CHAPITRE XVIII

L'AMOUR D'UNE CLALLOME

Par une brumeuse matinée du mois de septembre, un homme, vêtu et armé en trappeur du Nord-Ouest, explorait seul la base du mont Sainte-Hélène. Ses recherches avaient sans doute un but fort important pour lui, car il marchait à petits pas, étudiant attentivement tous les plis du terrain, suivant toutes les sentes, sondant toutes les fondrières, allant en avant, à droite, à gauche, et revenant même plusieurs fois sur ses pas, avec la patience et la persistance d'un limier qui quête une piste. Parfois un éclair de joie brillait dans ses yeux sombres; il s'arrêtait brusquement ou courait vers une de ces nombreuses et profondes fissures dont des eaux torrentielles ont labouré les flancs du pic; mais bientôt l'éclair s'éteignait, un nuage de désappointement passait sur le front du chasseur et il frappait, avec colère, le sol de son mocassin.

Après cinq ou six heures de laborieuses et inutiles investigations, il s'arrêta et s'assit au pied d'une aiguille de basalte, en promenant autour de lui un regard plus empreint de fatigue que de découragement.

Bientôt il posa son fusil à son côté droit, croisa les bras sur sa poitrine et se plongea dans une absorbante rêverie.

—Ne trouverai-je donc plus cette ravine? pensait-il, plus de deux jours je fouille la montagne, et rien, rien! je ne puis découvrir la crevasse où j'ai ramassé cette pépite d'or! Encore si un tremblement de terre l'avait fait disparaître. Mais non, non. En revenant des Montagnes Rocheuses j'ai interrogé les voyageurs sur ma route. Aucune secousse ne s'est fait sentir dans ces régions durant mon absence. La crevasse existe toujours quelque part dans les environs, et avec elle la mine d'or; car elle renferme assurément un filon aurifère Le caillou que j'ai recueilli ne pouvait être unique de son espèce. Mes connaissances géologiques me le disent. Où est son gisement? voilà le problème. Quoi! je serais allé chercher et j'aurais même avec moi la plupart de mes hommes depuis le lac Jasper jusqu'à l'embouchure de la Colombie, afin d'exploiter à la hâte cette mine, et elle échapperait à mes perquisitions, et il faudrait abandonner mon projet d'expulser les Anglais du Canada! Oh! non, Dieu ne le permettra pas!… Dieu! quel nom sur mes lèvres altérées de vengeance! car on ne peut pas toujours se mentir à soi-même, et c'est plutôt l'assouvissement d'une vengeance personnelle que l'affranchissement de mon pays que je désire. Mais que ce soit l'un ou l'autre, je satisferai cette passion. Oui, je le jure! Deux Anglais ont flétri mon bonheur, détruit mon Repos; l'un à porté l'adultère dans ma couche, l'autre a suborné ma file; j'ai tué ces deux misérables, et ma femme et ma fille sont mortes dans les affres du désespoir, et j'ai abandonné les enfants de cette dernière; mais la race entière des Anglais paiera pour tous ces crimes qu'elle a provoqués! C'est Villefranche, l'ex-notaire, l'ex-tabellion de Montréal qui le dit, c'est Poignet-d'Acier, l'impitoyable franc-trappeur du Nord-Ouest, qui tiendra cette parole!

Il se leva, les sourcils contractés, les prunelles en feu, et recommença son examen de la localité.

Le succès ne répondit pas davantage à son attente.

—Encore si j'avais avec moi Nick Whiffles ou Oli-Tahara! murmura-t-il. Mais ce qu'est devenu le premier après notre séparation, je l'ignore; quant au second, depuis qu'il s'éloigna pour chasser les chevaux sauvages, je ne l'ai pas revu non plus. Il a fallu que les vils émissaires que cette Compagnie de la baie d'Hudson avait lâchés après moi, à ma sortie du fort.

Caoulis, vinssent me relancer dans l'endroit où j'attendais le Dompteur-de-Buffles! Ce n'était pas assez, probablement, de m'avoir forcé à quitter si brusquement le gisement aurifère dont j'ai oublié de marquer la place! Les Anglais! les infâmes Anglais partout je les rencontre, partout ils me barrent la voie, partout ils resserrent le cercle de fer dans lequel ils voudraient me broyer! Me broyer, moi! Non, non! Ils n'y réussiront pas! Et l'heure n'est pas éloignée où je prendrai une éclatante revanche!

Le temps s'était éclairci, le soleil avait percé les nuages, et ses rayons torréfiant descendaient perpendiculairement sur la contrée. Villefranche se réfugia sous un magnolia pour manger un morceau de pemmican et attendre que la grande chaleur du midi fût passée. Après avoir satisfait son appétit, il jeta un coup scrutateur autour de lui, renouvela l'amorce de ses armes et s'étendit l'ombre du magnolia.

