CHAPITRE XIX
LA CHASSE A LA BALEINE
Pendant que Ouaskèma parlait, des sentiments contraires se croisaient dans l'esprit de Villefranche, quoique son visage demeurât impassible. D'abord, je l'ai déjà dit, l'expression éloquente de cet amour naïf et profond caressait sa vanité. Il n'est pas d'homme qui ne prenne plaisir à être aimé par une femme jeune, intelligente et forte, et si le coeur du capitaine n'était plus susceptible d'un retour de tendresse, il n'était pas complètement fermé aux témoignages de sympathie que sa personne inspirait. Les propositions de l'indienne avaient d'ailleurs un caractère sérieux et important, Souveraine d'une tribu de Clallomes qui comptait sept à huit mille individus, elle transmettait sa puissance à celui qui l'épouserait. Et cette puissance, habilement exploitée, pouvait devenir considérable entre les mains d'un chef adroit et redouté comme l'était Poignet-d'Acier. Qui l'empêcherait d'étendre peu à peu son empire sur toute la nombreuse famille chinouke? Et qui s'opposerait à ce qu'il s 'emparât de toute la Colombie et y fondât un puissant royaume où il appellerait insensiblement l'émigration des blancs? Alors il ferait la loi aux Anglais; alors il pourrait, à son gré, exercer la vengeance qu'il couvait depuis si longtemps déjà dans son sein. Une fois éclose, son ambition prenait des ailes; il s'allierait aux Yankees, déclarerait ouvertement la guerre à la Grande-Bretagne et proclamerait l'indépendance des provinces britanniques de l'Amérique Septentrionale. Ses aspirations n'avaient plus de bornes, car s'il possédait les passions qui sont les grands ressorts de l'âme et les talents qui sont les rouages moteurs des actes, il manquait des principes qui, comme des balanciers, servent à régler les mouvements. Le mariage, même avec une Tête-Plate, ne l'effrayait pas. La plupart des trappeurs blancs, une fois dans le désert, n'épousent-ils pas plutôt cinq ou six squaws qu'une? L'idée d'une telle union l'ennuyait cependant. C'était l'ombre du tableau. Si Ouaskèma eût été moins enflammée pour lui, peut-être que non-seulement il eût accepté avec joie ses offres, mais les eût recherchées. Bizarre contradiction de la nature humaine! la violence de son amour l'importunait tout en le flattant. Agé de quarante-cinq ans environ, il n'en portrait pas trente. Bien que son coeur fût desséché et rongé par de cuisants soucis, il lui répugnait d'associer ses dégoûts, ses désenchantements aux ivresses, aux fraîches illusions de cette jeune fille, enthousiaste et confiante, dont il était sûr, quoi qu'il arrivât, de faire le malheur. Néanmoins, avant de se décider, il résolut de ruser pour gagner du temps et méditer cette affaire. Composant son visage, il tendit la main à l'Indienne, la releva et lui dit d'un ton dont la douceur la trompa complètement:
—Ma soeur a la beauté et le parfum de la rose des prairies, le courage et l'agilité de la panthère, la suavité d'un rayon de miel; le chasseur blanc est son ami, elle le sait; sans cela il ne serait pas ici. Le chasseur blanc; est fier de l'honneur qu'elle lui fait. Il le prouvera. Mais ma soeur pense-t-elle que ses braves guerriers accepteraient le chasseur blanc pour leur chef?
—Et qui donc oserait résister à Ouaskèma? s'écria-t-elle avec hauteur. Le Grand Esprit, Hias-soch-a-la-ti-yah n'a-t-il pas déclaré que mon frère serait l'époux de la vierge clallome? N'est-ce pas lui ajouta-t-elle avec un éclair de bonheur, qui souffle maintenant à mon frère ces paroles plus agréables au coeur de Ouaskèma que l'onde d'une source à ses lèvres, après une longue course dans la vallée des sables?
—Ma soeur, reprit Villefranche, consentira-t-elle me montrer le lieu où elle a vu des cailloux jaunes qui reluisent au soleil?
A cette demande, le front de la Tête-Plate se rembrunit. Son instinct de femme lui révéla à demi l'intention du capitaine.
—L'épouse est l'esclave du mari, dit-elle tristement.
