CHAPITRE XIII
LA FUITE
Après deux heures d'une course effrénée, ils ralentirent l'allure de leurs chevaux, pour les laisser souffler.
La nuit était froide, mais sereine, resplendissante de clarté. Au firmament, des milliers de mondes étoilés scintillaient, fixes à leur poste, ou glissaient dans l'espace, en marquant l'azur céleste d'un sillon lacté, aussitôt évanoui que tracé. L'air avait une sonorité qui redisait tous les sons à plusieurs milles à la ronde. C'était la trompette du ouaouaron, la grosse grenouille américaine; le frétillement des ondes de la Caoulis sur ses larges battures; plus loin, le bramement des daims conviant leurs femelles à d'amoureux ébats; et, de temps en temps, le meuglement d'un taureau sauvage, ou le bêlement d'un grosses-cornes apportaient des notes, ou puissantes ou plaintives, au nocturne concert auquel se mêlaient encore le gloussement de la poule des prairies, le glougloutement de la dinde, et, parfois, sinistre déchirement, effroyable cacophonie, le cri de fausset aigu, strident du carcajou, le tigre du désert américain.
La plaine, à perte de vue, semblait poudrée de poussière de diamant, tant sa flottante mantille était constellée de lucioles. Venues sur les ailes de la brise septentrionale, des senteurs pénétrantes de foin en fleur et de résine saisissaient l'odorat.
Il y avait dans ces solitudes, dans ces bruits, dans ces parfums, une forte poésie qui captivait le coeur, le remuait profondément et lui rappelait, avec un empire irrésistible, qu'il est un Dieu père et souverain maître de la création entière.
—Ce que j'éprouve est singulier, murmura Villefranche, s'accoudant sur le pommeau de sa selle, tandis que sa monture, le cou allongé vers le gazon, allait d'un pas nonchalant et reniflait les fraîches exhalaisons du sol ou émondait, çà et là, quelque jeune pousse d'arbousier.
Jacques chevauchait derrière, d'un air attristé aussi.
—Il me semble, continua le premier, que ma vie n'a pas été tout à fait ce qu'elle aurait dû être. Cette femme, après tout, avait été plus malheureuse que coupable. Qui n'a pas des faiblesses, des égarements, ici-bas? N'en ai-je pas eu, moi? Quel droit avais-je donc de la faire mourir, froidement, lentement, à petit feu, en humant les acres odeurs de ma vengeance! Et ma fille, pauvre enfant innocente, ma victime, encore! Et mes petits-enfants…
—Ah! si monsieur voulait? hasarda Jacques qui avait entendu ce monologue et doucement poussé son cheval côté à côte avec celui de Poignet-d'Acier.
—Eh Bien! quoi? plutôt pour chercher une diversion à ses poignantes réflexions que pour entendre un avis.
—Je voulais dire à monsieur que nous retournerions au Canada, dit
Jacques intimidé par la sécheresse de la réponse.
—Au Canada! Oui, nous y retournerons, Jacques, mais quand j'aurai de l'or! quand j'aurai les moyens de l'arracher aux Anglais, ces misérables qui nous ont tout volé, notre sol, nos richesses, nos emplois, tout, jusqu'à notre honneur!
Il prononça ces paroles avec un accent de haine et d'amertume indicibles.
—Alors, jamais Jacques ne reverra sa patrie! dit le vieux serviteur en hochant mélancoliquement la tête.
—Et pourquoi pas?
—Non, monsieur, non. Il y a quelque chose en moi qui me dit que ma dernière heure ne tardera pas à sonner.
—Bah! des fantômes; tu es encore vert et vigoureux comme à vingt-cinq ans!
—Ça ne fait rien, monsieur, je sens ça là! dit Jacques en frappant sur son coeur. Et puis j'ai en un rêve, la nuit dernière; j'ai vu…
—Chimère! chimère Tu serais destiné à vivre comme Mathusalem que tu ne te porterais pas mieux. Allons, buvons un coup de tafia, ça chassera ces diables bleus de ton cerveau, mon camarade. Moi aussi, j'ai besoin de réchauffant, car je me sens tout sens dessus dessous ce soir.
Et, après avoir avalé quelques gouttes de rhum, il reprit:
—Ah! ça, dis-moi, comment trouves-tu le tour que j'ai joué aux commichons de la Compagnie de la baie d'Hudson? Leur ai-je un peu bien rendu ce qu'ils m'avaient prêté? Les vaniteux! s'imaginer qu'ils en peuvent remontrer à Poignet-d'Acier!
