CHAPITRE XVII

LE ROI DES MUSTANGS

Nick Whiffles ne s'était malheureusement pas trompé! Les empreintes qu'il avait observées au bord du ruisseau étaient bien celles de Joe et d'une partie de la bande qui les poursuivait.

Après avoir constaté l'insuccès de leurs tentatives pour brûler Poignet-d'Acier, Pad et son complice crurent d'abord qu'ils étaient tombés ou s'étaient jetés dans la rivière, car la fumée de l'incendie et le crépuscule les avaient empêchés de remarquer la fuite leurs victimes.

Mais, le lendemain matin, l'Irlandais, ayant examiné attentivement les lieux, découvrit les traces qu'ils avaient laissées sur le sentier et les suivit jusqu'au rivage. Il était trop familier avec les habitudes du Nord-Ouest pour ne pas reconnaître les impressions.

—By the Holy Virgin! ce flibustier d'enfer nous a échappé! maugréa-t-il entre ses dents. Mais il n'ira pas loin, ou je veux perdre mon nom.

—Par le tonnerre! il n'était pas seul avec son engagé, ajouta Joe; voici un troisième pas, qui rappelle à s'y méprendre, les larges mocassins de Nick Whiffles.

—Eh! je le vois depuis longtemps! nous ferons d'une pierre deux coups, reprit Pad avec un dépit mal déguisé.

—Mon frère, voici venir des canots à l'ouest, lui cria un des
Peaux-Rouges du haut du cap.

—Des canots à l'ouest! répliqua l'Irlandais étonné.

—Ils sont deux fois cinq, dit l'Indien.

—Alors ce sont des renforts qui nous arrivent du poste; tant mieux, by
Jesus-Christ!

Et il s'empressa de retourner avec Joe sur le promontoire.

C'était effectivement une nouvelle troupe d'employés de la Compagnie de la baie d'Hudson et d'Indiens, que le chef du fort Caoulis avait, en rentrant à la factorerie, dépêchée à la poursuite de Poignet-d'Acier.

Les deux partis furent places sous le commandement de Pad, qui décida qu'un détachement traverserait la Caoulis, et remonterait la rive septentrionale, que l'autre longerait le bord opposé, tandis que Joe, deux Peaux-Rouges et lui exploreraient les îles.

De cette manière, il n'était guère possible que les fugitifs parvinssent à se soustraire longtemps à leurs adversaires. Si les gens qui côtoyaient la partie nord de la rivière n'avaient été arrêtées par un portage [21] de plusieurs milles, le plan de l'Irlandais n'eût que trop bien réussi. Mais, au lieu de se maintenir en ligne avec ceux qui avançaient de l'autre côté ceux-ci restèrent deux heures en retard, et c'est pourquoi Pad et Joe, après avoir surpris Villefranche et blessé Jacques, au moment où Nick Whiffles leur faisait ses adieux, demeurèrent cachés, avec deux Indiens, dans l'île d'où ils avaient tiré.

[Note 21: Voir la Huronne.]

Ils attendaient leurs auxiliaires et leurs auxiliaires ne se montraient pas.

Pad les appela en imitant le cri de l'orfraie, signal convenu. On lui répondit, mais de la rive, méridionale seulement. Or, il y avait au moins un mille de distance entre cette rive et l'îlot, et le courant était si violent que la traversée, en canot, exigeait près d'une demi-heure.

Nos francs trappeurs durent, en partie, leur salut à cette circonstance.

—Ils sont en cage, nous les tenons, by the Holy Virgin! s'écria Pad, lorsqu'après avoir fusillé pendant un quart d'heure et mis en lambeaux leurs coiffures, puis les avoir crus morts, et s'être rendu avec une partie de son monde sur la crête du canon, il découvrit tour que Nick lui avait joué.

—Par le tonnerre! c'est comme tu le dis, appuya Joe. Nous irons avec une dizaine d'hommes les saluer au débouché de la coulée.

—Pas toi, dit l'Irlandais; dès que le reste de nos gens sera arrivé, tu leur feras la chasse dans cette gorge, et moi je monterai vers l'entrée avec trois canots. Nous les prendrons entre deux feux.

