CHAPITRE XV
PAUVRE JACQUES
Cependant Nick Whiffles était sorti du fort par l'ouverture qu'il avait pratiquée sous la palissade. A travers l'obscurité, il aperçut le buffle blanc du métis qui s'éloignait rapidement du rivage. L'animal était encore à la portée de la carabine du trappeur. Un instant, ce dernier le coucha en joue; il allait tirer, quand une réflexion l'arrêta. Malgré toute son adresse, il pouvait manquer la bête et atteindre Ouaskèma. Si courte qu'eût été cette réflexion, elle suffit pour faire disparaître dans les ténèbres le ravisseur et sa proie.
Les gens de la factorerie avaient rouvert la porte d'entrée et se répandaient aux alentours du poste. Nick eut une idée. Il déchargea son arme en l'air en criant:
—Hola! Hé! arrivez donc, fainéants! On enlève vos prisonnières. Cette vermine de Bois-Brûlé qui commande les Chinouks! Tenez, le voyez-vous, qui se sauve avec son maudit buffle d'enfer; ô Dieu, oui! Feu dessus! Allons donc! Dépêchez!
C'est alors que retentirent les coups de fusil dont nous avons précédemment parlé.
Quand l'émoi des employés de la Compagnie se fut un peu calmé, le sous-chef facteur ordonna à quelques-uns de ses hommes de monter dans les canots et de poursuivre les fugitifs; puis s'adressant à Nick:
—Mais êtes-vous bien sûr que ce soit nos prisonnières?
—Si j'en suis sûr! comme je vous vois, bourgeois, répondit le malin trappeur, riant sous cape.
Le sous-chef hocha la tête d'un air à demi incrédule, en murmurant:
—Comment cela se pourrait-il?
—Je vais vous le dire, répliqua Nick. Calamité, Infortune et moi…
—Qu'est-ce que cela, Calamité… Infortune?…
—Mes chiens, deux bonnes bêtes, pas à votre service, bourgeois, riposta
Nick d'un ton sec.
—Alors, vos chiens et vous?
—Nous avions été éveillés par le bruit et nous étions descendus dans la cour, quand… Mais venez.
—Où?
—A deux pas, bourgeois, à deux pas.
Nick le conduisit près du trou qu'il avait creusé sous la clôture.
—Regardez-moi ça, dit-il en indiquant le passage.
—Qui a fait cette, effraction I s'écria le sous-chef, après avoir examine l'excavation à l'aide d'une torche.
—Qui a fait ça? pas Nick Whiffles, assurément, repartit le trappeur avec un accent de bonhomie qui détruisait jusqu'à l'ombre du soupçon.
—Mais enfin! commença le sous-chef en frappant impatiemment du pied.
—Vous ne me laissez pas parler, aussi, reprit l'autre.
—Alors, soyez bref.
—Je vous disais, reprit Nick que mes chiens se sont mis à flairer quelque chose dans la cour, et alors je me suis dit: Ils flairent drôlement ce soir, mes chiens. Qu'est-ce ça peut être? Un Indien, pour le certain, et un Indien qui fait un mauvais coup, encore, je les suivis, et tout à coup ils se mirent à courir et à donner de la voix comme des possédés. Donc ils avaient senti un Peau-Rouge. J'armai ma carabine, trop tard, hélas! ô Dieu, oui! car j'aperçus une squaw qui glissait comme une vipère par ce trou. Je passai aussi après elle. Et qu'est-ce que j'aperçus encore? Oli-Tahara qui emportait Ouaskèma, avec une petite fille, sur sa peste de buffle, oui bien, je le jure, votre serviteur!
—Mais comment les avez-vous reconnus au milieu de la noirceur? demanda le sous-chef, que cette version satisfaisait pas complètement.
—Reconnus! reconnus! Comment je les ai reconnus? répliqua le trappeur avec un aplomb imperturbable, est-ce que vous ne savez pas, bourgeois, que Nick Whiffles voit aussi clair la nuit que le jour?
—Alors vous les avez maladroitement manqués, car ils n'étaient qu'à quelques verges de votre carabine, dit le sous-chef, qui n'était pas fâché d'humilier devant les employés de la Compagnie un franc trappeur, réputé un des premiers tireurs du territoire de la baie d'Hudson.
—Manqués! fit Nick avec indignation et sans perdre son sang-froid, manqués! allons donc! Quand j'ai miré un objet, est-ce que je le manque jamais? Regardez-moi un peu ces marques, et dites-moi si c'est du sang d'homme ou de bête.