—Vous avez eu, monsieur, en entrant au fort, une hardiesse…
—La hardiesse, Jacques, sois-en persuadé, allât-elle jusqu'à l'imprudence, est, au milieu des civilisés tout aussi bien que des sauvages, cent fois préférable à la timidité. Un homme hardi, même quand on le taxe d'effronterie, finit toujours par arriver à son but; un poltron, un homme scrupuleux, ne réussit jamais.
—Mais, monsieur, je ne vois pas quel besoin vous aviez d'entrer à la factorerie Caoulis.
—Au contraire, Jacques; nos intérêts me commandaient de m'y arrêter. Ne te souviens-tu pas que les empreintes laissées au bas de notre caverne étaient celles de deux blancs, qui nous enlevèrent Ouaskèma pendant que nous cherchions à découvrir ou ils étaient?
—Sûrement, monsieur, sûrement, je m'en souviens.
—Alors qui pouvaient être ces gens, sinon des employés de la Compagnie?
—Tout juste, monsieur.
—Quand je me suis aperçu que, non contents de nous ravir l'Indienne, ils nous avaient volé nos chevaux, j'ai résolu d'aller droit chez eux pour avoir raison de leur insolence. Oh! je me doutais bien que le coup partait du fort Caoulis.
—Vous avez donc retrouvé…
—Ouaskèma et Merellum, que les coquins avaient prises pour en faire des otages. Ils les avaient, ma foi, mises en prison! Mais j'espère qu'à l'heure qu'il est toutes deux ont pris la clef des champs, car j'ai brisé la grille de leur cachot; Nick Whiffles s'est chargé de les reconduire chez les Clallomes, et Nick Whiffles n'est pas homme à manquer à sa parole.
—Pour cela, non, monsieur. Mais…
—Oh! elles sont en sûreté! dit Villefranche en rassemblant les rênes de son poney.
—Oserais-je, monsieur…, commença Jacques.—Ose, parbleu!
—Vous demander où nous dirigeons nos pas à présent?
—C'est plus que je ne pourrais te dire. Mais nous abandonnons, pour quelque temps au moins, la Colombie. J'ai serré partie dans la cache de notre cabane incendiée, partie dans les profondeurs de la caverne et près d'une issue secrète qui débouche à un mille du fleuve, les valeurs que j'ai gagnées depuis six ans que nous faisons la traite des pelleteries, ainsi que certains objets et papiers précieux; maintenant nous monterons vers le détroit de Juan-de-Fuca, entre la terre-ferme et l'île Vancouver. De ce côté, m'ont dit des sauvages et des voyageurs, surtout le long de la rivière Frazer, au 490 de latitude environ, on a trouvé de l'or. Et avec de l'or, vois-tu, Jacques, on fait des hommes ce qu'on veut, des rois ou des esclaves, on renouvelle la face, la forme des nations; on change le vice en vertu et réciproquement; nous délivrerons le Canada du joug anglais, et si nous ne créons pas une république, nous replanterons chez nous le glorieux drapeau de la France!
—Ah! monsieur, ce serait bien beau! Je voudrais bien vivre assez d'années pour voir ça dit le vieillard avec, enthousiasme. Pas de république, mais le gouvernement de la France, notre mère-patrie, que nous chérissons toujours, et tous les enfants du Canada vous béniront, monsieur!
—Tu n'es pas fatigué? dit brusquement Villefranche, qui peut-être se reprochait déjà ce moment d'expansion.
—Non, monsieur.
—Bon, nous ferons encore une couple de lieues et mettrons pied à terre pour passer la unit, car il ne faut pas éreinter nos chevaux, qui auront probablement une rude traite à fournir demain. On nous donnera la chasse.
Ils piquèrent leurs montures, et, après une heure de marche rapide, firent halte, dans un vallon ombragé par de grands chênes et arrosé par un ruisseau. Ils dessellèrent et débridèrent les ponies, et les ayant entravés, de pour qu'ils ne s'égarassent, ils se couchèrent, après avoir soupé avec des shanatanques, sorte de chardon dont la racine, très-farineuse, a le goût du sucre.