Ayant choisi les plus adroits tireurs de sa troupe, Pad s'éloigna. Il gagna promptement l'île flottante, et comme elle lui paraissait aussi bien située pour attaquer ses ennemis que pour ne pas s'exposer aux coups de la redoutable carabine de Poignet-d'Acier, il s'y mit en observation.

Pendant ce temps, Joe pénétrait dans la coulée avec le reste de leurs forces.

Le surlendemain, il arriva au bord de la Caoulis sans avoir pu rattraper les francs-trappeurs. Surpris de n'avoir pas rencontré Pad, il doubla, en canot, le gros cap qui formait un des angles de la rivière et du cañon, tourna à gauche et se porta droit vers le mont Sainte-Hélène, supposant, avec raison, que les fuyards y chercheraient un refuge s'ils réussissaient à tromper la vigilance de Pad.

Dans la nuit précédente, celui-ci avait été éveillé en sursaut par un choc violent.

C'était l'îlot qui, remis en liberté grâce à Nick Whiffles, venait de se heurter à un récif.

L'Irlandais comprit immédiatement qu'il avait manqué son coup, et que Poignet-d'Acier lui damait le pion une fois de plus. Il se leva en jurant, sauta en canot avec ses hommes, passa la rivière et se dirigea aussi vers le mont Sainte-Hélène. Au point du jour, tomba sur la piste des francs-trappeurs. A midi, traversait le gué qu'ils avaient franchi dans la matinée, et, à trois heures, il ralliait Joe, à un mille environ du ravin où le pauvre Jacques terminait douloureusement son existence.

En atteignant le sommet du précipice, Nick Whiffles les aperçut réunis, avec vingt-cinq ou trente hommes, au pied de la montagne.

Il eût été absurde de vouloir lutter contre un pareil bataillon.

—Les vermines ne scalperont pourtant pas l'engagé de Poignet-d'Acier! murmura le bon trappeur. Je m'en vas les éloigner d'ici et leur donner du fil retordre. Et, après avoir longtemps réfléchi, Nick, qui s'était tapi à l'ombre d'un grand cactus, débucha tout à coup avec ses chiens.

Quelques sauvages l'aperçurent et se mirent à pousser de grands cris.

Bientôt une partie de la bande lui donna la chasse. Ce n'était pas là l'affaire du trappeur. Il voulait entraîner la troupe entière sur ses talons. Aussi, opérant un détour derrière quelques tronçons de colonnes basaltiques, il se rapprocha de ceux qui étaient restés en place et paraissaient tenir conseil. Ceux-ci, en le voyant venir, suspendirent leur entretien et lui décochèrent des flèches. Mais ils étaient trop loin pour l'atteindre. Nick alors ajusta un Peau-Rouge et pressa la gâchette de sa carabine. Puis, sûr d'avoir frappé à mort son homme, il partit à toutes jambes en s'éloignant toujours du ravin. Pad soupçonna une ruse, et, laissant aux plus avancés le soin de le poursuivre, commença, avec le gros de son parti, une minutieuse reconnaissance de la contrée.

Nick Whiffles qui grimpait, agile comme une antilope, la croupe du Sainte-Hélène, les vit marcher vers la fissure. C'était ce qu'il redoutait par dessus tout; mais il n'était plus en son pouvoir de les en empêcher. Il n'avait même pas la faculté de prévenir Poignet-d'Acier, car les Indiens le serraient de si près qu'il n'avait pas encore eu le temps de recharger son arme. Une idée traversa son cerveau, et, se tournant dans la direction de la fondrière, il tira ses pistolets en l'air.

Villefranche, qui n'avait pas entendu le premier coup de feu, à cause de l'abaissement du sol, fut frappé par cette double détonation que réverbérèrent, à diverses reprises, les échos de la montagne. En ce moment il tenait à la main la gangue aurifère recueillie dans la fosse destinée à Jacques. Il se hâta de la fourrer dans sa poche, repoussa de la main, dans le trou une portion de la terre amoncelée sur le bord, et saisit son fusil, en embrassant la ravine dans un regard rapide comme l'éclair.

Il ne distingua rien qui pût l'inquiéter; mais des sons de pas nombreux arrivèrent à son oreille.

Aussitôt, il ramassa quelques grosses pierres que trois hommes ordinaires n'auraient pu soulever et les plaça devant la cavité où gisait le cadavre de son compagnon puis il gravit le versant de la fondrière opposé à celui par lequel Nick Whiffles avait passé.

