CHAPITRE XIV

NICK WHIFFLES ET LE DOMPTEUR-DE-BUFFLES

Merellum était remontée sur les genoux de Ouaskèma et s'y était endormie.

Longtemps l'Indienne contempla l'enfant qui, le bras droit arrondi autour de son cou, la main gauche encore engagée dans son épaisse chevelure, avait été surprise par le sommeil, au milieu de ses ébats.

Et, en voyant ce visage frais, blanc et rose, ce visage qui lui plaisait à la passion, qu'elle mangeait de baisers, Ouaskèma, la vierge clallome, sentait d'étranges émotions soulever son sein. Elle adorait Merellum. Oh! c'était bien sûr; elle l'avait reçue de sa mère mourante, une pauvre Canadienne, veuve d'un trappeur; elle l'avait adoptée, elle la faisait respecter des siens comme elle-même. Pourquoi donc Ouaskèma éprouvait-elle alors ces impressions qui agitaient fiévreusement ses serfs, allumait, par moments, la colère dans ses yeux, lui crispait les doigts si fort, que les ongles s'enfonçaient dans la chair de sa main, et lui faisait lever parfois son poing fermé sur la Petite-Hirondelle?

C'est que la jalousie était entrée dans le coeur de Ouaskèma, la vierge clallome, et qu'elle la brûlait comme un fer rouge. Oui, Ouaskèma était jalouse d'une enfant, de sa fille, de ce qu'elle aimait le mieux au monde, après lui cependant!

Elle en était jalouse! Jalousie sombre, désespérante, implacable. Implacable, d'autant plus qu'elle avait pour aliment un don physique, un hasard de la nature. Et pourtant, je répète, Ouaskèma chérissait Merellum avec une tendresse maternelle. Mais n'avez-vous jamais rencontré des mères jalouses de filles qu'elles idolâtraient? Merellum était blanche comme le lait, Ouaskèma était rouge comme l'acajou. Merellum avait le front bombé, en ligne droite avec la face, Ouaskèma l'avait renversé en arrière, à angle obtus avec le visage, et voilà le secret de cette jalousie qui la poignait en regardant dormir la petite fille.

Si j'étais comme elle, il m'aimerait!

Que de réflexions voluptueuses ou déchirantes; que d'angoisses et de félicités; que de cris étouffés derrière ce conditionnel!

La nuit vint. Nuit froide et sombre, comme je l'ai dit précédemment.

L'Indienne, chassant les mauvaises idées qui l'oppressaient ainsi qu'un cauchemar, déposa doucement la Petite-Hirondelle sur un lit de sapinage, recouvert d'une peau de buffle, et se coucha près d'elle, après l'avoir baisée au front.

Ouaskèma souffrait beaucoup moins de sa blessure. Elle ne tarda pas à s'endormir aussi à côté de Merellum.

Un violent tumulte dans la pièce voisine l'éveilla. Ouaskèma se mit sur son séant, prêta l'oreille. On se disputait, on se battait.

C'était chose trop ordinaire dans un fort de la Compagnie de la baie d'Hudson, pour que l'Indienne y attachât grande importance. Elle allait laisser retomber sa tête sur le lit, quand un bruit d'une autre espèce réexcita son attention.

La fenêtre de sa prison, dont les carreaux étaient en cuir d'elk séchés au soleil et aminci à la pierre-ponce, fut enfoncée et deux barreaux de fer qui composaient la grille, furent arrachés presque au même instant.

Ouaskèma sauta à bas de sa couche. Elle était surprise, mais non effrayée.

Quel était ce mystère? qu'allait-il en surgir?

Le fracas redoublait dans la grande salle. Au dehors, comme au dedans, des chiens aboyaient avec fureur.

L'Indienne s'approcha de Merellum, et la secoua par l'épaule.

—Debout, petite, lui dit-elle, et silence!

—Mais, tante, on ne voit pas encore clair, balbutia l'enfant en se frottant les yeux.

Ouaskèma l'enleva sur son bras droit et se plaça avec elle en face de la fenêtre, par laquelle on découvrait un pan du ciel bleu qui commençait à s'étoiler.

—Tante, tante, où allons-nous? demandait Merellum, baillant et étirant ses membres engourdis.

—Tais-toi! tais-toi!

Une tête humaine s'encadra dans la baie de la fenêtre et une voix dit en indien:

—Ohé! ma soeur!

—Que veut le visage-pâle? répliqua Ouaskèma d'un ton ferme.

—Eh! te sauver!

Pourquoi le visage-pâle veut-il me sauver?

