XIII
BILL BRACE
La lune brille dans toute sa splendeur.
Pathaway médite toujours, couché sur un tapis de mousse.
Le jeune homme se pense bien à l'abri de tout regard humain.
Mais voyez-vous ce corps qui s'avance silencieusement à travers les hautes herbes, se faufile au milieu des buissons, escalade les saillies de rochers et s'approche du lieu où le chasseur noir dévide l'écheveau de ses pensées.
Parfois une tête s'élève; deux yeux scintillent comme des escarboucles; puis la tête s'abaisse et la marche du corps, une seconde suspendue, recommence.
Ce n'est point une bête fauve, car un bras s'allonge; il est armé d'un couteau dont la lame projette des lueurs sinistres.
Nos lecteurs n'ont pas oublié Bill Brace et son duel avec le chasseur noir.
La lutte terminée, au grand désavantage de Bill, ses compagnons le transportèrent à une cabane abandonnée. Cette cabane s'élevait non loin du théâtre du combat.
Là, Brace put se rétablir et méditer à son aise sur l'instabilité des choses, mondaines. Ses blessures corporelles le faisaient, toutefois, moins souffrir que les blessures faites à son amour-propre.
On conçoit que l'idée de se venger fût la première à laquelle il s'attacha. La douleur et la fièvre donnèrent du poids à cette idée.
Bientôt, il ne désira plus sa guérison que pour jouer un méchant tour à son rival. Ses camarades Ben et Joice l'approvisionnaient de nourriture; mais rarement ils restaient plus de quelques minutes avec lui. Aussi, la solitude envenima-t-elle considérablement la haine de Bill Brace.
Un autre que lui eût succombé. Mais il était doué d'un tempérament très-vigoureux, et, au bout de quelques jours, il fut sur pieds quoiqu'il ne fût pas entièrement rétabli. Il se mit aussitôt à la recherche de Pathaway.
D'abord il découvrit le camp de Nick, et, dans la même soirée, il assista au retour du trappeur qui venait, avec Pathaway, d'arracher Portneuf à son supplice. Restant blotti derrière un bouquet de pruches, Bill Brace ne cessa de surveiller la cabane de Nick Whiffles. Il remarqua la sortie de Pathaway, le lieu où il s'était placé, et son coeur bondit d'une joie féroce.
L'apercevez-vous encore qui rampe et se glisse vers la pelouse occupée par le chasseur noir?
Il va lentement, mais sans bruit; il est malade encore, mais cependant le sang afflue à son visage et il ne sent plus ses souffrances. Il est en proie à une émotion voluptueuse. Il n'a rien mangé, rien bu depuis plus de vingt-quatre heures, et pourtant les aiguillons de la soif et de la faim ont cessé de le tourmenter.
Ah! que prompte et patiente est la vengeance à la poursuite de son objet et que timide et impatiente est quelquefois la vertu engagée à la meilleure des causes!
Comment se fait-il, mon Dieu, que les passions mauvaises brûlent plus profondément et possèdent une énergie de détermination mieux trempée que les bonnes?
A mesure qu'il avançait, Bill Brace éprouvait une jouissance plus intense.
Tuer son ennemi devait lui causer des délices pareilles à celles de l'Indien qui scalpe une chevelure.
Heureusement pour Pathaway que ce bandit n'avait pas d'autre arme qu'un couteau, car déjà la distance entre eux était si courte qu'un pistolet eût été un instrument fatal dans la main exercée de Bill.
Il se traînait toujours, avec plus de circonspection, mais en rétrécissant; toujours aussi l'intervalle qui le séparait du chasseur noir. Toutes ses facultés étaient tendues vers un point, le meurtre.
Et il approchait et aucun frémissement du feuillage n'avait trahi son dessein, et Pathaway était encore enfoncé dans l'abîme de ses réflexions.
Bill Brace se mit sur son séant, puis debout, et il éleva son couteau pour frapper le chasseur noir.
L'arme descendit rapidement vers le coeur du jeune homme qui allait périr victime de ce scélérat, quand un enfant, Sébastien Delaunay, s'élança subitement au-devant du coup et reçut la pointe du couteau dans le bras.
L'assassin prit la fuite.
Pathaway bondit sur ses pieds et le vit descendant la colline à toutes jambes, tandis que Sébastien conservait l'attitude dans laquelle il avait reçu la blessure.
Sa main droite était étendue vers l'endroit où naguère se tenait Bill
Brace, et l'autre s'avançait comme un bouclier pour protéger Pathaway.
Des gouttes de sang tombaient de son bras droit et rougissaient le sol.
Avant que le chasseur noir eût eu le temps de faire une remarque, Nick
Whiffles était accouru tout alarmé.
—Ah! je me doutais bien qu'il allait nous arriver une maudite petite difficulté, s'écria-t-il. Qu'est-ce que cela? Du sang à ton bras, petiot? Mais oui, c'est du sang, et bien du sang. Que voulais-tu donc faire avec ce bras qui n'est pas plus gros qu'un roseau?
—Lui! il paraît cependant qu'il a beaucoup fait, répliqua Pathaway qui comprenait enfin le danger auquel il venait d'échapper, grâce au courage de Sébastien. Il a sans doute reçu le coup qui m'était destiné. Brave enfant, j'espère que vous oublierez mon injustice à votre égard.