Dans cette position, le sommeil ne tarda guère s'emparer de ses sens.

Poignet-d'Acier était loin de se douter qu'une nombreuse troupe de
Peaux-Rouges avait surveillé ses derniers mouvements.

Quand ils le virent endormi, sur l'ordre d'un chef, quatre Indiens se détachèrent de la bande et se glissèrent, sans plus faire de bruit que des couleuvres, jusqu'à l'arbre sous lequel reposait paisiblement Villefranche. Se jeter sur l'aventurier, lui lier les mains et les pieds, fut ensuite, pour les Peaux-Rouges, l'affaire d'un moment.

En s'éveillant en sursaut, le capitaine se trouva garrotté, au pouvoir de ses assaillants, qui poussèrent un hurlement pour annoncer leur victoire au gros de la troupe.

Poignet-d'Acier avait l'esprit trop fortement trempé pour manifester quelque trouble, même dans une situation aussi critique. Il regarda ses adversaires, et reconnut qu'ils étaient de la famille des Clallomes. Quoique cette découverte le rassurât, il cacha ses nouvelles impressions avec autant de soin qu'il avait dissimulé son émoi, si toutefois il en avait éprouvé, en s'éveillant subitement entre les mains des sauvages.

Le reste du parti était accouru, il l'entourait, en ayant l'air plus curieux qu'hostile.

—Que veulent mes frères, les braves Clallomes, au chef Blanc? demanda-t-il froidement.

—Le Visage-Pâle l'apprendra avant que la lune ait renouvelé sa face, répondit un des Indiens, qu'à ses nombreuses coquilles de aiqua il était facile de reconnaître pour un sagamo ou sachem.

—Mon frère consentirait-il à ouvrir ma tunique? reprit Poignet-d'Acier.
Il trouvera sous ma chemise de chasse un gus-ke-pi-ta-gun [24].

[Note 24: Amulette, sac à médecine secrète.]

Le sachem adhéra à sa prière, et, écartant les vêtements qui couvraient la poitrine de Villefranche, il mit à jour un sachet en peau de requin, grand comme une pièce d'un franc.

—Que mon frère regarde dans ce sac à médecine! continua le capitaine.

L'Indien considéra un instant le sachet avec une attention respectueuse, puis il desserra le cordon qui le fermait comme une bourse de cuir, et en retira une coquille aplatie et ronde, avec étoiles concentriques, alternativement blanches et brunes à la circonférence, blanches et bleues, bleues et rouges au milieu.

C'était l'amulette que Ouaskèma avait envoyée à Villefranche par Oli-Tahara; le sauf-conduit, si je puis me servir de ce terme, sur lequel il comptait pour se faire rendre la liberté.

Un moment il put croire à l'autorité de ce symbole révéré chez les
Clallomes, car à sa vue ils parurent frappés de crainte et reculèrent.

Mais, sans s'émouvoir, le sachem remit la coquille dans le gus-ke-pi-ta-gun, le replaça au cou de Poignet-d'Acier et dit:

—Mon frère le visage-pâle est un grand chef, Hias-soch-a-la-ti-yah le protège. Les braves Clallomes ne lui feront aucun mal. Mais mon frère doit les accompagner.

Cette déclaration surprit Villefranche au plus haut degré, tant elle était en désaccord avec les usages des Clallomes, qui regardent la coquille étoilée comme la marque de l'omnipotence.

Il arrêta un regard inquisiteur sur le visage du sagamo.

—Ouaskèma a commandé à ses guerriers de lui amener le chef blanc, et ils le lui amèneront, répondit-il. Si mon frère leur promet de les suivre, ils couperont ses liens.

Poignet-d'Acier soupçonnait déjà l'Indienne d'avoir ordonné son arrestation. Elle seule pouvait neutraliser la vertu de la coquille étoilée. Et, quoique le motif qui l'avait poussée à cet acte ne lui parût pas bien clair, il se décida aussitôt à obéir, car il se souvenait qu'elle lui avait dit connaître une mine d'or, et il compta sur la passion qu'il lui avait inspirée pour se la faire indiquer.

—Je promets à mes frères de les suivre, répondit-il.

Les cordes qui l'attachaient furent immédiatement tranchées, et
Villefranche, environné des Clallomes se mit en route vers l'Ouest.

Ils descendirent la Caoulis en canots, passèrent devant le fort de ce nom, traversèrent le rio Columbia, près de l'île Walker et abordèrent, le lendemain, sur la rive méridionale, au pied de la roche des Cercueils.