Comme il arrivait à mi-hauteur, un meuglement retentit sur sa tête.

—Oli-Tahara! dit mentalement Villefranche en accélérant sa marche.

Et, presque au même instant, le bruit d'une vive fusillade et cinq on six balles qui ricochèrent à ses côtés lui firent tourner les yeux. Alors il aperçut une troupe d'hommes, peaux-rouges et visages-pâles, qui, échelonnés à deux cents pas au-dessous de lui, de l'autre côté du ravin, le visaient, ceux-ci avec des carabines, ceux-là avec des arcs, tandis que l'un d'eux tombait inanimé dans le précipice.

Poignet-d'Acier redoubla de vitesse.

En quelques secondes il fut au faîte de la crevasse. Une grêle de flèches l'accompagna.

Les sauvages proféraient des hurlements affreux, auxquels se mêlaient, en assourdissante cacophonie, les mugissements d'un taureau.

—Ici, mon frère! ici! cria une voix au capitaine:

C'était Oli-Tahara, monté sur son buffle blanc et déchargeait, pour la deuxième fois, sa carabine sur les agresseurs.

Deux bonds et Villefranche fut près de lui.

—Monte derrière moi, mon frère, lui dit le métis.

Le capitaine y était déjà.

Et Tonnerre partit avec la rapidité du fluide dont on lui avait donné le nom.

Il courut, courut jusqu'à la nuit en contournant les gradins inférieurs du mont Sainte-Hélène et en décrivant une courbe qui de l'est le ramenait insensiblement au nord. Le temps était devenu pesant; l'atmosphère était chargée d'électricité. Des nuages lourds, aux reflets violacés, se traînaient péniblement vers l'occident. Nulle brise ne flottait dans l'air; mais çà et là, des effluves d'une chaleur intolérable semblaient sourdre du sol et chassaient une fine poudre de gypse qui blanchissait tous les objets environnants. La foudre éclata avec tant de violence que les assises de montagne frémirent. Puis, comme la nuit baissait, de grands éclairs déchirèrent le crépuscule ainsi que d'énormes pièces d'artifices, et il s'éleva tout à coup, du sud-est, un vent furieux qui tordit, brisa, avec des accès de rage inouïe, les maigres acacias et les sapins chétifs cramponnés aux fentes des roches.

Cependant il ne tomba aucune goutte de pluie. C'était ce que les
Canadiens-Français appellent une orage sèche.

Depuis leur départ, les deux cavaliers n'avaient pas échangé une parole.

Oli-Tahara s'était contenté de stimuler l'ardeur de son buffle. Poignet-d'Acier était absorbé par la pensée de l'or qu'il avait trouvé. Il eût voulu être seul pour examiner la gangue qu'il serrait convulsivement dans sa poche avec la main gauche, tandis que, de l'autre, il se soutenait au métis qui conduisait leur monture.

Après quatre heures d'une course effrénée, Oli-Tahara suspendit l'allure de Tonnerre. La tempête grondait toujours. Mais elle paraissait s'éloigner à mesure qu'ils se portaient vers le nord.

—Où mon frère veut-il que je le mène? demanda soudain le métis.

—Mon frère sait-il si on peut revenir, par le sud, au point où il m'a pris? fit Poignet-d'Acier.

—On le peut.

—Eh bien! campons ici. Les gens de la Compagnie nous ont perdus de vue.
Demain je retournerai là-bas, rejoindre un compagnon que j'y ai laissé.
Mon frère sera libre d'aller où ses affaires l'appellent. Je le remercie
du service qu'il m'a rendu.

—Mon frère m'avait sauvé la vie, nous sommes quittes, répliqua simplement le Bois-Brûlé en mettant pied à terre.

Villefranche l'imita.

—Voici, ajouta le premier, un sac à médecine que la vierge clallome m'a donné pour lui.

Poignet-d'Acier sourit en recevant l'amulette confiée par Ouaskèma au
Dompteur-de-Buffles.

—La jeune squaw est donc libre? dit-il.

—Oli-Tahara l'a enlevée à ses ennemis les visages-pâles. Et il a tué son ravisseur, repartit fièrement le métis.

—Mon frère a tué ce Chinook?

