XII

LE REMORDS DE NICK

Cette transfiguration de Nick Whiffles fut si soudaine, si complète que
Pathaway en resta stupéfait.

Sébastien lui-même parut surpris au plus haut point. Mais comme le trappeur sortait, suivi de ses chiens, le jeune garçon courut à lui et le saisissant par la manche de sa chemise de chasse:

—Montagnard, montagnard, s'écria-t-il avec une vivacité et une fermeté qu'on n'aurait pas soupçonnées en lui; montagnard, ne sortez pas! ne sortez pas!

—Ta! ta! ta! fit Nick, tournant à demi la tête.

—Nicolas, écoutez-moi! poursuivit Sébastien. Si vous m'aimez, écoutez-moi!

—Impossible, enfant, impossible, répliqua le trappeur d'un ton impatienté. Allons, laisse-moi; chaque minute d'arrêt retarde la vengeance du ciel.

Et Nick secoua un peu solidement la main de Sébastien.

—Ce n'est pas pour moi, mais pour vous que je parle.

—Pour moi!

—Oui, pour vous.

—Pour moi, allons donc! est-ce que la vie de Nick est trop précieuse pour être exposée dans une affaire comme celle-là? Est-ce qu'il ne s'agit pas de faire justice, hem? Non, je ne céderai pas, ô Dieu, non!

—Oh! je vous en prie, mon bon protecteur, ne le suivez pas!

—Si fait, repartit le trappeur, oui bien je…

—Et moi, je vous dis que non, entendez-vous! s'écria impérieusement
Sébastien.

Pathaway était confondu.

Mais Nick, après avoir abaissé sur l'enfant un regard plein de bienveillance, le souleva et le mit doucement de côté, puis il quitta la hutte précédé d'Infortune qui poussait des aboiements prolongés.

Sébastien s'élança à leur poursuite. Mais à peine eut-il fait quelques pas qu'il s'aperçut de l'inutilité de sa tentative et rentra dans la cabane.

Jeanjean chantait, d'une voix dolente, son refrain de la Fille du trappeur, et le Canadien soupirait:

—Nannette, ma pauvre Nannette.

Cette exclamation sembla frapper Jeanjean.

—Nannette! répéta-t-il d'un ton singulier.

Et ses yeux brillèrent.

Mais ce fut l'affaire d'une seconde; le feu s'éteignit aussi vite qu'il s'était allumé. Et nul rayon d'intelligence n'anima la physionomie du blessé.

En ce moment Pathaway vit Nick qui revenait en s'essuyant les yeux. Le trappeur s'approcha timidement de Sébastien, comme un coupable; et lui touchant le bras:

—Pardonne à la rudesse de Nick, mon enfant, dit-il. Vois-tu, il n'avait pas l'intention de te peiner, non, pas du tout, c'est moi qui te l'assure. Te peiner! il ne pourrait le faire. Ça n'entre pas dans son coeur, ô Dieu, non!

Le trappeur attendit une réponse, mais n'en recevant pas, il ajouta:

—Te voilà donc fâché! fâché contre un homme qui donnerait tout son sang pour toi! est-ce que c'est possible?

Sébastien sourit légèrement et murmura:

—Je croyais que vous étiez parti, Nicolas.

—Parti! oui, c'est-à-dire, non, enfant. La nature m'a emporté, c'est vrai; mais je n'étais pas parti, quoique j'aurais peut-être dû partir pour donner une leçon à ce coquin-là. Mais si tu ne m'en veux pas; c'est bon, n'est-ce pas?—Encore ce Pathaway qui écoute. Il écoute toujours, lui! Enfin si c'est son idée à lui d'écouter. Je n'aime pas ça, mais chacun a ses idées! La paix est faite, hein, petit?

—J'avais peur pour votre sûreté. Cet homme m'effraye tant, articula
Sébastien avec un accent douloureux.

—Et tu as raison! oui lu as raison, s'écria Whiffles d'une voix tonnante. Et c'est parce que tu as raison que je suis si furieux contre ce coquin-là.