Cette roche a été ainsi appelée parce que son sommet est occupé par un cimetière clallome. Les morts sont enveloppés dans des nattes de jonc et déposés au fond des canots qui leur ont appartenu, la tête tournée vers le cours de l'eau. Les objets dont ils ont usé pendant leur vie, comme couvertes, écuelles, plats, paniers, étoffes, colliers, coquilles, sont placés à côté d'eux dans ces canots. Sur la poitrine du défunt on étale aussi ses armes et le crochet en défense de phoque qui lui servait à extirper les bulbes de kamassas. La quille des canots est percée de petits trous pour l'écoulement des eaux pluviales; et ils sont élevés sur des piquets et recouverts d'écorce de bouleau, afin que les cadavres soient à l'abri des bêtes fauves et des oiseaux de proie.

Les Clallomes et Villefranche tournèrent la roche des Cercueils et entrèrent dans un village indien.

—Que mon frère attende ici! dit le chef en montrant au capitaine une hutte ouverte devant laquelle une squaw plaçait dans son berceau un enfant nouveau-né.

Le marmot vagissait douloureusement, et, certes, la torture à laquelle on le soumettait pouvait bien lui arracher des cris. Sa mère l'avait étendu sur une mince tablette de bois, peinte de couleurs brillantes et garnie de mousse argentée ou mousse d'Espagne. A cette tablette en étaient fixée, par deux courroies, une autre beaucoup plus petite. La squaw rabattit la seconde planchette sur le front de l'enfant au-dessus des arcades sourcilières et l'assujettit fortement au corps du berceau. Elle procédait ainsi à l'aplatissement du crâne. Ensuite, sans prendre garde aux plaintes déchirantes du pauvre petit, elle acheva de fixer ses membres à la première planchette, l'entoura d'une peau, jeta le tout sur son dos, comme une hotte, et alla vaquer à d'autres occupations. L'enfant devait rester trois ans dans cette position, pendant lesquels on augmenterait graduellement la pression sur sa tête. Au bout de ce temps, la laideur pour nous, la beauté pour sa tribu serait complète.

—Ce qui prouve qu'il ne faut pas disputer des goûts et que tout est affaire de convention dans ce monde, murmura Villefranche qui avait pris une sorte de plaisir philosophique à examiner les détails de cette opération. Et, ajouta-t-il, dans son for intérieur, en serait-il du moral comme du physique? Tel sentiment réputé bon ici est odieux plus loin. Quel plus grand crime pour nous que le parricide? Pourtant, chez certaines peuplades, les fils tuent leurs pères quand ces derniers sont devenus perclus par l'âge. Chez d'autres, ce sont les parents qui tuent leurs enfants. Ceux-ci vantent la monogamie; ceux-là font de la polygamie un article de foi religieuse. Il en est pour qui l'adresse à voler semble une vertu, comme il en est qui la punissent sévèrement. Enfin, il n'existe peut-être pas dans le genre humain de principe honoré par une société qui ne trouve sa contre-partie également honoré par une autre!

Il en était là de ces désespérantes réflexions, quand Ouaskèma parut.

D'un mot, elle écarta une foule de squaws et de babouins indiens curieusement attroupés devant le Visage-Pâle; puis elle pénétra dans la hutte et la ferma avec le morceau d'écorce tenant lieu de porte.

Coiffée d'un léger chapeau de fibres de cèdre entrelacées qui cachait la dépression de son front, et vêtue d'une tunique en peau d'oie sauvage, retenue sous son cou par une griffe d'ours, et dont l'éclatante blancheur contrastait vivement avec l'opulente chevelure noire flottant sur ses épaules, la vierge clallome était vraiment superbe à voir.

Des bracelets en coquillages ornaient ses bras nus et les chevilles de ses pieds, chaussés de courts mocassins, élégamment brodés avec de la rassade.

Un épervier, dessiné aussi par des broderies en rassade, sur sa poitrine, indiquait le haut rang qu'elle occupait dans sa tribu.

Arrivée d'un air fier à la cabane, elle y était entrée presque timidement, les paupières baissées, le pas mal assuré. Les battements de son sein, qui soulevait par mouvements irréguliers son vêtement, disaient assez que Ouaskèma était en proie à une violente émotion.

L'agitation de la jeune fille n'échappa point à la pénétration de
Poignet-d'Acier.

Debout dans la hutte, il l'examinait flegmatiquement. Ce n'était pas un captif qui attend, en tremblant, l'arrêt de son juge, mais un homme, certain de sa supériorité qui n'a qu'un geste à faire pour être obéi. Néanmoins, si exempt que Villefranche se crût des petites passions qui contrôlent nos actes, sa vanité était flattée par l'impression qu'il produisait sur cette magnifique créature, souveraine d'une puissante tribu indienne.

