les autres, monsieur?
—Plus depuis quelques minutes, ils ont été poussés par la marée sur une île là-bas. Le feuillage me les cache; mais on ne les entend plus tirer. C'est mauvais signe.
—Peut-être leur provision de poudre est-elle épuisée ou mouillée, monsieur.
—Dieu le veuille, Jacques! car se sont de braves trappeurs. Il n'en existe pas dix comme eux dans tout le Nord-Ouest. Mais qu'y a-t-il? Les Chinouks se sont emparés du totem des Clallomes. C'en est fait de ceux-ci. Leurs ennemis les poursuivent. Ils viennent de ce côté. Ah si nous étions seulement tous les sept, je ne lâcherais pas pied ainsi. Il faut partir Jacques, et changer de campement.
—Où allons-nous, monsieur?
—A notre établissement de la roche du Pilier que nous brûlerons comme celle du fort Astoria, et après…
Il se frappa le front sans achever d'énoncer sa pensée.
Mais d'abord, reprit-il d'un ton bref, tu détruiras l'entrée de la caverne, et, en passant, tu mettras le feu à la mine.
Jacques répondit par un mouvement de tête affirmatif.
Il redescendit au souterrain, en sortit presque aussitôt, et
Poignet-d'Acier et lui s'éloignèrent à grands pas en remontant la
Colombie.
Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que la terre tremblait ébranlée par une explosion formidable avec grand fracas de rochers s'écroulant les uns sur autres.