Le ton de cette réponse était si différent du premier, que Villefranche devina qu'il avait commis une imprudence. Voulant, autant que possible la réparer, il dit aussitôt:
—Ma soeur n'ignore pas que je commande un grand nombre de trappeurs blancs, tous jaloux d'avoir ces cailloux jaunes qui brillent au soleil. Si la noble Ouaskèma joint sa destinée à la mienne, je devrai me séparer de ces vieux compagnons. C'est pourquoi je voudrais leur donner en souvenir de moi.
La réplique était adroite. Sans doute elle satisfit la jeune fille, car son visage se rasséréna et elle dit en se penchant nonchalamment vers Villefranche:
—Que mon frère me pardonne un doute injurieux! Je le mènerai à l'endroit ou Il y a des cailloux jaunes qui étincellent au soleil, dès que nous aurons terminé une chasse à la baleine, que les intrépides Clallomes ont résolu d'entreprendre.
Cette promesse comblait les voeux de Poignet d'Acier; dans son contentement, il attira vivement l'Indienne à lui et la baisa au front.
Son mouvement avait eu une apparence si spontanée, si chaleureuse, que Ouaskèma palpita et s'inclina voluptueusement sous l'étreinte en la prenant pour un gage d'amour passionné.
—A présent, je suis à mon frère, et nul ne me l'enlèvera! s'écria-t-elle dans son enivrement.
Craignant une surprise de ses sens, Poignet d'Acier repoussa doucement la jeune fille; et, après quelques moments de silence, ils se mirent à causer avec plus de calme. Ouaskèma désirait que la cérémonie du mariage fût fixée au lendemain; mais le capitaine avait ses raisons pour en différer l'accomplissement. Il objecta qu'il serait, auparavant, obligé de prendre congé de ses gens, et enfin ils convinrent qu'elle aurait lieu au retour de la mine aurifère. Ces arrangements terminés, Villefranche voulut voir Merellum, pour laquelle il éprouvait une affection toute particulière. Les soupçons de Ouaskèma s'étaient dissipés. Elle courut chercher la petite fille qu'elle élevait, du reste, comme son enfant propre. Je vous laisse penser si la rencontre fut touchante. A la vue de Merellum, Villefranche sentit fondre la glace qui enveloppait son coeur. Ses idées franchirent le temps et l'espace pour se reporter à ces paisibles mais courtes années de félicité pure, où, notaire riche et considéré, à Montréal, l'avenir lui apparaissait sous des couleurs si agréables et si harmonieuses. Les caresses de la Petite-Hirondelle lui rappelaient les caresses de sa propre fille, son Adèle, belle, aimante et bonne, et qui s'était donnée misérablement après avoir été séduite et abandonnée de son suborneur [25]. Chassant ce terrible souvenir, il revenait au foyer domestique, s'oubliait causer avec sa femme en surveillant les gracieux ébats de leur enfant, qui jouait, insoucieuse et babillarde, sur un moelleux tapis, dans un appartement bien chauffé, par une de ces froides soirées d'hiver, où la bise siffle âprement au dehors en poussant devant elle d'épais tourbillons de neige. Il répondait délicieusement aux embrassades d'Adèle, qui avait brusquement quitté ses joujoux pour sauter à son cou, et il souriait non moins délicieusement aux perspectives de bonheur futur que sa femme faisait miroiter à ses yeux. Adèle recevrait une brillante instruction, elle serait la fleur des salons de Montréal; puis on lui donnerait un mari, haut placé dans le monde, puis les petits-enfants…
[Note 25: Voir la Huronne.]
A ce point, Villefranche tressaillit, son visage s'altéra. Il éloigna rudement Merellum, qui avait grimpé sur ses genoux, et s'amusait à natter sa longue barbe.
—Qu'as-tu donc, petit oncle? demanda l'enfant étonnée de ce changement soudain dans les manières du capitaine.
—Rien… laisse-moi, dit-il en se levant.
La Petite-Hirondelle se prit à pleurer, il sortit de la cabane et alla rejoindre Ouaskèma, qui les avait laissés seuls pour donner quelques ordres à ses guerriers.
L'Indienne vint peu de temps après prévenir Poignet-d'Acier que les principaux chefs de la tribu l'attendaient pour partager un grand festin de viande de mouton des montagnes et de chair d'esturgeon.