Il y eut une minute de silence; puis la Tête-Plate leva sur le chasseur ses grands yeux noirs et dit, d'un ton où perçait une certaine hésitation:

—Mon frère, le brave chef blanc ne peut être indisposé contre Ouaskèma car Ouaskèma demande, à chaque soleil, au Grand Esprit de chasser les ennemis de son chemin et de pousser les plus belles pièces de gibier à portée de sa vaillante carabine.

—Et pour me prouver ses bonnes intentions à mon égard, ma soeur me fait traîner ici par ses guerriers, répliqua le capitaine avec un accent sarcastique.

—Mon frère sait que mes guerriers n'ont pas violenté sa volonté! dit la
Clallome.

—C'est vrai, repartit Villefranche moins amèrement. Mais pourquoi ma soeur m'a-t-elle fait venir ici?

La Tête-Plate rougit, rabaissa ses regards vers le sol et répondit par une interrogation:

—N'est-ce pas mon frère qui a sauvé une fois de plus la vie à Ouaskèma?

—La vie!

—Il l'a tirée, avec Merellum, de la prison du fort Caoulis. Merellum l'a dit à Ouaskèma.

—Qui donc le lui avait raconté?

—Un trappeur blanc. Celui que les Visages-Pâles appellent Louis-le-Bon, et qui a ramené Merellum au village clallome.

—La Petite-Hirondelle est ici s'écria Poignet-d'Acier avec une expression de contentement dont il ne fut pas maître.

Ouaskèma, la vierge clallome, fronça les sourcils. Sa jalousie venait de se réveiller et de lui brûler le coeur comme un fer rouge.

Cependant elle se contint.

—La Petite-Hirondelle est ici, répliqua-t-elle.

—Ah! je voudrais la voir dit Villefranche sans s'inquiéter de l'irritation sourde qui commençait gronder dans le sein de la Tête-Plate.

—Mon frère la verra, dit-elle avec aigreur.

Et, d'un ton radouci, car le capitaine avait fait un geste de mépris:

—Mais, avant, j'ai à parler à mon frère; que ses oreilles soient ouvertes à mon discours:

—J'écoute, dit tranquillement Poignet-d'Acier.

—J'ai commença l'Indienne d'une voix lente et passionnée en fixant ses prunelles ardentes sur l'aventurier, j'ai dit au chef blanc que je l'aimais et le chef blanc a repoussé, mon amour. Cependant je n'aurai jamais d'autre époux que lui. Hias-soch-a-la-ti-yah me l'a défendu. Pourquoi donc le chef blanc fuit-il Ouaskèma? N'est-elle pas la plus belle des vierges qui habitent sur les bords du grand lac salé? N'a-t-elle pas la puissance qu'aiment les hommes forts et les charmes que recherchent les hommes faibles? Quatre fois deux cents guerriers lui obéissent. Ses cabanes sont remplies de ces peaux magnifiques dont les Visages-Pâles sont avides. Elle possède dans son coeur, d'autres trésors plus précieux encore, ces trésors qui font la joie des blancs comme des Peaux-Rouges. Mieux que pas un, elle sait tirer une flèche, darder un saumon, construire un canot, dresser une tente, préparer la viande d'animal, la chair de poisson, cuire les racines de kamassas et de ouappatou. A la guerre, et à la chasse, à la pêche, comme dans le wigwam, Ouaskèma l'emporte sur toutes les squaws. Mon frère doit-il la dédaigner? doit-il rejeter ses soupirs, voir, sans en être ému, les larmes qui coulent sur ses joues? La laissera-t-il, vierge désolée et solitaire, consumer tristement sa jeunesse dans les larmes et les gémissements? N'aura-t-il pas pitié de la pauvre Clallome dont le coeur n'a jamais battu, ne battra jamais que pour lui? Je t'aime, mon frère! je te le crie! le Grand Esprit te le dit par ma bouche: laisse-toi toucher! Ouvre tes bras à la fiancée qu'il t'a destinée; accepte sa tendresse, son pouvoir; commande mon peuple, fais-le servir à tes desseins quels qu'ils soient; mais, toi, sois mon maître, sois l'époux de la plus aimante, de la plus dévouée des femmes!

En prononçant ces mots, avec une exaltation fiévreuse, Ouaskèma, la vierge clallome, le visage inondé de pleurs, le corps frémissant, était tombée aux pieds de Poignet-d'Acier et tendait vers lui des mains suppliantes.