Du bout du pied, il indiquait quelques larges taches de sang provenant du daim qu'il avait écorché deux ou trois heures auparavant avec Poignet-d'Acier.
Cette dernière explication parut d'autant plus plausible au sous-chef facteur, que les assistants se rangeaient du côté de Nick Whiffles, les uns par affection pour lui, les autres par la malveillance ordinaire des subordonnés envers leurs supérieurs. On allait rentrer au fort, car un commis, dépêché exprès, venait de rapporter l'évasion des deux captives, quand des employés amenèrent la sentinelle que Villefranche avait, on s'en souvient, bâillonnée et attachée à un arbre, hors de l'enceinte.
—Comment! ce flibustier s'est aussi échappé? s'écria le sous-chef avec colère.
—C'est tel que je vous le dis, bourgeois, répondit la sentinelle effrayée.
—Eh bien, tu paieras pour tous! reprit le premier tout courroucé. Tu seras pendu, et pas plus tard que demain.
Les employés se regardèrent pleins de terreur.
—Excusez, bourgeois, dit Nick Whiffles, que les airs hautains n'intimidaient pas plus que, les menaces; excusez, mais si vous aviez été à la place de ce pauvre diable, je voudrais bien savoir ce que vous auriez fait contre Poignet-d'Acier, ô Dieu, oui.
—C'est vrai, ça. Il a raison, dirent quelques-uns des auditeurs.
—Taisez-vous et remontez à la factorerie! tonna le sous-chef.
—Taisez-vous! taisez-vous! on dit ça à des esclaves, mais pas à des francs trappeurs, répliqua hardiment Nick.
—Vous, si vous dites encore un mot…
—Voyons, bourgeois, ne vous faites pas plus méchant que vous n'êtes; on vous connaît, nous autres, interrompit Whiffles en lui tapant familièrement sur l'épaule. Bonsoir, les camarades; je m'en vas retourner vers les montagnes Rocheuses, oui bien, je le jure, votre serviteur!
Il siffla ses chiens et s'éloigna du côté de la Caoulis, sans que le sous-chef cherchât s'opposer à son départ.
Ce dernier revint au fort avec sa bande. Il était dévoré d'inquiétude, car à son retour de l'île Kallamet, le facteur en chef ne manquerait pas, le lendemain, de lui demander compte des prisonniers et de punir sévèrement sa négligence.
Pad et Joe arrivèrent à une heure du matin, ils amenaient quatre chevaux. On peut juger de leur déception en apprenant la fuite de Poignet-d'Acier et de Ouaskèma. Pad, dans sa fureur, accusa le sous-chef de complicité avec les fugitifs et jura de dénoncer sa conduite aux directeurs de la Compagnie. Joe, moins irritable et par conséquent meilleur conseiller, proposa de donner aussitôt la chasse à Poignet-d'Acier. Quelques renseignements fournis par la sentinelle les engagèrent à suivre le bord de la Caoulis. Ils se mirent en route, accompagnés d'une douzaine d'Indiens que leur prêta volontiers le sous-chef, pour témoigner de sa bonne volonté à les aider dans leurs recherches.
Supposant assez naturellement que le capitaine avait traversé la Caoulis en quittant le fort, Pad, qui commandait l'expédition, franchit la rivière avec sa troupe et longea la rive méridionale. Il était à cheval avec Joe et deux chefs peaux-rouges; le reste allait à pied. Leurs premières explorations furent vaines, puisque Villefranche et Jacques avaient d'abord suivi le bord septentrional du cours d'eau.
Au bout de quelques jours, les poursuivants commençaient à se dépiter et à perde patience, quand une après-midi, comme ils étaient campés dans un bouquet de mesquites, deux coups de feu successifs attirèrent l'attention de Pad.
—Sommes-nous tous ici? demanda-t-il en jetant un coup d'oeil autour de lui.
—Tous, répondit Joe.
—By the Holy Virgin, reprit l'Irlandais avec une joie sauvage; c'est alors Poignet-d'Acier qui vient de tirer. Ne bougez pas et laissez-moi faire.