—Parce que Poignet-d'Acier, qui a brisé cette grille, le lui a commandé, oui bien, je le…

Nick Whiffles s'arrêta court au beau milieu de sa locution favorite.

—Allons! ma soeur, reprit-il d'un ton bas et rapide, dépêchons-nous. Tu as une enfant avec toi. Donne-la-moi d'abord, que je la passe à mon cousin Louis-le-Bon, qui attend de l'autre bord. Ensuite je t'aiderai à sortir.

Ouaskèma, ne sachant trop si c'était un piège que lui tendaient ses ennemis, demeurait indécise. Le nom de Poignet-d'Acier ne suffisait pas même à la convaincre que c'était un ami qui lui parlait.

Merellum mit fin à son irrésolution.

—Nick Whiffles! Je le reconnais; n'aie pas peur, tante, s'écria-t-elle en battant des mains.

—Nick Whiffles, oui bien, je le jure, votre serviteur! fit alors, de sa bonne grosse voix, le trappeur tout joyeux de s'entendre nommer.

Cette imprudence faillit tout perdre.

Un commis, qui furetait dans la tour, saisit l'exclamation au vol. Il courut vers l'endroit d'où elle partait. Heureusement, Calamité, et Infortune faisaient une garde vigilante. Ils se jetèrent, en hurlant, sur l'employé, qui tourna lestement les talons et appela du secours.

Mais la rixe était trop chaude, trop enivrante dans la grande salle pour qu'on l'écoutât. Le sous-chef facteur, descendu de sa chambre afin de rétablir l'ordre, voyait son autorité méconnue; ses prières et ses menaces restaient sans effet; lui-même pressé, foulé, entre les turbulents, songeait plutôt à se tirer sain et sauf de la mêlée qu'à défendre les intérêts de la Compagnie, lorsqu'un des trappeurs libres s'avisa d'entonner la Marseillaise.

Quel avait été le motif et le début de la querelle?

Nul sans doute, sauf Nick, qui ne s'en souciait guère en cet instant, n'eût pu le dire. Mais, dès que ce cri:

Allons, enfants de la patrie…

eut été lancé, deux camps se formèrent comme par enchantement: les Canadiens d'un côté avec la plupart des Indiens, de l'autre, les Anglais, recrutés de quelques sauvages.

C'est que notre hymne national est encore le chant patriotique de tout ce qui parle français dans l'Amérique septentrionale entière, qu'on s'éveille, qu'on s'anime, qu'on s'enflamme à ses brûlants appels et que le jour où le Canada secouera le joug de la Grande-Bretagne, cc sera en faisant retentir les échos du Saint-Laurent des notes vibrantes de la Marseillaise.

La porte de la grande salle fut aussitôt défoncée avec une partie de la cloison. Les femmes se ruèrent effarées dans la cour du fort. Les chiens, foulés aux pieds, hurlaient, mordaient à belles dents Anglais, Peaux-Rouges et Canadiens. Les hommes vociféraient et apprêtaient leurs armes.

Pendant ce temps, Nick saisissait Merellum dans ses bras; puis, grimpant sur la ridelle d'un fourgon, adossé à la palissade, il la tendait à Louis-le-Bon, assis à califourchon entre deux piquets.

Détale vite avec elle; il y a des bateaux sur la grève. Nous nous rejoindrons à l'île Walker, lui dit Whiffles.

Louis-le-Bon attacha une lanière de cuir sous les aisselles de l'enfant et la descendit à terre. Ensuite sauta hors de l'enceinte, prit Merellum par la main, l'entraîna au bord du rio Columbia, monta avec elle dans un canot et s'éloigna à force de rames.

En une minute il avait eu fini.

—Encore une maudite petite difficulté de moins sur les épaules! marmottait Nick Whiffles, retournant à la fenêtre.

Ouaskèma l'avait franchie. Elle se tenait tapie dans l'ombre d'une encoignure. Infortune et Calamité rivalisaient d'aboiements devant elle. La cour de la factorerie était pleine de cris et de confusion.

Un coup de feu retentit.

—Castors et loutres! ça va chauffer plus dur que je ne le supposais, ajouta Nick entre ses dents. Sus aux Anglais, mes chiens! sus!

S'adressant à Ouaskèma.