—Il n'appartenait pas à la vaillante race des Chinouks. C'était un blanc nommé Pad par les Visages-Pâles, Double-Face par les Peaux-Rouges, parce qu'il se déguisait. Je l'ai tué comme il s'apprêtait tirer sur mon frère, ce soir, dans le ravin.

Poignet-d'Acier se souvint alors de l'homme qu'il avait vu rouler dans la fondrière. Il tendit la main au Bois-Brûlé.

Celui-ci refusa ce gage d'amitié.

—Si la langue de mon frère est droite, dit-il, Oli-Tahara pressera sa main. A présent, il ne lui doit plus rien.

—Que mon frère parle, mes oreilles sont ouvertes?

—Le coeur du chef blanc bat-il pour la vierge clallome? interrogea l'autre en essayant, malgré l'obscurité, de lire sur les traits du capitaine.

—Son coeur ne bat point pour elle, répondit Villefranche d'un ton dont la franchise ne pouvait être suspectée.

—Alors, dit le métis, j'accepte la main de mon frère; je partagerai avec lui mon repas et ma couverte.

La paix était conclue. Le Dompteur-de-Buffles mettait sans réserve son dévouement au service de Poignet-d'Acier. Ils mangèrent une tranche de saumon fumé et s'enroulèrent dans une robe de bison pour passer la nuit au lieu où ils avaient fait halte.

Le lendemain, Oli-Tahara dit à Villefranche:

—Mon frère n'a pas de cheval; je lui en donnerai un avant que le soleil se penche du côté du grand lac salé.

Ayant appelé son buffle qui broutait des bourgeons d'arbustes le long d'un petit ruisseau, ils l'enfourchèrent et prirent une direction nord-ouest. De bonne heure ils atteignirent une vallée immense, toute couverte de longues herbes qui ondulaient aux souffles du matin, comme les vagues de l'Océan. La verdure de ces herbes, brillant comme des émeraudes liquides aux rayons du soleil, leur agitation continuelle, produisaient de loin un mirage tel qu'on les eût vraiment prises pour une mer houleuse. C'était ce que les trappeurs canadiens nomment une prairie mouvante. A droite, s'étendait une chaîne de collines ou plutôt de pitons, que dominaient, comme des peupliers dominent une rangée de saules, les monts Sainte-Hélène, Rainier, et, complètement au nord, vis-à-vis du détroit de Puget, le pic Baker, haut de dix mille sept cents pieds anglais. L'espace compris entre les deux premiers s'appelle plaine des Buttes. Il peut avoir deux cents milles de périphérie, dont un tiers au moins occupé par des prairies mouvantes, bornées au nord par la rivière Rockland, au sud par le mont Sainte-Hélène, à l'ouest par les Buttes, et à l'est par les trois branches de la Eyakema.

Sur le bord de cette rivière, panachée de beaux acacias en fleurs, s'étalait un pré, dont le gazon court et touffu regagnait graduellement en élévation, du côté des Buttes, les grandes herbes de la prairie mouvante.

Ce pré était à cinq ou six milles de nos cavaliers. Mais, comme je l'ai déjà dit, l'air a une pureté et une transparence, telles, sur les hauts plateaux de l'Amérique septentrionale, que la vue embrasse un horizon presque double de chez nous.

Aussi, du sommet d'une éminence où ils se trouvaient, les deux hommes distinguèrent-ils parfaitement une troupe d'animaux, paraissant gros comme des chiens, qui jouaient sur le pré.

—Les chevaux sauvages! s'écria Poignet-d'Acier.

—Mon frère a raison, dit Oli-Tahara; ce sont les chevaux sauvages. Que mon frère descende et m'attende ici!

Villefranche obéit. Le métis déboucla la sangle retenait une couverte sur le dos de son buffle, et jeta couverte et sangle sur le gazon. Débarrassant aussi l'animal de la corde de ouatap qui lui servait de bride, il enroula autour de son bras gauche un lasso long de vingt à trente verges, et avec une habileté qui laissait bien loin derrière elle l'adresse de nos Franconi civilisés, il se coucha tout de son long sur le côté droit du buffle. La partie supérieure de son corps était cachée par l'épaisse crinière noire de l'animal, laquelle il se soutenait de la main gauche; la croupe du taureau masquait le reste.

Dans cette position gênante, impossible à conserver par tout autre que par un indien, Oli-Tahara partit au petit trot de Tonnerre.