Il se faufila hors des arbustes, fit un quart de mille environ en rampant sur les pieds et les mains et découvrit Villefranche en train de dépouiller les deux buffles qu'il avait abattus. Le capitaine était trop loin pour que Pad put songer à lui envoyer une balle, et le vallon était trop uni, à partir de l'endroit ou il se tenait tapi, pour qu'il put s'approcher davantage sans être remarqué. L'Irlandais ne comptait pas d'ailleurs la bravoure au nombre de ses très-rares qualités, et, savait bien que s'il manquait son ennemi, celui-ci ne le manquerait pas. Attendre et le surprendre à l'improviste lui sembla le meilleur plan. Il resta donc en observation jusqu'au moment où il vit Villefranche et Jacques monter sur le promontoire et prendre leurs dispositions pour y passer la nuit. Alors Pad retourna vers sa troupe et on tint conseil. L'effroi qu'inspirait Poignet-d'Acier était tel, que ces quatorze hommes hésitaient, sans se l'avouer, à l'attaquer de front. Les Indiens, au surplus, l'admiraient franchement et se sentaient peut-être intérieurement pour lui plus de sympathie que pour ceux qui les conduisaient, car l'intrépidité et l'audace les attirent toujours. D'un autre côté si Pad briguait l'honneur de débarrasser lui-même la Compagnie du terrible aventurier, Joe ambitionnait secrètement cet honneur. Aussi discutèrent-ils longuement et sans arriver à aucun résultat. On parla de s'emparer de lui pendant son sommeil; mais ce n'était pas facile. Poignet-d'Acier ne dormait jamais que d'un oeil. Il fut question de l'assaillir en masse; mais le capitaine avait un fusil double qui jamais ne perdait son coup de poudre, et Jacques lui-même possédait une carabine fameuse dans le Nord-Ouest. En outre, du haut de leur rocher, ils pouvaient, en s'abritant derrière quelques cailloux, tenir tête à une quinzaine d'individus, la plupart mal armés.
Enfin, Pad, qui se tourmentait le cerveau, s'écria soudainement:
—J'ai notre affaire.
—Comment cela? fit Joe.
—Oui, by Jesus-Christ, nous brûlerons vif le brigand et son engagé [19].
[Note 19: J'ai déjà dit que sur le territoire de la baie d'Hudson, comme au Canada, tous les domestiques sont désignés sous le nom d'engagés.]
—Les brûler!
—Oui, by the Holy Virgin, nous mettrons le feu à la prairie. Le rocher sur lequel ils se trouvent est inaccessible, sauf du côté de la terre; le vent souffle devant eux; ils n'échapperont pas, à moins de faire un plongeon dans la rivière, ajouta-t-il en ricanant.
—Mais qui allumera l'incendie? s'enquit encore Joe.
—Moi! Vous, vous les regarderez rôtir, ce sera drôle!
—Et s'ils sautent dans la Caoulis
—Imbécile! il n'en sera ni plus ni moins. Nous les repêcherons, voilà tout.
Ce dialogue, qui avait eu lieu en brogue (patois) irlandais, ne fut pas compris des Indiens qui pétunaient gravement, accroupis en cercle autour des deux interlocuteurs.
—Dès que tu verras les flammes environner ces deux bandits, tu viendras avec les Peaux-Rouges me rejoindre, continua Pad en se coulant comme un serpent à travers les hautes touffes d'herbes qui les séparaient du promontoire, au sommet duquel on distinguait parfaitement Villefranche et Jacques assis, le visage tourné vers la rivière.
Un quart d'heure ne s'était pas écoulé, lorsque des lueurs sinistres envahirent la prairie.
C'est alors que Poignet-d'Acier, brusquement arraché à sa méditation, et se voyant entouré par un de ces incendies qui enveloppent parfois les Plaines du Nord-Ouest avec la célérité de l'éclair, ordonna à Jacques de pendre sa poudrière et sa carabine à une saillie inférieure de la roche que le feu ne pourrait atteindre et de se coucher à terre, en se couvrant avec une peau des buffles qu'il avait tués quelques heures auparavant. C'était leur seule chance de salut, car la conflagration qui ratissait et nivelait impitoyablement le sol, ne pouvait mordre le cuir encore saignant des animaux. Villefranche lui-même l'utilisa. Etendus, l'un et l'autre au bord de l'abîme, là où la roche était presque nue, la face projetée sur le vide, afin de pouvoir respirer, ils attendirent dans un silence lugubre, troublé par le crépitement des flammes et les hurlements des sauvages, que le fléau eût passé sur leurs corps.
Au contact de cet embrasement aussi ardent que rapide, les peaux grésillèrent comme l'huile dans une poêle à frire, et se recroquevillèrent. Mais sauf une chaleur épouvantable, qui leur causa des éblouissements aux yeux, des bourdonnements dans les oreilles, et sauf quelques légères brûlures aux doigts, les deux hommes se levèrent, au bout d'une minute à peine, sans aucun mal sérieux.