Il se rendit aussitôt à l'invitation, car il avait besoin de se distraire des cruelles préoccupations qui, de nouveau, s'étaient emparées de son esprit.
Le banquet avait été préparé sous une hutte oblongue formée avec des pieux, recouverts d'écorce de bouleau. Quand Villefranche entra, une quinzaine de Clallomes, nus, sauf un jupon de filaments de cèdre serré autour des reins, étaient accroupis sur leurs talons, le long des parois de la butte. Ils avaient le corps hideusement bariolé de peintures. Une odeur âcre et écoeurante remplissait l'enceinte, envahie par des flots de vapeur grisâtre. L'odeur et la vapeur provenaient de trois vases en écorce dans lesquels des squaws jetaient des cailloux, rougis au feu, pour cuire les mets.
Poignet-d'Acier fut placé à la droite d'Ouaskèma, qui, plongeant dans un de ces vases une sorte de poche en bois, la retira pleine d'un liquide visqueux et la lui présenta avec ces mots:
—Mon frère, voici ton mets.
C'était de la graisse d'ours.
L'estomac de Villefranche était habitué à l'étrange nourriture des sauvages. Il avala la cuillerée, remplit à son tour la poche, et la passa à son voisin en lui disant aussi:
—Mon frère, voici ton mets.
De la sorte, l'ustensile fit le tour des convives qui se précipitèrent ensuite sur les autres aliments, gibier et Poisson, et les dévorèrent avec une gloutonnerie dont les gens civilisés ne sauraient se faire une idée. Ils ne se servaient ni de fourchettes ni de couteaux; mais chacun d'eux était armé d'un bâton ou d'un os pointu, avec lequel ils enlevaient en un clin d'oeil les morceaux à leur convenance et les portaient à leurs mâchoires, qui ne cessèrent de fonctionner que quand quantité d'aliments apprêtés pour le repas eut été engloutie.
Leur goinfrerie suspendue, mais non assouvie, par la disparition totale des vivres, ils se levèrent et commencèrent à vociférer et à danser autour de Ouaskèma et de Poignet-d'Acier, en s'accompagnant de tambourins faits avec des peaux d'élan.
Puis un autmoin se détacha de la ronde, s'avança au milieu du cercle, et chanta le chant de la pêche:
«Braves Clallomes, aiguisez vos harpons, préparez vos canots, la
baleine vous attend.
«Et la baleine n'attendra pas longtemps les braves Clallomes.
«Leurs harpons sont aiguisés, leurs canots sont prêts, ils vont poursuivre la baleine.
«Et la baleine fuit déjà devant les braves Clallomes.
«Mais ils ont fixé des outres aux dards, les voici qui en lancent la pointe dans le corps de la baleine.
«Et le sang de la baleine rougit les eaux du lac salé.
«Deux fois cinq harpons ont percé la baleine qui plonge deux fois deux fois.
«Et deux fois deux fois, la baleine revient au-dessus de l'eau.
«Les braves Clallomes poussent leur cri de victoire; leur sagamo
lance alors son long dard sur le flan de la baleine.
«Et la baleine beugle de douleur, entraînant derrière elle le chef
et son canot.
«Les braves Clallomes la suivent, l'entourent et la poussent sur
le rivage en répétant leur chant de triomphe
«Et la baleine meurt, et les braves Clallomes ont abondance d'huile
et de chair pour leurs provisions d'hiver.»
Il cessa sa mélopée; puis les danses recommencèrent de plus belle, et se prolongèrent fort avant dans la nuit.
Le lendemain matin, une grande animation régnait dans le village indien: les hommes réparaient ou fabriquaient des armes; les femmes disposaient en paquets les ustensiles de ménage ou radoubaient des embarcations; les enfants eux-mêmes, allaient, venaient de ci de là aidant les uns et les autres dans la mesure de leurs forces.
Sur le milieu du jour, une vingtaine de canots, montés par dix ou douze hommes chaque, quittèrent le rivage, tandis que les squaws s'acheminaient avec leur progéniture vers l'océan Pacifique.