—Mais le poursuivre à cette heure ne serait-ce pas vous mettre en péril? Vous pouvez être certain que quelques-uns de ses camarades rôdent dans le voisinage. Surveillez-le si vous voulez, et vous arriverez à lui. Mais pas d'empressement. La précipitation est toujours nuisible, vous le savez bien, Nicolas. Découvrez donc sa retraite et vous trouverez, j'en suis sûr, des gens prêts à vous aider.

—Beaucoup! beaucoup! dit Pathaway en se rapprochant d'eux. Il est sans doute question de ces brigands qui infestent le pays, eh bien, moi pour un, je suis disposé à les chasser de leur repaire. Les compagnons ne nous manqueront pas, j'en suis certain. Mais partir ce soir serait imprudent, je crois. N'est-ce pas aussi votre avis, trappeur?

—Oui, dit Portneuf à qui s'adressaient ces paroles.

—Oh! fit Nick, je sais bien, je sais bien! Mais il est joliment, dur de violenter son caractère, et le mien c'est de marcher tout de suite au but, oui bien, je le jure, votre serviteur!

—Bon, dit Pathaway, demain nous nous mettrons en route.

Sébastien le remercia d'un regard.

—Oui, demain, fit Whiffles en tourmentant sa barbe, suivant son habitude quand; il était contrarié ou qu'il cherchait à se tirer d'une «maudite petite difficulté». Demain, sans doute. Mais pourtant, ce soir, j'aimerais bien à grimper sur la colline là-bas, pour voir quelle route prend ce fils du diable. Il fait un bien beau clair de lune. Ma foi j'y vais; ce sera l'affaire de quelques minutes.

Et il s'éloigna de nouveau.

Pathaway saisit affectueusement la main de Sébastien et lui dit avec un intérêt marqué:

—Vous êtes fort attaché à ce brave trappeur. Si vous étiez son fils, je m'expliquerais une tendresse aussi vive, mais vous ne l'êtes pas. C'est impossible, il va trop de dissemblance entre vous et lui. Me serait-il permis de vous demander quelle est la cause de cette ardente sympathie?

—Il m'a sauvé la vie, répliqua simplement le jeune garçon.

Et en même temps il fut saisi d'un frisson fébrile.

—Enfant, lui dit Pathaway, votre main tremble dans la mienne. La faiblesse n'est pas de notre sexe. Soyez donc plus ferme. Le courage est indispensable à l'homme. La poltronnerie le rend méprisable.

Sébastien retira sa main de celle du chasseur noir.

—Si mes nerfs sont délicats, mon coeur est fort, dit-il, en redressant sa taille souple et admirablement cambrée.

—Quel est votre âge? demanda Pathaway d'un ton moins brusque.

—Treize ou peut-être quatorze ans.

—Treize ou quatorze! répliqua l'autre, comme se parlant à lui-même, cependant vous avez l'air plus âgé.

—Pensez-vous! fit Sébastien en rougissant.

—C'est singulier, singulier, dit le chasseur noir. La nature a commis une méprise en ne faisant pas une femme de ce joli garçon.

—J'ai ouï dire que la nature ne commettait jamais de méprises, riposta
Sébastien en riant.

—Vous riez, mais vous êtes ému, fit Pathaway

—Ah! s'écria Delaunay, voilà Nicolas qui revient. Que je suis aise!

—Nick? reprit Pathaway en plongeant ses regards à travers la porte.

En effet, on distinguait le trappeur qui descendait la colline avec
Infortune et un ours de respectable embonpoint.

Ils marchèrent de compagnie jusqu'à l'entrée du camp. Là, le plantigrade quitta Nick, qui entra aussitôt dans la hutte.

Le chasseur noir sortit.

Il était en proie à une de ces mélancolies indéfinissables, auxquelles sont sujettes les personnes d'un certain tempérament. Il désirait être seul, car il y a des heures dans la vie où la solitude est préférable aux charmes de la société humaine.

Pathaway était profondément affecté et, cependant il ne savait pourquoi. En songeant à Sébastien il éprouvait à la fois du plaisir et de la peine.

Cet enfant lui rappelait-il des souvenirs? Était-il un anneau entre son passé et son présent? C'est ce que l'avenir nous dira.

Quoi qu'il en soit, Pathaway se rendit à une petite pelouse, où il s'étendit et s'abandonna à un torrent de réflexions.