Le buffle semblait comprendre l'intention de son maître. Il poussa droit à la rivière. Arrivé à un demi-mile du troupeau, il ralentit son allure et se mit à paître nonchalamment, en offrant toujours son flanc gauche aux chevaux et en s'en approchant insensiblement.

La bande se composait d'une centaine d'individus, de petite taille, mais d'une beauté, d'une gracieuseté, d'une harmonie de proportions dont le type arabe peut seul donner l'idée. Ils appartenaient à l'espèce désignée par les Mexicains sous le nom de mustangs, race qui descend, assure-t-on, des chevaux amenés en Amérique par les Espagnols, lors de la découverte de cet hémisphère.

J'avoue que cette affirmation de certains naturalistes n'a pas mon approbation et que la grande quantité de chevaux que l'on rencontre dans le désert du Nouveau-Monde me parait plutôt provenir d'une race indigène, sinon passée d'Asie en Amérique, par le détroit de Behring, que de chevaux importés d'Europe par les Hispano-Américains, et qui se seraient ensuite échappés pour aller vivre dans les solitudes. Quand la différence totale de leur robe, de leurs allures et de leur port d'avec, la race maure, alors en usage chez les Espagnols, ne viendrait pas à l'appui de mon allégation, le genre de vie des mustangs, dont chaque troupe marche disciplinairement,—le fait est avéré,—sous les ordres d'un chef, suffirait, suivant moi, à prouver que les chevaux sauvages du Nouveau-Monde sont d'une espèce particulière, génuine, comme disent les Anglais, ou sui generis.

Quoi qu'il en soit de cette digression, le troupeau près duquel était arrivé Oli-Tahara réunissait des chevaux de tout poil: gris, noirs, pommelés, roux, bais, alezans, aubères, rouans, isabelles, mirouettes, balzans; mais, à leur tête, se faisait surtout remarquer un superbe animal, aussi blanc que la neige qui couvrait le mont Sainte-Hélène. Fièrement campé sur ses jarrets, la tête haute, les oreilles droites, l'oeil rayonnant, les narines fumantes, la crinière flottant en ondes épaisses sur son cou nerveux, hardiment découpé, le poitrail large, le corps souple, la queue longue, bien fournie, tantôt balayant mollement le sol et tantôt se redressant brusquement pour fouetter les mouches sur ses flancs, il était vraiment le roi de cette tribu hippique.

A la vue du buffle, le cheval blanc poussa un hennissement. Tous ses sujets, qui caracolaient çà et là sur le pré, cessèrent leurs ébats et vinrent se ranger en ligne droite devant lui. Après avoir examiné l'alignement avec un air d'orgueilleuse satisfaction, et s'être, en quelques bonds, transporté d'un bout à l'autre de la colonne, il envoya un second hennissement. L'escadron commença alors, avec une précision toute militaire, ce qu'à l'armée on nomme une conversion.

L'aile marchante était dirigée sur le buffle. Oli-Tahara, qui avait deviné ce mouvement, fit un signe à sa monture. Celle-ci saisit le signe et rebroussa chemin vers la rivière.

Aussitôt, le cheval blanc hennit une troisième fois.

Ses subordonnés suspendirent la conversion à moitié du cercle. Il donna, de même un nouveau commandement: l'évolution recommença, mais dans un autre sens, l'aile marchante devenant pivot et réciproquement.

Posté derrière ses soldats, le singulier capitaine avait surveillé la manoeuvre. Dès qu'elle fut terminée, il s'élança vers le cheval de volée qui, ayant mal mesuré la courbe, avait fait fléchir le pivot, et le frappa rudement des pieds de derrière. Le fautif ne chercha pas même à se défendre. Mais, à sa mine basse, confuse, il était facile de voir qu'il était profondément humilié et repentant.

Cependant le double manège avait ramené les mustangs sur le bord de la rivière. Tonnerre n'était plus séparé que de quelques pas de la tête de leur colonne, c'est-à-dire du cheval puni, et ce dernier n'avait même raccourci son cercle que pour ne pas heurter le taureau auquel il ne se souciait probablement pas de se frotter, quoique sa présence seule ne fût pas suffisante pour l'intimider.

La correction administrée, le cheval blanc voulut revenir au front du bataillon.