Les premiers se rendaient à la pêche à la baleine, les autres devaient se transporter par terre à l'embouchure de la rivière Nahelem et y attendre les pêcheurs. Chacun d'eux était muni d'un court harpon, en os ou silex affilé, au manche duquel était retenue, par une petite corde, une outre de peau remplie d'air. Des lances, des arcs et des flèches complétaient l'armement de l'équipage.
Poignet-d'Acier faisait partie de l'expédition. Ouaskèma aurait voulu qu'il s'installât dans le canot où elle était elle-même; mais les usages de la tribu le lui avaient défendu; car les Clallomes n'avaient pas encore adopté Villefranche, et il n'est point permis chez eux, à un étranger, de s'asseoir dans le bateau des sagamos.
A vrai dire, le capitaine se souciait médiocrement de cet honneur. Il préférait de beaucoup être seul avec de simples Peaux-Rouges, qui lui laisseraient la liberté de réfléchir tout à son aise sur sa situation et de prendre une détermination irrévocable.
Favorisée par une bonne brise d'est, la flottille doubla, le soir même, le cap Adams, à l'estuaire du rio Columbia. On débarqua sur la grève pour passer la nuit.
A l'aurore, la petite flotte remit à la mer. Le temps était beau, et il ventait du nord-ouest. Les vagues hurlaient, en se pressant tumultueusement sur la barre de sable qui bouche l'entrée du fleuve. Des goélands, aux grandes ailes grisâtres, rasaient la cime écumeuse des lames que le reflux chassait avec des sifflements sourds contre les canots. Malgré, la sérénité du ciel, la houle était si violente, que jamais pilote européen n'eût osé affronter l'océan sur une embarcation même dix fois plus grande que les canots des Clallomes. Et Villefranche, tout hardi qu'il fût, craignait à chaque minute, de voir chavirer ou se briser le frêle tronc d'arbre creusé qui le portait-avec dix autres individus. Ceux-ci, cependant, paraissaient aussi tranquilles que s'ils eussent été dans leurs wigwams. Ils causaient et riaient, tout en pagayant avec une dextérité et un ensemble merveilleux. L'impétuosité des flots, leur grosseur ne les inquiétait point. Au lieu de se détourner, ils piquaient droit dans le paquet d'eau, le remontant au moment où on pouvait appréhender qu'il s'abattît sur l'esquif filaient à la crête aussi vivement que l'alcyon et ne perdaient pas d'une brasse le rang qu'ils avaient pris dans la disposition de l'escadre, qui figurait, en avançant, un fer de lance.
Le bateau de Ouaskèma, ou bateau des sagamos, orné, d'un épervier à la proue et couvert de peintures emblématiques, marchait en tête; celui de Villefranche, avec un autre, venait immédiatement derrière; trois les suivaient; puis quatre, puis cinq, puis six. Toute la journée, ils serrèrent la côte, à dix ou douze milles au large, mais sans découvrir une seule baleine. Au crépuscule, ils relâchèrent et campèrent au cap de la Luz, près de l'embouchure de la rivière Nahelem. Les femmes et les enfants n'étaient pas:-encore arrivés. Le lendemain, même insuccès. Le soir en regagnant leur poste de la veille, les Clallomes y trouvèrent ceux qu'ils attendaient. Mais Villefranche ne fut pas peu surpris d'apercevoir Nick-Whiffles au milieu des squaws et qui faisait de son mieux pour enjôler, suivant son expression, une de ces vipères à peau cuivrée.
—Eh bonjour, c'est-à-dire non, bonsoir, capitaine, s'écria le jovial trappeur en s'avançant à la rencontre de Poignet d'Acier. Enchanté de vous voir, capitaine. Comment ça va-t-il? Vous avez donc échappé aux vermines? Ça me fait grand plaisir, ô Dieu oui! Moi aussi je leur ai joué un tour de talons. Mais vous voilà en paix avec les Clallomes. Vous avez bien fait, capitaine. Ce sont de braves gens, les Clallomes! ils vous ont des brins de fillettes, hum! L'eau m'en monte à la bouche. On dit que vous allez vous marier ici, capitaine; ma foi, moi, j'en ferais bien tout autant, oui bien, je le jure, votre serviteur!
Villefranche attendit, en souriant, que le moulin paroles de Nick eût cessé de moudre des interrogations et des réponses pour lui demander le motif qui l'avait amené.