Une épaisse fumée planait sur le cap. Elle était produite par les herbes vertes et les racines qui achevaient de se consumer sur la roche noircie. Au delà de ce rideau opaque, qui montait lentement vers le ciel déjà voilà par les demi-teintes du crépuscule, les Indiens poussaient des vociférations stridentes.
—Vite à nos armes! cria Villefranche en décrochant son fusil. Nous tombons d'un péril dans un autre. Allons, Jacques, du courage et de la promptitude, il faut profiter de cette fumée pour passer au milieu de nos ennemis!
—Un moment, un moment, Poignet-d'Acier, dit subitement une voix bien connue; je suis arrivé à temps, oui bien, je le jure, votre serviteur!
Et Nick Whiffles apparut au milieu des vapeurs qui tourbillonnaient sur le rocher.
—Quoi! c'est vous! répliqua Villefranche déjà sur ses gardes et prêt à faire feu.
—O Dieu oui, en chair et en os, et surtout en os, capitaine! Mais ce n'est pas l'heure de jaser comme des pies amoureuses; suivez-moi, je connais un sentier… A gauche, par ici, capitaine, par ici. Ah! c'était une maudite petite difficulté que la vôtre. Attention à cette pierre, elle n'est pas solide. Soutenez-vous à ces seines. La descente n'est pas tout à fait commode, n'est-ce pas? mais nous y arriverons Mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale, en a vu bien d'autres. Un jour… Diable, j'ai failli faire la culbute. Je vous disais donc, capitaine… Eh! veillez sûr votre engagé. Il n'a pas le pied sûr, votre engagé! C'est qu'aussi le chemin n'est pas celui du paradis. Ah! les vermines seront fièrement attrapées quand elles s'apercevront que les oiseaux ont déniché. Tenez capitaine il y a un mauvais pas. Encore un petit brin de patience et nous y serons.
Tout en causant à son habitude, le brave trappeur conduisait Villefranche et Jacques le long d'une piste étroite qui serpentait abruptement le long du pic et aboutissait au bord de la Caoulis. Cette piste sillait une pente tellement roide, qu'elle ne devait ordinairement être pratiquée que par les chèvres des montagnes et les grosses-cornes. Mais si difficultueux que fût le passage, il n'était pas impraticable pour des gens aussi brisés aux exercices du corps que l'étaient nos aventuriers.
Quand ils atteignirent le pied du cap, la nuit était venue.
Au-dessus de leurs têtes, ils entendaient les clameurs des Peaux-Rouges et la voix de Pad, qui exprimait en termes plus qu'énergiques le désappointement qu'il éprouvait de la disparition de ses victimes.
—Maintenant, capitaine, où voulez-vous aller? demanda Nick en mettant le pied dans un canot amarré à la base du rocher.
Et comme ses chiens couchés au fond de l'embarcation, grondaient sourdement:
—Silence, Calamité! silence, Infortune! ajouta-t-il d'un ton bas.
—Mon intention, répondit Poignet-d'Acier, serait de remonter la rivière mais je ne la connais guère et les ténèbres sont bien profondes. Demain, sinon ce soir, nous serons poursuivis. Il vaudrait peut-être mieux passer à l'autre rive.
—Non, dit Nick. Ils croiront que vous vous êtes jetés à!'eau. Mon opinion est qu'il faut refouler le courant sans bruit et gagner une île, où j'ai déjà campé plus d'une fois, à huit ou dix mille d'ici. Demain nous aviserons. Cela vous va-t-il, capitaine?
—Je me confie à vous, mon brave trappeur. Mais par quel hasard…
—Plus tard, capitaine, plus tard, je vous conterai ça. Embarquez.
Jacques et Villefranche s'assirent dans le canot, lequel, habilement manoeuvré par les trois chasseurs, fut bientôt hors de la portée de Pad et de sa bande.
—Et maintenant, dit alors Poignet-d'Acier, je vous écoute Nick
Whiffles. Mais, avant, laissez-moi vous remercier du service…
—Service, capitaine! Voilà un mot qui sonne toujours mal à mes oreilles. Si vous voulez que nous restions amis, ne parlez jamais de service à Nick Whiffles, oui bien, je le jure, votre serviteur! Vous savez qui vous a joué le tour de ce soir? C'est ce chien de Pad avec cette vermine de Joe et une douzaine de Peaux-Rouges. Après votre départ, ils se sont lancés sur votre piste. Je m'en doutais, j'ai surveillé leurs mouvements. J'ignorais où vous étiez et je me tenais caché derrière le gros cap, quand la clarté de l'incendie m'a mis sur votre voie. C'est simple comme vous voyez, capitaine.