Pour cela, il lui fallait effleurer presque le buffle du métis. Sans hésiter, la noble créature se mit au galop et s'avança vers lui.

Oli-Tahara, qui s'était glissé jusque sous le ventre du ruminant, attendait avec impatience une occasion favorable. Plus agile qu'une panthère, il remonta subitement sur le dos de Tonnerre, et lança son lasso à l'encolure du mustang.

L'animal, une seconde stupéfait piaffa, fit ensuite un saut en arrière et détala à fond de train, avec des hennissements plaintifs, pendant que sa bande s'éparpillait épouvantée dans la plaine.

Oli-Tahara le suivit, attaché comme un centaure à son buffle, qui, quelle que fût la vélocité du cheval, ne perdait pas un pouce de terrain. Bêtes et cavalier disparurent bientôt derrière un des monticules dont la prairie était parsemée. D'abord, le mustang n'avait pas senti le noeud coulant jeté autour de son cou, Oli-Tahara ayant déployé le lasso dans toute sa longueur. Et c'était un merveilleux spectacle, une sorte de féerie, que de contempler cette course folle des deux monarques du désert, franchissant les espaces avec une éblouissante célérité. Mais quand, par le désaccord du double mouvement, le noeud commença à se serrer, le cheval proféra un cri et se retourna, haletant, furieux. Le noeud se serra davantage; le mustang, éperdu, fit un écart qui augmenta encore l'étreinte et faillit renverser Oli-Tahara. Mais, accroché par sa main droite à la crinière de Tonnerre, et, de sa gauche, tenant à la fois son lasso et le garrot de sa monture, il résista pourtant à la secousse. L'homme et les animaux étaient baignés de sueur. Les narines des deux deniers fumaient comme des fournaises; ils ronflaient comme des soufflets de forge. Toutefois le cheval blanc n'était pas encore rendu. Il reprit sa fuite insensée, effectua un mille en moins de deux minutes, en secouant sa laisse par des saccades si violentes que, pour ne pas en échapper le bout, Oli-Tahara enfonçait ses ongles dans la peau du bison. Enfin coursier broncha et s'abattit sur les genoux. Son agresseur s'élança aussitôt à terre. L'animal, pantelant, frémissant de tous ses membres, s'était redressé sur ses jambes de devant et assis sur son train de derrière. Sans quitter le lasso, Oli-Tahara s'approcha doucement de sa croupe, la caressa, en poussant graduellement ses caresses sous le ventre et arrivant peu à peu au poitrail. Une fois là, il lui entrava les pieds de devant avec des lanières de cuir. Le mustang, épuisé, faisait peu de résistance. Oli-Tahara parvint, en usant toujours d'une patience extrême, et prenant grand soin de ne pas se laisser voir, à passer à la mâchoire inférieure du coursier, une longe munie d'un noeud coulant, après avoir desserré celui du lasso. La plus rude partie de sa besogne était accomplie, car le cheval s'était couché sur le, côté. Pour achever le rompement, il ne restait plus qu'à renouveler les caresses pendant une heure à peu près, en s'appuyant de tout le poids de son corps sur la longe, afin d'empêcher l'animal de ruer et de se blesser en se routant sur le dos. Oli-Tahara se félicitait intérieurement de son triomphe, et lui, surnommé le dompteur de buffles, savourait déjà la gloire d'avoir, le premier, réduit le roi des chevaux sauvages; il étendait ses mains pour lui couvrir les yeux, quand son haleine échauffée, glissant sur la face du mustang, celui-ci sortit tout à coup de sa stupeur, renifla avidement l'air, et fit un bond prodigieux, qui prit Oli-Tahara à l'improviste et l'envoya rouler à dix pas de là.

Cet effort suprême avait été tellement puissant, que la lanière qui enfargeait [22] les jambes du captif en fut brisée.

[Note 22: Synonyme d'entraver, terme usité par les trappeurs canadiens.]

Il se releva, lâcha un hennissement, véritable fanfare de victoire, et fila comme le vent [23].

[Note 23: Le cheval blanc, chef d'une bande de mustangs, n'est point un mythe. Comme une foule d'autres voyageurs, nous l'avons aperçu dans les; prairies de l'Amérique septentrionale; mais il est notoire que jamais ni blanc, ni Indien n'a réussi à capturer ce noble animal.]