—Eh! je vous cherchais, je vous ai cherché partout, sur la butte Sainte-Hélène, ô Dieu oui! Mais ç'a été comme si je ne m'étais pas dérangé. Croiriez-vous que je n'ai même pu retrouver le ravin où votre pauvre diable d'engagé est mort. Est-ce drôle un peu, hein, capitaine?
Cette déclaration bannit une espérance que la vue du trappeur avait fait naître dans le cerveau de Poignet-d'Acier. Sans laisser paraître sa contrariété, lui dit d'un ton négligent:
—Vous avez quelque chose à me conter, Nick?
—O Dieu oui, capitaine. Je me suis croisé avec vos gens qui battent le pays pour vous déterrer, et qui craignent que ces reptiles de Peaux-Rouges…
—Alors, interrompit Villefranche, vous vous chargeriez volontiers d'un message pour le Bossu?
—Ce diable de petit monstre qui les commande en votre absence?
—Lui-même.
—Donnez, capitaine et je repars à l'instant, après avoir émoulu mes dents contre un morceau de n'importe quoi, car j'ai diantrement faim, et ces pies-grièches de sauvagesses ne me font pas l'effet d'adorer ma compagnie, ô Dieu non!
Poignet-d'Acier avait, dans son étui de fer-Blanc, tout ce qui est nécessaire pour écrire. Il fit une lettre et la remit à Nick, en lui disant:
—Est-ce que maintenant vous seriez des nôtres, mon camarade?
—Pour cela, non, capitaine, répondit fermement Whiffles. Je vous oblige parce que cela me fait plaisir. Mais de votre association je ne veux pas, quand même vous m offririez la première place, après vous. Je suis toujours assez riche et heureux lorsque j'ai ma liberté. Au revoir, capitaine. Oh! nous ne nous sommes pas dit notre dernier mot.
—Au revoir, mon ami! répliqua Villefranche en lui pressant affectueusement la main.
Nick Whiffles s'éloigna, le coeur aussi léger que l'esprit.
Ouaskèma le vit disparaître avec une vive satisfaction, car elle craignait qu'il n'intervint dans ses projets sur Poignet-d'Acier.
Le jour suivant, les canots étaient à une lieue du rivage et marchaient dans l'ordre que j'ai indiqué. Il n'y avait pas un nuage à la voûte céleste qui s'arrondissait sur l'Océan comme un dais d'azur. Nulle brise ne folâtrait égarée dans l'atmosphère. Le Pacifique, paisible et poli comme une glace, réfléchissait amoureusement les tièdes rayons du soleil. A l'arriére de l'escadre s'ébattaient une troupe de marsouins, dont les écailles humides miroitaient comme des pierreries. Tout à coup Ouaskèma se leva droit dans son canot, en étendant les bras en croix. Aussitôt les conversations cessèrent sur les autres embarcations, qui se déployèrent sur une seule ligne. Les Indiens pagayaient avec si peu de bruit qu'ils semblaient voguer par enchantement. En avant du canot des sagamos, un point noir, semblable à un flot, faisait tache sur la mer. C'est vers ce point que se dirigeait la flottille, un demi-mille de distance, elle opéra un quart de conversion, et alors Villefranche, distinguant parfaitement le point noir, reconnut que c'était le dos d'une baleine de l'espèce dite jubarte. Une colonne liquide qui ruissela à trois ou quatre mètres de hauteur de l'endroit où elle se tenait, le lui aurait prouvé un moment après si ses yeux ne l'eussent déjà averti. Les canots se divisèrent alors en deux files; l'une prit à droite du cétacé, l'autre à gauche. Elles s'en approchèrent jusqu'à vingt ou trente mètres. Puis, dans chaque canot, un tiers des hommes saisit les harpons munis d'outres, pendant que les autres poussaient toujours insensiblement l'esquif vers la baleine dont l'échine noirâtre et saillante, comme l'angle d'un toit était tout à fait visible. Elle pouvait mesurer cinquante pieds de long et demeurait immobile; à fleur d'eau, savourant sans doute la chaleur du soleil et bien loin de soupçonner qu'elle était entourée de mortels ennemis. Ceux-ci n'en étaient plus séparés que par un intervalle de deux brasses. Ouaskèma, toujours debout éleva les mains en l'air, les pouces repliés sur la paume, les autres doigts écartés. Aussitôt quatre harpons lancés de chaque côté du monstre s'enfoncèrent dans ses flancs. Surpris par cette attaque imprévue, il poussa une sorte de beuglement et plongea. Tous les canots se retirèrent immédiatement à force de pagaies, de peur d'être enveloppées dans le tourbillon occasionné par le plongeon soudain de la victime, qui fuyait rapidement, en laissant la surface de la mer une large traînée de sang. Les Clallomes lâchèrent des cris de joie, et, rompant l'ordre jusqu'alors observé, se mirent à sa poursuite à qui plus vite. Les traces de sang leur servaient de piste.