Jacques aurait désiré allumer du feu, autant pour cuire les shanatanques que pour tenir à distance les loups et les animaux dangereux; mais Poignet-d'Acier s'y opposa en objectant que la flamme ou même la fumée pourrait révéler leur présence à l'ennemi, si, comme c'était présumable, les gens de la Compagnie de la baie d'Hudson étaient déjà à leur poursuite.
Villefranche avait résolu de faire sentinelle, mais la lassitude l'emporta sur sa résolution et il s'endormit d'un sommeil lourd et agité. Des hennissements de terreur et des jappements redoublés, suivis d'un coup de feu, l'éveillèrent. Il se leva en sursaut. La lune argentait le vallon. Jacques était debout; il rechargeait sa carabine.
—Malheureux! qu'as-tu fait? s'écria l'aventurier.
—Monsieur, ce sont les coyotes!
—Et quand ce seraient les coyotes?
—Ne les voyez-vous donc pas qui dévorent nos pauvres chevaux?
—Jacques, tu as commis une grande imprudence, dit Villefranche avec plus de calme; si les commis de la Compagnie rôdent, par hasard, dans les environs, nous sommes perdus. Ton coup de fusil les attirera sur nous.
—Mais nos chevaux, monsieur! nos chevaux!
—Il n'y faut plus penser; cette bande de loups affamés qui s'est jetée sur eux ne leur fera pas de quartier et ce serait folie de songer à les secourir. Les coyotes sont trop nombreux. D'ailleurs, ils ont déjà presque achevé nos bêtes.
En effet, les ponies, attaqués par une légion de loups blancs, n'avaient pu fuir à cause de leurs entraves, et, après une courte résistance, ils tombaient sous les dents des terribles carnassiers, dont les aboiements précipités couvraient leur râle d'agonie.
—Qu'allons-nous faire, monsieur? demanda Jacques.
—Serrer les selles dans quelque trou de rocher sur le lord de la rivière, prendre les brides avec nous, elles peuvent nous servir, et décamper au plus vite.
—Si j' écorchais le coyote que j'ai tué; en mettant les brides dans sa peau, que je porterais comme une besace derrière mon dos, ça nous embarrasserait moins.
L'animal dépouillé et sa robe arrangée en sac, où Jacques plaça les brides, les fugitifs logèrent les deux selles dans une grotte, autour de laquelle ils cassèrent quelques épines pour la reconnaître, et continuèrent leur route vers le nord-est.
L'aurore commençait à poindre. Le repos qu'avaient pris Villefranche et Jacques, joint à cette vigueur nouvelle que donne au corps les arômes du matin, achevèrent de les réconforter. Les douces heures du matin! il n'y a rien de comparable, comme l'a dit un poète anglais. C'est la jeunesse du jour et l'enfance de toutes les choses qui sont belles. La fraîcheur, la fraîcheur immaculée du premier âge colore la nature au moment où l'aube paraît; l'air semble souffler l'innocence et la vérité; la lumière elle-même parle d'espérance, de bonheur pur. Où est-il celui qui, amant de la beauté, de l'éclat, ne jouit pas des premières heures du matin?
Poignet-d'Acier était presque gai et Jacques moins sombre que la veille. Ils marchaient l'un et l'autre d'un pas relevé en foulant aux pieds les opulents gazons qui ourlent les bords de la Caoulis.
Le temps ne laissait rien à désirer, le gibier de plume et de poil ne manquait pas. La journée se passa joyeusement.
Le lendemain, ils arrivèrent à un embranchement de la rivière qui descendait du mont Sainte-Hélène, dont le pic altier, éternellement couronné de neige, se dressait superbement à quelques lieues sur leur gauche.
Depuis plusieurs années Poignet-d'Acier se proposait d'explorer les cours d'eau qui serpentent à sa base. Il pensait avec raison que le terrain renfermait des strates ou des gangues aurifères. Mais le désir de bien assurer auparavant sa position dans la Colombia lui avait fait ajourner jusque-là la réalisation de ce projet. Car ce n'était pas tout que de découvrir une mine d'or; sur le territoire de la Compagnie de la baie d'Hudson, et au milieu de bataillons des trappeurs libres qui sillonnaient incessamment ces contrées, fallait, pour exploiter la découverte, un nombre d'hommes considérable, dévoués jusqu'à la mort et prêts à résister à toute espèce d'agression. Poignet-d'Acier, alors seulement, possédait une bande assez forte, répandue, par petits postes de quatre ou cinq sur le littoral du Rio Columbia, pour tenter, avec quelque chance de succès, une pareille entreprise. Canadiens la plupart, ces gens, sans être initiés à ses secrets, savaient qu'il travaillait à chasser du pays leurs ennemis jurés, les Anglais, et il n'est pas un d'eux qui ne se fût laissé torturer plutôt que de le trahir.