Mais le pauvre Delaunay n'entendit pas, car ses bras retombèrent lourdement sur les côtés. Il fut pris d'un tremblement nerveux et s'évanouit.
Nick le saisit aussitôt et le porta à la cabane.
—Il faudrait lui enlever son habit, dit Pathaway, quand Whiffles eut déposé l'enfant sur une peau d'ours.
—Non, pas pour tout l'or du monde, répliqua hâtivement le trappeur. Il a bien assez de son rhume dont il ne se débarrassera pas tant qu'il vivra. Je connais sa nature, ce que vous ne connaissez pas, sauf votre respect.
Tout en parlant, Nick avait coupé la manche de l'habit de Sébastien et il s'empressait de bander la blessure, heureusement assez légère.
Le chasseur noir remarqua que le bras était d'une rondeur et d'une délicatesse rares et qui plus est tout à fait blanc, chose bien singulière chez un bois-brûlé.
Un doute—doute vague mais saisissant—flotta comme un nuage sur le cerveau de Pathaway.
Tandis qu'il cherchait à le définir d'une façon plus précise, Sébastien ouvrit les yeux en frissonnant et se plaignant d'avoir froid.
Nick achevait son pansement avec une vivacité extraordinaire. Pathaway voulut l'aider, mais le trappeur s'y opposa.
—Je crains, dit Pathaway, que la bande ne soit trop lâche pour prévenir l'effusion du sang. Vous l'avez posée avec trop de précipitation.
—Pas du tout, pas du tout, répondit Nick. Quand un enfant saigne, on n'a pas besoin d'arrêter trop vite le sang. Les enfants ça a toujours assez de sang. D'ailleurs il n'y a que la fièvre de dangereuse pour les enfants. On peut les battre comme plâtre, ou les couper tant que l'on veut et ça ne leur fait rien. Mais les fièvres ne m'en parlez pas. Mon oncle; c'est-à-dire mon frère Whiffles, le docteur, disait toujours ça et il s'y connaissait. Quant à cette maudite difficulté ce ne sera rien. Nick vous l'assure.
Le jeune garçon avait les yeux fermés, mais Pathaway le vit sourire à l'observation de Nick.
—Il y a tant de puissance de guérison dans le sang des enfants, poursuivit le trappeur. Je crois bien, ma foi, que si on m'avait un soir coupé les doigts et les orteils, quand j'étais petit, ils auraient repoussé le lendemain matin. Toute notre famille est comme ça, ô Dieu, oui!—Comment ça va, maintenant, petiot?
—Assez bien, répondit Sébastien.
—La petite difficulté ne te fait plus trop mal, hein?
—Non, père Nicolas.
—Qu'est-ce que je vous disais? fit le trappeur se tournant d'un air triomphant du côté de Pathaway.
—Vous êtes d'étranges gens tous deux, répondit le chasseur noir. Mais je dois une reconnaissance éternelle à ce brave enfant et je vous garantis qu'elle ne lui manquera point.
Sébastien rougit et, comme il allait répliquer, Nick l'en empêcha par ces mots:
—Pas à toi, petiot, pas à toi. Je sais ce qui convient. Les enfants ne savent pas toujours ce qui convient dans les cas subits. La vérité c'est, ami Pathaway, qu'il n'a rien fait qui ne lui soit habituel et qu'il oubliera dès que son bras ira bien. Vous ne connaissez pas ce gaillard-là. Il faut toujours qu'il sauve la vie de quelqu'un; c'est-à-dire pas toujours, mais chaque fois qu'il en trouve l'occasion. C'est pas la peine d'en parler. Mais, diable, quelle heure est-il?
Nicolas feignit de chercher comme pour savoir quelle heure il était et tout en furetant il marmottait:
—J'ai bien eu une montre, moi aussi, dans mon temps, ô Dieu, oui! et une belle montre encore! mais pas de ces fariboles comme on en a maintenant. C'était un instrument large, gros, solide, et qui marchait comme un cheval au galop, quand il marchait. Par malheur il lui survint, je ne sais comment, une diablesse de maudite petite difficulté qui vous la dérangea complètement. J'essayai bien de tirer la pauvre montre de cette diablesse de maudite petite difficulté. Pas moyen. Après l'avoir travaillée, travaillée pendant une semaine, je vendis l'intérieur à un chef sioux et fis cadeau du reste de la chose à une squaw[26] qui en fit une chaudière…. Bon Dieu, il doit être tard; j'ai une fière envie de faire un somme.
[Note 26: Femme indienne. «La famille de ce mot s'étend depuis les Kinstmann en Canada et les Montagnards d'Acadie, jusqu'aux Nanticokes, sur les confins de la Virginie,» dit Duponceau, dans son Mémoire sur les langues d'Amérique.]
Portneuf et Jeanjean dormaient déjà.
Pathaway sortit pour reprendre le cours de ses réflexions.
Des incidents nouveaux devaient le lendemain compliquer encore la situation de nos personnages.
Nicolas bâilla, donna un peu d'eau à Sébastien, et, l'ayant enveloppé dans sa couverte, s'étendit à ses pieds.