—Que mes frères suivent mon canot, dit Ouaskèma aux Indiens qui conduisaient l'embarcation de Poignet-d'Acier.
Et elle gagna le front, de la flottille.
Au bout d'un quart d'heure, des bouillonnements furieux et des oscillations successives de l'onde, se soulevant en vagues puissantes, annoncèrent la prochaine réapparition de la baleine. Les bateaux s'alignèrent de nouveau; les deux rangs à un intervalle de trente brasses au plus. Au milieu de cet intervalle bondit une masse d'écume qui retomba en rosée sur les équipages. Elle était accompagnée d'un grondement aussi assourdissant que celui d'une cataracte. Les embarcations furent sur-le-champ dispersées comme par une bourrasque du nord-est. Mais elles se rallièrent promptement. A travers les convulsions des flots, se montrèrent quelques outres, puis deux évents éjectant une bruine ensanglantée, et enfin un mufle gigantesque gueule épouvantable, garnie de longues barbes noires, qui aspira bruyamment l'air, se recacha, ressortit et s'engouffra encore, par un mouvement de bascule qui mettait tour à tour à nu sa tête, ses ailes et sa vaste queue. Les Indiens profitèrent de ce moment pour revenir sur la reine des eaux et darder une grêle de traits dans son corps. Elle exhala un rugissement plaintif et chercha encore à se réfugier au sein de son empire. Mais les forces l'abandonnaient, et la multitude de sacs gonflés de gaz dont son dos était chargé paralysait ses tentatives. Elle s'agita, se démena à droite, à gauche, vira sur elle-même comme sur un pivot, battit avec ses immenses nageoires les vagues convulsionnée, mugit de douleur et fila entre deux eaux avec la rapidité de la flèche. Malgré le calme des éléments, il semblait, sur son passage, que le Pacifique fut irrité par une violente tempête. Les Clallomes avaient rebroussé, se tenaient à distance et surveillaient attentivement les évolutions du colossal poisson. Ils recommencèrent la chasse, rattrapèrent leur proie alors qu'épuisée par la perte, de son sang, elle essayait de reprendre haleine, et l'assaillirent avec des vociférations infernales et un redoublement de vigueur.
Leur ardeur s'était aussi emparée de Villefranche. Brandissant un harpon, il arriva, un des premiers, sur la jubarte et voulut la tourner par derrière pour la frapper sous les ouïes. Mais, à cet instant, elle recula brusquement en faisant claquer sa queue comme un fouet.
Le canot de Poignet-d'Acier, touché par l'extrémité, vola en pièces.
Un cri déchirant s'échappa de la poitrine de Ouaskèma, qui se précipita à la mer…………………………………………………..
Le soir de ce jour, les guerriers clallomes festoyaient, à l'embouchure de la rivière Nahelem, avec le lard de la baleine qu'ils avaient tuée dans l'après-midi, puis remorquée à l'aide de la marée montante, près de leur cantonnement.
Tandis que les hommes se gorgeaient de ce mets dégoûtant, les femmes faisaient fondre la graisse dans une grande auge de bois, avec des cailloux rougis au feu, on emplissaient d'huile la vessie et les entrailles de la jubarte, on découpaient ses chairs en tranches pour les sécher et les conserver.
Et pendant ce temps-là aussi, agenouillée près de Villefranche qui gisait livide et décomposé sur un lit de branchages et de pelleteries, Ouaskèma s'occupait, avec l'assistance de deux autmoins, à lui remettre la cuisse gauche que le monstre marin lui avait cassée en l'atteignant du bout de sa terrible queue.