—A nous deux maintenant, la belle! C'est un fameux service que Nick Whiffles va te rendre là; j'espère bien que tu l'en récompenseras, ô Dieu oui! Mais, j'y pense, impossible que tu puisses escalader ces pieux, avec ton bras blessé. Diable! c'est un inconvénient. Ah! la porte du fort est ouverte. Suis-moi de près. Les chiens nous défendront par derrière. Il faut faire une trouée au milieu de ces tapageurs. Par bonheur, on n'y voit goutte. Tu ne sera pas reconnue. Ici, Calamité! Ici, Infortune! et, si on nous touche, jouez des mâchoires, mes gaillards! Allons! vermines, rangez-vous, ou je vous assomme, c'est Nick Whiffles qui vous parle, oui bien, je le jure, votre serviteur!

Tout en monologuant à son habitude, le brave trappeur écartait avec la crosse de sa carabine les gens, hommes et femmes, Visages-Pâles ou Peaux-Rouges, Canadiens ou Anglais, qui obstruaient la cour.

Il n'était plus qu'à dix pas de l'entrée. Encore quelques efforts, et le succès couronnait son entreprise.

Mais là un obstacle imprévu l'attendait.

Un meuglement prolongé se fit subitement entendre.

—Oli-Tahara! le Dompteur-de-Buffles! les Chinouks! les Chinouks! clamèrent plusieurs voix dans la foule.

—Barricadez la porte, cria le sous-chef facteur.

Aussitôt toute dissension cessa. Chacun redoutait les Chinouks. C'était l'ennemi commun. Il fallait se réunir pour lui faire face. On obéit à l'ordre du sous-chef et la porte fut fermée.

—Tonnerre! maugréa Nick, me voilà pris entre deux feux. Mais il ne sera pas dit que je moisirai dans cette double maudite petite difficulté!

Refendant alors la foule accompagné de Ouaskèma et de ses chiens, il se faufila dans une partie de la cour où il n'y avait personne et commença un examen attentif de la palissade.

Il espérait découvrir une échelle, quelque chose qui permit à l'indienne d'atteindre le faîte. Ses perquisitions n'aboutirent à rien. Il se grattait le front, ce qui était chez lui d'une profonde contrariété, quand les deux mâtins se précipitèrent, museau bas, au pied d'un piquet et se mirent à gratter le sol.

Une faible lueur filtrait sous ce piquet et s'étalait, en forme d'éventail, sur le gazon de la cour.

Un conduit! s'écria Nick avec joie; ah! je savais bien que nous finirions par sortir de cette double maudite petite difficulté!

Effectivement, c'était un ancien conduit pour les eaux d'un évier abandonné. L'herbe avait poussé dans le ruisseau. Elle masquait à demi l'ouverture qui débouchait hors du fort.

Du courage, Calamité de l'action, Infortune! Fouillez, fouillez, mes bons toutous disait le trappeur stimulant les chiens du geste et de la voix. Lui-même s'agenouilla près d'eux, tira son couteau, et en quelques instants il eut pratiqué sous les piquets une ouverture d'un pied et demi de profondeur sur deux de large environ.

—Passe, ma soeur, dit-il à Ouaskèma en lui montrant l'orifice, tu fileras vers la berge et là tu m'attendras. Le trou n'est pas encore assez grand pour moi. Une seconde seulement et je te rattraperai.

L'Indienne ne se le fit pas répéter.

Les chiens hurlaient avec rage et voulaient s'élancer derrière elle.
Nick Whiffles les retint.

—Les chères bêtes! marmottait-il en continuant sa besogne; on dirait qu'elles flairent quelque chose.

Un second mugissement s'éleva, comme par exprès, pour lui répondre.

—Le buffle au Bois-Brûlé! dit le trappeur. Pourvu qu'il n'ait pas aperçu la squaw! Je l'aurais délivrée de la corde pour la jeter au bûcher, sans compter les maux que je me suis donné pour elle! Ça ne ferait pas du tout mon compte, ô Dieu non!

Un cri déchirant, auquel succéda un hourvari assourdissant, lui fit suspendre son travail.

Les employés de la Compagnie de la baie d'Hudson, munis de torches, s'élançaient en masse hors de la factorerie.

Mais le premier cri avait été poussé par une femme. Nick Whiffles l'avait parfaitement reconnue: c'était Ouaskèma. En sortant du conduit, elle avait été saisie par deux mains vigoureuses. On l'avait brutalement assise sur le dos d'un taureau, que son ravisseur avait aussitôt enfourché en poussant l'animal vers le fleuve.

Sans hésiter, le taureau se jeta à l'eau et se mit nager.

Nulle parole n'avait été échangée entre les deux acteurs de cette scène.

Vingt éclairs, vingt coups de feu, accompagnèrent leur fuite.

—Que ma soeur n'ait aucune crainte, je ne lui veux pas de mal, dit l'homme à l'Indienne.