Au point de jonction des deux cours d'eau, la Caoulis a environ un mille de large. Elle est extrêmement rapide, peu profonde en certaines places, creusée en gouffres insondables dans d'autres, caillouteuse le plus souvent et jalonnée de roches aiguës sur toute sa largeur.
A son aspect, on conçoit qu'elle est le produit d'une révolution souterraine, et qu'on entre dans une région volcanique dont le mont Sainte-Hélène est l'Etna.
—Nous allons traverser ici, dit Villefranche en indiquant du doigt la bifurcation.
—Traverser ici, monsieur! répondit Jacques en regardant son maître avec un étonnement inexprimable.
—Est-ce que tu aurais peur?
—Mais… Oh! non, monsieur; mais ça ne me parait guère possible.
—Il n'y a rien d'impossible à un trappeur Jacques.
—Je sais bien que monsieur peut tout ce qu'il veut.
—D'abord, écoute-moi; il n'est pas malaisé d'aborder à cet îlot que tu vois au milieu de la rivière. On distingue le fond, il y a de l'eau jusqu'aux aisselles au plus, et, quoique le courant soit impétueux, en nous soutenant l'un l'autre, nous y arriverons sans encombre.
—Mais au delà, monsieur, ça ne parait plus guéable?
—Tu as raison, Jacques. Nous nous mettrons à la nage.
—A la nage, monsieur! les flots nous entraîneront sur cette chute que nous avons côtoyée il y a cinq minutes?
—Sois sans crainte, j'ai un moyen. As-tu les brides?
—Oui, monsieur, dans le sac.
—Bon; place ta carabine sur ton épaule gauche pour qu'elle ne se mouille pas, et, avec ton bras droit, appuie-toi fermement à mon bras gauche. Tu y es? Bien; comme cela, avançons d'un même pas; nos deux corps en ligne offriront une double résistance à la vague. Gare à ta corne à poudre, qu'elle ne trempe pas!
—Ça va tout seul, murmurait Jacques en marchant dans le lit du fleuve, serré contre Villefranche, qui, assurant chacun de ses pas, étançonnait, si je puis m'exprimer ainsi, son compagnon et le remettait en équilibre toutes les fois que le courant le faisait chanceler ou que son pied posait à faux sur un caillou glissant.
L'îlot atteint, ils se trouvèrent devant un de ces trous, véritables abîmes dont j'ai parlé tout à l'heure. Les eaux s'y engouffraient en tourbillonnant avec un bruit infernal.
—Qu'est-ce que je vous disais, monsieur? Nous ne pourrons pas franchir cet entonnoir-la? fit Jacques d'un air désolé.
Villefranche sourit.
—Tu vas voir que si, répliqua-t-il. Donne-moi ton sac.
De l'autre côté de la fosse, à vingt pieds de distance, s'élevait un rocher effilé, avec des dents aiguës comme des crochets.
Le capitaine prit les deux brides dans le sac, les attacha solidement ensemble, fit un noeud coulant à l'une des extrémités, roula l'autre autour de son poignet gauche, plia le tout en bandes de deux à trois pieds de long, et, saisissant légèrement le noeud coulant entre le ponce et l'index de la main droite, lança ce lasso improvisé dans l'espace. Le noeud coulant vola par-dessus le gouffre, tomba sur le rocher et s'accrocha à l'une des arêtes.
—Maintenant, dit Villefranche à son domestique, jette-toi à la nage; en t'aidant de cette longe, dont je tiens un bout, tu n'auras pas de peine à gagner le chicot, où tu m'attendras.
—Mais vous, monsieur?
—Sois donc tranquille; je t'aurai rejoint avant cinq minutes.
Moitié en nageant, moitié en se cramponnant à la corde, Jacques parvint, quoique avec de grandes difficultés, à franchir la fosse. Poignet-d'Acier alors assujettit la lanière à une racine de pin, puis il traversa par le même moyen et avec autant de bonheur que son domestique.
—Mais à présent comment allons-nous faire, car voici au delà de ce bas-fond un autre entonnoir non moins dangereux que le premier? dit Jacques.