—Merci, néanmoins, ami Nick, merci de tout mon coeur. Mais l'Indienne
Ouaskèma, qu'est-elle devenue?
—Oh! elle, c'est une autre histoire, répondit le trappeur d'un ton contrarié.. Je n'ai pu tout à fait la tirer de la maudite petite difficulté où vous l'aviez laissée. C'est ma faute, je suis une mule, ô Dieu, oui!
Il rapporta, non sans s'adresser force reproches, l'enlèvement de
Ouaskèma par le Dompteur-de-Buffles.
Nul obstacle nouveau ne gêna leur marche jusqu'à l'île où ils devaient passer la nuit.
Le lendemain matin, après un substantiel déjeuner dont un cygne-trompette fit les frais, ils allèrent attérir sur la rive septentrionale de la Caoulis.
Villefranche, à qui le caractère de Nick Whiffles plaisait proposa de l'associer à ses projets. Mais le trappeur était trop indépendant, trop amoureux de son libre arbitre pour se lier à une entreprise dont le résultat ne lui paraissait pas valoir les peines que coûterait l'exécution. Poignet-d'Acier fit miroiter sous ses yeux; l'or, les richesses, les plaisirs de la vie civilisée, entretenue par une grande fortune. A toutes ses tentatives pour le séduire, Nick répliqua par son son sourire moitié narquois, moitié sérieux et en disant:
—Non, non, capitaine, je ne suis pas fait pour ces sortes de jouissances. Je m'ennuierais dans les établissements comme une carpe sur le sable, ô Dieu, oui! Fournissez-moi du gibier abondant, des pêches copieuses; quelques vermines d'indiens ou d'Indiennes, de temps en temps, pour me distraire; le gazon pour matelas, le ciel pur pour édredon, et je suis l'homme le plus heureux du monde. Mais vos villes, vos règlements, vos conventions, toute la kyrielle de vos préjugés, je n'en veux pas plus que d'une carcasse de bison. Nick Whiffles a été créé pour le désert, il y demeurera jusqu'à ce que le Grand Esprit daigne l'appeler sur ses territoires de chasse, oui bien, je le jure, votre serviteur!
—Votre philosophie est peut-être la plus saine, dit Villefranche d'un ton soucieux.
—Bah! à chacun sa piste ici-bas, capitaine reprit gaîment le trappeur.
Donnez-moi la main; je vais aller voir ce que font nos Peaux-Rouges.
Ils échangèrent une poignée de main.
—Et toi, mon camarade? continua Nick en s'adressant à Jacques.
—Avec plaisir, mon cousin, répondit le vieux serviteur en serrant cordialement les doigts du trappeur dons les siens.
—Si vous aviez besoin du canot? s'enquit encore ce dernier.
—Non, mon ami, non. Il vous sera plus utile qu'à nous, répondit
Villefranche.
—Ça m'afflige pourtant, capitaine, de vous quitter comme ça, dit Nick avec un accent ému. Je vous connaissais plutôt par entendre dire que par moi-même, et, sur ma parole, j'aimerais à voyager un peu avec vous.
—Vous êtes un honnête homme, Nick, répliqua gravement Poignet-d'Acier. Moi aussi je serais content de vous compter parmi les miens. Mais, je vous l'ai dit, je ne m'appartiens pas; j'appartiens à l'idée dont je poursuis la réalisation, l'affranchissement de mon pays, et tous ceux qui m'entourent sont tenus de m'obéir aveuglement. Ils l'ont juré sur les Saints Évangiles!
—Et voilà justement où est la petite difficulté, s'écria Nick. Si ce n'était pas cela, j'irais avec vous tant que ça vous conviendrait; puis, une fois que vous me trouveriez nécessaire, comme une cinquième roue à une charrette, je vous ôterais mon casque en vous disant: «Bonsoir, capitaine!» O Dieu, oui! Mais un serment, non, ça ne me va pas, ça ne peut pas m'aller. Bah! nous nous reverrons, n'est-ce pas, capitaine? En tout cas, si vous étiez dans une diablesse de difficulté, n'oubliez pas que Nick Whiffles…
La détonation d'une arme à feu lui coupa la parole.
—Malédiction! Jacques est blessé! s'écria Villefranche en se précipitant vers son domestique qui pâlissait et portait convulsivement la main à sa cuisse.