Elle ne répliqua point.

—Oli-Tahara, avait appris qu'elle était captive chez les Visages-Pâles. Il était venu pour la sauver. Il remercie le Grand Esprit de l'avoir assisté dans l'accomplissement de son projet.

Même silence.

Talonnant son buffle, qui ne cessait de couper l'eau en ligne directe et avec rapidité, comme s'il n'eût pas senti le fardeau qu'il portait, le métis reprit:

—Je conduirai ma soeur où elle voudra.

—Ouaskèma, répliqua froidement l'Indienne, peut elle se fier à la parole d'un demi-sang?

—Que ma soeur ordonne, elle verra si Oli-Tahara la langue croche.

—Que mon frère, alors, conduise Ouaskèma au village des Clallomes.

—Oli-Tahara obéira, répondit le Dompteur-de-Buffles d'un ton soumis.

Le silence recommença. Ils entendaient les balles siffler et ricocher dans l'eau, mais ils étaient hors de leur atteinte.

Devant le fort Caoulis, la Colombie n'a guère qu'un mille de largeur. La traversée fut courte. En abordant l'autre rive, le Bois-Brûlé arrêta son taureau et dit l'Indienne:

—Ma soeur consent-elle à ce que Oli-Tahara lui ouvre son coeur?

—Ouaskèma consent.

—J'aime ma soeur.

—Ouaskèma le sait, dit simplement la Clallome en sautant à bas du buffle.

—Ma soeur le sait et elle ne m'aime pas? Ouaskèma ne t'aime pas.

Le métis réprima un mouvement d'irritation.

—Elle en aime un autre! dit-il avec amertume. Oui, elle en aime un autre.

—Et qui ne l'aime pas! repartit-il d'un ton ironique.

—S'il ne l'aime pas, il l'aimera; Hias-soch-a-la-ti-yah l'a révélé à la vierge.

—Mais, s'écria le Bois-Brûlé mettant aussi pied à terre, si moi j'aimais ma soeur comme elle veut être aimée; si je lui donnais tous les présents qu'elle désire. Si je lui assurais l'alliance des vaillants Chinouks; si je promettais de n'avoir jamais d'autre femme qu'elle; si je lui offrais ce bison blanc, la terreur et la convoitise de tous ceux qui—Visages-Pâles et. Peaux-Rouges—habitent les bords de la Grande-Rivière?

—Ouaskèma ne t'aimerait pas, dit paisiblement la jeune file.

Et d'un ton prophétique:

—Elle en aime un autre! Elle doit être à lui s'il vit. Le Grand Esprit le lui a prédit. Elle ne fermera pas son oreille au discours du Grand Esprit.

Le Dompteur-de-Buffles était superstitieux comme tous les Bois-Brûlés.
Sa fureur tomba devant le maintien calme et imposant de la jeesukaine.

—Mais s'il mourait? hasarda-t-il.

—S'il mourait de main humaine, Ouaskèma le vengerait Hias-soch-a-la-ti-yah le lui a annoncé! repartit l'Indienne sans abandonner sa pose et son accentuation solennelle.

Le métis refoula encore son ressentiment, et dit:

—Ma soeur gardera-t-elle la mémoire de ce je lui ai fait?

—Ouaskèma oublie toujours le mal pour se rappeler le bien.

—Mais si, par accident, Poignet-d'Acier venait perdre la vie?

Elle secoua la tête.

—Que ferait ma soeur? insista le demi-sang, ne remarquant pas ce geste.

—Elle attendrait les ordres du Grand Esprit.

—Et elle ne se donnerait pas à un autre avant d'avoir revu son frère

Pas avant que le Grand Esprit lui eût parlé. Mais si mon frère veut être agréable à Ouaskèma, qu'il reprenne la direction du soleil levant et qu'il porte au chasseur blanc cette médecine que Ouaskèma à préparée pour lui.

Il hésitait.

—Mon frère refuse! s'écria l'Indienne avec mépris; mon frère est un coeur mou; il n'aime pas la vierge clallome.

—Je l'aime, et je le prouverai à Ouaskèma! répondit vivement le Dompteur-de-Buffles, saisissant un petit sac de peau qu'elle tenait à la main et le serrant dans sa poche. Avant trois nuits; Poignet-d'Acier aura la médecine.

—L'Esprit Suprême te protégera! répliqua la Clallome en disparaissant dans les profondeurs de la nuit.

Le Bois-Brûlé remonta d'un bond sur son buffle, qui exhala un long mugissement et se plongea dans le fleuve.