—Attends, dit Villefranche.
Il arma sa carabine, ajusta le bout du lasso fixe à la racine du sapin, le coup partit et la corde, coupée, flotta au cours de l'eau.
Il avait accompli cet acte en quelques secondes.
—Maintenant, dit-il, retire la bride. S'il nous reste des endroits périlleux tu sauras en faire usage.
Une heure après, ils étaient sur la rive méridionale de la branche sud de la Caoulis.
Cette rive, formée de roches noirâtres de schiste bitumineux, n'avait ni le gazon vert, serré, plantureux, ni les bouquets d'arbres feuillus qui émaillaient et panachaient la contrée qu'ils venaient de parcourir. Quelques pins rabougris, jaunis par le soleil, étalaient çà et là leurs rameaux squelettiques sur de grandes touffes d'herbes desséchées ou des rizières sauvages, déjà brûlées jusqu'à leurs racines. Des collines abruptes, dominées par le mont Sainte-Hélène et entrecoupées par des plaines de sable, que marquetaient de larges stratifications de hornblende et d'ardoises talqueuses, fermaient l'horizon. Un ciel, d'un rouge pâle, terne et inflexible comme le métal, complétait la désolation de cette scène dont le tableau serrait le coeur.
—Fais du feu, Jacques, dit Villefranche en abordant. Pendant ce temps, j'abattrai quelques pièces de gibier.
Il descendit la rivière et revint bientôt.
—Qu'y a-t-il, monsieur? s'enquit le domestique.
—J'ai aperçu deux bisons dans une coulée; donne-moi la peau du coyote.
L'ayant reçue, il s'en revêtit et reprit le chemin qu'il avait précédemment suivi.
A cinq ou six cents mètres du lieu où ils étaient campés se déroulait une gorge étroite, humide, tapissée de plantes fourragères. Là, paissaient indolemment deux buffles, mâle et femelle. Villefranche, déguisé dans sa peau, se traîna doucement sur les pieds et sur les mains vers les ruminants, que la vue d'un loup isolé ne pouvait effaroucher. Ils se contentèrent de le regarder avec leur grand oeil placide et se remirent à tondre l'herbe.
Poignet-d'Acier attendit un moment favorable et fit coup double. Les animaux, atteints au coeur, tombèrent presque en même temps.
Le chasseur courut aussitôt à eux pour les saigner; mais, en marchant dans la coulée, il remarqua avec autant de surprise que de chagrin des empreintes récentes de sabots de chevaux, mêlées à celles des bisons.
—Les employés de la Compagnie ont passé ici aujourd'hui, murmura-t-il.
Néanmoins, il résolut de garder cette observation pour lui seul et d'établir son camp sur un rocher fort élevé d'où l'on commandait une vaste étendue de pays.
Les buffles furent dépouillés, les meilleurs morceaux de leur chair coupés en tranches minces, qu'on enterra dans le sable afin de les conserver fraîches jusqu'au lendemain, où on espérait les fumer et les enfouir dans une cache pour les besoins à venir, et les deux trappeurs, après un bon régal de bosse et de fatigue, gravirent le rocher afin d'y passer la nuit.
C'était une sorte de promontoire, taillé à pic du côté de la rivière, couvert d'herbes et de broussailles du côté de la terre.
Avec sa lunette, Poignet-d'Acier examina le paysage, mais il ne découvrit rien qui put l'inquiéter.
Assis avec Jacques à la pointe du rocher, ils regardaient soucieusement couler l'eau à leurs pieds, quand un pétillement sec et continu les fit retourner tout à coup.
—La prairie en feu! s'écria le domestique terrifié en contemplant un immense incendie qui s'était soudainement, comme par magie, déployé derrière eux et volait sur le promontoire avec la rapidité de la foudre.
D'un coup d'oeil Villefranche embrassa l'imminence du péril.
A traverser les flammes il ne fallait pas songer; sauter dans la rivière, pas plus; allumer un contre-incendie, comme cela se pratique souvent, encore moins.
Le vent soufflait violemment droit à leur face.
—Jacques, s'écria le capitaine, accroche ta carabine et ta poudrière à cette saillie, au-dessous de nous; puis, prends une de ces peaux; place-toi aussi au Nord de la roche que tu le pourras, là où elle est presque nue, et couvre-toi de la peau, le poil en dedans.
C'est notre chance unique de salut.
La conflagration les enveloppait déjà.