CHAPITRE XX

LE CARCAJOU

Le ciel était splendide, le soleil ardent comme le cratère d'un volcan.

Ouaskèma et Poignet-d'Acier descendirent d'un canot au pied du mont Sainte-Hélène. La joie, une joie profonde, sans mélange, rayonnait sur les traits de l'Indienne; le capitaine avait le visage pâle, amaigri et portait toutes les marques d'un homme qui relève dune longue et douloureuse maladie.

—Mon frère veut-il se soutenir à mon bras? demanda la Tête-Plate en l'enveloppant d'un regard enivré d'amour.

—Non, ma chère soeur, répliqua Villefranche d'un ton doux et mélancolique. Je me sens assez fort pour te suivre. D'ailleurs, cet endroit qui renferme les cailloux jaunes n'est pas loin, n'est-ce pas? Nous y serons bientôt?

—Le temps qu'il faut pour cuire des racines de kamassas, dit-elle.

—Ah! reprit-il, il me tarde d'être arrivé car après cela… quand j'aurai enfin cet or…

Il s'interrompit, craignant peut-être de faire une révélation inopportune, et ses yeux, qui s'étaient enflammés, se, tournèrent avec bienveillance sur la jeune fille.

—Après cela, dit-elle d'une voix palpitante, mon frère deviendra l'époux de la vierge clallome?

—Poignet-d'Acier lui doit la vie, s'écria-t-il en éludant la réponse directe que sollicitait cette question; Ouaskèma l'a arraché aux flots de la mer; pendant deux fois cent nuits elle l'a soigné et veillé sans relâche ni repos, avec la sollicitude d'une, femme aimante et dévouée. C'est à elle que le chef blanc doit d'être guéri de sa blessure. Son coeur n'est pas ingrat. Il n'oubliera jamais cc que sa soeur a fait pour lui.

—Ouaskèma est bien heureuse! dit tristement l'Indienne, à demi satisfaite par cette protestation équivoque, car, dans les âmes bien éprises, la passion a le don de seconde vue.

Ils marchèrent pendant un quart d'heure en silence.

La Clallome était distraite. Quelque pensée amère la préoccupait, car, de temps en temps, une larme roulait lentement sur ses joues et tombait à terre; mais Villefranche ne remarquait pas ces pleurs. Son coup d'oeil d'aigle ne cessait d'explorer la montagne, depuis son couronnement, aussi blanc et uni qu'un cône d'albâtre, jusqu'à sa base grisâtre et déchirée par mille fissures. Cependant, à mesure qu'ils avançaient, sa physionomie changeait, son teint se colorait, ses regards devenaient plus intenses.

—Ah! la ravine! fit-il tout à coup en s'élançant vers une étroite fondrière qui serpentait à leur droite.

—C'est là que sont les cailloux jaunes qui brillent au soleil, mon frère! lui cria Ouaskèma courant après lui.

Villefranche ne l'entendait pas. Il s'était jeté en bas du précipice. Son coeur battait violemment, ses tempes étaient baignées de sueur, ses jambes flageolaient sous lui.

Il s'appuya contre une pierre pour se remettre un peu. Au-dessus de cette pierre s'étendait un acacia charge de lianes et de convolvulus, et que le vent avait courbé de telle sorte que son tronc s'étendait horizontalement sur le ravin, à quelques pieds seulement du fond. Des halliers épais hérissaient ses racines.

Debout, fiévreux et frémissant sous l'arbre, Poignet-d'Acier cherchait à dompter l'émotion qui l'envahissait, quand sa vue tomba sur des fragments de pelleterie; puis sur des ossements, sur un crâne humain!

Il examina les lieux.

Jacques! dit-il sourdement. C'est ici qu'il est mort! Oui, dans cette excavation. A l'ombre de cet acacia. Les roches que j'avais amoncelées autour de son cadavre n'ont pu le préserver de la dent des loups. Voilà les débris de son squelette! Pauvre homme, bon, fidèle,… mais nul sans initiative… Qu'est-ce que cela?

Villefranche, qui venait d'apercevoir sur le sol un petit octangle de cuir fixé à un cordon, le ramassa.

Un scapulaire! reprit-il avec un sourire sarcastique. Il croyait à ces amulettes, lui, Jacques! Peut-être avait-il raison, ajouta-t-il ensuite d'un ton grave, car au moins ils jouissent du repos ici-bas ceux qui ont la foi!

Et après un moment de réflexion:

—Mais j'y songe, ce sachet, c'est le signe de reconnaissance des enfants de ma fille, d'Adèle! Jacques me l'a dit; je l'avais oublié…

—Mon frère c'est près de ce ruisseau, à ta gauche, que tu trouveras les cailloux jaunes qui brillent au soleil. Tiens, regarde, en voici un, dit alors une voix à l'oreille du capitaine.

Il se hâta de serrer dans sa poche le sachet et prit avidement une grosse pépite que lui tendait Ouaskèma.

Pour mieux la contempler, il fit quelques pas en avant et la jeune fille demeura sous l'acacia, dont les rameaux inférieurs effleuraient presque son chapeau d'écorce.

A cet instant, un animal étrange se glissait sournoisement à travers le feuillage. Il avait le corps couvert de poils roux, la tête noire, les yeux petits, flamboyants comme des émeraudes, les griffes longues, minces, l'apparence et les allures d'un gros chat.

Il arriva à deux pieds de Ouaskèma, s'arrêta, se replia sur lui-même, fit un bond et tomba, avec un rugissement d'une âpreté glaciale, sur de l'Indienne.

Elle poussa un cri de douleur que suivit immédiatement un coup de feu.

Comme s'il eût été mû par un ressort, Poignet-d'Acier tourna sur lui-même, sa carabine à l'épaule et prêt à tirer.

Au sommet du ravin, fuyait un homme monté sur un bison blanc, à la crinière noire comme l'ébène.

Oli-Tahara! murmura le capitaine en rabaissant son arme.

—Mon frère! dit une voix faible à côté de lui.

Villefranche tressaillit, reporta ses yeux sur le ravin.

Horrible spectacle!

Ouaskèma, la Vierge clallome, la Belle-aux-cheveux-noirs, était étendue sur la roche, dans une mare de sang. Près d'elle hurlait, en grinçant des dents et éraillant la pierre avec ses griffes, un hideux carcajou. L'animal avait été percé d'outre en outre par une balle, qui avait ensuite coupé l'artère jugulaire de la Tête-Plate.

Du bout de sa crosse, Poignet-d'Acier repoussa l'affreuse bête expirante et se pencha vers la pauvre Indienne, que la mort marquait déjà de son sceau indélébile.

—Mon frère, donne-moi ta main! balbutia Ouaskèma.

Et, quand il eut complu à son désir:

—Dans le monde des esprits nous nous reverrons, lui dit-elle…
Hias-soch-a-la-ti-yah l'avait dit: Ouaskèma ne pouvait avoir d'autre
époux que le chasseur blanc… La haut il tiendra sa promesse…
Ouaskèma est joyeuse de mourir ainsi… Que mon frère pense à la petite
Merellum…

Après ces mots, elle rendit l'âme.

Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles, l'avait-il tuée sans intention, en voulant la préserver de la férocité du carcajou, ou bien la jalousie l'avait-elle poussé au meurtre?

FIN

Gigny (Yonne), octobre 1861.

________________________________________ Coulommiers.—Imp. P. Brodard et Gallois